VIII AVERTISSEMENT
occidentaux, afin.de concourir à Tœuvre régénératrice qui doit les incorporer dignement au sein de la société moderne.
Je dois enfin remercier mes frères d'Angleterre et du Brésil, qui, par l'organe de leurs chefs respectifs, M. Richard Congreve et M. Miguel Lemos, ont bien voulu couvrir les frais de cette importante publication.
Jorge Lagârrigue,
Apôtre de rHumanité, Né à Valparaiso le 21 Septembre 1854.
Paris (i, place de la Vieille-Estrapade, près du Panthéon), le Mardi i5 Aristote loi (I3 Mars 1889).
HENRY EDGER
A M. H. Edger, Long-Island (New- York).
Paris, le Jeudi 19 Aristote 66 {*).
Monsieur,
Je suis maintenant absorbé par le quatrième et dernier volume de mon Système de Politique positive, dont l'impression commencera, je Tespère, avec Avril, et qui sera publié vers le milieu de la présente année. Me voilà donc, pour toute cette session philosophique, à mon régime de travail, ne sortant que le Mercredi, ne consacrant que le Jeudi, soit aux entrevues, soit à mes correspondances. Cependant j'éprouve le besoin de ne pas retarder davantage ma réponse sommaire à votre précieuse lettre du 19 Homère, que j'ai reçue avant-hier.
Elle annonce une âme à la fois énergique, intelligente, et tendre, susceptible d'un vrai dévouement, qui, jusqu'ici mal appliqué, peut recevoir une noble destination dans la
(*) Le 16 Mars 1854. (J. L.)
grande rénovation réservée à notre siècle. Afin de mieux fixer mon opinion et mon action sur vous, je désire savoir votre âge. L'enthousiasme sincère que vous manifestez si dignement indiquerait une virilité voisine de la jeunesse. Mais, ayant eu moi-même le bonheur de conserver ce feu sacré, quoique j'aie récemment commencé ma cinquanteseptième année, je ne saurais compter sur cette conjecture envers vous. Veuillez donc dissiper mon incertitude à cet égard.
La pleine adhésion que vous m'exprimez m'offre beaucoup de prix. De tels résultats fournissent à ma maturité la meilleure récompense et le plus puissant encouragement pour la construction à laquelle ma première jeunesse voua l'ensemble de ma vie. Il me reste à mériter de plus en plus ce religieux ascendant que m'accordent librement les natures les plus difficiles à discipliner aujourd'hui, parce que, destinées à gouverner le dix-neuvième siècle, les unes par le conseil, les autres par le commandement, elles n'y peuvent dignement parvenir que d'après une subordination volontaire au sacerdoce régénérateur. Votre cas me présente un nouvel exemple , qui me semble pleinement décisif, de l'aptitude à cette noble soumission chez les âmes les plus égarées par les utopies anarchiques, pourvu que, au milieu de leurs rêves métaphysiques, elles aient toujours conservé la vénération ou le dévouement, avec un respect sincère et profond pour la liberté. Mais, outre cette satisfaction, que j'eus déjà le bonheur d'obtenir envers d'éminents révolutionnaires, votre lettre m'offre un intérêt plus spécial, à la fois public et privé, dans l'angélique influence exercée sur vous par mon immortelle patronn e.
Cette intime sympathie s'est fait d'autant mieux sentir
en moi ({\ie je lus hier votre excellente lettre à l'instant de partir pour ma visite hebdomadaire à la tombe chérie qui, depuis huit ans, préside à mon principal perfectionnement. J'ai donc pu savourer ainsi, dans toute sa plénitude, cette réalisation naissante des espérances que j'osai concevoir, dès i85i,en publiant ma sainte dédicace, sur l'extension d'une telle adoration parmi les cœurs, même masculins, qui sauraient apprécier l'influence de ce culte personnel sur ma mission sociale. Votre concours spontané m*assure déjà que, quand ma vie objective sera terminée, l'ange qui m'inspira la vraie religion continuera d'être sincèrement invoqué par de dignes serviteurs de l'Humanité. Loin de m'étonner que le premier aveu d'une telle association me vienne d'aussi loin, j'avais prévu, depuis trois ans, qu'il surgirait d'abord dans cette immense colonie où les rénovateurs occidentaux trouvent, depuis deux siècles, une liberté spontanée, quand leur énergique émancipation les conduit à dédaigner l'oppression d'un milieu déréglé. Sauf le noble centre positiviste qui s'est formé graduellement à Paris, le pays que vous habitez maintenant devient aujourd'hui la seule partie de l'Occident où l'on puisse ouvertement pratiquer le culte, public et privé, dans lequel notre nature cherche en ellemême les meilleures ressources de son perfectionnement moral, au lieu de l'attendre d'une intervention étrangère et chimérique.
Votre digne participation au subside sacerdotal me touche profondément, malgré sa présente exiguïté, parce que je suis convaincu qu'elle est vraiment proportionnée à vos moyens, avec lesquels je ne doute pas qu'elle croisse suivant le noble engagement que vous m'annoncez. Ces dix francs me sont déjà parvenus, je crois, le jour
même où vous m'écriviez^ par mon libraire (M. Carilian), qui s'était chargé de me les transmettre pour un de ses confrères dont il ne me dit pas le nom et d'après lequel devait être envoyé le reçu que je formulai, suivant la désignation indiquée, à M. Henri Edgar. La similitude du nom et l'identité de la somme ainsi que Tépoque de son versement, me faisant présumer qu'elle vient de vous, je joins ici pourtant, pour plus de certitude, un nouveau reçu, que vous déchirerez si vous avez déjà l'autre.
Salut et Fraternité.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsicur-le-Prince.)
A M. H. Edger, Long-Island (New- York).
Paris, le Vendredi 20 Dante 66 (*)•
Monsieur et cher disciple,
Je me félicite que Tachèvement du volume qui m'absorba pendant six mois me permette de répondre immédiatement à votre excellente lettre du 6 Dante, que j'ai reçue hier. Mon tome final est entièrement terminé depuis quatre jours, et sera publié dans trois semaines, sous le titre spécial de Tableau synthétique de l'avenir humain.
Le milieu mental que vous me décrivez si bien constitue le plein développement de Tanarchie occidentale. Mais je vois avec satisfaction que vous n'en êtes point effrayé. Vous me semblez avoir sainement apprécié les germes de réorganisation qu'il comporte, et dont la culture vous est réservée. Je préfère, comme vous, cet individualisme complet et systématique au vague socialisme qui, sans être plus raisonnable, devient plus oppressif. Tant que cette rupture avec le présent, et surtout avec le passé, reste essentiellement intellectuelle, je la crois très susceptible d'être surmontée par la doctrine organique sous l'influence des aff'ections domestiques et de l'activité pratique. C'est pourquoi je partage vos espérances sur la possibilité de trouver, dans le milieu le
n Le 4 Août 1834. (J. L.)
plus déréglé, le prochain noyau d'une véritable Églis positive. Il ne faut regarder comme incurables, que le hommes sans cœur et sans caractère.
Quelque troublé que soit l'esprit des autres, il fau entreprendre avec confiance une guérison qui constitu la destination actuelle du positivisme. Toutes les âme qui donnèrent, même parleurs extravagances, des preuve réelles de dévouement et d'énergie, sont pleinement acceî sibles à la religion de l'Humanité. Quand elles seror régénérées, leur valeur morale se développera davantage en se vouant dignement au gouvernement, spirituel o temporel, d'un monde qu'elles ont d'abord troublé.
Dans cette transformation, où le sentiment constitu votre meilleur appui, vous devez surtout compter su l'influence féminine. Je suis profondément touché de 1 part que vous attribuez au positivisme pour le rétablisse ment de votre propre harmonie conjugale. Un tel résulta me procure Tune des principales récompenses que com porte la régénération à laquelle j'ai voué ma vie. Il doi aussi me fournir un puissant encouragement, en prouvât l'efficacité de la synthèse que j'ai fondée envers les mau ,} les plus intimes de la société moderne. Mais cet exempl
1 peut également vous indiquer combien il vous import
îj d'obtenir la digne coopération des femmes à la nobl
"[ mission que vous voulez accomplir. La plupart de
ménages qui vous entourent sont probablement troublés autant que le fut le vôtre, par les aberrations de Tespri masculin. Vous pouvez utilement invoquer contre elle le sentiment féminin qui les modifie en silence, et qu vous aurez bientôt rendu sympathique avec vos efifort systématiques.
En travaillant à la régénération des autres^ vous déve
lopperez et consoliderez la vôtre ; de la même manière qu'enseigner constitue le meilleur moyen d'apprendre quand on est assez fort et suffisamment avancé. Vous me paraissez doué des principales qualités, synthétiques et sympathiques, qu'exige une telle mission. D'après votre âge vous pouvez aspirer à devenir un digne prêtre de r Humanité, si vous appliquez votre énergie à vous procurer, par des études solitaires, l'initiation encyclopédique, et surtout mathématique, indispensable au sacerdoce. Mais tout cela doit s'accomplir sans nuire à votre profession spéciale ; chaque positiviste devant montrer, par sa conduite, que sa foi, loin de le détourner de son office civique, le dispose à le mieux remplir. J'ai lieu de présumer aussi, d'après la fin de votre lettre, que vous sentez l'importance de la culture esthétique, naturelleoient liée à l'appréciation féminine.
Votre indication sur le culte catholique achève de me prouver que vous êtes pleinement dégagé des préjugés irréligieux ou métaphysiques. Mais je ne pense pas que votre milieu comporte une telle tentative, faute des croyances correspondantes. Ce n'est point par la messe que le culte catholique peut préparer à Tadoration positive. La transition se fait mieux d'après la Vierge, qui fournit aux âmes espagnoles, ainsi qu'aux italiennes, une idéalisation spontanée de l'Humanité, d'après l'apothéose de la Femme. Il serait, je crois, possible d'instituer, surtout en italien, avec une musique appropriée, un véritable office positiviste de la Vierge, qui serait fort utile pour préparer le culte final. Toutefois, une telle transformation convient mieux à l'Amérique du Sud qu'à celle du Nord. Je crois donc que ce projet fait beaucoup d'honneur à votre âme, mais qu'il avorterait dans votre présent milieu.
Depuis un an, M. Lonchampt a fait paraître une seconde édition de son précieux Essai sur la prière (Août i853). Votre libraire n'a qu'à s'adresser au mien (Carilian et Dalmont, libraires des ponts et chaussées , 49, quai des Augustins), pour vous procurer cet opuscule, qui se vend à Paris un demi-franc. Je suis heureux de voir que vous en sentiez la valeur, et je crois qu'il pourrait en effet vous fournir des ressources domestiques, outre l'assistance qu'il comporte envers votre digne propagande.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
P.-S. — J'ai récemment invité M. Ewerbeck à fraterniser avec vous. C'est un docteur allemand, à peu près de votre âge, qui se trouve maintenant en Highland, comté de Madison, état d'Illinois. Quoiqu'il ne soit pas positiviste, il connaît assez notre doctrine pour que votre action sur lui puisse utilement modifier le vague germanique dans lequel il. reste plongé.
