LETTRES DU DOCTEUR ALIX
moraux auxquels il était impossible de soumettre sa volonté. Excepté dans les quinze derniers jours de sa vie, on n'a pu la faire consentir à ce qu'on couchât dans sa chambre ou dans le cabinet voisin, et dès ce temps-là elle était hors d'état de prendre une tasse de boisson sur sa table de nuit. On a des raisons de croire que plusieurs de ces nuits solitaires ont été employées à revoir des papiers, à les classer, etc. Et jugez des suites de pareilles nuits sur un tel sujet qui en se plaignant de l'inefficacité de l'opium, ne tenait jamais compte des causes qui entretenaient l'insomnie et mille autres accidents. L'irritation et le découragement s'emparaientsouvent de son âme ; mais les consolations de la religion ont constamment ramené en elle le calme et la résignation. Son confesseur la voyait souvent, et elle parlait hautement du bien-être et de l'espérance qu'elle puisait dans ces entretiens. Elle priait beaucoup en particulier, et se fesait lire des livres de piété, entre autres V Imitation de J.-C. Elle avait désiré longtemps l'arrivée de M. de Bonald, et répétait souvent qu'// arriverait trop tard. Son bonheur de le revoir était inexprimable. 11 venait chez elle autant que pouvait le comporter sa situation. Madame deDrais,M.Marignié, M. et Madame Mounier, venaient souventaussi, mais elle n'était pas toujours en état deles recevoir. Sa meilleure amie, Madame de Saucey , habitant Blois, était venue à Paris pour des affaires. C'est un ange de douceur, de bonté et de patience ; pendant six semaines elle n'a presque point quitté le lit de la malade, et lui a prodigué tous les soins que peuvent inspirer l'amitié, la vertu et la religion. Et quel autre que cette généreuse amie, eût pu être témoin, sans se lasser un instant, des plaintes, des
APPENDICE
gémissements, des douleurs cruelles et presque continues d'un être succombant sans espoir aux ravages d'une consomption générale de tous les systèmes organiques?
Elle demandait la mort; elle la trouvait trop lente a son gré; l'opium seul à forte dose pouvait engourdir ses douleurs, et la jettait dans une sorte de rêvasserie voisine du délire. Hors de cet état, elle a toujours conservé sa présence d'esprit. Son mari ne l'a pas quittée dans ce moment suprême. Il l'a embrassée après son dernier soupir. Sa figure avait la blancheur de l'albâtre, et ses traits n'étaient nullement décomposés. Cet homme respectable ne parle de son épouse que les larmes aux yeux et avec un profond attendrissement. J'ignore si elle a fait un testament, et en général le sort de ses papiers et effets. Aucune confidence ne m'ayant été faite à ce sujet, je ne me suis permis aucune question qui, dans ma position particulière, eût été indiscrète et contraire à l'esprit et au devoir de ma profession. Cette lettre commencée depuis longtems et interrompue plusieurs fois, je n'ai pu la terminer qu'aujourd'hui, i8, malgré le désir que j'avais de vous donner une solution plus promte et plus satisfesante aux questions que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. j'ajouterai en finissant, que les derniers jours de notre noble amie ont été une suite continue, un enchaînement de plaintes, de gémissements douloureux, de sentiments élevés, de pensées pieuses, de témoignages affectueux, de résignation et de confiance. Il est aisé de croire sans un grand effort, qu'elle est plus heureuse que ceux qu'elle laisse après elle. Le souvenir de ses douleurs ne peut que déchirer l'âme, celui de ses derniers
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