‹ Lettres d'Elvire à Lamartine, avec deux fac-similés des autographes conservés à Saint-PointChapitre 8 sur 21 · LETTRES D EI.VIRE A LAMARTINE · texte numérisé non relu

LETTRES D EI.VIRE A LAMARTINE

il faut que je m'habitue. » 24 octobre : « Rien n'a changé qu'en pis dans ma déplorable situation : la personne que j'aime le plus au monde se débat depuis sept semaines dans les horreurs d'une affreuse agonie, et je suis ici dans l'absolue impossibilité d'aller auprès d'elle et dans les plus durs embarras de tout genre et pour elle et pour moi. »

Préférant la vérité, si douloureuse fût-elle, aux tortures de l'incertitude, Lamartine avait demandé au médecin qui soignait M'"" Charles de lui envoyer régulièrement des nouvelles de la malade. Physionomie curieuse que celle du D'' Alin * telle que ses lettres vont nous la faire connaître. C'est le type classique, suranné — et qu'on jurerait convenu — du médecin d'autrefois, du '< bon docteur » ami et confident de ses malades, attendri par leurs misères et heureux de rencontrer, au chevet de ceux qui souffrent, son allié « le bon curé ». Dans sa lettre qui arriva à Mâcon le i"^' novembre et que Lamartine lut dans ce jour de la Toussaint, tout imprégné de la pensée de la mort, il donnait les détails les plus précis et les plus pénibles sur l'état de la malade qu'il jugeait désespéré. '< Il y a huit jours que son état fait craindre qu'un nouveau jour ne luise pas pour elle. Jamais peut-être un appareil de symptômes aussi féroces n'a été observé sur un être aussi frêle... Dans deux ou trois crises effrayantes j'ai cru

I. Louis-Jean-Baptiste Alin, entré à l'Ecole de Santé de Paris en ventôse an III, on qualité d'élève de la Patrie envoyé par le département de Saône-et-Loire, et docteur de la Faculté de Paris depuis 1802. Il habitait 31, rue de Seine : il était donc le voisin de M^^ Cliarles.

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LA DERNIERE LETTRE

qu'elle allait s'éteindre dans mes bras ; et l'étonnement de tout ce qui l'approche est qu'elle respire encore... Vendredi dernier, elle a recules derniers sacrements de l'Eglise ; et il semble que ces secours consolateurs aient porté dans son âme, plus de calme et de résignation. » La malade s'excusait swr son état, de ne pas écrire : jamais excuse n'avait été plus légitime. Elle souffrait des inquiétudes que ne pouvaient manquer de causer à son ami sa maladie et son silence. Elle lui conseillait de ne pas trop se tourmenter, de songer à lui et de l'aimer.

Au contraire de ce qui avait été prévu, et par un phénomène qui n'est pas rare dans ce genre de maladie, un mieux se produisit dans l'état de Julie. Elle se hâta de profiter de ce répit pour écrire à Lamartine et, en l'informant elle-même de l'espoir où elle était d'un retour à la vie, lui faire connaître l'état de son cœur et ce qu'elle voulait désormais être pour lui.

Lundi, 10 novembre 1817.

Je souffre de vous dire si tard que je vais mieux. L absence totale de forces en est la cause — ainsi qu'un nuage que j^ ai sur la vue qui semble s'épaissir tous les jours. Je ne puis plus rien fixer. J'envisage pourtant un terme à cet état et je crois qu'après de longues souffrances je vivrai. Je vivrai pour expier. C'est par là seulement que je puis devenir digne des grâces immenses que Dieu m'a faites. Je ne sais si vous ave{ su. qu'elles ont été sans bornes. J'ai été administrée, et après avoir reçu le sacrement que

dans sa bonté il a institué pour soulager les mourants. Dieu lui-même s'est donné d moi! — Vous comprenez quels devoirs ni imposent d'aussi grands bienfaits! Ils seront tous remplis. Les sacrifices ne me conteront rien : ils sont faits et je sens à la paix de l'dme qui résulte de mes résolutions que le bonheur aussi pourrait bien se trouver dans cette route du devoir quon croit à tort si pénible.

