‹ Lettres d'Auguste ComteChapitre 6 sur 6 · OD · texte numérisé non relu

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ment inspirer aux divers gouvernements occidentaux, à mesure que la situation développera l'anarchie virtuellement inhérente aux âmes actuelles. Une telle affinité sera d'abord appréciable chez les praticiens retirés; comme me l'a spécialement confirmé la récente visite d'un vieux Capitaine de vaisseau de la Marine royale d'Angleterre, dont la noble humilité devant moi formait un admirable contraste avec l'attitude spontanée de dignité que procure la longue habitude du commandement régulier.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieur-le-Prince.)

P.-S. — En adoptant vos judicieuses réflexions sur l'efficacité des traductions anglaises de mes divers livres, je dois cependant encourager votre spéciale traduction de mon Tableau synthétique de V avenir humain. J'approuve votre suppression du chapitre final, comme essentiellement superflu pour le public américain. Ce quatrième volume de ma Politique est celui qui convient le mieux à votre présent milieu, comme le troisième à l'Angleterre : mais je vous invite à persister dans votre sage résolution de ne pas le publier à vos frais, et d'attendre, suivant votre comparaison, un second Lombey qui serait, au fond, plus utile que le premier.

A M. H. Edger, à Modem Times (Long-Island).

Paris (10, rue Monsieur-U-Princé)^ le Jeudi I" Sainl-PpuI 69 (').

Mon cher disciple,

La suscription (i) de votre excellente lettre du 1 1 César arrivée avant-hier, mérite des félicitations spéciales pour la noble manifestation spontanée qui s'y trouve dignement accomplie. C'est le quatrième exemple d'un usage positiviste convenablement introduit, dès la fin de i855, par M. Fisher dans toutes ses lettres mensuelles, et bientôt reproduit, sous des formes équivalentes, chez deux de nos meilleurs disciples français, l'un théorique, M. Audiffrent, jeune médecin à Marseille, l'autre pratique, M. Hadery, propriétaire-cultivateur à cent lieues de Paris. D'après le concours, rapidement croissant, de telles manifestations, dont la pleine spontanéité garantit la parfaite sincérité, le public occidental sera promptement informé, sous l'entremise involontaire des nombreux agents des diverses administrations postales, de Tavénement de l'Eglise universelle, malgré le silence concerté des journalistes quelconques, chez les divers Occidentaux.

Je suis très satisfait de votre heureuse ébauche heb-

n Le 21 Mai 1857. (J. L.)-

(l) M. Edger, sur l'enveloppe de sa lettre, joignit au nom du Maître I4 qualification suivante: the Sovereign Ponliff of Humanity. (J. L.}

domadaire du culte domestique. Elle offre une précieuse confirmation spéciale de votre éminente aptitude sacerdotale, en utilisant autant que possible la liberté maintenant propre à la situation américaine. Quoique je n'aie pas encore eu le temps d'examiner votre répartition sacrée des lectures de Vlmitation catholique entre les différents jours de Tannée positiviste, je dois cordialement féliciter votre digne épouse pour cette excellente inspiration, qui tend à mieux lier les vrais croyants soit entre eux, soit à leurs meilleurs précurseurs et contemporains. D'après la conduite, sagement affectueuse, que vous me décrivez envers votre noble mère, je vois que vous avez pleinement saisi, de cœur et d'esprit, l'ensemble de la grande ligue religieuse qui peut le mieux seconder l'installation sociale du positivisme et sa mission organique contre la coalition spontanée des natures maintenant indisciplinables. Quoique dans cette sainte alliance, le catholicisme mérite la principale attention de la présidence positiviste, il n'y faut négliger aucun protestantisme, même le plus voisin de l'état purement révolutionnaire. Pourvu que la hiérarchie mutuelle des différentes églises quelconques soit toujours respectée, chacune d'elles comporte des contacts spéciaux avec une religion qui réalise tous les programmes humains en écartant leurs divergences. Envers les dissidents britanniques, tant américains qu'anglais, la croyance des millénaires, si développée chez les républicains de Cromwell et Milton, me semble, comme à vous, remplir les conditions naturelles d'une telle affinité. La durée ainsi marquée au règne personnel du divin inaugurateur de l'âge des saints coïncidant avec celle de notre transition orgapique, on peut utilement exploiter ce vague aperçu

comme un confus pressentiment de la re'génération occidentale.

