LETTRES D EL VIRE A LAMARTINE
sombres réflexions, plus je sens que le bonheur n'est pas fait pour moi et que le pins grand bien fait que Dieu puisse m' envoyer, c'est de m' appeler à lui. Tant quefaipn croire quen me résignant à vivre je vous faisais du bien, j'ai pu aller jusqu'à aimer la vie, mais d présent, Alphonse, que vous ne croyci plus à Vamour de votre mère, elle va cesser de vous être nécessaire et alors son sort est tracé. Vous n'exigerez pas qu'elle demeure dans ce monde pour s'y nourrir de larmes. Vous n'ave^ pas de sotipçons, dites-vous, mais vous n'ave^ pas de confiance, n'estce pas la même chose? Si parce qu'une lettre est arrivée trop tard à la poste, on que m'étant pénétrée de l'idée que je ne puis être que votre mère, j'ai contraint mou âme à cacher le feu qui la brûle, vous m'ave^ supposé une froideur impossible ; que pnis-jc faire pour empêcher que les mêmes pensées vous reviennent et qu'elles nous torturent tous les deux? Ah! cher enfant, ave\-vous pu le dire qu'au reste vous soiLhaitiei ce refroidissement et que vous ne m'en aimie^ que plus? Si vous avie:^ joui de toute votre raison en écrivant cette lettre, je vous demanderais de n'adopter que des possibilités et de ne jamais me dire : Je vous aimerai davantage quand vous ne m'aimerez plus et que vous scre^ devenue une femme aussi sèche que je vous ai cru tendre et sensible. (Ici une ligne a disparu effacée par l'usure du T^z'çiQX .) Je crois vous l'avoir déjà dit, je ne comprendrai jamais que le bonheur que vous me souhaiteriei hors de vous soit une preuve d'amour. — Mon amour à moi c'est ma vie et si j'ai quelques vertus
LA TROISIEME LETTRE
bonnes ou sensibles, cest à lui que je le dois. Ote^le-nioi et vous nioterei tout le mérite que vous eroyei nie voir. Je ne serai plus qu une femme si ordinaire que vous ne me regarderiez plus et vous aurie^raison. — Mais il ne dépend, cher Alphonse, ni de vous, ni de Dieu lui-même de m'ôtcr l'amour que f ai pour vous. Il est devenu V essence de ma vie, et quand je quitterai la terre je V emporterai avec moi. Renonce^ donc à détruire un. sentiment indestructible. Vous pouve^ tout sur moi, hors cela. Si vous Vordonne^, toute malheureuse que je me trouve en ce moment, je supporterai ma douloureuse existence. Mais si vous voule{ qu'elle soit longue, o mon bien-aimé! prouvez-moi donc qu'elle vous est nécessaire et rendez-la moi aussi douce qu elle m'est quelquefois à charge. Hélas! pourquoi donc une seule plainte fait-elle sur moi tant d' impression quelle éloigne jusqiC an souvenir du bonheur que je vous ai du jusqu'ici ? C'est que mon ame est faite pour la douleur, qu'elle est àpeine accessible à la joie et que le bonheur ne me parait que comme une ombre qui s'évanouit. Ah! pourtant, mon- amour, que je suis coupable ! J'oublie les biens si réels que je vous dois pour ne m'occuper que des craintes que peut-être vous n'avez 'accueilli qu' un moment et que vous avez repoussé. Ah ! mon ange, pardonne. Je ne suis pas ingrate, crois-le bien, mais je redoute plus que la mort de perdre mon Alphonse! Ah! qu'il me reste cet ange chéri! ce fils adoré ! Qu'il dispose de moi d quelque titre que ce soit, et je suis à lui!