A M. H. Edger, Long-Island (New- York).
Pari», le Vendredi 20 Frédéric 66 (').
Mon cher disciple^
Le tome quatrième et dernier de mon Système de Politique positive ayant ici paru le i®' Septembre, je suis étonné que vous ne Tayez pas encore reçu, deux mois après, quand vous m'avez écrit la bonne lettre que j'ai reçue avant-hier. Ce volume est le plus décisif de tous, soit pour fixer votre foi, soit afin de diriger votre propagande. Mais vous l'avez probablement à l'instant où je vous réponds.
Votre consciencieuse lettre m'offre un ensemble très satisfaisant, et me touche beaucoup par la confiance que vous m'y témoignez, même envers des projets que je ne puis approuver. J'y dois répondre en vous exprimant, avec une digne franchise, les principales impressions qu'elle m'a produites.
Je ne puis adopter votre projet d'une sorte de monastère positiviste. Il me semble directement contraire à l'essor des affections domestiques, que notre religion érige en fondement nécessaire de l'existence sociale. Si, parmi les hommes exceptionnels qui vous entourent, quelquesuns, fatigués de leur isolement, sentent un vague besoin
{") Le 34 Novembre 1854. (J. L.)
de se rapprocher, il vaut mieux que ce poids les pousse à la vie de famille, au lieu de leur donner une satisfaction illusoire en instituant un régime dont les avantages réels seraient seulement matériels. Quant à l'utilité d'y construire un lieu de refuge pour les positivistes persécutés, cette prévision serait peu conforme à Tesprit de notre religion. Outre que rien n'indique encore des tracasseries capables de pousser à l'exil, nous devons surtout regarder comme une obligation de ne pas quitter le poste où l'Humanité nous a placés d'après l'ensemble de ses antécédents, et d'où chacun de nous peut seul tirer toute Tefficacité qui nous est permise. Le positivisme n'est point destiné surtout aux natures et situations exceptionnelles ou factices. Tout en s'appliquant à tous les cas, il doit principalement se développer dans les centres actuels et normaux de la population humaine, sièges nécessaires de ses opérations.
En général, vous devez éviter d'attacher trop d'importance à l'entourage anomal qui vous occupe maintenant. J'estime que, dans les meilleurs milieux, le positivisme ne doit aspirer qu'à convertir un millième de la génération actuelle, qui, radicalement sacrifiée, restera, pour l'immense majorité, vouée à des oscillations empiriques entre l'anarchie et la rétrogradation. Toutefois, cette faible proportion d'âmes régénérées suffira pleinement à la solution occidentale, puisque ce petit nombre gouvernera le grand. Mais les vraies conversions doivent être spécialement rares dans le milieu plus déréglé qui vous entoure maintenant. Les succès que v<Jus y pourrez obtenir ont pourtant beaucoup de prix, en constatant l'efficacité de la religion positive, même envers les cas les plus défavorables. Néanmoins, ils doivent surtout vous servir à
recommander notre foi parmi les conservateurs, qui, partout, et principalement aux Etats-Unis, constituent naturellement les meilleurs adeptes du positivisme. C'est de là qu'émana ce noble H. Wallace (de Philadelphie) que nous perdîmes prématurément à la fin de i852, et qui, dans sa mémorable visite de i85i, vint invoquer la foi positiviste contre l'imminente irruption de l'anarchie américaine.
Une appréciation plus spéciale de cette destination doit déjà vous conduire à diriger surtout votre prosélytisme vers les femmes, en leur faisant sentir les ressources morales et les garanties sociales que leur procure notre religion. Elles doivent être radicalement dégoûtées de la sécheresse protestante et déiste, malgré le vain appât de l'interprétation théologique et de l'attitude doctorale, même chez celles qui renoncent aux privilèges normaux de la femme pour aspirer au désastreux nivellement des sexes. Je présume que votre traduction du Catéchisme positiviste fructifiera surtout dans ce milieu.
Ce résultat sera facilité par le perfectionnement que réalise mon volume final en plaçant irrévocablement le culte avant le dogme. Ma préface vous indiquera le moyen facile d'introduire ce progrès dans votre traduction actuelle du Catéchisme y sans attendre que je l'applique moi-même à la seconde édition. Il suffit que V Introduction comprenne deux entretiens au lieu d'un seul, d'après l'adjonction de la partie du premier entretien sur le dogme qui concerne la théorie fondamentale du Grand- Être.
Tous les efforts de propagande que vous me décrivez méritent ma sincère gratitude et mes paternels encouragements. Ils fortifient de plus en plus mon espoir pri-
mitif de vous voir devenir le digne chef d'un précieux foyer du positivisme en Ame'rique. Je conçois que, à votre âge, et surtout d'après les entraves de votre position, vous soyez peut-être forcé de renoncer au sacerdoce proprement dit, faute de remplir assez les conditions difficiles qu'il exige d'une initiation encyclopédique sans laquelle nous ne pourrions résister aux attaques scientifiques. Mais, quoique je ne doive jamais me relâcher, envers cette préparation théorique, de la sévérité normale qu'impose la nature de notre religion, je puis partout utiliser le dévouement et l'aptitude, en développant, au lieu du sacerdoce, l'apostolat proprement dit, toujours accessible à quiconque offre du zèle et du talent. A vrai dire, il n'existe encore, même à Paris, d'autre prêtre de rilumanitc que moi, malgré de dignes apprentissages, dont aucun n'est maintenant achevé. Néanmoins, je pourrais déjà suffire aux besoins de culte, domestique ou civique, qui se feraient sentir, par des délégations spéciales et temporaires aux vrais apôtres que je chargerais de me remplacer au besoin La crainte de ne pouvoir jamais parvenir au sacerdoce ne doit donc pas ralentir votre zèle, qui pourrait être pleinement utilisé dans le mode ou degré purement apostolique, d'après lequel doit aujourd'hui s'accomplir la principale propagation du positivisme, sans compromettre la hiérarchie normale dont l'avènement sera très lent.
Quelques jours avant l'arrivée de votre lettre, j'avais reçu la visite de M. Ewerbeck, revenu d'Amérique depuis un mois. Il n'avait aucune connaissance de la lettre que vous m'indiquez, ni même de celle où je l'invitais à se mettre en contact avec vous, tant le service des postes est mal fait dans l'intérieur des États-Unis, L'avortement de
cette relation personnelle est d'autant plus regrettable que M. Ewerbeck, avant de s'embarquer, resta plusieurs semaines à New- York en plein loisir, qu'il aurait agre'ablement utilisé par des excursions à Long-Island.
J'ai reçu, le 6 Descartes, l'intéressant article que vous m'avez envoyé dans le Leader de New-York. Quelques semaines auparavant, M. Ewerbeck m'adressa, de sa résidence en Illinois, un autre journal américain, renfermant l'étrange annonce dont vous me parlez sur une prétendue réunion positiviste à Lyon. Vous ne devez regarder cela que comme une fable ridicule, émanée d'un singulier mélange d'illusion et de mystification, trop ordinaire parmi les journalistes de tous pays.
Sans avoir spécialement consulté M. Lonchampt sur votre projet de correspondance avec lui, je puis déjà vous assurer qu'il sera très heureux de votre initiative. C'est l'un de mes disciples qui sentent le mieux l'importance des contacts personnels entre tous les positivistes. Quoiqu'il n'ait pas encore trente ans, il s'est irrévocablement enrôlé parmi les praticiens aspirant à devenir patriciens.
Relativement à la question secondaire que vous me soumettez sur la disposition des édifices, la religion positive ne prescrit rien qu'envers les temples, dont l'axe doit être partout dirigé vers Paris. Cette même loi conviendrait à l'oratoire privé qui fera partie de l'appartement normal du moindre positiviste. Mais il suffit que le croyant prenne cette attitude pendant ses prières , ce qui peut s'accomplir dans les lieux quelconques, moyennant une facile détermination géographique. La pratique que vous me décrivez à Modem Times confirme le besoin naturel de l'ordre chez les esprits les moins disciplinés. Quoique une telle règle soit préférable au pur
arbitraire, il vaudrait mieux ne pas adopter de direction uniforme, et faire varier la disposition des rues ou des maisons suivant les vents qui dominent en chaque lieu.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur- le- Prince.)
P. -S. — Voici l'adresse dont vous avez besoin pour ouvrir votre fraternelle correspondance :
A Monsieur Joseph Lonchampt, 19, rue de TEst,
Paris.
A M. H. Edger, Long-Island (New- York).
Paris, le Lundi i5 ÂrUtote 67 (*).
Mon cher disciple,
Votre lettre du i8 Homère, que j'ai reçue le 9 Aristote, confirme mes espérances antérieures sur votre aptitude à former autour de vous un précieux foyer de positivisme. Ainsi surgi dans le canton le plus excentrique du pays le plus anarchique, il démontrera, de la manière la moins équivoque, la puissance de notre foi pour régénérer les révolutionnaires quelconques, quoiqu'elle soit surtout destinée aux conservateurs. J'admire la rectitude d'esprit et la fermeté de caractère que vous manifestez en poursuivant, avec une sage énergie, la conversion d'un tel milieu, qui doit, en effet, vous permettre de nombreux succès envers les âmes déviées dont l'âge comporte une vraie rénovation. La résistance spéciale que vous y trouvez chez les femmes est conforme à la nature de ce cas exceptionnel, où rien n'entrave les tendances anarchiques qui durent les y pousser. Mais je vous invite à ne pas perdre tout espoir, même envers celles qui sont impures, pourvu qu'elles restent assez tendres pour sentir l'aptitude affective de notre doctrine, quand elles seront fati-
(*)Lci2Mar« i855. (J. L.)
guces de leurs aberrations, ce qui ne saurait beaucoup tarder.
Je dois pleinement approuver votre manière d'apprécier le déplorable mouvement de rétrogradation superstitieuse (i) que vous me décrivez, et qui, quoique commun à tous les Occidentaux, devait surtout se développer dans l'Amérique protestante. Il est, en effet, éminemment propre à convaincre tous les bons esprits' de la nécessité d'éliminer entièrement le théologisme. Les croyances qui jusqu'ici n'étaient réprouvées que comme rétrogrades s'y montrent aussi devenues profondément anarchiques, de façon à devoir être plus dangereuses désormais pour l'ordre que pour le progrès, dont le positivisme fournit la seule garantie, également efficace dans les deux sens.