Il faut déjà regarder la digne institution de la sainte ligue du dix-neuvième siècle comme la principale affaire spécialement commune à tous les vrais positivistes, tant pratiques que théoriques. Car, le positivisme ne pouvant aujourd'hui prévaloir que chez une minorité d'élite, son efficacité sociale deviendrait bientôt insuffisante sans l'assistance indirecte des diverses croyances caduques, dont la vulgarité peut seule nous permettre de prévenir ou surmonter, chez les différentes masses occidentales, Tensemble des impulsions anarchiques. Le catholicisme, trop aveuglé par la protection officielle, ne pourra, je le crains, assez apprécier une telle ligue que sous la dure pression des prochains événements; tandis que le protestantisme dépourvu d'autorité légale est mieux susceptible de devancer cette pénible nécessité.

Mon digne représentant à Rome ne peut convenablement écrire qu'en français le précieux opuscule qu'il y prépare. Néanmoins, cela suffira pour atteindre la destination italienne de cet écrit, que peuvent ainsi lire tous les italiens dont la conversion est maintenant possible. Toutefois, je sens autant que vous de quel prix serait une sommaire exposition du positivisme dans la langue à laquelle notre religion promet l'universalité. Cette publication finale sera certainement hâtée par celle de M. Sabatier, qu'il doit d'ailleurs dédier au seul positiviste avoué que je connaisse en Italie, M. Benedetto Profumo de Gênes. Peut-être celui-ci traduira-t-il le prochain opuscule, si le succès en est suffisant ; quoique je présume que la principale efficacité de cet écrit doit immé* diatement s'exercer sur les meilleurs révolutionnaires

français, tous déjà disposés à respecter Tauteur, dont l'admirable conversion les frappera profondément.

Vous avez dignement senti l'importance d'une scrupuleuse pratique du calendrier positiviste dans Texercice habituel du culte domestique. Le culte purement personnel où les intimes souvenirs sont aujourd'hui liés aux dates chrétiennes, doit provisoirement conduire à les y conserver. Mais il en est autrement aussitôt que l'adoration devient vraiment collective, sans même être encore publique : alors notre semaine, qui d'ailleurs a finalement consacré les anciens noms des jours, doit constamment prévaloir. Notre unique concession concerne la vie civile, où, suivant ma coutume conciliante, je combine le vieux jour chrétien avec la nouvelle date mensuelle. Cette duplicité provisoire du Dimanche a d'autant moins d'inconvénients qu'elle indique, pendant la transition, l'institution normale que consacrera le tome troisième de ma Synthèse subjective^ d'après l'usage spontané du prolétariat occidental, pour les deux jours de repos consécutifs de chaque semaine, universellement voués l'un à la vie publique, l'autre à la vie privée : une loi de Cromwell l'avait déjà tenté.

Puisque quinze mois vous séparent encore de l'accomplissement de la quatorzième année de votre fils aîné, ce temps suffit pour vous préparer à diriger son initiation mathématique. Reprenez, sous l'impulsion de mon récent volume, les études arithmétiques, algébriques, et géométriques, que vous m'avez précédemment annoncées comme achevées, et complétez-les en apprenant la trigonométrie d'après l'un quelconque des traités maintenant usités dans le milieu britannique. Alors vous pourrez pleinement aborder ma Géométrie analytique^ bientôt

v^'jTjt de VHx^zr* sz'^ériszr*, ^i£ TSfis pocmej strictesiôct en-amber. y^tr* Bzjîzcthêqtie îaLEqnetoas les livres q-ii Tz^zs sc-t r*dile=em zécsssiîres poar rétude du calcvil îniriti-îînil *t de li =écarfq:ie rationnelle, en éc-irunt nîsre le li-rre de Piirsct. que tous pouvez tiiezrltV.t'ZLtzz ériter. Q^iarr i Li Théorie des fonctions de Lazranze. si lîcnre fzile tczs sera philosophiquement pr-iîtible. a£n de ziîe^rr sentir, dans le cas le plus érr.îsenr, linii::::* ^izsssaiz^ de toute synthèse partielle iiolément concrie, c::o:aue cet arortement soit historiquement excusable en un temps où la synthèse universelle était encore irrrossible.