LEIIRES D ELVIRE A LAMARTINE
Ces lettres ne sont à coup sûr qu'une faible partie du trésor qu'avait longtemps conservé le poète. Mais elles forment un tout. Et elles nous donnent le ton de cette correspondance. Ce qui rendait si précieuses à Lamartine ces lettres d'Elvire, c'est la fidélité avec laquelle s'y reflète l'âme de celle qui les écrivait. « Ses lettres avaient plus d'accent dans une phrase que les miennes dans mes huit pages ; on respirait son souffle dans les mots. On voyait son regard dans les lignes ; on sentait dans les expressions la chaleur des lèvres qui venait de les inspirer. Rien ne s'évaporait d'elle dans cette lente et lourde transition du sentiment au mot qui laisse refroidir et pâlir la lave du cœur sous la plume de l'homme. La femme n'a pas de style, voilà pourquoi elle dit tout si bien ! » Faisons la part de l'émotion personnelle et de la gratitude : cette appréciation, dans son fond, est juste. Les lettres d'Elvire sont d'une femme qui n'a pas de style et qui ne cherche pas à en avoir. Uniquement soucieuse d'exprimer «l'ardent amour qui la consume », elle emploie, comme il est naturel, le jargon et la rhétorique en usage, aucune langue plus que celle de l'amour n'ayant accoutumé de subir l'influence de la mode. Elle ne dirige pas sa plume, elle ne choisit pas ses mots; l'expression la plus transparente est à son gré la meilleure. Et voilà pourquoi ce sont vraiment ici des lettres d'amour.
Sur l'ardeur de cet amour elles ne laissent aucun doute, et on n'imagine guère que la passion puisse s'exprimer avec plus d'éloquence. « Quand on aime, comme Elvire et moi, jusques à en mourir... Ne
LA TROISIEME LETTRE
crains que l'excès d'une passion que je ne puis plus modérer. C'est ma vie que mon amour... Je regrette plus que la mort de perdre mon Alphonse... qu'il dispose de moi, à quelque titre que ce soit, et je suis à lui ! » Mais cet amour traversait alors une crise qu'aucun biographe n'avait pu soupçonner encore, puisque aussi bien les seuls indices s'en trouvent ici. Ces lettres vont donc, par leur sincérité même, nous permettre de reconstituer cet épisode de la vie morale des deux amants et nous faire entrer dans l'intimité de cette crise qui fut douloureuse.
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UNE CRISE SENTIMENTALE
EN revenant d'Aix à Paris, Julie était vraiment rentrée du monde du roman dans celui de la réalité. Elle avait repris pied dans son milieu d'habitude. Elle avait retrouvé son intérieur, son salon, son mari, ses amis, enfin l'opinion dont elle était fort soucieuse. Désormais, et si même son amant lui était rendu, ce serait fini entre eux de cet amour qui ne connaît que soi. Aussi profond, aussi violent, cet amour devait subir la contrainte de toutes sortes de scrupules et de convenances. f{. Chère vallée d'Aix, ce n'était pas ainsi que vous nous rassembliez : vous n'étiez pas pour nous avare des joies du ciel ! » Tous deux l'avaient compris, et ils s'étaient accordés pour changer leur amour en une amitié permise : tendresse de mère, affection de fils. Mais chacun d'eux, en le promettant, le déplorait et regrettait que l'autre y consentît. Ces changements se font d'euxmêmes dans la lassitude des fins d'amour; les deux amants étaient dans toute l'ardeur de la passion ! Aussi étaient-ils troublés, disposés au soupçon, prêts à l'amertune des reproches. Ils feignaient de croire à un commencement d'abandon ; ils y croyaient peut-être. Et c'est ainsi qu'ils se torturaient.
Dès la première lettre éclate la fausseté de la situation où ils se sont mis volontairement, et on voit se dessiner le tourment où devait les jeter l'opposition entre leurs résolutions et leurs désirs. Le commencement de la lettre est pour rappeler l'espèce de pacte qui a été conclu ; la fin est pour souhaiter d'entendre ces mots dont Julie ne saurait se passer et de recevoir à nouveau l'assurance qu'elle n'a pas cessé d'être aimée. La seconde lettre est beaucoup plus significative encore : Julie a lu les vers consacrés par Lamartine à la mémoire d'Elvire ; de cette lecture elle est restée mal à l'aise, dépitée et inquiète. Et c'est bien ici le plus piquant de l'affaire : Elvire est jalouse d'Elvire !