J'ai reçu toutes vos lettres. Qjià présent mon ami elles puissent toujo^irs être lues par tout le monde. Je ne puis plus en recevoir d'autres et je ne le désire même pas. Vous ne répondre^ pas à celle-ci. Je ne suis pas censée écrire; mais je craignais vos inquiétudes et je suis silre que Dieu trotive bon que je calme les sollicitudes d'un enfant qui aime trop sa mère. Il sait que cet enfant est vertueux. Il permet que j'en fasse un ami. Oh ! qu'il est bon ce Dieu d'inéfable bonté ! Et sa religion qu'elle est douce., consolante et sublime, quand elle verse sur le pécheur ses trésors d'indulgence!

M. de B{onald) est ici. Il ne permet pas que je lui parle. Ma faiblesse V effraie. Mais il parle lui et sa conversation va tout droit à mon âme pour laquelle elle est faite. — Ecrivez-moi vite sur lui et pour lui. Il m'a demandé presque en arrivant ce que vous pensiez de ses observations et lorsque je lui ai dit que vous étiei prêt à les adopter, il m'a dit : Vous me ferei voir sa lettre, je vous en prie. — Or, comme je n'ai rien à lui montrer, écrive{-moi à présent que dans le trouble ou ma maladie a jette mes amis, vous n'ave{ guère pensé à d'autres intérêts, mais

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qu'atijoiird'hui que vous êtes rassuré par M. Alln vous êtes pressé de me parler de M. de B{onald)^ que vous voulez aussi amuser ma convalescence par vos vers, et envoye{-moi /'Ode aux Français et tout ce que vous me faites attendre si longtemps d'Aix et d'ailleurs. Que la lettre de M. de B{oiiald) et son ouvrage ne soient pas oubliés par la première occasion. M. de V{irieu) reviendra peut-être enfin.

Oh! que fai cru ne plus vous revoir ni l'un ni Vautre! Tout m'était égal alors, et je retombe dans des inquiétudes sur vous. Soignez-vous, ne vene^ pas. Cela vaut mieux ; je le pense...

Adieu, mon ami. Je vous aime comme une bonne et tendre mère toujours.

M. de B(onald) est dans la plus grande admiration de votre ode. Il m'a dit qu'il ne lui appartenait pas de la louer, mais qu'elle lui paraissait d'une beauté admirable.

Telle est la dernière lettre qu'Elvire ait adressée à Lamartine.

C'est elle-même qui a souligné les mots : pour expier.

Ils se trouvaient dans la pièce sur l'Immortalité que Lamartine lui avait envoyée. Eux seuls l'y avaient frappée. Et tout de suite elle s'en était emparée, les détournant de leur sens, pour leur en donner un sur lequel l'ensemble de la lettre ne peut laisser aucun doute.

Cette lettre, d'un ton si grave, d'une si belle sérénité, et qui contraste avec le tour conventionnel

des lettres que Lamartine a fabriquées pour les placer dans Raphaël, a la valeur d'un testament. Celle qui l'a écrite, une mourante, est arrivée à cette heure où rien ne sert plus de se payer de mots, où se dissipe le mirage des illusions qui nous ont séduits. Cet amour qu'hier encore, dans son exaltation romanesque, elle appelait une vertu, elle comprend maintenant qu'il est impossible de le concilier avec la notion du devoir. 11 lui est même interdit d'en aimer le souvenir : elle a fait l'entier sacrifice. Aussi bien, à la religiosité dont elle s'était contentée jusqu'alors, s'est substituée la foi véritable. « On dit qu'elle mourut en chrétienne, convertie par M. de Bonald, » écrivait son dernier biographe. Cette fin chrétienne ne sera plus un on-dit. Nous possédons maintenant sur ce point un témoignage qui emporte tous les autres : celui d'Elvire. Cette lettre sera désormais le commentaire inséparable du Crucifix.