Ceci me conduit à la rrinc::?aîe :>artie de votre lettre, q'ji m'a fait simultanément admirer vos touchants scrupules et votre coble obéissance envers la destination pleinement sacerdotale que je me félicite de vous avoir finalement assignée ainsi qu'à Téminent Congreve. Le concours spontané des fraternelles exhortations du noble Lonchampt avec mes déterminations systématiques devrait ici suffire pour dissiper toute hésitation, si cette réponse pouvait encore vous en laisser. Quoique vous deviez provisoirement conser\'er, et même développer, votre existence actuelle, où le digne apostolat théorique se combine avec une honorable activité matérielle, ce n'est point à vous, mais à votre précieux ami John Mctcalf, qu'il appartient de fournir le meilleur type personnel du prolétaire normal au milieu de l'anarchie occidentale. Votre nature éminemment sacerdotale vous assigne une autre carrière, tandis que l'ensemble de votre éducation bourgeoise vous détourne du pur prolétariat, malgré la simplicité de vos propres goûts. Kcstcz donc travailleur, surtout sous un digne patricien

— 7» — si vous le trouviez, jusqu'à ce que vous deveniez prêtre, ce qui ne peut arriver avant raccomplissement de votre quarante-deuxième anne'e, la condition d*âge étant celle dont je dois le moins dispenser. Une telle marche sera spontanément conforme au régime normal, où le sacerdoce doit surtout se recruter parmi les prolétaires exceptionnels. Je ne puis, comme pontife, apprécier votre sincère humilité que en y voyant un noble titre de plus à réminente carrière dont vous avez dignement senti les difficiles conditions morales.

Un nouveau pas du positivisme mérite de vous être spécialement signalé, d'après l'admirable conversion d'un noble élève de M. Congreve, le jeune Winstanley, qui vient subitement d'hériter de cinq mille livres sterling de rente en domaines territoriaux. Il est exprès parti de Londres le i®^ César pour me consulter sur sa généreuse résolution de s'ériger en digne chef agricole, d'après une suffisante initiation, d'abord théorique, puis pratique, en écartant paisiblement ses fermiers afin de prendre la direction générale de ses laboureurs. Trois séances, de trois heures le 2 César, de quatre heures le 4, et de cinq heures le 5, m'ont graduellement conduit à résumer ces douze heures d'entretien exceptionnel en le renvoyant à Londres le 6, préoccupé de la terminaison espérée de son double apprentissage par le sacrement solennel de la Destination^ que personne ne m'a jusqu'ici demandé, quoiqu'il doive, même de nos jours, acquérir une immense efficacité sociale surtout parmi les chefs pratiques. J'ai donc lieu d'espérer Tavénement décisif d'un véritable type anticipé du patriciat normal. En même temps, je vois ainsi développer la chevalerie de l'Humanité, spontanément ébauchée par le noble Lonchampt, et

dont M. de Constant représente Télément propre aux praticiens retirés, tandis que M. John Metcaif en caractérise l'adjonction prolétaire.

Relativement à M. Hutton, son attitude a dû, comme à moi, vous paraître d'abord équivoque, quoique je sois, autant que vous, enclin à le croire un sincère et zélé positiviste. Son hésitation fut surtout due à ce qu'il a longtemps flotté quant à sa vraie destination, qu'il croyait théorique, suivant une illusion trop fréquente aujourd'hui, mais qu'il a finalement jugée pratique. Il a récemment trouvé son issue naturelle en se plaçant à la tête de l'utile mouvement social qui tend maintenant à doter l'Angleterre des tribunaux de commerce dont le meilleur type est encore en France, malgré ses imperfections : ce qui peut dignement utiliser l'aptitude légiste de mon plus ancien disciple d'Irlande.

Étant spontanément resté plus de deux mois sans aucun contact avec moi, M. Magnin vint hier m'expliquer cette anomalie, d'après ses préoccupations continues sur son nouveau système de drainage, qui paraît enfin devoir heureusement surgir. Il a vraiment reçu la lettre de M. Metcaif dont vous parlez, quoique son état d'absorption l'ait jusqu'ici privé d'y répondre, voulant d'ailleurs donner à sa lettre les développements qu'exigent les renseignements demandés par votre ami. Quoique les positivistes dont je suis immédiatement entouré ne soient pas, en général, les plus zélés, je pense, comme vous, que les savants sont seuls réellement incurables.

Tout à vous.

Auguste Comte.

M. JOHN METCALF

A M. John Metcalf, à New- York.

Paris, le Jeudi 3 Aristote 68(').

Mon cher disciple,

Votre lettre du 5 Homère, que j'ai reçue Lundi, m'a profondément satisfait en confirmant les espérances que m'inspiraient les informations de votre éminent ami M. Edger. Je suis spécialement touché de vos dignes hommages envers Tangélique patronne à laquelle je dois une régénération morale qui m'a seule permis de transformer la philosophie positive en religion de l'Humanité. La sincère appréciation de cette sainte influence me fournit le meilleur signe de la plénitude des conversions positivistes.