C'est que le nom d'Elvire n'a pas été inventé pour celle à qui il devait un jour appartenir uniquement. Il avait été d'abord le nom poétique sous lequel Lamartine avait célébré en l'idéalisant le souvenir de la petite ouvrière morte pour lui. La pièce des Méditations intitulée précisément A Elvire n'est autre qu'un de ces morceaux inspirés par Graziella. Lamartine nous en avertit au cours du commentaire dont il a fait suivre cette pièce dans la dernière édition de ses œuvres. « C'étaient des vers d'amour adressés au souvenir d'une jeune fille napolitaine dont j'ai raconté la mort dans les Confidences. Elle s'appelait Graziella. Ces vers faisaient partie d'un recueil en deux volumes de poésies de ma première jeunesse que je brûlai en 1820. Mes amis avaient conservé quelques-unes de ces pièces : ils me rendirent celle-ci quand j'imprimai les Méditations.
UNE CRISE SENTIMENTALE
J'en détachai ces vers et j'écrivis le nom d'Elvire à la place de Graziella. ?/ Cet aveu est d'autant plus curieux qu'il contient une erreur involontaire. Lamartine se trompe, comme nous serions nousmêmes tentés de le faire. A lui aussi il semble, maintenant, que le nom d'Elvire n'ait jamais pu désigner que la seule Julie : ce nom et ce souvenir sont devenus inséparables. Mais il n'en avait pas été toujours ainsi. Lamartine n'a pas eu à rayer de cette pièce le nom de Graziella, qui n'y a jamais figuré. Elle était adressée à Graziella sous le nom d'Elvire, comme r//;'w//6' an soleil, comme d'autres qui l'accompagnaient et qui sont justement celles que lisait Julie dans la nuit du i*^" janvier 1817. Elles faisaient partie d'un recueil de vers où il y avait une Elvire à côté d'une Emma, sans que l'amour de Julie, trop récent et qui n'avait pas encore souffert, y eût pu mettre déjà la note de la vraie poésie.
Elvire lut ces vers adressés à une Elvire qui n'était pas elle . Lamartine n'avait pas prévu qu'ils la feraient souffrir. Dans sa liaison avec la petite cigarière de Naples il n'avait mis que le premier élan de sa jeunesse et son goût du plaisir; dans les vers qu'il consacrait à son souvenir il ne mettait que son esprit. Mais voilà des choses qu'une femme a bien de la peine à admettre ! Elle ne comprend guère qu'on puisse aimer, sans que ce soit entièrement et une fois pour toutes. Et dans un ouvrage de littérature, roman, tragédie, ou poème, elle ne sait pas faire la distinction entre ce qui est de l'auteur et ce qui est
de l'homme. Aussi se représente-t-on sans peine le travail qui se fait dans l'esprit de Julie. Elle envie cette Graziella qui s'est trouvée sur le chemin du poète, la première, quand il n'était pas encore trop tard. Par un effet de jalousie rétrospective, elle veut la connaître, recueillir sur elle des détails, en entendre parler. Elle interroge Virieu. Celui-ci, fidèle interprète des sentiments de son ami, s'exprime sur le compte de Graziella avec une sécheresse que Julie trouve révoltante. Elle se souvient alors uniquement qu'elle est femme, pour plaindre une femme victime de l'égoïsme masculin. Et par un retour personnel, elle se demande ce que vaut cet amour qui s'adresse non à la femme elle-même, mais à une image créée sous l'influence d'une exaltation passagère. C'est pour elle vraiment qu'elle veut être aimée : il ne lui suffit pas que le poète aime en elle son propre rêve.
