LETTRES D AYMON DE VIRIEU
elle avait une espèce de délire, elle entretenait M. Charles de toutes les personnes auxquelles elle s'était intéressée ainsi que lui, même ceux qui étaient morts ou dont elle avait eu sujet de se plaindre, même cette M'^'' de Tilly qui l'avait à ce qu'il paraît encore tourmentée de nouveau depuis mon départ. Danscertains moments d'inattention où sa tête s'égarait, sa figure ne recevait qu'une impression plus forte de son âme, l'expression de ses traits devenait sublime. Son regard avait quelque chose de surhumain et l'on restait frappé d'admiration et de terreur. Je disais à M. Charles que j'étais bien sûr que la mort ne l'avait pas défigurée, il a été étonné de voir que j'avais deviné juste. En effet aucun de ses traits n'a été défiguré. Ses chairs sont seulement devenues blanches comme de l'albâtre. Sa bouche était entr'ouverte, ses yeux à demi fermés et il y avait sur toute sa tlgure une expression céleste de douceur et de repos. Je voulais ne pas te faire tous ces détails ; j'ai versé des larmes en les entendant, moi qui ne sais pas pleurer; je craignais qu'ils ne te fissent mal ; mais enfin tu me les as demandés. J'ai pensé qu'il fallait te servir comme tu le voulais, comme je désirerais que tu le fisses en pareil cas pour moi : elle avait trente-trois ans et quelques mois au moment de sa mort. M. Ch. m'a dit le jour de sa naissance, je l'ai oublié. Lorsqu'elle eut rendu le dernier soupir, cette femme de chambre dont je t'ai parlé s'évanouit, tomba, et se serait tuée si elle n'avait rencontré les genoux de M. Ch. qui amortirent sa chute. Adieu, écris-moi longuement et n'oublie pas ce que je te demande.
J'ai perdu ma malle à Lyon. La maison de roulage à laquelle je l'avais confiée a fait banqueroute et de
APPENDICE
plus j'ai trouvé qu'on m'avait volé le linge et les effets que j'avais laissés ici en partant.
2» janvier.
J'ai reçu ta lettre et avec plaisir, car je commençais à craindre que quelqu'un chez vous ne fût malade. Je suis très content de voir que tu te mets sérieusement à ton Saûl. Je ne fais rien, mais j"éprouve une satisfaction au fond de l'âme, lorsque je vois que ceux qui ont quelques facultés les employent et c'est surtout lorsque ce sont mes amis. Je viens de relire presque toutes tes élégies et avec plus de plaisir que jamais. Je me confirme dans l'idée que tu es appelé à avoir un talent du premier ordre; il y a dans tes élégies des morceaux tels qu'on ne fera jamais rien de plus beau et certes tu ne te sens pas encore épuisé. A cette occasion je me suis persuadé de nouveau quil ne fallait plus pardonner qu'à ce qui est excellent. Il ne faut tolérer que les morceaux comme l'Église de campagne, le morceau au Soleil : Vois-tu comme tout change, etc.. Lorsque seul avec toi, etc., et bien d'autres; il n'y a plus de bonne poésie que la divine.
Crois-moi, ne te passe rien, il me semble que tu peux atteindre à cette hauteur. Tu me disais que tu t'accoutumais à ne pas te permettre les vers faibles même dans le moment de la composition, je pense que tu as raison. Une chose encore me paraît importante, c'est de mettre un soin scrupuleux à éviter toutes les formules usitées et banales, lorsque ce ne sont que des formules ; il en est de même des reliquats de la poésie mythologique qui nous glacent presque à chaque fois qu'ils se montrent.
LETTRES d'aYMON DE VIRIEU
Ton Sanl aurait fait un bel opéra, à ce qu'il me semble, si tu l'avais destiné à ce genre et, pour le dire en passant, avec ton talent harmonieux et lyrique, tu pourras peut-être faire un opéra magnifique, le préjugé contre le genre pourrait être vaincu. J'ai été quelquefois à l'Opéra ces jours-ci; dans plusieurs pièces il y a des scènes aussi belles que celles des belles tragédies. Je t'en prie, achève ton Saiil d'un trait, s'il est possible, ou au moins ne t'arrête que lorsque ta santé l'exigera. Mais en attendant, envoie-moi tes odes; tu me l'as promis; j'y conte et je les attendsavec la plus vive impatience. . Adieu, je t'embrasse. Mille hommages à ta mère et à tes sœurs. La première fois que je t'écrirai, je te donnerai encore des détails sur M^^ Ch.