A M™» DE SAINTE-MARIE
[Aux Coques, mai 1839.)
La feuille de rose sera cette fois pour notre chère maman, puisqu'elle les aime, qu'elle en demande,
D'EUGENIE DE GUERIN.
qu'elle les accueille si joliment, et dit de si jolies choses. C'est à faire faire un gros bouquet de papier, et ce sera bien facile, si je ramasse tout ce que j'ai au cœur pour vous , tout ce que je sens, pense et dis de votre tout aimable et grande bonté. Oh! merci donc, merci du billet, des tendresses et reproches, et du petit bonnet à ruban couleur d'espérance (celle que j'ai prise depuis que je suis chez vous), que vous m'avez donné avec tant d'autres choses ! Ce bonnet m'a fait bien plaisir ; je l'ai reçu comme de la main d'une mère qui prend soin de ma tête aussi bien que de mon cœur, que vous ne coiffez pas mal aussi de toute votre affection.
Je me trouve en plein bonheur à présent, grâce à vous, ma mère de cœur, à votre aimante Henriette, et aux bonnes nouvelles qui me sont venues de partout. Je veux vous les dire : Maurice est beaucoup mieux; il me le dit lui-même, et m'écrit une lettre de convalescence, de printemps, de vie, après une promenade au bois de Boulogne. X'oilà de l'espérance ! voilà de quoi bénir Dieu et sainte Philomène; alléluia! alléluia!... C'est une résurrection; et puis encore son beau-frèie de l'Inde, M. Dulac, est en route pour l'Europe, et vient pour arrangement d'affaires. Tout se tourne en mieux que nous n'avions cru, pour notre cher Maurice; il me tardait de vous en faire part. Ileur et malheur se disent aux amis, et personne mieux que vous ne mérite ce titre.
Un mot de notre vie, notre belle vie des Coques,
en plein air, parmi les fleurs et la verdure, comme le Jean Lapin de La Fontaine. Grand charme pour tous et pour moi de m'y voir, d'en jouir auprès de la reine de ces lieux et de mon cœur, comme dit quelque tendre auteur, qui ne dit pas plus vrai que ce que je vous dis. En vérité, j'aime toujours plus votre aimable et aimante fille, et je ne comprends pas plus que nos deux vies puissent se séparer, que de séparer mes deux yeux. Ne pensons pas à cela que je vois loin, loin, que je renverrais jusqu'à la lin du monde. Il fait si bon être ensemble, avec elle si remplie de cœur, d'esprit, de toutes sortes de charmes !
Le croiriez-vous qu'^avec cela elle ait encore à se plaindre, à me trouver trop raisonnable? Qui l'aurait dit? Et sur cela nous disputons comme des folles, et sur les boutons de rose, et sur Andryane, r.\donis républicain, dont je ne trouve encore rien de beau que la figure. Je lis ses Mémoires tant vantés; je les lis sans enthousiasme, attendant toujours qu'il arrive, et sous la prévention républicaine, qui l'éloigné peutêtre; c'est si puissant les préventions! Notre Henriette s'indigne de ce sang- froid, et surtout quand je dis que je filerais volontiers la corde pour pendre les républicains et république. Oh! alors, il faut l'entendre, il faut la voir couvrir de son indulgence
l.a polonce El les pendus.
Ainsi guerroyant, disputant, le temps passe le plus vite du monde dans le castel; au petit salon, assises sur le canapé, devant une table couverte de livres, bas, tapisseries, musique, un pêle-mêle à tout instant mêlé. Nous passons de l'un à l'autre. L'homme dans le changement aime à passer sa vie, et les femmes aussi, du bout des doigts. Voilà qui me fait penser à Saint-Martin, que je veux bien voir, non pas pour changer, mais pour vous trouver et jouir avec vous de ces beaux jardins et belles fleurs dont on me parle. M. de Sainte-Marie vous dira si c'est vrai, et s'il nous tarde de vous embrasser. Nous trouvons qu'il nous quitte bien tôt; c'est ce que je dirai toujours en le voyant partir.
Adieu; ce que je n'aime pas à vous dire, bonne et chère maman. Ne m'en voulez plus, je vous prie, de ne vous avoir pas écrit; c'est trop aimable de s'en plaindre, puis je savais ce qui est pour Riri et pour vous. La chère enfant, que je l'embrasse. Son papa vous a dit combien elle était gentille et heureuse à Saint-Martin. Titine ne l'est pas mal non plus, toujours trottant, et puis bien sage et bien portante. Il n'y a que les pauvres mamans qui souffrent. J'ai bien pris part à toutes vos souffrances d'anniversaire.
Pouvez-vous m'aimer? Aimez-moi pour mon bonbtur, et veuillez recevoir respects et hommages.
A M"« LOUISE DE BAYNE.
[Aux Coques], le 24 mal [1839}.
Enfin de vos nouvelles, chère Louise ! Vrai bonheur pour moi, qui vous aime en tout temps, en tout lieu, de me voir aussi aimée de vous. Je ne savais plus que penser de ce long, si long silence à deux si grandes lettres, à tout ce que je vous y confiais de Paris et de moi. Mon amie d'ici me demandait si vous étiez morte, et je l'assurais qu'il ne fallait pas le craindre, que vous ne quitteriez pas ce monde sans en avertir votre amie. J'avais compris un peu ce qui vous empêchait d'écrire dans votre vie de Castres ; visites, causeries, quelques courses; je sais comme les moments s'en vont dans le monde. Il était des jours à Paris où j'avais à peine le temps de voir dans ma chambre.
Agitation finie, vie de calme complet au dehors, car le dedans est à peu près le même : inquiétudes» craintes croissantes sur notre pauvre malade; sans cela, je serais heureuse ici, où tout abonde d'affections, de soins, d'attentions les plus aimables. Ajoutez à cela les charmes de l'esprit, des livres tant qu'on veut, une campagne ravissante, la vue de la Loire et d'un ciel immense, une chambre à lit de blanche mousseline, un secrétaire pour écrire, et vous croirez que je suis bien ici. Cette montagne est
D'EUGENIE DE GUÈRIN.
pour moi un Thabor, un lieu de vision, où une voix me dit : « Vous êtes bien-aimée. » Rien n'est comparable à cette tendre amie, h toute son excellente famille. M. de Maistre est le modèle de la bonté, le type du dévouement : sa femme ou ses enfants ne sont pas malades qu'il ne passe la nuit à leur chevet, chauffant du linge, donnant des tisanes. Je l'admire, et lui demande s'il était infirmier de son régiment. C'est là le cas où le cœur enseigne.
Ceci me ramène à ma pensée d'habitude, à ce malade que je voudrais bien soigner, que je voudrais voir. Une autre le fait, le fait parfaitement, avec tout le dévouement de la tendresse conjugale. Pauvre chère sœur, je crains qu'elle ne prenne fatigue et mal, et ne le sauve pas. Elle m'écrivait dernièrement : « Toute mon espérance est en Dieu. Il aura pitié de moi, j'espère; au demeurant, je suis soumise à tout. »
C'est admirable, la piété de cette jeune femme» élevée presque parmi des païens, non pas de sa famille, très-catholique, mais son pays. Si vous l'entendiez parler du mois de Marie, quel charme elle trouve à ces exercices, à ces instructions, qui, au reste, se font si bien à Paris! C'est une des choses que je regrette; mais on m'a donné ici une chambre, que les petites remplissent de fleurs, où maîtres et serviteurs viennent tous les soirs prier la sainte Vierge*. A la camoagne, on fait ce qu'on peut. Nous