Cependant, c'était au tour de Lamartine de s'inquiéter, de se plaindre, de reprocher. Une lettre lui avait manqué ; d'autres lui avaient semblé froides; Julie se détachait de lui, devenait indifférente. 11 partirait, il ne donnerait plus de ses nouvelles, on n'entendrait plus parler de lui. C'est alors que Julie, affolée, l'implore, dans cette lettre qui promet tout, long sanglot d'amour, un instant interrompu par une défaillance de l'amante... Ce débat intime, ces contradictions, cette jalousie, ce dépit, ces reproches, ces menaces, ces prières, ce n'est, dira-t-on, que la querelle d'amoureux qui vont se réconcilier. Peutêtre. Mais combien nous voilà loin de cet amour
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sans trouble qu'on nous donnait pour n'être que la commuïiion de deux âmes ! Et quelle joie nous éprouvons à retrouver la vie palpitante et la réalité complexe du cœur humain !
ETUDE DE FEMME
Nous pouvons maintenant nous faire d'Elvire une image précise, et nous représenter, telle qu'elle était, la femme que Lamartine a aimée. Son portrait physique nous était connu, et nous la voyions déjà, telle qu'elle apparut à son jeune amant : grande, svelte, une chevelure brune encadrant l'ovale aminci du visage, les yeux couleur de mer ombragés de longs cils, les paupières meurtries, le teint d'une pâleur mate ; à la nonchalance créole s'ajoutait cet air de langueur maladive qui charmait alors ; la voix, cette grande séductrice en amour, une voix musicale, nuancée d'un léger accent exotique, achevait l'enchantement. Mais, par une anomalie singulière, le portrait moral d'Elvire était resté plus vague ; ou, pour mieux dire, l'auteur de Raphacl l'avait faussé à plaisir.
Car il ne lui a pas suffi qu'Elvire fût un ange ; il en a fait un ange philosophe. Il a beaucoup insisté sur ce fait qu'ayant vécu dans un milieu de savants et d'idéologues, la femme du physicien Charles en avait emprunté le tour d'esprit. Elle était incrédule. Elle admettait l'existence d'un Etre des êtres, représentant pour la raison l'idée de loi ; elle n'admettait
pas celle d'un Dieu-Providence, sensible au cœur, et à qui pût s'adresser la prière de la créature. S'il faut en croire Lamartine, ce fut lui qui la ramena au vrai Dieu ; elle n'aurait été définitivement touchée de la grâce que dans les derniers temps du séjour à Paris, au cours d'une promenade dans les bois de Saint-Cloud, au pied d'un arbre qui en prit le nom d'arbre de l'Adoration. L'amour aurait eu ainsi l'honneur de cette conversion ; mais il en est une autre qu'il ne put opérer: Julie n'eut jamais le sentiment de la poésie. Elle ne comprenait pas les vers. Et, comme Lamartine en fait la remarque avec une fatuité qui nous chagrine, elle mourut sans savoir qui elle avait aimé. Fille du xviif siècle raisonneur, Elvire n'était pas du tout lamartinienne... Il est bien vrai qu'elle goûtait peu les vers. Elle loue ceux de Lamartine parce qu ils sont de lui, et d'ailleurs en ces termes vagues et conventionnels qui n'expriment qu'une admiration de parti pris. . Mais comment lui en vouloir, si les vers de Parny, de Delille, de Fontanes, l'ont laissée indifférente ? Et pourquoi Lamartine n'avait-il pas encore écrit de vers qui fussent dignes d'être lus par elle ?