Heureux d'apprendre l'accomplissement de votre traduction du Catéchisme positiviste, Je me félicite spécialement que vous y soyez secondé par votre épouse, que je dois ainsi juger favorablement disposée pour notre foi. Tout en garantissant votre harmonie domestique et la saine éducation de votre fils, cette précieuse conformité peut aussi faciliter beaucoup votre prosélytisme, en vous y procurant l'assistance d'une digne compagne, spécialement capable d'agir sur le cœur de vos élèves masculins, et surtout féminins.
M. Lonchampt, auquel j'ai fait part de votre cordial projet de correspondance, sera très heureux de voir bientôt commencer cette importante fraternisation, premier type des liens qui doivent, à travers l'Atlantique, se développer entre tous les vrais positivistes.
(i) Le spiritisme. ^J. L.)
Pour satisfaire la sollicitude très naturelle que vous me témoignez envers trois jeunes savants, je dois d^abord vous inviter à regarder le docteur Segond comme un positiviste complet, qui, malgré son entourage académique, pourra réellement devenir un prêtre de l'Humanité, s'il surmonte suffisamment les influences officielles. Il fournit, en i85o, avec sa digne compagne, le second exemple du mariage positiviste, et je crois que leur fils sera dignement élevé d'après notre foi. Je regrette de ne pouvoir vous faire les mêmes éloges du docteur Robin, que je crois irrévocablement perdu pour nous. L'influence académique Ta rendu, de cœur et d'esprit, indigne de la généreuse mention que je fis de lui dans le premier volume de ma Politique positive : il exploite notre doctrine pour sa réputation, sans remplir aucun des devoirs correspondants. Quant à M. Verdeil, quoiqu'il me soit personnellement inconnu, j'ai lieu de croire qu'il vaut mieux.
L'opuscule manuscrit dont vous m'entretenez me semble très heureusement conçu pour adapter le positivisme à votre milieu spécial, en utilisant les aspirations confuses qui s'y sont vaguement formulées. Je dois donc vous encourager à poursuivre l'exécution de ce judicieux travail, mais en vous invitant à compléter, sous deux aspects essentiels, votre saine appréciation de notre constitution industrielle. Il y faut d'abord faire dignement rassortir le dogme de la gratuité du travail, qui caractérise l'industrie altruiste, et fonde la théorie positive du salaire, destiné seulement à renouveler les matériaux, soit les provisions consommées, soit les instruments usés pendant l'action pratique. En second lieu, vous devrez aussi mentionner la règle : l'homme doit nourrir la femme,
comme principale base de la détermination des salaires, et motif essentiel de leur stabilité partielle. Si ces deux principes sont convenablement coordonnés avec ceux que vous me signalez, votre opuscule, ainsi complété, comportera certainement une haute utilité, qui, nullement bornée à votre présent milieu, pourra susciter une traduction française, en généralisant le titre.
Toutes les demandes que vous m'adressez envers le premier de nos sacrements me prouvent combien est actif et sérieux votre zèle continu pour notre propagande, à laquelle la pratique de nos consécrations pourrait beaucoup concourir, comme vous l'avez pensé. Je réponds à la première question, en vous informant que la présentation doit s'accomplir, autant que possible, pendant la première année, et, du moins, avant la fin de l'allaitement. Quant aux noms, vous savez que mon volume final annonce un supplément ultérieur à la liste résultée de notre Calendrier; et je ne crois pas que letems soit déjà venu d'exécuter cette opération, puisque les noms actuels peuvent longtems suffire envers les hommes, malgré qu'il convienne de les puiser presque tous dans les mois de Saint- Paul et de Charlemagne, les types moraux étant ordinairement insuffisants hors du moyen âge. Toutefois, je m'occuperai d'abord des compléments féminins, pour remédier au peu d'extension de nos présentes ressources à cet égard, quoiqu'elles puissent longtems suffire au service effectif. En ce qui concerne les parrains et marraines, les obligations, morales et matérielles, que nous leur prescrivons, ne permettent pas de les admettre hors des vrais croyants; et cette condition doit même devenir plus stricte à l'égard de ces parents volontaires que pour ceux qu'on ne peut choisir. Mais, afin de faci-
liter les choix pendant la transition, on doit borner cette exigence à reconnaître, outre le dogme fondamental de l'Humanité, la loi du veuvage et la séparation des deux pouvoirs. Un tel degré d'adhésion suffit pour garantir que ceux qui, volontairement, acceptent un tel patronage, sont aptes à bien seconder l'initiation du présenté.
Comme vous, mon cher disciple, j'espère que la présente année manifestera, d'une manière décisive, l'avénement, politique et religieux, du positivisme. La religion de l'Humanité n'a pu jusqu'à présent susciter que des appréciations provisoires, puisque son exposition directe et complète appartient à mon récent volume. Mais, devenue pleinement jugeable, elle ne tardera pas à faire profondément sentir son aptitude radicale à terminer l'immense révolution où l'Occident est plongé.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsicur-le- Prince.)
P.-S. — J'espère que vous aurez maintenant reçu ma Sixième circulaire annuelle^ que je vous expédiai le 19 Moïse.
A M. H. Edger, Long-Island (New- York).
Paris, le Jeudi 1 1 Dante 67 (*).
Mon cher disciple,
La délégation ci-jointe remplit le vœu spécial de votre précieuse lettre du 14 Charlemagne, partie de New- Yorck, le 1 1 Juillet, et venue sous mes yeux avant-hier. En vous autorisant à me remplacer dans cette cérémonie, je vous invite à vous y décorer du seul signe usité jusqu'ici pour indiquer le caractère sacerdotal, un ruban vert entourant le bras droit à son milieu. Quand vous m'aurez donné connaissance de la célébration, je la mentionnerai sur le Registre correspondant.
Je suis profondément touché de votre choix des deux prénoms qui, sans devoir encore être inscrits au Calendrier positiviste, sont déjà pourvus d'une consécration spontanée. Outre que tous les vrais croyants le reconnaissent envers mon éternelle collègue, ceux qui m'approchent le sentent aussi pour celle qu'elle traitait en digne sœur et que j'ai religieusement érigée en fille adoptive. Vous êtes le seul dont le grand cœur ait permis une pleine appréciation de mon incomparable Sophie sans l'avoir jamais vue. En lui lisant le touchant passage qui la concerne dans votre lettre, j'ai pu lui procurer la satis-
HLe 26 Juillet i855.(J. L.)
faction la mieux adaptée à son admirable dévouement. Quand la sanctification peut exceptionnellement se déclarer pendant la vie objective, elle acquiert un nouveau prix, en développant le mérite de l'être adoré sans exciter sa vanité.
Envers le prénom provisoire que vous avez pris, je dois vous recommander, pour éviter un vicieux antécédent, de circonscrire dorénavant ces choix dans les mois de Saint-Paul et de Gharlemagne, où se trouvent les seuls types féminins qui comportent le patronage moral (sauf toutefois Isabelle de Castille et Marie de Molina au mois de Frédéric). Toutes les autres femmes du calendrier historique ne représentant que le mérite intellectuel, elles ne sauraient servir de patronnes, même provisoirement. A plus forte raison, faut-il ainsi juger les choix masculins, à moins qu'on ne les applique à des enfans mâles, auquel cas le mois de César peut s'adjoindre aux deux suivants.
Pour vous ôter tout scrupule envers les deux prénoms dont vous avez définitivement doté votre fille, je dois vous informer qu'ils furent appliqués déjà, le 25 Décembre i85i,la seconde fois que je conférai le sacrement de la Présentation.
Quant à la marraine, les renseignements que vous me donnez, sans me sembler pleinement satisfaisants, me permettent d'approuver votre choix. Malgré sa disposition à la domination, la pureté de cette dame me fait espérer que cette cérémonie déterminera chez elle une réaction sympathique dont les suites pourront être heureuses pour tous, à mesure que se développera le lien volontaire qui va probablement lui tenir ainsi lieu des affections involontaires. La vicieuse prépondérance qu'elle
semble accorder à l'intelligence ne résulte, sans doute, que des habitudes pédantocratiques dues au protestantisme, et se trouvera bientôt rectifiée peut-être par l'essor du sentiment, si M"»« Hayward apprécie assez le positivisme pour apercevoir la belle carrière qu'elle s'ouvrirait en s'y vouant dignement.
Il serait difficile de vous exprimer combien je suis satisfait de l'admirable parrain que vous m'avez souaiîs, et dont la conversion me fournit déjà la réalisatioi;! de votre aptitude à devenir le digne chef d'un vrai foyer du positivisme en Amérique. Les précieux passages que vous m'avez cités de ses lettres m'ont rappelé la noble attitude des meilleurs soldats de Gromwell, combinant l'enthousiasme religieux avec l'activité politique. Ce rapprochement, qui n'offre rien de fortuit, indique la tendance du positivisme à développer la filiation normale entre la révolution française et la révolution anglaise. Oubliée ou comprimée dans son propre siège, celle-ci n'est vraiment appréciée que sous l'impulsion émanée de celle-là dans la nouvelle synthèse, seule capable de glorifier Gromwell et ses coopérateurs. Mais, l'Amérique septentrionale ayant surtout été colonisée par eux, leurs descendants doivent s'y retrouver, et pourront bientôt accueillir notre foi comme réalisant la régénération qu'ils n'ont cessé de poursuivre, quoique la lutte pour l'indépendance américaine leur ait seule permis jusqu'ici de manifester ces dispositions. Sous cet aspect, le positivisme doit faire surgir, parmi les prolétaires américains, les meilleurs promoteurs de la régénération du prolétariat britannique, trop étouffé dans la mère-patrie d'après la domination aristocratique et l'hypocrisie anglicane. En utilisant, avec zèle et sagesse, la situation améri-
caine, les apôtres du positivisme y peuvent ranimer ces dispositions spéciales, de manière à faire profondément sentir la connexité radicale entre la vieille cause anglaise et la rénovation religieuse qui s'accomplit à Paris.
Vos citations m'ont pleinement satisfait, sous un autre aspect capital, en montrant que l'affinité du positivisme et du catholicisme est dignement appréciée des vrais croyants. Je ne suis pas surpris que des âmes véritablement religieuses, comme M. J. Metcalf et vous, échappées à la sécheresse protestante, aillent chercher, dans les sanctuaires catholiques, l'équivalent provisoire des temples positivistes qui nous manquent, en y développant la tendance de la Vierge-Mère à représenter l'Humanité. Cette affinité, qui bientôt sera partout sentie, doit d'abord se manifester au milieu de l'anarchie américaine, où le catholicisme, purgé de ses vicieuses aspirations à dominer, se recommande surtout d'après son culte, seul apte jusqu'à nous à diriger l'essor habituel du sentiment.