Je dois beaucoup approuver vos rapports naissants avec les catholiques de New- York, et les efforts que vous faites pour les amener à la vraie foi. Mon récent

Le 28 février i856. (J. L )

Appel aux conservateurs, que vous avez déjà lu probablement, spécifie Taffinité spontanée entre le catholicisme et le positivisme, en caractérisant leur alliance religieuse pour réorganiser TOccident. La continuité que nous systématisons nous oblige à mériter d'être librement reconnus, par nos prédécesseurs, comme les vrais héritiers des catholiques du moyen âge, dont nous venons réaliser le programme, en réglant comme eux, la vie humaine d'après le sentiment, mais avec une meilleure doctrine et dans une situation plus favorable. Si, même ici, malgré toutes les altérations que leur suscite une vaine existence officielle, les catholiques me semblent mieux préparés au positivisme que tous les autres contemporains, je dois davantage espérer de ceux de votre cité^ qui, placés au milieu d'une population hostile, ne peuvent aspirer à dominer, et sont ainsi disposés à développer directement l'efficacité morale de leur religion. Quoique, par cela même, leur conversion ne puisse comporter l'importance qu'offrira celle des masses catholiques de l'Europe méridionale, elle offre plus de facilité, et permet un début plus prompt de la sainte ligue qui doit rallier les catholiques aux positivistes contre les protestants.

Dans les instructions que vous désirez à cet égard, je vous recommande un contact spécial avec les jésuites, qui sont^ à tous égards, les meilleurs organes et défenseurs du catholicisme. Ils doivent être, à New- York, spontanément purgés des vices que l'espoir de dominer leur inspire à Paris. Ce sont, parmi les catholiques, ceux qui peuvent le mieux apprécier l'aptitude du positivisme à la reconstruction du pouvoir spirituel, vainement tentée par les fondateurs du jésuitisme. En les

qualifiant d*Ignaciens, je rappelle que notre calendrier a dignement glorifié leur chef, et je les délivre d'un nom aussi vicieux en lui-même que généralement discrédité. Mais vos efforts auprès d'eux, comme envers les catholiques quelconques, doivent toujours rester purs de concessions capables de soutenir ou de ranimer leurs dispositions habituelles à la domination. Ils ne peuvent nous servir que comme auxiliaires, tout en acceptant notre présidence, après avoir librement reconnu notre supériorité, surtout morale, suivant la proclamation décisive qui commence la préface du Catéchisme positiviste ^ et que j'ai spécialement rappelée dans ma septième Circulaire, que je vous ai envoyée le i®' Homère. Toute autre attitude envers eux n'aboutirait qu'à des contacts stériles, qui, consumant votre temps et vos forces, pourraient diminuer votre zèle par des désappointements faciles à prévoir déjà.

Pour que votre conduite soit mieux saisie, je puis l'assimiler à celle que suit, envers le camp opposé, votre éminent ami, dans l'excellent opuscule que j'ai reçu le 28 Moïse, et pour lequel je vous prie de féliciter, en mon nom, ce noble disciple, qui m'a par là confirmé les hautes espérances résultées de l'ensemble de ses lettres et de sa conduite depuis que je le connais. Tout en proclamant avec énergie ses justes répugnances envers les dogmes propres aux anarchistes qui l'entourent, il a dignement défendu ces âmes égarées contre les calomnies intéressées de leurs adversaires officiels. Vous devez rendre à vos catholiques un service équivalent contre les hostilités protestantes. De cette manière, mes deux éminents disciples américains auront déjà réalisé le plan de conduite indiqué dans mon Appel aux cotiser*

valeurs, où les positivistes s'allient partiellement, d'une part aux rétrogrades, d'une autre part aux révolutionnaires, en dominant également les deux camps. Il faut, en faisant partout ressortir combien nous différons des catholiques, que vous sachiez toujours les représenter comme plus recommandables que les protestants.