Au contraire, ce qui n'est plus soutenable, c'est que Julie, au moment oîi elle rencontra Lamartine, fût un esprit fort. Nous avions déjà un peu de peine à imaginer qu'une si grande amie de M. de Bonald fût une idéologue. Les lettres de Julie apportent sur ce point de sûres indications. Outre que la jeune femme n'y apparaît guère comme entichée de son jugement, confiante en ses lumières et
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armée pour la discussion, on y lit, à chaque ligne et avec la clarté de l'évidence, l'habitude d'un esprit qui s'élève spontanément à Dieu. Dans sa joie de revoir celui à qui elle appartient tout entière, sa première pensée est pour remercier la divine Providence, et son premier mouvement est pour s'agenouiller. Dira-t-on que c'est ici preuve de sentimentalité religieuse plus que de véritable christianisme ? Mais à ce moment, Lamartine luimême ne dépassait guère cette espèce de spiritualisme attendri. Tous deux y étaient arrivés par des chemins différents : c'était chez Lamartine l'écho affaibli des enseignements d'une mère pieuse ; c'était chez Julie la suite de cet ébranlement que l'éloquence de Rousseau communiqua à la sensibilité et à l'imagination de tant de femmes. Telle est en effet la '■< famille d'esprits » à laquelle appartient Julie. C'est une femme du xvni'^ siècle, si l'on veut, mais de celles pour qui Rousseau avait rouvert toutes les sources de l'émotion, et qu'il avait conviées à la rêverie mélancolique devant la nature et devant Dieu.
Elvire est tout imprégnée de l'influence de Rousseau; c'est le trait essentiel de sa psychologie. Lamartine a intercalé dans Raphaël le récit d'une visite, ou plutôt d'un pèlerinage fait aux Charmettes en compagnie de Julie. Cet épisode est sans doute imaginaire ^ : il a tout de même une sorte de vérité. Entre sa propre idylle et celle des Charmettes,
r. C'est en 1803, lors de son premier voyage en Italie, que Lamartine fit cette visite aux Charmettes.
Lamartine apercevait d'autres analogies encore que celle du cadre dans des lieux si voisins. N'avait-il pas réalisé le même rêve de vie champêtre et amoureuse dont Rousseau, après l'avoir vécu, avait donné le goût à tant d'âmes ? Et n'aurait-il pas pu prendre à son compte les effusions de gratitude par lesquelles s'ouvre le sixième livre des Confessions ?« Ici commence le court bonheur de ma vie ; ici viennent les paisibles, mais rapides moments qui m'ont donné le droit de dire que j'ai vécu. Moments précieux et si regrettés ! Ah ! recommencez pour moi votre aimable cours, coulez plus lentement dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession. » C'est déjà la strophe du Lac :
O temps ! suspens ton vol, et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
Aussi bien la pièce tout entière n'est-elle pas une sorte de transposition poétique de la lettre oîi Saint-Preux retrace son émotion devant les souvenirs que réveille en lui la vue du rocher de Meillerie ?
Pour notre part, nous nous serions fait scrupule de prononcer le nom de M""" de Warens à côté de celui d'Elvire. Mais Lamartine a donné l'exemple. C'est là pour l'histoire des sentiments un trait précieux à retenir. Aujourd'hui nous sommes surtout
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choqués de l'impudeur naïve d'une M""" de Wareiis; les contemporains furent uniquement touchés de l'amour qu'elle avait inspiré à Rousseau. Il leur suffisait qu'elle eût été la bienfaitrice du pauvre grand homme : ce ne pouvait être qu'une héroïne attendrissante. « Je voyais maman et j'étais heureux... » Leur liaison a familiarisé les esprits avec l'idée d'un mélange de l'amour et de l'affection maternelle. Et voici que, trente années plus tard, nous retrouvons sur les lèvres d'Elvire l'expression de cette sorte de maternité amoureuse.