Je viens d'achever l'opuscule promis à la fin de ma dernière circulaire, et j'espère que l'impression, déjà commencée, me permettra de le publier vers le milieu d'Août. Cet Appel aux Conservateurs (d'environ i6o pages in-8o) indique spécialement l'alliance religieuse dont ces précédents montrent l'opportunité spontanée entre le positivisme et le catholicisme. En y puisant les moyens de guider la coopération essentielle qui vous échoit dans cette sainte ligue, vous y serez conduit à sentir l'importance particulière d'un digne contact avec les jésuites, desquels émane, je présume, la principale direction du mouvement catholique en Amérique. Vous sentirez ainsi que leurs succès préparent les nôtres, puisque les conversions des protestants au catholicisme
sont, au fond, les meilleurs acheminements au positivisme, seul apte à satisfaire les besoins moraux qui suscitent ces transformations. De plus, les contacts catholiques doivent vous permettre de propager la religion positive dans l'Ame'rique me'ridionale, et d'abord au Mexique, où les femmes, et même les prêtres, pourront l'accueillir, d'après les informations d'un digne positiviste espagnol qui vient de visiter ce pays. L'addition que je viens de faire, pour la septième édition du Calendrier positiviste ^ de l'admirable Indienne Marina, comme adjoint de Jeanne d'Arc, doit fournir, en tems opportun, des germes d'adhe'sion chez la malheureuse race mexicaine, ainsi dispose'e à sentir qu'on s'occupe d'elle à Paris. Une doctrine où tout se tient, abonde en moyens spéciaux de pénétrer partout en rattachant à l'ensemble chaque partie localement appréciée, comme on peut surtout le voir, pour l'Amérique espagnole, envers le mariage des prêtres, qui s'y trouve universellement désiré, tandis que le positivisme est seul apte à l'instituer dignement.
L'importance profonde que vous attachez, avec M. Metcalf, à la pratique quotidienne du culte intime et personnel, me prouve la plénitude de votre régénération, car le culte public, et même domestique, perdraient leur principale efficacité morale, et n'aboutiraient guère qu'à des impressions esthétiques, si cette base générale ne leur procurait une vraie consistance affective. On distinguera bientôt, parmi les positivistes, ceux qui pratiquent suffisamment le culte personnel, comme seuls aptes à développer l'ascendant social de notre foi dans le milieu sceptique qu'elle doit dominer pour le régénérer. Je suis ainsi conduit à vous féliciter de l'heureux per-
fectionnement que vous avez spontanément introduit à cet égard, en complétant la sollicitude générale envers la purification par une attention spéciale de chaque jour de la semaine à Tinstinct personnel correspondant. En adoptant, dans ma propre pratique, dès lundi prochain, cet utile développement, j'y vois la preuve spéciale de la profondeur et de la sincérité de votre foi, comme de la réalité des hautes espérances que j'ai fondées sur vous pour l'apostolat positiviste.
D'après vos touchantes indications envers votre situation matérielle, je suis particulièrement conduit à vous recommander avec une paternelle insistance, de ne rien négliger afin de procurer à votre épouse un domicile plus digne d'elle et de vous. Les privations habituelles, que vous avez ainsi dû longtemps soufirir, augmentent mon afFectmeuse estime pour tous deux. Mais c'est pour vous un devoir urgent d'éviter qu'elles se prolongent davantage.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lO, rue Monsieur-le-Prince.)
P. S. — Un artiste distingué, M. Étex, le statuairepeintre mentionné dans mes préfaces, est parti de Paris le 5 Juin pour New- York, où je crois qu'il est arrivé vers la fin de juin. La précipitation de son départ ne m'ayant pas permis de lui préparer une lettre pour vous, je dus me borner à lui donner votre adresse, en l'invitant à vous voir de ma part. Quoiqu'il doive probablement être déjà rembarqué pour Paris, quand vous recevrez cette réponse, j'espère qu'il vous aura fait sa
visite, que vous aurez, je n*en doute pas, accueillie comme il le mérite.
2"»' P. -S. — N'oubliez pas de témoigner spécialement à M. John Metcalf combien je me félicite que le positivisme ait fait, par votre intervention, une acquisition aussi précieuse que la sienne, bientôt destinée à nous procurer beaucoup de dignes conversions.
A M. H. Edger, Long-Island (New-York).
Paris, le Vendredi 26 Detcartes 67 (*).
Mon cher disciple.
Votre bonne lettre du 7 Descartes, que j'ai reçue Mardi, m'offre, comme les précédentes, une intime alliance entre l'enthousiasme et la réflexion, où doit désormais consister le principal caractère des positivistes, depuis que, notre synthèse étant complète, les conversions peuvent être directement religieuses, sans s'arrêter à la philosophie, simple moyen ou préparation. Cet enthousiasme réfléchi, toujours propre à la foi démontrable, doit bientôt remplacer, avec beaucoup d'avantage, le fanatisme qu'inspiraient les croyances indiscutables, et qui se trouvait nécessairement souillé d'orgueil ou de vanité, tandis que l'exaltation positiviste résulte d'une excitation habituelle des instincts sympathiques, naturellement niés par le théologisme, surtout naonothéique.
En faisant suivre à ma réponse l'ordre de votre lettre, je vous invite d'abord à renoncer au projet de prières astrolâtriques qu'un zèle louable mais irréfléchi vous a récemment inspiré. Pour déterminer la place que le culte fétichique doit occuper dans l'ensemble de nos pra-
{') Le 2 Novembre i855. (J. L.)
— astiques, hebdomadaires ou quotidiennes, il faut attendre ma théorie spéciale sur l'incorporation du fétichisme au positivisme, qui se trouvera directement ébauchée par le volume que je vais composer Tan prochain, mais ne sera pleinement développée qu'en mou Traité de MoralCy publié seulement en iSSg, comme vous le savez. Je peux même assurer dès à présent que votre projet accorderait trop d'importance à Tastrolâtrie, qui ne constitue qu'une partie de l'adoration fétichique, suivant mon tableau sociolâtrique. L'homme ne peut réellement honorer, dans les astres terrestres, que trois cas distincts ; d'abord le Soleil, centre de notre monde ; puis la Lune, directement subordonnée à notre séjour; enfin les planètes collectivement, comme compagnes de nosL destinées célestes, en prenant pour type la principale d'entre elles (Jupiter). Toute subdivision de celles-ci doit être réservée au dogme, et ne conviendra jamais au culte, où la nomenclature de la semaine rappelle assez l'ancienne astrolâtrie, qu'il faut surtout considérer historiquement. . Je suis profondément sensible aux nobles émotions, si bien décrites dans votre lettre, que vou? a suscitées la lithographie inopinément aperçue pendant votre charmante promenade à New-York. La digne identification que vous me reconnaissez avec ma sainte patronne doit un jour constituer ma principale récompense, et déjà je sens qu'elle ne me manquera point, quoique ma vie objective ne puisse guère la réaliser, sauf chez quelques; âmes d'élite. Mais je regretterais que votre précieux enthousiasme consacrât une mauvaise lithographie, quç }'ai toujours désavouée, comme indigne du remarquable tableau qu'elle prétend reproduire, et qui, j'espère, trouvera bientôt une meilleure traduction. Vous pourriez
consulter à ce sujet M. Gillespie, professeur de mathématiques à New-York, et dont vous sauriez le domicile chez ses éditeurs (Harper frères, 82 Cliff-Street). D'après les deux visites qu'il me fit cet été, je crois qu'il est plus positiviste que ne l'indique l'excessive circonspection avec laquelle il traduisit, en i85i, sous le titre de The philosophy of Mathematics, le tome premier de ma Philosophie positive. Il pourrait vous montrer une excellente copie, faite par M. Etex lui-même pour M. Gillespie, en mai dernier, de ma seule tête, d'après le tableau qu'il a vu chez moi. Ceux qui veulent avoir mon image peuvent maintenant se la procurer suffisamment, soit en demandant un exemplaire de mon buste (dû pareillement à M. Etex), soit en faisant venir de chez Ghapman, éditeur à Londres [c'est l'éditeur de Miss Martineau, 8 King William street (Strand.) ], une lithographie bollandaise fondée sur une bonne photographie.
Tout en regrettant que M. Lonchampt ne vous ait pas répondu jusqu'ici, je dois vous informer que cet éminent disciple se trouve, depuis le début de la présente année, gravement préoccupé par l'établissement définitif de sa position industrielle, qui doit, à trente ans révolus, lui susciter de vives sollicitudes. Ainsi conduit à de fréquents voyages, il vient rarement à la Société Positiviste, et moi-même je suis souvent sans nouvelles de lui. Mais cette crise va bientôt cesser, et j'espère qu'il ne tardera pas à vous exprimer directement la satisfaction qu'il m'a déjà témoignée pour votre noble initiative à son égard.
Suivant le jugement que vous portez d'accord avec M. Metcalf, il faut réellement se féliciter de la défection d'une orgueilleuse marraine, qui n'est point capable de sentir le glorieux avenir ouvert aux fetpmes propres h
seconder ravénement social du positivisme. Pour éviter tout délai superflu, je joins ici l'autorisation addition*» nelle où je m'en rapporte entièrement à vous quant au choix d'une digne collègue de M* J. Metcalf.
Les explications de votre lettre envers Tinfortunée Miss Blaker me font vivement regretter sa perte prématurée, Je suis ainsi conduit à ratifier l'adoration privée que vous lui vouez, d'accord avec ses vrais apifré* ciateurs, qui ne peuvent, ce me semble, être que des positivistes, quoique elle-même n'ait pas eu le temps de le devenir, Mais, quant à l'adoration publique, il faut attendre un plus mûr examen.
Quoique je persiste à bien augurer de votre opuscule sur la constitution industrielle, vous avez sagement fait de ne m'en point envoyer le manuscrit. Outre le dérangement que pourraient ainsi me susciter les communica» tions des essais tentés par mes disciples, vous avez dignement senti qu'ils doivent accepter une responsabilité complète, qui suppose une entière spontanéité. Mais je vous promets une exception spéciale à l'hygiène cérébrale qui m'interdit habituellement toutes lectures, comme je l'ai récemment fait pour l'opuscule initial d'un jeune positiviste de Dublin sur la présente guerre.
Relativement aux divers projets de publication critique dont vous me parlez ensuite, je dois vous recommander d'y renoncer entièrement. Les positivistes devant aujourd'hui diriger le mouvement organique, ils doivent toujours se réserver l'initiative, sans jamais se soumettre à celle des penseurs incompétents. Quelque solides que fussent vos réfutations des sophismes anarchiques dont vous êtes entouré, vous y perdriez un temps et des forces qui méritent un meilleur usage. Vous nç devez au
public qu'une critique indirecte et silencieuse, toujours résultée du contraste naturel entre l'exposition, générale ou spéciale, de la synthèse organique, et l'essor confus des utopies subversives. C'est seulement dans la conver« sation, ou tout au plus d'après quelques phrases incidentes d'un opuscule direct, que vous pourriez utilement signaler le côté positif que les plus folles conceptions offrent nécessairement, comme vous l'avez très bien senti, puisque toute opinion qui rallie, même passagèrement, des âmes honnêtes quoique égarées, doit reposer sur quelque motif, appréciable par la synthèse destinée à réaliser tous les programmes en les rectifiant.