La théorie subjective de Dieu nous permet de tout concilier sans concession, en montrant que les croyances théologiques furent des institutions spontanées de THumanité, pour se créer, dans son enfance, des guides imaginaires, que l'espèce prépondérante ne pouvait trouver dans Tordre réel. Nos précurseurs immédiats, les encyclopédistes du dernier siècle, retenus, par la métaphysique, au point de vue purement individuel, et dès lors incapables de sentiments historiques, avaient vicieusement attribué ces croyances à des législateurs incrédules, qui les auraient forgées pour dominer. On peut cependant passer de ce faux système à l'appréciation normale en substituant l'espèce à l'individu, de manière à représenter le prétendu Créateur comme une vraie créature, non de Thomme, mais de l'Humanité, dont les institutions ont la puissance de soumettre la raison personnelle avec autant d'empire que les lois extérieures de la Destinée universelle. Ainsi, les positivistes honorent, suivant les temps et les lieux, d'abord les dieux, puis leur unique héritier, à titre de créations provisoires du Grand-Être. Envers le dernier état du catholicisme, ils doivent spécialement glorifier la Vierge comme le précurseur mystique de l'Humanité. Son culte sera facilement transformé de manière à amener les âmes catholiques, surtout féminines, à l'adoration positiviste. C'est surtout en dirigeant cette transition

que les jésuites, régénérés en Ignaciens, pourront nous aider à réorganiser l'Occident, pourvu qu'ils reconnaissent la supériorité normale de la Religion fondée sur Texistence naturelle des penchants bienveillants, que le catholicisme fut forcé de nier pour faire pleinement prévaloir TÉgoïsme divin.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(lo, rue MonsieuMe-Prince.)

A M. John Metcalf, à New-York.

Paris, le Lundi 7 Guttctnberg 68 (*).

Mon cher disciple,

Je profite d'un jour exceptionnel de loisir pour faire une prompte réponse à votre excellente lettre du 20 Dante, que j'ai reçue hier. Votre noble confiance me touche extrêmement, et me prouve combien vous sentez les conditions de la vraie subordination spirituelle. Les mauvaises habitudes dont vous vous accusez ne m'inspirent aucune inquiétude, et je ne doute pas qu'elles ne soient bientôt, non seulement surmontées, mais pleinement réparées, d'après votre sage régime de cœur, d'esprit et de corps. Moi-même je fus longtemps troublé, pendant ma jeunesse, par de semblables pratiques, que je parvins pourtant à surmonter spontanément. Elles doivent plus facilement se dissiper chez vous, puisque vous êtes heureusement guidé par la religion universelle, à laquelle je ne fesais alors qu'aspirer sans l'avoir encore fondée. Son influence dissipera des dispositions qui tendraient à diminuer votre aptitude au service de l'Humanité, dont la préoccupation permanente constitue le meilleur préservatif ou correctif de telles déviations. Il

n Le 18 août i856. (J. L.)

vous suffira d'y joindre Tessor spécial d'une affection pure et profonde pour achever de vous garantir contre cette altération de votre éminente nature publique et privée.

Quoique, d'après votre description de votre genre de vie actuel, vous ne soyez pas dépourvu de relations affectives habituelles, je regarde un digne mariage comme le meilleur moyen de consolider et développer votre existence morale. Il vous dédommagera des injustes désappointements que votre cœur éprouve de la part de votre frère et de vos sœurs, que vous avez sagement traités. Mais, en vous recommandant une condition de bonheur et de perfectionnement à laquelle vous me paraissez spontanément disposé, je ne saurais trop vous inviter à procéder avec une grande circonspection dans le principal événement de la vie privée ; quelque triste et pénible que soit le célibat, un mauvais mariage est bien pire.

Je suis très satisfait d'apprendre que vous avez déjà réalisé l'institution personnelle du culte intime, en le rapportant au type maternel, qui doit ordinairement prévaloir. C'est le signe le plus décisif d'une pleine et solide conversion au positivisme que d'avoir ainsi réorganisé la vie morale, déplorablement négligée depuis le moyen âge, surtout chez les populations protestantes. Il ne faut jamais compter entièrement sur les positivistes qui n'ont pas rempli cette condition, même quand ils ne la dédaignent pas.

Le digne complément que vous avez introduit à l'heureuse coutume instituée par M. Edger me paraît un résultat naturel du culte intime, d'où vous est sans doute venue une telle inspiration. Cela me prouve à la fois la

profondeur de votre conversion personnelle, et Taptitude générale du positivisme à recevoir spontanément des perfectionnements secondaires chez ses vrais adeptes. Une telle réaction n'appartient qu'à la religion dont les bases sont réelles et la foi démontrable; de manière à permettre au digne croyant des inspirations directes, où le sacerdoce n'intervient que pour sanctionner.