Comme les femmes formées à l'école de Rousseau, Elvire aime à s'émouvoir, à sentir son cœur battre et ses yeux se mouiller de douces larmes. M. Anatole France, en publiant les lettres adressées par elle aux Mounier, a justement signalé l'exaltation qu'elle apportait dans l'amitié. Vientelle de lier connaissance avec Wilhelmine ? elle écrit aussitôt : « Comment n'être pas touchée de ses grâces, émue par le son de sa voix et pénétrée de son doux accueil? Quand elle m'a dit, avec ce sourire d'une mère adorable, qu'elle avait eu l'envie de m'envoyerson enfant le matin, je ne puis vous dire ce qui s'est passé en moi. Mon cœur s'est gonflé et j'aurais eu le besoin de lui dire avec des larmes que j'étais indigne de tant de bontés... » Est-elle séparée de ses amis? Il lui faut des nouvelles; elle s'inquiète et elle souffre de l'absence. « Quel ami êtes-vous devenu, Monsieur? Quoi ! Pas un mot de quinze jours et pas plus de signe de vie que si j'étais à la Chine ! Ah ! que je voudrais
être comme vous, ne vous plus aimer du tout, et ne m'occuper dans ma solitude que du chant du rossignol... » «... Je vous vois si loin, si loin, et je suis sur votre retour tellement dans le vague que j'en pleure. Voyezla sottise d'aimer des ingrats!... » A tous ces traits on reconnaît la femme « sensible ». De Rousseau encore Elvire a appris à considérer l'amour comme une vertu. Cette idée, qui va inspirer tout notre lyrisme moderne, est en contradiction absolue avec celle qui avait j usque-là défrayé notre littérature. L'amour était, pour nos classiques, une faiblesse indigne des grands cœurs, à moins que ce ne fût la source de grandes lâchetés et de grands crimes. C'est maintenant une vertu, un signe de noblesse, un mouvement généreux, qui élève l'homme au-dessus de lui-même. « L'amour véritable, écrit l'auteur de la Nouvelle Héloïse, est un feu dévorant qui porte son ardeur dans les autres sentiments et les anime d'une vigueur nouvelle. C'est pour cela qu'on a dit que l'amour faisait des héros. » Et encore : « L'ardent amour en t'inspirant tous les sentiments sublimes dont il est le père, l'a donné cette élévation d'idées et cette justesse de sens qui en sont inséparables. » Julie écrit presque dans les mêmes termes : « Ce que c'est que l'amour 1 Quelles vertus il inspire, quand l'objet qui l'a fait naître en est digne ! Je sens que mon Alphonse pourrait m'élever jusqu'au sublime... » Et : « L'amour que je sens pour vous est d'une nature si relevée 1 il est si ardent ! il est si pur ! il me rendrait capable de tant de vertus, qu'il me relève à
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mes propres yeux... » Cette conception de l'amour va produire, dans l'ordre delà vie sentimentale, un complet changement en littérature, et en morale une révolution. Il n'est sans doute pas indifférent d'en trouver l'expression sous la plume d'Elvire, et pour qualifier l'amour qui l'unit à Lamartine.
Ajoutez enfin cette tristesse qui procède non d'une cause particulière, ni même d'un sentiment de souffrance personnelle, mais de la conscience des conditions mêmes de la destinée humaine et de l'incompatibilité qu'il y a entre la nature du bonheur et notre nature. C'est cette sorte de sensibilité triste qui revient le plus fréquemment dans les confidences d'Elvire. On relève dans les lettres à Mounier des phrases comme celles-ci : << Je vous assure que j'ai souvent de la vie plus que je n'en puis porter... Enfin, passons sur ces amertumes. La vie en est pleine, et on a beau la repousser de toutes ses forces, elle est longue, bien longue. » A ces plaintes font écho celles que nous trouvons dans les lettres à Lamartine : '^ Q.u'il est donc difficile à porter, le bonheur ! Pauvre nature humaine, tu es trop faible pour lui... Le bonheur n'est pas fait pour moi... Mon âme est faite pour la douleur... » Ces phrases viennent se placer naturellement sous la plume d'Elvire. Elles nous donnent comme la nuance de cette âme déjà tout enveloppée de la mélancolie du nouveau siècle.