Il est étrange que votre libraire ne vous ait pas procuré déjà mon Appel aux Conservateurs ^ publié le 7 Septembre à Paris. Cet opuscule doit surtout vous servir en déterminant l'attitude propre aux positivistes envers Us différents partis actuels, mais il peut aussi guider l'action que vous devez bientôt aspirer à produire sur les conservateurs américains, à mesure que vous vous dégagerez des révolutionnaires parmi lesquels vous ferez peu de vrais prosélytes.
C'est avec beaucoup de raison que vous avez spontanément écarté le projet irréfléchi de votre éminent ami sur un signe extérieur. La croix appartient au catholicisme, comme le croissant à l'islamisme ; l'une ne convient pas plus que l'autre au positivisme. Quant à leur équivalent pour notre foi, c'est une sollicitude encore prématurée, dont la satisfaction finale exige notre avènement social. En attendant, nous sommes assez pourvus de devises décisives, et même de signes caractéristiques. Vous connaissez celui qui consiste à réciter notre formule fondamentale, en posant successivement la main droite
sur les trois organes cérébraux qui correspondent à Tamour, à Tordre, au progrès ; tandis que la main gauche placée sur le cœur indique qu'il faut du sang pour tout cela. Quant à des indices extérieurs et permanents, ils peuvent doublement dériver du drapeau positiviste, décrit au discours préliminaire de mon principal ouvrage. D'abord tous les positivistes peuvent, quand ils le jugent opportun, porter au milieu du bras le ruban vert dont j'entoure le mien dans mes fonctions sacerdotales, pourvu qu'ils le placent au bras gauche, en réservant aux prêtres le bras droit, ce qui prévient assez la confusion. Tous peuvent aussi suspendre à leur col ou sur leur cœur une petite reproduction de la statuette de l'Humanité qui surmonte l'axe du drapeau positiviste, sans s'inquiéter de sa ressemblance avec l'image de la Vierge-Mère des catholiques; puisque le culte de celle-ci doit finalement servir de transition populaire vers celui de notre déesse.
Un tel incident me conduit à vous féliciter spécialement des nobles déclarations qu'il vous suscite sur le besoin intime d'une digne soumission, tant d'esprit que de cœur. Emanée d'une âme dont l'énergie n'est point équivoque, une telle manifestation me fournit le meilleur symptôme de l'installation d'un véritable pouvoir spirituel, objet de tous mes efforts dès mon adolescence. A la fois condition et signe de l'avènement de la foi positive, cette précieuse disposition devait commencer chez ceux que le cœur a surtout convertis à la religion universelle, et leur exemple doit heureusement réagir sur les positivistes convertis par l'esprit, d'après leur origine fatalement révolutionnaire, comme la plupart de ceux qui m'entourent.
Notre Société s'est récemment enrichie d'un admirable
positiviste anglais, âgé d'environ trente ans, qui m'écrivait récemment d'une manière décisive sur cette disposition fondamentale. Il réfutait ceux qui lui reprochaient la soumission comme une servilité, par la simple reproduction d'une belle sentence de saint Paul (Étant lié, je suis libre), où se trouvent dignement résumés les avantages essentiels de la vraie discipline, seule capable de dissiper Tennuî, le doute, et l'irrésolution que subissent les âmes dépourvues de règle. Je vous invite à fraterniser directement avec ce noble John Fisher, qui maintenant étudie la médecine, dans sa famille à Manchester (2, Trafford-Place Stretford New-Road). Il est destiné, je crois, à devenir le chef spécial des positivistes d'Angleterre, outre que j'espère qu'il pourra finalement obtenir le sacerdoce de l'Humanité. Son influence pourrait aussi concourir à tirer votre digne frère de la torpeur que vous m'indiquez et qui ne me semble nullement incurable, étant probablement due au défaut de destination et de direction, auquel le positivisme apporterait naturellement un remède décisif.
Avant-hier, 3i Octobre, partit d'ici pour Mexico l'un de mes meilleurs disciples, M. Pedro Contreras, âgé de trente ans, membre de la Société positiviste depuis sept ans. Éminemment synthétique, parce qu'il est profondément sympathique, il eut le bonheur, rare jusqu'ici, de passer directement du catholicisme au positivisme, sans traverser aucun scepticisme. Il m'a spécialement manifesté, dans sa visite d'adieu, coïncidant avec l'arrivée de votre lettre, son désir spontané d'entrer en relation avec vous, en vous écrivant dès son arrivée, d'après l'adresse qu'il a fidèlement copiée. La frappante analogie de vos deux natures me garantit que ce contact sera pareillement
précieux des deux côtés, quoiqu'il lie puisse être formulé qu'en français. Outre ces nobles satisfactions personnelles, vos missions sociales peuvent ainsi s'assister réciproquement pour la digne introduction du positivisme dans les deux moitiés, ibérique et britannique, du monde amé« ricain.
Tout à vous.
Auguste Comte.
( 10) rue Monsieur-le-Priace.)
P.-S. — Pedro Contreras pourra vous exposer la cérémonie à laquelle il assista chez moi, le 12 octobre, pour le premier exemple du préambule positiviste de l'union conjugale, institué dans le second chapitre du tome qua« trième de la Politique positive. Ainsi se trouve irrévocablement complétée^ dès le cinquième cas de notre mariage, la régénération décisive du lien fondamental.
A M. Edger, Long-Island (New- York).
Paris le Jeudi 3 Ârchimèdc 68 (*}.
Mon cher disciple,
J*ai reçu samedi votre importante lettre du 7 Aristote à laquelle je n'ai pu répondre aussi promptement que de coutume, parce que je suis, depuis le i®' Fe'vrier, occupé du grand ouvrage annoncé dans ma récente circulaire et dont elle promet un volume pour Octobre. Pendant cette longue session de travail, je n'ai de journée entièrement disponible que le jeudi, pour les entrevues et les correspondances.
Votre douloureuse révélation m'a plus affligé qu'inquiété. Depuis la puberté jusqu'à trente ans, je fus moimême extrêmement troublé par l'instinct sexuel que j'ai finalement surmonté d'une manière complète, malgré son énergie prononcée dans ma constitution naturelle. Un pareil triomphe vous est certainement possible encore, et je ne doute pas que vous ne l'obteniez bientôt, en suivant la voie que vous me demandez. Les symptômes physiques dont vous me parlez n'indiquent que les suites ordinaires d'un épuisement . qui reste pleinement réparable. Quant au , découragement moral, il constitue la plus fâcheuse conséquence du trouble cérébral, et se dissipera comme lui, parce qu'il n'est aucunement motivé. Son extension jusqu'à votre récent opuscule (i) (que je reçus le 28 Moïse) me permet directement d'apprécier son peu de fondement, puisque la lecture dû ce premier essai m'a com-
(*) Le 37 Mars i856. (J. L.) '(1) Modem Times, the Labor question and the Famil/. (J. L.)
plètement satisfait, comme je chargeai M. Metcalf d vous l'annoncer en lui répondant le 3 Aristote. Il y rè^^n un ton soutenu d'énergie et de dignité qui n'annorracc aucun affaiblissement, et je fus spécialement touché d^ k noble attitude avec laquelle vous défendez vos voisîi3s égarés contre les calomnies des lettrés de New-YoJ"A. Par ses huit dernières pages, il offre une indication pratique de Tesprit et de la tendance du positivisme, plus neffe et plus pleine que tout ce que j'ai vu jusqu'à présent.
L'importante consultation que votre état réclame et que votre noble soumission me demande avec une si touchante confiance doit être à la fois physique et morale. Sa prescription fondamentale consiste dans une chasteté complète, immédiatement instituée pour tout le reste de votre vie. Quoique vous m'ayez donné très peu de renseignements sur votre épouse, j'ai lieu de présumer qu'elle vous aidera spontanément à suivre ce précepte, loin d'en troubler jamais l'exécution. Il faut, en même tems, renoncer pour toujours à l'usage du vin, du café, des liqueurs, du thé, du tabac, en un mot des excitants quelconques, et ne boire que de l'eau, comme je le fais depuis onze ans au grand profit de mon estomac autant que de mon cerveau. Ce régime exige, d'autre part, pour éviter l'affaiblissement corporel et cérébral, que votre nourriture soit sobre mais substantielle, quoique les végétaux y doivent accompagner sa base animale, surtout bœuf ou mouton. Ma propre expérience m'ayant conduit à dîner avec cent grammes net de viande, suivis d'un plat de légumes, mon déjeuner n'étant d'ailleurs qu'une copieuse soupe au lait, je crois que cette dose journalière de chair doit être augmentée de moitié pour vous, vu votre âge et votre activité physique. Je ne puis ici procéder que par aperçu.
puisque je ne vous ai jamais vu, vous seul devant, à cet e'gard, déterminer la mesure convenable, quand vous aurez bien saisi Tesprit et le plan d'un tel traitement ou plutôt régime.
Il ne peut être efficace, et même habituellement praticable, qu'en ne le séparant jamais du développement intellectuel et moral que vous devez poursuivre à la fois dans la vie privée et dans la vie publique, tant civique que religieuse. Vous avez une femme qui paraît digne de votre pleine affection, et des enfants propres à vous procurer les émotions et satisfactions domestiques : il suffît de dé velopper ces précieuses ressources. En même temps, vous êtes enfin pourvu de convictions complètes et fixes, qui vous lient spécialement au grand œuvre du siècle exceptionnel, et vous appellent à figurer, par vos sentiments, vos talents, et votre conduite, parmi ceux que la postérité bénira comme m*ayant aidé personnellement à construire la vraie Providence. L'heureuse harmonie d'une noble énergie avec une digne soumission vous permet d'utiliser de plus en plus vos facultés de tout genre pour le service continu de l'Humanité, dont la considération active et permanente vous aura bientôt purgé des impressions et sollicitations émanées du plus perturbateur des instincts égoïstes. Depuis que vous m'avez indiqué votre institution hebdomadaire de la purification, J3 l'ai journellement appliquée à mon propre perfectionnement en plaçant à chaque prière du matin, pendant son début,
la formule: « Aujourd'hui , ma purification doit être
spécialement relative à l'instinct » Celui qui, récemment, conçut un tel usage ne saurait être moralement indigne de la haute mission que je persiste à vous assigner comme fondateur de notre Eglise américaine. Un tel
office, pleinement conciliable avec votre profession agricole, vous permet un développement altruiste habituellement capable de surmonter les impulsions égoïstes, et surtout celles qui proviennent d*un penchant nullement excusé par les nécessités corporelles ou cérébrales.
