‹ Lettres d'Elvire à Lamartine, avec deux fac-similés des autographes conservés à Saint-PointChapitre 4 sur 21 · LETTRES D EL VIRE A LAMARTINE · texte numérisé non relu

LETTRES D EL VIRE A LAMARTINE

pouviez être que mon enfant. Je commence à croire même que vous ne dcve{ être que cela, et si je pleure, c'est de n avoir pas été placée sur votre route, quand vous pouvie{ niaimcr sans remords et avant que votre cœur se fût consumé pour une autre. — Consumé, ai-je dit? ah! pardonne^. Je vois ce que vous devriei être plutôt que ce que vous êtes. Tout respire r amour dans vos lettres et Jusqu'à cette expression chérie que vous ave^ créé! N'avc{-vous pas dit, ne suis Je pas siîrc que vous ave; pour moi îine passion filiale? Cher Alphonse l je tâcherai quelle me suffise. L ardeur de mon âme et de mes sentiments voudrait encore une autre passion avec celle-là, ou que du moins il me fût permis, à moi, de vous aimer d'amour et de tous les amours! Mais s'il faut vous le cacher, ô mon ange! si vous êtes tellement dans le ciel que vous repoussiez les passions de la terre, je me tairai, Alphonse! J'en demanderai à Dieu la force et il m'accordera de vous aimer en silence.

Le ;, au matin.

Une chose m'a frappée, Alphonse, il faut que je vous la dise, dans le langage de votre ami sur la femme que vous ave{ aimé. Nous en parlions et je lui exprimais mon admiration pour ses touchantes vertus et pour sa mort que je lui envie et que peutêtre je ne lui envierai pas longtemps; il m'arrêta tout court dans l'éloge que fen faisais par des louanges si ordinaires que j'en demeurai confondue.

LA SECONDE LETTRE

Ses termes étalent^ je crois, ceux-ci: Oui c était une excellente petite personne, pleine de cœur et qui a bien regretté Alphonse. — Mais elle est morte de douleur, la malheureuse! Elle F aimait avec idolâtrie! Elle na pu survivre à son départ. — Puis par une réflexion rapide gui me fit faire un retour sur moi-même, f ajoutai : An reste ce n'est pas elle qu'il faut plaindre aiifourd' hiii, elle a cessé de souffrir. — Votre ami parut alors regretter d'en avoir parlé légèrement et il finit bien, surtout quand il apprit comment elle avait terminé sa vie, par lui reconnaître des qualités, mais Vimpression était faite. Serait-il donc possible, Alphonse, qu'Elvire fût une femme ordinaire et que vous Veussie^ aimée, que vous Veussiei louée comme vous l'ave^ fait? Si cela était, cher Alphonse! quel sort j'aurais devant moi. Et moi aussi vous me loiie^, vous m'exalte:^, et vous niaimei parce que vous me croyei un être supérieur! Mais que Villusion cesse, que quelqu'un déchire le voile et que me restera-t-il, si vous pouvc{ vous tromper ainsi dans vos jugements? Est-ce donc l'imagination qui s'enflamme chci vous, ô mon bienaimé, et croyez-vous comme tant d'hommes le font aux rêves de votre cœur jusqu'à ce que la raison les détruise? Oh! mon ange, je ne puis le croire et cependant je tremble. Si un jour, cher Alphonse! on allait vous dire de moi : C'était une bonne femme, pleine de cœur, qui vous aimait, et que vous pussie^ supporter cet éloge, est-ce quevous m' aimerie^ encore? — Oh! non sûrement je ne voudrais plus que vous m' aimassiez, ^^ serait vous rabaisser vous-