Je suis très touché de la célébration personnelle que vous avez secrètement accordée à la fête annuelle de mon angélique patronne et collègue éternelle. A cette occasion, je dois vous féliciter d'avoir adopté l'usage du ruban vert pour les manifestations religieuses auxquelles le pays où vous vivez permet une libre publicité chez les âmes dignement convaincues. Quoique j'aie jusqu'ici seul porté ce signe dans nos cérémonies, j'ai toujours déclaré qu'il n'est pas uniquement sacerdotal : tous les vrais positivistes peuvent personnellement l'employer, pourvu qu'ils le portent au bras gauche, en réservant le bras droit au sacerdoce, afin d'éviter la confusion.

Vos indications sur le genre précis de vos travaux professionnels me semblent indiquer que vous avez dignement apprécié leur importance. Néanmoins, je crois ici devoir vous rappeler les préceptes généraux du positivisme sur le devoir de chacun de bien remplir ses fonctions spéciales, quelle que soit leur nature. Il importe même à l'avènement de notre religion que ses adeptes aspirent toujours à se distinguer dans l'accomplissement de leur office quelconque, en ne négligeant jamais les parties pour l'ensemble.

Je dois spécialement approuver, et même encourager, le projet de publication que vous me soumettez, et qui, s'il est bien exécuté, pourra beaucoup seconder notre

propagande. Peut-être, au lieu du mot Anarchy, vaudrait-il mieux, dans votre triple titre, mettre Proiestantism, surtout en vue de votre milieu, mais sans alte'rer Téquivalence radicale des deux termes. Le moment est venu de réaliser le vœu que je formais en 1841, dans une note de ma Philosophie positive (tome V, page 327), de concentrer les discussions philosophiques et sociales entre les catholiques et les positivistes, en écartant d'un commun accord, tous les métaphysiciens ou négativistes (protestants, déistes, et sceptiques) comme radicalement incapables de coopérer à la construction qui doit distinguer le dix-neuvième siècle du dix-huitième. Il faut maintenant presser tous ceux qui croient en Dieu de revenir au catholicisme, au nom de la raison et de la morale ; tandis que, au même titre, tous ceux qui n'y croient pas doivent devenir positivistes. Pendant la génération qui doit terminer la révolution occidentale par la réorganisation spirituelle, le mode normal consistant à ce que la masse restât ou redevînt catholique, les âmes d'élite arrivant au positivisme conduiraient mieux le mouvement. Quoiqu'on ne puisse pas espérer que cette netteté de situation se réalise dans le milieu britannique ou germanique, nous devons pourtant faire toujours sentir combien le protestantisme, sous tous ses modes, est contraire au siècle de la construction. Si, comme je l'espère, la France se débarrasse du budget ecclésiastique, il sera bientôt facile de combiner les catholiques avec les positivistes contre les négativistes quelconques.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prince.)

A M. John Metcalf, à Modem Times (Long-Island).

Paris, ie Vendredi 9 Homère 69 (*).

Mon cher disciple,

Votre excellente lettre du 10 Moïse, que j'ai reçue Mardi, m'a profondément touché par un ton soutenu de digne confiance et d'abandon spontané. D'après ces expansions, je vois que la précieuse affection de votre éminent ami M. Edger et de sa charmante famille ne peut maintenant suffire aux intimes compensations qui sont spécialement exigées par l'avortement exceptionnel de vos liens de parenté. Je crois, comme vous, qu'un digne mariage vous devient désormais indispensable pour rendre votre culture morale assez déterminée, et même donner plus de consistance à votre essor social tant politique qu'industriel.

Mais le choix d'une vraie compagne demande une grande circonspection et de longues réflexions. Quoique je conçoive et j'approuve votre prédilection croissante pour les femmes catholiques, il ne faudrait pas borner vos recherches à ce champ trop circonscrit. Votre propre exemple, celui de M. Edger, et beaucoup d'autres, prouvent que du protestantisme, anglican ou dissident,

(*) Le 6 février iSSy. (J. L.)

on peut aussi monter au positivisme, en évitant toute station sceptique, ce qui désormais constitue la principale condition. Il ne faut pas croire que cette transformation soit seulement réservée aux hommes. Elle me semble devoir être spécialement convenable aux femmes, spontanément antipathiques à la sécheresse protestante. Dans quelque milieu que votre choix s'accomplisse, vous seul êtes, à cet égard, compétent. Je dois seulement vous inviter à regarder comme une condition sine quâ non la participation volontaire de votre épouse au mariage positiviste, après que vous même Taurez dignement secondée pour le mariage catholique ou protestant.