En vous livrant au digne essor de la vie publique, votre intelligence se trouvera normalement occupée à seconder un grand cœur. Mais si votre temps le permet, je vous invite à compléter son régime en réparant, autant que possible, les lacunes de votre éducation, par des études scientifiques, et surtout mathématiques, qui concourront à donner à vos pensées un meilleur cours habituel. Ne fût-ce qu'afin de mieux diriger la prochaine instruction de vos enfants, je vous engagerais à faire au moins une étude sérieuse de la Géométrie de Clairaut, que vous pourrez comprendre sans aide. Le volume que j'écris maintenant pourra d'ailleurs vous guider dans toutes vos méditations mathématiques, qu'il rendra spécialement connexes avec votre destination sociale et votre perfectionnement moral. Quoi qu'il en soit, c'est surtout par contraste et diversion que le positivisme traite les maladies morales, en développant l'altruisme pour surmonter l'égoïsme, que le catholicisme se bornait à comprimer directement, faute de consacrer la culture sympathique, ce qui souvent produisait l'effet contraire, suivant la remarque de V Imitation : a Le soin de l'éviter nous fait même y courir, i» Venant régler la vie humaine en y faisant toujours prévaloir le perfectionnement des sentiments, nous, sommes finalement certains du succès si notre propre existence est le premier et permanent objet du régime que nous prêchons. Sans cette épreuve décisive, le public rendrait notre doctrine responsable de nos torts
personnels, quoique sa supériorité morale soit maintenant constatée autant, et même davantage, que sa supériorité mentale, déjà reconnue des meilleurs esprits.
Avec un tel régime, aidé par la culture esthétique dont vous sentez le prix, vous aurez bientôt atteint l'équilibre cérébral qui, nécessaire à votre mission, doit, réciproquement, résulter surtout de son essor. Tous les projets de publications positivistes que vous m'indiquez me semblent aussi dignes de mon approbation que celui que vous avez réalisé récemment, et dont je vous félicite de préparer spécialement la suite naturelle sur la constitution industrielle, en vous aidant, pour la gratuité du travail, de la tendance spontanée que manifeste la doctrine empirique de vos voisins utopistes envers le cost-price. Votre plan, plus vaste et plus difficile, de fondation normale d'un domaine agricole exploité par de vrais positivistes, mérite une sérieuse attention et mes encouragements généraux. C'est à vous que je laisse décider si vous pouvez d'ailleurs remplir les conditions pratiques qu'il exige spécialement. Mais je dois vous féliciter d'une telle pensée, et surtout d'avoir assez présumé des riches américains pour espérer d'y trouver le digne patron d'une entreprise qui convertirait Modem Times en métropole provisoire du positivisme américain, tant civique que religieux. Ils sont, en effet, à mes yeux, dans la situation exceptionnelle que vous leur attribuez, et qui les rend, par compensation d'une oppression locale, plus susceptibles que les nôtres d'un généreux dévouement aux intérêts généraux de la civilisation humaine.
Quant au conseil que vous me demandez sur le projet de votre digne ami John Metcalf d'épouser une catholique, je pense, en général, que ce milieu peut davantage lui
fournir une vraie compagne que le milieu protestant, de'iste, ou sceptique, en un mot révolutionnaire à degré quelconque. Mais je l'engage, comme je le fis récemment pour l'ensemble de ses relations avec les catholiques, à se garantir contre les tendances dominatrices du catholicisme, même chez les femmes. Il peut, à cet égard, éprouver sa compagne projetée, en lui proposant, par suite de sa propre condescendance envers le mariage catholique, d'accepter la consécration positiviste, qui consiste surtout dans rengagement du veuvage éternel, désormais précédé du chaste préambule dont je vous indiquai la première célébration (le 12 Octobre i855), à laquelle a récemment succédé (le 6 Mars 1 856) la touchante cérémonie où j'ai finalement uni le couple prolétaire. Si la future ne voulait pas accepter ces deux conditions, dorénavant inséparables, il serait imprudent de Tépouser, comme je l'ai spécialement indiqué dans la Politique positive envers les mariages mixtes. En tout cas, je ne pourrais alors accorder la célébration religieuse, sauf à s'en tenir au mariage civil.
Dans sa dernière lettre mensuelle, M. John Fisher m'a spécialen^ent témoigné sa satisfaction du début de son contact avec vous. Je suis heureux de voir, de votre côté spontanément apprécier cette relation naissante, entre deux de mes meilleurs disciples, particulièrement dignes l'un et rautre,d'après leurconformité naturelle de cœur, d'esprit,et de caractère. Tous deux me sont spécialement précieux par leur pleine et sincère adhésion à la sentence décisive où j'ai solennellement condensé le positivisme, dans la célébration du 6 Mars : La soumission est la base du perfectionnement.
,. Tout à vous. Auguste Comte.
(10, rue Moasieur-le*Prince.)
P. -S. — On m'a récemment informé que dans l'édition américaine de la traduction de ma Philosophie positive par Miss Martineau, la digne préface de ce travail incomparable avait été sciemment altérée, de manière à convertir en blâme spécial l'adhésion formelle que mon éminente traductrice a réellement exprimée sur ma manière d'envisager les croyances surnaturelles. Je vous prie d'éclaircir cela par la comparaison directe de l'édition de New- York avec celle de Londres. Il importerait que ce renseignement me vînt assez tôt pour que j'en pusse faire usage, dans la Préface que j'écrirai, vers la fin d'Août, après avoir achevé mon volume actuel, afin d'y signaler, comme elle le mérite, au mépris du public occidental, cette nouvelle pratique de l'hypocrisie protestante, plus développée en Amérique qu'en Angleterre même, ou du moins plus grossière. Je sais déjà que la traduction américaine séparément accomplie, en i85i, du tome premier de la Philosophie positive, sous le titre spécial. The Philosophy of Mathematics (New-York, chez Harper frères, éditeurs, 82, Cliff Street), fut dépouillée des deux chapitres philosophiques qui commencent ce volume, par la censure protestante, contre la volonté du traducteur. Celui-ci, M. le professeur Gillespie, que vous pourriez utilement consulter, m'a paru^ dans sa visite de l'été dernier, un positiviste complet et sincère, quoique trop timide, qui fut contraint à cette concession pour ne pas perdre sa place dans un établissement d'instruction.
A M. H. Edger, à Long-Island (New- York).
Paris, le Jeudi 10 Charlemagoe 68 (').
Mon cher disciple,
Votre lettre du 14 Saint-Paul, que j'ai reçue Vendredi dernier, dissipe les inquiétudes que devait encore laisser la précédente, malgré ma juste confiance dans le retour spontané de votre énergie caractéristique. Je suis touché de l'accueil que vous avez fait à mes cordiales prescriptions, et d'où dépend leur efficacité, qui ne saurait être immédiate, sauf par la sécurité normale qu'elles vous inspirent. Seul vous pouvez adapter à votre âge, à votre genre de vie, et même à votre propre constitution^ des conseils physiques dont la formulation n'était, de ma part, destinée qu'à fixer vos idées, en vous réservant la détermination précise de chaque partie du régime, qui doit toujours être fortifiant, pourvu qu'il ne soit jamais excitant. Les détails que vous m'indiquez sur vos études mathématiques vont au delà de mes espérances. Ils me font déjà sentir combien vous êtes prêt à tirer parti du grand volume dont j'achève le second tiers, et qui paraîtra, suivant mon annonce, en Octobre, si l'impression,
n Le 26 Juin i856. (J. L.)
que je compte voir commencer avec Juillet, marche assez bien.
La sollicitude relative à votre fils est grave et naturelle ; mais le mal me semble réparable par le specXacle et la réaction de votre existence pleinement normale, bientôt supérieure aux impressions de l'anarchie antérieure. En occupant cet enfant avec vous, et lui faisant soigneusement suivre les principaux exercices esthétiques, poésie, musique et dessin, avant qu'il entreprenne les études théoriques, il faut toujours éviter la rigueur. Toute sa rectification dépend du cœur : il doit arriver à la vénération par la tendresse et la bonté, qu'il importe de cultiver en lui par tous les moyens opportuns, de manière à préparer la conception de l'Humanité d'après le sentiment correspondant.
Je dois entièrement approuver votre plan pour l'agrandissement graduel de votre existence industrielle, sous la cordiale assistance de M. Metcalf, sans craindre que cela vous détourne de la mission apostolique à laquelle vous voulez dignement consacrer votre principale activité. Quelle que soit leur profession, les positivistes s'y doivent spécialement distinguer, afin de mieux recommander leur foi générale. Votre village excentrique peut à la fois devenir le foyer d'une industrie importante, et le centre d'une vaste propagande, si votre exemple et vos succès attirent les enthousiastes désappointés, mais restés purs et confiants.
En vous mettant en contact avec M. Fisher, j'étais persuadé que cette liaison réussirait des deux côtés. Ses lettres s'accordent avec les vôtres pour constater la réalisation de cette double espérance. J'attache, comme vous, beaucoup de prix aux contacts mutuels et directs
de mes vrais disciples, qui doivent ainsi développer le zèle et la confiance dont insuffisance ralentit notre avènement. C'est pourquoi je me félicite de l'envoi que vous a fait M. de Constant et du projet de correspondance que cela vous suggère ; voici son adresse : à M. le baron W. de Constant-Rebecque, capitaine de frégate en retraite f à La Haye (Hollande), Il sait parfaitement l'anglais, et peut-être vous répondra-t-il ainsi; dans tous les cas, vous pouvez vous dispenser d'employer pour lui le français, quoique son opuscule prouve qu'il le parle et récrit bien.
Pour l'ensemble de votre conduite, tant privée que publique, je n'ai qu'à confirmer votre noble résolution d'y tout rapporter à l'Humanité, source continue, non seulement de la vraie dignité, mais aussi du bonheur réel, et même de la véritable santé corporelle comme cérébrale. Mieux vous servirez le Grand-Être, plus vous surmonterez les impulsions vicieuses qui troubleraient ce service. Afin de récompenser les efforts déjà faits et provoquer leur digne continuation, je dois vous informer que, dans mon Testament, je vous ai désigné comme l'un des trois membres que j'ai jusqu'ici choisis parmi les sept qui composent le contingent britannique du Comité Positif que je projetai dès 1842, pour assister le Grand- Pretre de l'Humanité dans la direction générale de la traiîsition occidentale. Vos deux confrères sont M. Fisher, et M. Richard Congreve (ancien membre de l'université d'Oxford), auxquels j'ai maintenant déclaré cette détermination.
Mon Appel aux conservateurs a spécialement institué l'attitude spéciale des positivistes actuels, uniquement voués à la réorganisation spirituelle, jusqu'à ce que les
gouvernements, surtout en France, transmettent dignement le pouvoir à nos hommes d'État, seuls reconnus aptes à surmonter le communisme, quand il sera suffisamment de'veloppé. Jusque-là, nous devons, non seulement éviter l'agitation politique, mais en détourner tout le monde autant que possible, et toujours tendre à consolider systématiquement l'autorité, dans quelques mains qu'elle réside, parce que les vues d'avenir ne seront jamais goûtées de ceux qui n'ont pas de sécurité sur le présent. Entre les gouvernés et les gouvernants, notre attitude d'organes de l'avenir déduit du passé doit toujours correspondre au vers que j'ai récemment construit pour la caractériser :
Conciliant en fait, inflexible en principe.