même. Mais je vous le déclare, mon Alplionsc, je ne pourrais pas supporter moi-même un pareil éloge. Je sens au dedans de moi quelque chose qui le repousse, ce n'est pas la fierté, f en. suis dénuée : c est Vamour! Celui que je sens pour vous est d'îine iiatîire si relevée! il est si ardent! il est si pur. Il me rendrait capable de tant de vertus qtiil me relève à mes propres yeux et que je ne pourrais souffrir qu'on en parlât légèrement. Le reste je Vabandonne. Je vous Vai dit asse^, cher ami, que je n étais quune bonne femme et quil ne fallait ni aimer que parce que je vous aime. Mais quand on aime comme moi, quand on aime comme Elvire et moi jusques à en mourir — n est-on donc quune femme pleine de cœur? Mais pourquoi mal interpréter ce mot? Ce n est pas vous, mon amour, qui Vave^ dit et peut-être devrais-je Ventendre autrement. Combien avec autant d'amour n" a-t-on pas de cœur en efjetl Comme le mien bat dans ma poitrine l Comme il brûle \ Comme il est à la fois dans mon esprit, dans mon imagination et dans lamour ardent qui m'enflamme! Allons, je levais bien, il avait raison, votre ami, nous sommes des femmes pleines de cœur. C'est moi qui devais expliquer aiitrement cette expression. Pardonne^-donc, mon amour, tout ce qu'elle m'a fait dire, mais garde:{ le souvenir de mes justes craintes! et voye^-moi moins aimable, mais aimei-moi quand même.

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LA TROISIEME LETTRE

LE soir de ce même 2 janvier, Julie, — après avoir, dans l'intervalle, reçu une lettre de Lamartine, retenu hors de Paris, semble-t-il, par une courte absence, — lui écrivait :

Jeudi soir, 2 janvier 1817.

Arrive:^^ arrive^^ Alphonse, vciic^ consoler votre mère. Je ne puis phis supporter vos cruels reproches, et l'idée déchirante que vous ave^ pu croire à un changement dans mes sentiments fait un tel effet sur moi que je ne suis plus la maîtresse de ma raison. Pour vous prouver que je vous aime par-dessus tout, injuste enfant! je serais capable de tout quitter dans le monde, d'aller me jeter à vos pieds et de vous dire : Dispose:^ de moi, je suis votre esclave. Je me perds, mais je suis heureuse. Je vous ai tout sacrifié, réputation, honneur, état, que m'importe? Je vous prouve que je vous adore. Vous n'en pouve^ plus douter. C'est un asse^ beau sort que de mourir pour vous à tout ce que je chérissais avant vous ! Et que ?n importe en effet, et que puis-

je placer à côté d'Alphonse qui pût balancer nn seul instant les sacrifices que je suis prête à lui faire? S'il se rit des jugements des hommes, je cesse de les respecter. Je trouverai bien toujours un abri pour ma tête et, quand il ne m'aimera plus, un gasoil pour la couvrir. Je n'ai pas besoin d'autres biens. — Alphonse! Alphonse! plaignei-moi, vous me mettei au désespoir. Me dire que je vous ai donné la fièvre, persister dans ce reproche de négligence et ni en parler de ce ton de reproclie c'est me déchirer l'âme, et encore vous me refuse:^ les moyens de me faire entendre, vous nevoule^plus que je vous écrive, vous allei partir pour un lieu que vous me cache^, oii vous ne voule:^ pas trouver une lettre, oii vous croye{ sûrement que je n'en adresserais pas. O Alphonse! ô mon fils! Que vous a fait votre mère? Quelle idée en ave^-vous? Si c'est ainsi que vous deve^ la traiter, il faut la laisser mourir, les forces lui manquent pour souffrir autant. Si vous pouviez la voir! Adieu, adieu Alphonse! chéri! Dieu me fait le bien de suspendre mes maux par d'étranges faiblesses, la dernière arrivera f espère.

Plus tnrd.

Je reviens à moi, cher enfant, et c'est pour souffrir encore. Vous avc{ éprouvé un affreux ébranlement, vous voulc{ partir malade. Vous alle{ voyager avec le doute dans le cœur, vous voulei donc mourir et me tuer? Ah! mon ami, que f avais raison de pleurer l'année qui vient définir! Sous quels auspices