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LE CRUCIFIX

IL faudra y joindre les lettres du D' Alin et d'Aymon de Virieu, toutes pleines de ces détails dont la douleur de Lamartine était avide. A maintes reprises elles attestent les dispositions de piété oii la mourante passa ces dernières semaines. Elle avait, sur le conseil de son amie, M™"^ de Drée, appelé le curé de Saint-Germain-des-Prés, sa paroisse : Tabbé de Kéravenant. Il revint souvent la voir. Il lui fit beaucoup de bien. « Elle priait souvent en particulier et se faisait lire des livres de piété, entre autres l'Imitation de Jésus-Christ ». Et de tous ses amis celui qu'elle avait le plus ardemment souhaité revoir, c'était Bonald qui, lui aussi, était pour elle un directeur de conscience. Elle « répétait souvent qu'il arriverait trop tard. Son bonheur de le revoir était inexprimable ». Aussi bien dans sa détresse elle ne fut pas délaissée : l'amitié, à qui elle avait beaucoup donné, ne lui fut pas ingrate. Les secours de la religion, ceux de l'amitié, un souci qu'elle garda jusqu'à la fin pour les questions générales, adoucirent les souffrances d'une agonie qui fut longue et douloureuse. Aux dernières heures seulement sur cette souffrance et sur cette exaltation le calme descendit.

« Une fin douce, paisible, heureuse, a terminé une vie toute de douleurs et d'angoisses... Elle s'est éteinte en pardonnant et en demandant pardon. » Ce fut le jeudi i8 décembre à midi. Elle avait trentetrois ans et cinq mois. La maladie avait respecté la grâce tant aimée de ce visage : elle resta belle jusque dans la souffrance et dans la mort. « Dans certains moments d'inattention où sa tête s'égarait, sa figure ne recevait qu'une impression plus forte de son âme , l'expression de ses traits devenait sublime. Son regard avait quelque chose de surhumain et l'on restait frappé d'admiration et de terreur... Aucun de ses traits n'a été défiguré. Ses chairs sont seulement devenues blanches comme de l'albâtre. Sa bouche était entr'ouverte, ses yeux à demi fermés et il y avait sur toute sa figure une expression céleste de douceur et de repos. »

De ce passage, emprunté à la lettre de Virieu, qu'on rapproche les vers du Crucifix :

De son pieux espoir son front gardait la trace, Et sur ses traits frappés d'une auguste beauté La douleur fugitive avait empreint sa grâce, La mort sa majesté...

Maintenant tout dormait sur sa bouche glacée, Le souffle se taisait en son sein endormi Et sur l'œil sans regard la paupière affaissée Retombait à demi.

On comprend alors comment ces vers admirables furent composés. Car il est à peine exact de dire que Lamartine ait eu besoin de recourir à une fîc-

LE CRUCIFIX

tion pour se représenter comme assistant à la scène funèbre. Certes il n'a pu recueillir lui-même le crucifix où Elvire avait posé ses lèvres de croyante. Mais par cette avidité avec laquelle il voulut connaître jusqu'aux plus douloureux détails, par cette àpreté à tout savoir, il se rendit le témoin de cette agonie. Il aimait. Il était poète. Il put chanter Elvire au lit de mort, — en se souvenant.

Lui non plus, Virieu n'était pas là. Le souhait de la mourante n'avait pas été réalisé. Et quand on sait quelle place Lamartine et son ami ont tenue dans la dernière année de vie de la jeune femme, on ne peut lire, sans en savourer la singulière amertume, ces lignes de Virieu : « En tout elle a été très bien soignée, pendant les derniers temps de sa maladie... Il n'y manquait que nous deux ». Virieu n'arriva à Paris que plusieurs jours après la mort de Julie. Tout ce qu'il put faire ce fut de s'enquérir auprès de ceux qui avaient eu le triste bonheur d'assister à ses derniers moments. Il rapporta ses lettres à Lamartine. Amédée de Parseval lui avait remis le crucifix. Nous avons retrouvé, parmi les papiers de Saint-Point, un humble exemplaire de y Imitation sur lequel se trouvent ces mots inscrits à la feuille de garde : Julie, morte le i8 décembre 1817.