Quant à votre touchant projet de prochaine visite à la métropole humaine, je vous engage à ne le réaliser que lorsque vous commencerez à pouvoir vous faire assez comprendre en français. Sans cela, vos contacts personnels seraient essentiellement avortés, et vous devez éviter de compromettre, par précipitation, l'efficacité principale de ce dispendieux voyage. Malgré la cordiale autorisation que je serais heureux de vous y donner pour assister aux réunions hebdomadaires de la Société positiviste, les relations fraternelles, que vous y pourriez former, seraient longtemps incapables de vous faire assez parler le français, si vous n'en aviez, avant de partir, contracté l'habitude. Toutefois, il est encore possible que cette condition ne retarde pas le voyage projeté. Si vous avez assez de contacts français à New-York, vous y pourriez pousser, à cet égard, une suffisante préparation, avant le mois que vous avez choisi pour cette course.

Peu de jours après m'avoir écrit, vous devez avoir reçu la réponse de M. Magnin, envoyée, par l'Angleterre, vers la fin de Décembre.

Il ne faut pas vous effrayer des légères déviations involontairement survenues dans votre résolution de chasteté. Malgré ces perturbations, ordinairement inévitables au début d^un tel régime, votre sage persévérance vous aura bientôt délivré des sollicitations sexuelles, surtout en évitant de vous en trop préoccuper, et comptant sur les diversions naturellement résultées de votre activité continue, tant corporelle que cérébrale.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(lOf rue Monsieur-le-Prince.)

A M. John Metcalf, à New-York.

Paris (lo, rue Monsieur 'le^Prince) y le Lundi 5 Dante 69 (*).

Mon cher disciple,

Votre lettre du 20 Charlemagne, reçue hier, m*a profondément satisfait par votre digne acceptation de la carrière normale que je vous ai finalement conseillée, d'après Tensemble de votre nature et de vos antécédents, pour fournir aujourd'hui le vrai type décisif du prolétaire positiviste. Combinée avec la noble résolution de votre éminent ami M. Edger envers le sacerdoce, cette décision peut finalement puiser chez les Anglais transplantés en Amérique, les meilleurs modèles de la régénération occidentale, qui, devant nécessairement surgir à Paris, ne pouvait cependant y trouver ses premiers types complets, théoriques ou pratiques, vu le scepticisme trop prolongé par lequel y furent naturellement précédées les conversions initiales.

Déjà vous avez compris tous les devoirs que cette mission vous impose dans l'existence personnelle, et même domestique. Sous ce second aspect, je vous félicite d'avoir noblement terminé vos différends de famille par un sage sacrifice, en remboursant à votre frère tout

(•) Le 20 juillet iSSy. (I. L.)

ce qu'il avait lui-même fixé. L'intervention d'arbitres quelconques, quoiqu'elle vous eût probablement épargné quelque argent, n'aurait pas autant satisfait votre conscience, ni manifesté votre dignité.

C'est donc sur l'existence civique que je dois seulement insister pour avoir assez caractérisé l'ensemble de vos devoirs. Elle vous offre deux sortes d'obligations, les unes spéciales, les autres générales, qui sont également impérieuses, quoique rarement conciliées chez les prolétaires actuels. Votre premier devoir civique concerne vos occupations professionnelles, par lesquelles vous devenez, dans la religion positive, un vrai fonctionnaire public, quand même les autres ne vous apprécieraient pas ainsi. Le digne accomplissement de votre travail journalier, une noble vénération continue envers vos chefs industriels, vous fourniront les meilleurs moyens habituels de faire tacitement sentir la supériorité morale et sociale du positivisme. Mais tout le temps que vos fonctions spéciales rendent vraiment disponible, doit normalement appartenir à la saine appréciation et culture des plus vastes relations humaines, où la providence systématique du sacerdoce doit toujours 8tre assistée, surtout aujourd'hui, par l'active spontanéité des prolétaires, et l'influence affective des femmes. Avant de considérer les trois aspects sociaux sous lesquels vous devez maintenant contempler cet office général, je dois d'abord indiquer la prescription qui leur est commune.