LA TROISIHMI-. LETTRE

commence celle-ci! Qu attendre? que faire? que devenir? il croit, il croit, le cruel! que je cesse insensiblement de V aimer. Oh! mou Dieu, prenei donc ma vie bien- vite et que cette horrible agonie ne se prolonge pas. Il a vu de la froideur dans mes lettres après avoir cru à ma négligence. Lnn est vrai comme Vautre. De la froideur pour lui! ô mon Dieu, vous le savc:^ si feu suis coupable. Vous voye{ mon cœur, vous, ô mou Dieu, et vous vous plaigne^ qu'il n est pas à vous, mais à lui, et si vous pardonne:{ c est que vous le reconnaisse^ po^ir la plus angélique de vos créatures! cest que vous voyc{ en lui Vâme la plus noble que vous aye^ créé! Ah! laisse{moi r adorer à jamais; mais si je puis encore vous invoquer après vous avoir demandé de ne pas exiger que je me sépare de cette moitié de moi-même, mille fois plus chère que Vautre, faites qu'il me voye telle que je suis, je ii implore de lui que cette justice. Il verra de nombreuses imperfections et peut-être même de ces défauts de caractère qui peuvent éloigner un fils de sa mère • mais qiVil verra d'amour, ô mon Dieu, et s'il ne cesse pas d'être lui-même, comme il en sera touché! Regardes-le Alphonse! ce cœur que tu calomnies . Vois la plaie que tu lui as faite, voisla saigner et accuse-moi après si tu le peux. — Hélas! faut-il donc que j'appelle à moi des témoignages étrangers? en ai-je besoin, Alphonse? ne croyez-vous plus ce que je dis? hélas! peut-être? — Eh bien! faites parler votre ami. fe ne lui ai rien dit de V amour que je sens, je ne V ai pas osé. j'oserai petit-être le lui écrire. Mais s'il n'a pas vu que je

VOUS aimc^ il n a jamais rien senti. J'avais presque la crainte que jna douleur et ma joie parlassent trop haut.

Si je ne vous ai pas dit à vous-même, mon amour, ce qui se passait au dedans de moi, c'est que je ne sais rien exprimer, car j'aurais cru mourir plutôt que de vous écrire froidement. Une seule chose pourrait in expliquer à moi-même ce dont vous vous plaigne^, cest si je vous ai écrit devant les autres et tellement vite, à cause de Vheure, quil fallait étouffer toutes mes pensées. Je sens fort bien que quand un autre me regarde je ne puis vous rien dire. Il me semble qu'on m'écoute et je trouve que c'est une prof anation que d' exprimer l'amour devant des hommes qui ne sont pas faits pour le sentir. Je ne veux pas en faire mes confidents, ils n'en sont pas dignes, et écrire je vous aime sans qu'ils le voient, pensez-vous donc, Alphonse, que ce soit possible? Est-ce que mes regards, ma main qui tremble, mon émotion, tout ne parle pas en moi? — Ah! crois donc que je t'aime, ange adoré, et ne crains que l'excès d'une passion que je ne puis plus modérer. C'est ma vie que mon amour. Il ne dépend pas de toi-même de me séparer de lui, mais d'elle?... ah! quand tu voudras, dis-moi que je ne t'aime plus, dis-le pour cesser de m' aimer et pour le faire sans reproche, et tu verras!

Alphonse ! je voudrais partir pour vous aller trouver. C'est de la barbarie que de retenir mes lettres après m' avoir envoyé la vôtre, il fallait rester un jour de plus, dussie^-vous me voir plus tard. Je

LA TROISIEME LETTRE

ne veux plus que vous me voyiei si vous {ne) croye^ plus en moi. — Hélas! hier au soir le calme avait fini par descendre dans mon âme. Après avoir passe la nuit à lire vos vers., à redouter celle pour qui vous les avc{ faits et à demander â Dieu de ni appeler à lui, si après en avoir tant aimé une autre il ne restait plus rien pour moi : f avais fini après {unemiit) de pleurs sur Vannée qui n'était plus à Jious par me confier dans la destinée; et le soir après ni être {affranchie) de ceux qui avaient voulu que je restasse sur mon fauteuil à avoir Vair de les entendre, c'était avec une joie indicible qtie j'étais venue retrouver Vami de mon cœur et causer avec lui comme je lui parlerais, ou plutôt comme je lui parlais à Aix, de nous, des choses et des hommes, foie trompeuse, qu'êtes-vous devenue? La torture s'est mise à la place, jusqu'à vendredi il faudra la subir et ce jour-là même Dieu sait ce qui ni attend! N'avais-je pas eu la folie de compter pour ce soir sur du bonheur? Ah! mon ami, je vous pardonne tout, mais que je souffre et quel noir hori:{on couvre à mes yeux l'avenir!,.. Enfin je sais mourir.

Vendredi matin.

La nuit est passée, je ne vous dis pas de quelle manière. Qu'importe la douleur? Quand elle ne tue pas, elle n'est pas asse^ forte, je ne fais plus de cas que de celle qui détruit V existence . Que la mienne est affreuse, cher Alphonse! vous devriez m'en délivrer par pitié. Plus j'approfondis mes

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