Nous venons ouvertement régler la vie humaine, tant privée que publique, au nom de l'Humanité, d'après ces deux faits généraux, que la situation fait de plus en plus ressortir : d'une part, le besoin de la régler ; d'une autre part, l'impuissance de toutes les doctrines actuellement usitées à cet égard. L'aptitude de la nôtre est pleinement démontrée en principe, pour quiconque veut et peut la juger en elle-même. C'est à nous qu'il appartient, par l'excellence de notre conduite, publique et privée, de la constater en fait auprès des spectateurs empiriques, mais impartiaux, de manière à lui procurer bientôt un irrésistible ascendant, dans un milieu que l'anarchie empêche de réagir contre des convictions profondes et complètes, sans que leurs organes soient encore nombreux, pourvu qu'ils deviennent assez dévoués. Il faut remplacer le fanatisme^ relatif à des opinions indiscutables, et désormais
éteint chez les métaphysiciens comme parmi les théologistesy par l'enthousiasme qu'inspirent des principes démontrables. Tel est le symptôme habituel qui doit nous assurer, aux yeux de tous, la présidence de Tavenir, dans une situation où le positivisme peut seul inspirer un dévouement actif et continu.
C'est afin de donner une direction précise à notre intervention sociale que j'ai récemment invité vos deux confrères britanniques à prendre la digne initiative d'une libre et pacifique restitution de Gibraltar à l'Espagne, en faisant cesser une injurieuse anomalie, non moins vicieuse, depuis un siècle et demi, que l'usurpation de Calais pendant deux siècles, que personne n'oserait aujourd'hui justifier. Il faut introduire les grands principes par des applications fort simples, en morale comme en logique, et vous sentez la portée de celle-ci, malgré l'exiguïté du cas. Nous devons surtout devenir les directeurs de l'opinion occidentale, et la récente terminaison de l'épisode militaire résulté de l'incident russe doit spécialement disposer à resserrer les nœuds de l'occidentalité, dont il faut dignement préparer la reconstruction spirituelle, en comptant sur des sympathies que repousse l'examen des questions intérieures. Une telle initiative doit être britannique, afin de mieux manifester la nature pacifique d'une rectification pour laquelle mes disciples anglais doivent directement provoquer le sentiment et la raison de leurs concitoyens, surtout prolétaires, suivant le mode qu'ils jugeront le plus opportun. Si le positivisme obtenait cette première victoire pratique, il lui serait bientôt facile de l'étendre aux cas analogues, plus importants et plus difficiles, surtout en faisant spécialement appel au public germanique contre l'oppression autrichienne de l'Italie, d'où
Ton peut aujourd'hui craindre de nouveaux orages occidentaux.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-Ie-Prince.)
P.-S. — Je VOUS remercie, ainsi que M. Metcalf, de rheureuse rectification sur les deux préfaces, qui me délivre d'une obligation fâcheuse, dont une fausse information avait d'abord semblé me charger, quoique le délit me parût, comme à vous, invraisemblable.
D'après la judicieuse direction de vos études historiques je compte sur leur rapide et radicale efficacité.
A, M. H. Edocb, à Moderz: Times ^Long-Island) .
Ptfû. k Jsil 17 Ffcdênc dS ,*).
Mon cher disciple.
Je m'empresse de répondre à Totre excellente lettre du 2 1 Descartes, que j'ai seulement reçue hier. Il me tardait, depuis deux semaines, d'ayoir cette occasion de vous témoigner directement ma profonde satis&ction de votre nouvel opuscule (i), envers lequel vous pouvez indirectement connaître déjà mon opinion arrêtée, parce que je Tai spécialement formulée dans ma dernière réponse mensuelle à M. Fisher. Ce second essai très supérieur au premier, qui pourtant avait dignement obtenu mon estime, confirme l'ensemble de mes espérances, intellectuelles et morales, sur votre éminente aptitude à l'apostolat le plus noble et le plus efficace. Rien d'aussi profond et d'aussi décisif n'a jusqu'ici paru sur le positivisme. Ma prochaine circulaire fera dignement ressortir une telle publication comme constituant, avec les Réflexions de M. de Constant et l'opuscule historique de M. Congreve, un précieux caractère de la présente année envers tous les vrais positivistes.
(•) !.• 30 Novembre i856. (J. L.)
( I ) Tht Positivitt Cjlen.ljr, with a brief exposition of religious posîtivism hj Winry MJ|fer, Modem Times, 68-1 856. (J. L,}
La seule recommandation qu'une lecture attentive et réitérée de cet important écrit m*ait finalement conduit à vous indiquer, consiste dans l'abus de la qualification de catholique appliquée à la nouvelle Église. Quoique nulle doctrine ne puisse rivaliser avec la nôtre pour l'universalité, nous devons laisser aux termes usités leur signification vulgaire, sans remonter à l'acception étymologique. Au lieu de conciliation, l'habitude que je vous engage à rectifier ne pourrait réellement produire qu'une fâcheuse confusion. Nous pourrions intellectuellement nous qualifier de relativistes et socialement d*univer salis tes, puisque ce sont là les deux attributs prépondérants de notre foi. Mais nous devons toujours nous borner au titre de positivisteSy dans lequel nous finirons par forcer le public occidental à condenser tous les caractères de notre religion.
Vos intéressantes indications sur l'ascendant que vous commencez à prendre autour de vous m'ont plus charmé que surpris. J'avais dès longtemps prévu que la plénitude et la persistance de vos convictions finiraient par obtenir un tel empire dans un milieu sans consistance d'après la fluctuation et la division qui le distinguent. En prenant, l'an dernier, leur digne défense, au début de votre opuscule initial, vous avez spontanément suscité leur confiance et leur respect. L'opuscule actuel doit considérablement améliorer et développer cette influence normale. Il faut désormais attacher beaucoup de prix, pour l'ensemble de votre mission, à votre résidence actuelle, qui, dans quelques années, peut réellement devenir un village positiviste. C'est pourquoi je suis spécialement charmé d'apprendre l'heureuse amélioriation que vous venez d'apporter à votre habitation, de manière à mieux lier en YQus la vie privée et la vie publique, tout en exerçant
envers votre compagne et vos enfants la juste sollicitude que vous leur devez. Au milieu des embarras propres à votre situation, vous serez le premier positiviste dont le zèle ait normalement réalisé les conditions religieuses du domicile.
En développant ces espérances locales autant que le comportent votre âge personnel et l'instabilité sociale du monde américain, je crois que vous pourrez aspirer, dans un avenir de quinze ou vingt ans, à convertir le village positiviste en centre spirituel d'une île positiviste, qui bientôt formerait un état distinct au sein de la fédération. Long-Island, quoique officiellement joint àTÉtat de New- York, est géographiquement plus connexe à celui de Connecticut, et présente tous les caractères définitifs d'un État séparé, plus étendu que celui de Rhode-Island, et rapidement susceptible d'être plus peuplé. Dans une situation aussi mobile, une impulsion, à la fois industrielle et sociale, peut y porter, en peu de temps, une nombreuse population de travailleurs et d'enthousiastes, plus que suffisante pour remplir les conditions légales qu'on demande aux nouveaux Etats.
Une disposition, aussi remarquable intellectuellement que moralement, envers la situation exceptionnelle des riches aux États-Unis constitue l'un des principaux caractères de votre second opuscule. On peut ainsi sentir l'affinité spéciale que le positivisme doit bientôt offrir à la classe frappée d'un tel ostracisme par l'envie démocratique sous la direction des métaphysiciens et des légistes. De puissants capitalistes peuvent dès lors se trouver spontanément poussés à former, dans votre île, quelques grands établissements agricoles, qui suffiraient pour amener une prochaine réalisation de la perspective ci-dessus indiquée.
Long-Island pourrait ainsi devenir la tête sociale de rAmérique du Nord, à laquelle elle servirait d'intermédiaire religieux envers le centre occidental, conformément à sa position géographique.
Depuis le 22 Septembre, je suis personnellement quitte de mon nouveau volume, le plus long que j'ai jamais écrit. Mais, quoique commencée avec Juillet, son impression a tellement traîné qu'il n'a pu paraître au temps indiqué dans ma dernière circulaire. Enfin, il a paru Lundi 17 Novembre, et peut-être l'aurez-vous au moment où vous lirez cette lettre. Il constitue le tome premier de ma Synthèse subjective, sous le titre spécial de Système de Logique positive, ou Traité de Philosophie mathématique. Vous y trouverez, dès l'introduction, la pleine solution de la difficulté théorique à laquelle est consacrée la fin de votre lettre. Je suis ainsi dispensé de toute explication immédiate sur un embarras qui sera bientôt dissipé spontanément. Néanmoins, je dois à cet égard, vous témoigner combien je suis touché de la sage et respectueuse réserve que vous avez constamment développée envers une telle perplexité, de manière à manifester combien vous remplissez les conditions morales du vrai progrès intellectuel.
Cette prochaine lecture me dispense aussi de vous adresser autre chose que de justes félicitations quant aux dispositions dignement conciliantes que vous avez spontanément adoptées à l'égard des théologistes sincères, et surtout des véritables catholiques. Ma préface a finalement promulgué le vers systématique récemment construit dans la cérémonie du dernier mariage positiviste (le 6 Mars) pour caractériser l'attitude générale du positivisme pendant tout le cours de la transition organique :
Conciliant en fait, inflexible en principe.
Suivant cette disposition, que je ne devais développer qu'après avoir entièrement institué la religion universelle, je vous invite à diminuer les difficultés que vous éprouvez depuis un an à trouver une marraine à votre intéressante Sophie-Clotilde. Faute d'une positiviste, ne craignez pas de choisir une catholique, ou même une protestante, pourvu qu'elle soit sincèrement attachée à Tenfant^ et qu'elle accepte d'ailleurs la suprématie de la foi finale sur les fois locales et provisoires en consentant à la cérémo* nie pour laquelle je vous envoyai, l'an dernier, une délégation spéciale. J'ai moi-même été récemment forcé de donner ici le même conseil pour un prochain cas de présentation, vu le très petit nombre des dames vraiment positivistes que nous avons jusqu'à présent, et dont nous devons rapprocher les âmes bien organisées quoique spéculativement arriérées, en faisant dignement prévaloir le mérite moral sur les conditions intellectuelles.