Elle consiste à combattre les deux tendances, également funestes et profondément connexes, par lesquelles le prolétariat occidental est radicalement corrompu, surtout chez le peuple central : d'une part, la disposition au déclassement ; d'une autre part, le penchant à l'emploi

de la violence numérique pour résoudre les conflits quelconques, ^incorporation sociale du prolétariat occidental ne sera jamais réalisée, malgré tous les efforts du sacerdoce, tant que les meilleurs prolétaires n'auront pas irrévocablement abandonné tout projet de déserter leur classe en passant dans la bourgeoisie. Toutes les réclamations du prolétariat doivent maintenant sembler déclamatoires, quand on sait que la plupart des prolétaires actuels ne travaillent que par force, sans aucunement sentir la dignité du travail industriel, auquel chacun d'eux préfère secrètement l'existence égoïste et fainéante qu'ils reprochent aux riches. Il faut donc faire d'abord apprécier à tous vos frères occidentaux que l'utopie où tous les hommes vivraient d'un revenu quelconque est autant immorale qu'absurde, et que l'existence matérielle de l'immense majorité des citoyens doit uniquement reposer sur un salaire périodique. En second lieu, tout recours à la violence devient un contresens politique quand on aspire à fonder le régime final de l'activité pacifique : en se conduisant ainsi, les prolétaires occidentaux perpétuent, autant que possible, le système militaire qu'op doit partout éteindre en le transformant. Sans doute, le positivisme consacre, et même développe en le systématisant, l'emploi des ligues ouvrières pour faire convenablement hausser les salaires, surtout aujourd'hui ; mais il le représente toujours comme un moyen extrême, et l'oblige à respecter la libre spontanéité de chaque travailleur. Quant à la violence politique, elle est aussi contraire que possible à la vraie cause populaire, et ne profite qu'aux ambitions lettrées ou bourgeoises ; parce qu'elle empêche la formation et l'essor de la véritable opinion publique qui.

— Sx —

sous la direction sacerdotale, deviendra la meilleure ressource sociale du prolétariat.

Tels sont les principes généraux que vous devez spécialement appliquer aux trois contacts successifs que comporte votre précieuse situation actuelle, d'abord envers les prolétaires américains, puis vis-à-vis de ceux de rAngleterre, enfin à Tégard des prolétaires français.

Quant aux premiers, qu'il faut soigneusement séparer de tous les intrus européens, sans excepter les meilleurs, vous devez surtout vous attacher à discerner, au sein de la population yankeCy les vrais descendants des dignes coopérateurs du grand Cromwell, qui préférèrent émigrer, par milliers, en Amérique, plutôt que de fléchir sous la royauté britannique. Malgré son attitude habituellement passive, il est moralement impossible que cette noble race ait jamais abandonné des aspirations sociales auxquelles on ne renonce que quand elles sont satisfaites. Cette classe n'est encore intervenue dans la politique américaine que pour la guerre de l'indépendance, dont le succès lui fut surtout dû, parce qu'elle sentait la rupture d'un lien essentiellement aristocratique comme alors indispensable à la régénération radicale qu'elle ne cessait de souhaiter. Retournée ensuite à son activité purement industrielle, elle attend une doctrine systématiquement capable de réaliser le programme spontané des cromwelliens. Il faut donc lui représenter le positivisme comme remplissant toutes les conditions, politiques et religieuses, de la construction qu'elle souhaite.

Des dispositions analogues doivent, à plus forte raison, exister au fond du prolétariat anglais. Sa torpeur appa-

rente est surtout fondée sur le juste dédain qu'il applique à toutes les doctrines en circulation, et sur sa légitime défiance des lettrés quelconques, tous plus ou moins complices de l'oppression qu41 subit. Mais la même disposition reste aussi maintenue par la conviction instinctive que c'est à Paris, et non à Londres, qu'appartient rélaboration de la doctrine propre à la régénération occidentale. L'ardeur unanime avec laquelle les prolétaires anglais accueillirent le début de la crise française a spontanément manifesté ce pressentiment tacite. Il suffit donc qu'une voix nullement suspecte, en tant qu'émanée de leur sein, leur dévoile l'accomplissement actuel de la grande construction religieuse que Paris pouvait seul établir, et qu'ils doivent maintenant approprier à leur situation, en se concertant avec les prolétaires français.

Relativement à ceux-ci, vos consciencieuses remontrances fraternelles doivent surtout consister à leur faire dignement sentir combien ils sont encore au-dessous de la mission rénovatrice dont l'ensemble du passé leur confère la noble initiative. Il est vraiment honteux que M. Magnin soit jusqu'ici le seul prolétaire français que le positivisme ait profondément converti, quoique ses anciennes habitudes révolutionnaires restent souvent prépondérantes dans les détails de la vie civique. L'attitude silencieuse des prolétaires anglais me semble infiniment préférable à la bruyante agitation empirique de leurs frères français, qui, d'après la dernière expérience officielle, n'ont pas fait, depuis neuf ans, un seul pas décisif hors de la métaphysique anarchique, et seraient tout prêts à seconder les mêmes aberrations, si nous avions le malheur de perdre, avant le temps normal, le

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