Ce que fut la douleur de Lamartine, nous le savons; et il est singulier qu'on ait songé à en contester la profondeur, parce qu'elle s'est plus tard répandue en des chants d'une tristesse pourtant si pénétrante ! Mais voici des lignes écrites sous le coup même de la première émotion, le 12 jan-

vier 1818 : « La fatale nouvelle d"où dépendait le sort de ma vie m'est arrivée le lendemain même de votre passage... Un de mes amis est venu passer quelques-uns de ces affreux moments près de moi : il est reparti aujourd'hui. Ce n'est que dans une complète solitude et un isolement total que je puis supporter patiemment une vie qui m'est à charge.» Au mois d'août, M""' de Lamartine retrouve son fils, toujours à Milly, « calme, mais triste, plus que jamais vivant dans les livres, et quelquefois écrivant des vers qu'il ne montre jamais... On dirait aussi qu'il est abattu par quelque chagrin secret qu'il ne dit pas,, mais que je crains d'entrevoir. Il n'est pas naturel qu'un jeune homme de cette imagination et de cet âge se confine aussi absolument dans la solitude ; il faut qu'il ait perduou par la mort, ou autrement, je ne sais quel objet qui cause sa mélancolie si profonde. » Ces vers que Lamartine ne montrait jamais, parce que la douleur qui y palpitait était trop récente encore pour ne pas vouloir rester secrète, ces vers écrits dans la solitude et la « mélancolie profonde », c'était r Isolement^ le Désespoir^ le Chrétien mourant, le Soir, r Apparition, Souvenir, les Etoiles, le Vallon. Julie était morte ; Elvire allait commencer de vivre. Comme on voit, dans des légendes naïves et pleines de sens, toute une floraison jaillir d'une tombe à peine fermée, ainsi sur la tombe de la jeune femme l'amour refleurissait en poésie.

Cette poésie est à l'image de celle qui l'a inspirée : c'est ce que la publication des lettres d'Elvire à

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Lamartine aura révélé. Car, suivant l'opinion reçue, peu importe de quelle femme l'amour a ému le cœur d'un poète, il suffit que l'émotion ait été violente ; sous le coup de cet ébranlement de la sensibilité, monte du fond de l'être, comme de sa source, le flot de la poésie. Il y a beaucoup de vérité dans cette opinion ; pourtant elle est trop absolue, et l'orgueil de l'écrivain y trouve trop exclusivement son compte. Dans les vers dictés par l'amour on retrouve souvent une image lointaine, mais fidèle, de celle à qui ils s'adressaient. Qu'Elvire eût été différente, et qui sait quels vers eût laissés Lamartine? Il était arrivé à l'âge où, le plus souvent, les poètes ont déjà donné une note personnelle ; il avait beaucoup écrit ;^ celle dont il chantait le souvenir n'était qu'une enfant, une enfant du peuple, tout près de la nature, et qui n'avait pu s'emparer de son esprit; et il s'attardait aux procédés d'une poésie déjà surannée. Q.ui sait s'il aurait eu le temps de s'en dégager, avant le moment où les exigences de la vie de diplomate, d'orateur, d'homme d'action, allaient tuer en lui l'amateur de poésie ? A cette époque décisive pour son génie, Elvire lui apparut. Elle personnifia pour lui tout le travail de sensibilité qui, depuis des années, s'était fait dansles âmes. Heureux ce jour d'été qui, dans la chère vallée d'Aix, montra Elvire à Lamartine! Ce jour-là, sous les traits de la femme qu'il allait aimer, c'est toute la poésie nouvelle qui vint au-devant du premier de nos poètes modernes.

APPENDICE

O.V trouvera ici publiées pour la première fois : Une lettre de Bonald adressée le 2/ septembre à Madame Charles, au sujet des vers que Lamartine avait composés pour lui. C'est à cette lettre que fait allusio7i un passage de la dernière lettre d'Elvire.

Quatre lettres du docteur Alin : celles du 2g octobre et du 14 novembre où il met Lamartine au courant des progrès de la maladie de Madauîe Charles ; — celle du 21 décembre oii il lui fait part de la mort de la jeune femme ; — celle du 8 janvier où il lui donne des détails sur les derniers fnomenfs et la mort de Madame Charles.

Deux lettres d'Aymon de Virieu : la première consacrée à un récit de la mort de Madame Charles, — la seconde contenant des conseils au poète.

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