Par une telle conduite vous devez bientôt obtenir de grands succès, chez les deux sexes, dans un milieu qui dispose à mieux sentir combien la révolution occiden taie a surtout besoin d'une solution religieuse. La situation américaine peut facilement dissiper les illusions qui prolongent la confiance empirique des socialistes européens envers les remèdes essentiellement politiques. Débarrassés de royauté, d'armée, et du clergé légal, vos YankeeSy et surtout leurs spectateurs venus d'Europe, doivent aisément comprendre que la religion peut seule rjéaliser les aspirations sociales qu'ils sentent aussi vivement que les Européens et que ceux-ci veulent satisfaire par de vains remaniements politiques. Outre son action spéciale et directe sur les patriciens et les prolétaires, le positivisme doit bientôt atteindre, aux États-
UniSj la partie la plus respectable et la plus consistante de la population, celle qui conserve les traditions des républicains de Cromwell, premiers colons de vos états septentrionaux. Ces nobles cultivateurs, manufacturiers, et commerçants, qui sont jusqu'ici restés habituellement silencieux, sauf dans la lutte d'indépendance, faute de pouvoir suivre les aspirations sociales ainsi transmises, sortiront de leur attitude passive, en écartant les lettrés, quand ils auront assez reconnu que le positivisme présente tous les caractères de la solution religieuse qu'ils attendent depuis deux siècles.
N'attachez aucune importance spéciale à l'annonce que vous a récemment donnée M. de Constant à l'égard d'un travail du positiviste de Douai sur V Exposition populaire du positivisme. Le noble hollandais s'est généreusement fait une illusion qui serait bientôt dissipée si ce projet se réalisait jamais. Mon disciple de Douai ne remplit pas les conditions, de cœur et d'esprit, qu'exige une popularisation qui, loin d'émaner d'une lourde préparation de sept ans, devrait normalement résulter de quelques mois de verve, si ce jeune homme -en était assez susceptible.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-lcPrince.)
P. -S. — La lettre de M, Metcalf incluse dans la votre fut hier transmise à M. Magnin. Cet éminent prolétaire sera, j'en suis sûr, profondément touché d'une telle initiative, dont je félicite votre noble ami. Mais, en recevant avec joie l'espoir d'avoir bien-
tôt sa visite au centre occidental, j4nvite M. Metcali à bien considérer les embarras que cette course dispendieuse doit naturellement trouver dans la honteuse ignorance des Français, surtout prolétaires, envers toute autre langue que la leur. Tant que M. Metcalf ne pourra point parler français, ses contacts ici seront très gênés, et presque stériles. Je n'aurais pas moi-même la possibilité de causer avec lui.
Tout en approuvant votre projet de traduire spécialement le dernier volume de la Politique positive^ sous son titre propre de Tableau synthétique de l'avenir humain, je dois paternellement vous détourner des opérations typographiques, qui pourraient actuellement aggraver vos embarras matériels, de manière à troubler vos principaux devoirs privés, et même publics.
A M. H. Edger, à Modem Times (Long-Island).
Paris, le Vendredi 9 Homère 69 {*).
Mon cher disciple,
Votre lettre du lo Moïse, que j'ai reçue mardi, m'a beaucoup satisfait. Je suis heureux d'y voir que vous avez déjà traduit le tiers environ du volume final de la Politique positive. Ce tome de'cisif, séparément publié sous son titre propre de Tableau synthétique de Vavenir humain^ convient spontanément à la situation amériricaine. Afin d'abréger votre traduction, et d'en diminuer les frais, vous ferez bien de n'y pas comprendre VAppendice général^ qui n'a finalement d'importance que comme monument historique, pour caractériser l'homogénéité de ma carrière totale. Malgré cette simplification, l'impression de ce volume ne doit jamais être à votre charge, sous peine de compromettre l'ensemble de votre situation matérielle. C'est pourquoi je vois avec plaisir que vous avez sagement écarté tout projet de ce genre. L'espoir que vous nourrissez de voir bientôt surgir un digne patron de cette publication me paraît, quoique indéterminé, très conforme aux dispositions américaines.
En répondant, en Décembre dernier, à l'intéressante lettre annuelle de M. John Wallace (de Philadelphie),
n Le 6 Février 1857. (J. L.)
j'ai trouvé Toccasion de fixer spécialement son attention sur votre récent opuscule, où je Tinvite à puiser une sommaire connaissance du positivisme religieux et social. Quoique ce digne frère de mon éminent disciple posthume n'ait pas encore embrassé notre foi, ses sympathies me semblent y tendre de plus en plus, et je regarderai son contact personnel avec vous comme pouvant devenir important, si l'occasion convenable s'en offrait. La dédicace de votre précieux opuscule vous autorise, ce me semble, à faire spécialement hommage d'un e:^emplaire à M. John Wallace (284, Spruce Street, Philadelphia), qui, j'espère, accueillera convenablement une telle initiative.
Loin d'être aucunement fatigué des détails que vous m'envoyez sur l'éducation musicale et poétique de vos enfants, ils m'ont tous inspiré beaucoup d'intérêt, ainsi qu'aux membres de la Société Positiviste à qui j'en fis avant-hier lecture traduite. Il est certainement impossible de mieux saisir et de mieux appliquer la théorie positiviste sur l'essor esthétique de la seconde enfance. Je dois 'même approuver vps tentatives spéciales pour l'introduction régulière de l'adoration abstraite dans le culte domestique, et le genre de participation secondaire que vous y réservez aux enfants, sans les fatiguer par des efforts prématurés.
Ma huitième circulaire, que je vous ai directement adressée le 23 Moïse, m'a spécialement permis de faire publiquement apprécier votre opuscule religieux. Elle a pareillement glorifié le précieux opuscule politique par lequel M. Congreve a dignement terminé la mémorable année d'où la postérité datera l'installation sociale du positivisme pleinement systématisé deux ans avant. Je
présume que vous avez déjà reçu cet écrit (Gibraltar : or the foreign policy of England), quoique vous n'ayez pas encore mon nouveau volume, qui pourtant parut à la mi-novembre.
Il faut peu s'étonner, que vous n'ayez pu scrupuleusement réaliser la résolution de chasteté que vous avez sincèrement formée. Mais cette chute involontaire ne doit pas vous décourager envers un perfectionnement qui ne saurait immédiatement devenir vraiment complet. Contentez-vous de tendre constamment vers la limite indiquée, et soyez ainsi convaincu que vous ne tarderez pas à réaliser le progrès effectivement convenable, qui n'est nullement supérieur à vos forces morales.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Piincc.)
A M. H. Edger, à Modem Times (Long-Island).
Paris (lo, rue Monsicur'U-P rince) ^ le Vendredi 9 Archimèdc 69 (*).
Mon cher disciple,
Votre excellente lettre du ii Aristote, que j'ai reçue Mardi 6 Archimède, me paraît, dans son ensemble, indiquer une disposition exceptionnelle au découragement, et même à Tamertume, par suite de désappointements récents. Avant de répondre à vos diverses questions spéciales, je crois donc devoir directement dissiper cette tendance funeste, en expliquant sa source générale. L'accomplissement de ce paternel office peut d'ailleurs développer la réaction cérébrale que me suscite chacun de nos précieux entretiens. J'en ai spécialement besoin pendant la sainte semaine qui me ramène, chaque année, la principale catastrophe de ma vie intime. Une telle douleur est, cette fois, aggravée par la première suspension complète, après onze ans, de la discordance chrétienne entre les dates hebdomadaires et mensuelles. C'est encore au Dimanche des Rameaux que doit après-demain survenir le fatal anniversaire, où commence l'éternité subjective désormais assurée à l'angélique inspiratrice de la religion positive. Mes intimes tableaux de la douloureuse semaine ainsi terminée, quand je les aurai suffi—
Le 3 Avril iSS;. (J. L.)
samment publiés dans la biographie promise pour 1864, seront peut-être destinés à doter nos successeurs d'une commémoration annuelle mieux méritée que celle dont nos prédécesseurs honorèrent la Passion chimérique du prétendu fondateur du catholicisme. En osant vous confier ce secret espoir, que Je n'ai jamais pu jusqu'ici formuler à personne, je vous donne une confirmation décisive de la pleine harmonie que je sens irrévocablement établie entre nous, d'après votre admirable nature sympathique.
Le positivisme n'exalte que les instincts altruistes, et comprime tous les penchants égoïstes. Il vient irrésistiblement régler la vie humaine, tant privée que publique, au milieu de l'anarchie universelle. Ses vrais adeptes doivent donc s'attendre au déchaînement des plus violentes animosités chez tous ceux qui, surtout parmi les lettrés et les bourgeois, veulent indéfiniment prolonger l'interrègne spirituel afin de perpétuer l'indiscipline morale. Je sais que, à cet égard, vous avez sagement écarté toute illusion, et noblement résolu de ne jamais accorder aucune attention sérieuse à des attaques aisément prévues. Elles ne vont pas tarder à se dérouler, tant en Amérique qu'en Europe, maintenant que la conspiration du silence se trouve essentiellement surmontée. Nous devons partout attendre les plus ignobles calomnies, sans que leur cours doive jamais troubler l'essor de nos travaux, en laissant à notre vie, privée et publique, le soin de répondre pour nous auprès des âmes vraiment compétentes.
Mais, quoique vous sachiez assez dédaigner nos contemporains, en vivant avec nos descendants et nos ancêtres, vous ne pouvez autant négliger les déceptions résultées de l'insuffisance ordinaire de vos propres frères actuels.
Je ne parle pas de faux positivistes, très nombreux aux États-Unis comme en Angleterre, qui rejettent ma Politique en admettant ma Philosophie : ceux-là doivent bientôt devenir nos principaux ennemis, comme je Tai depuis longtemps annoncé. Les seuls désappointements , vraiment amers, proviennent des positivistes complets, c'est-à-dire religieux, dont Vesprit ne repousse aucun de nos dogmes ni même de nos pratiques ou de nos règles, quoique leur cœur n'ait pas régénéré leurs habitudes. Quelques pénibles froissements que cette insuffisance doive vous susciter, il faut pourtant s'expliquer, sans rimputer aux imperfections individuelles, une incohérence propre à la génération où le positivisme surgit. Elle a spécialement pesé sur moi par suite des habitudes négatives spontanément inhérentes au centre initiateur, où le dix-huitième siècle fit tristement prévaloir sa fatale tendance à la sécheresse morale en exaltant Tessor mental. Une émancipation absolue qui ne convenait qu'aux âmes capables de concourir à l'avènement de la synthèse universelle, fut indistinctement étendue à tous les occidentaux, surtout en France, de manière à dissoudre toute culture affective. C'est dans un tel milieu que le positivisme dut pourtant surgir, en sorte que ses adeptes ont ordinairement émané jusqu'ici, d'une masse indisciplinable où résidera le principal obstacle à son ascendant initial.
Si vous avez justement noté la précieuse exception que vous offre le noble Lonchampt, il faut compléter cette observation -en remarquant que cet incomparable disciple passa directement du catholicisme au positivisme sans aucune station dans le scepticisme. Malgré l'excellence de sa nature, plusieurs de ses vrais confrères m'auraient peutêtre satisfait autant, s'ils eussent été, comme lui, préservés