AU CHATEAC DES COQUES
(Tours, 22 juin 1839.]
A Tours enfin, chère amie, et le cher malade pas si mal que je croyais. Dieu soit béni ! C'est une grâce, les moindres peines sur les grandes. Il est cependant bien pâle, bien maigre, bien changé : grosse toux profonde, point de voix du tout, et délaissé de M. Pétros. 11 n'a pas voulu s'en charger. Vous me disiez bien qu'il était alarmiste. Mais M. Buquet et la Providence ont amené une ressource inattendue : un médecin qui, ayant entendu parler de ce jeune malade, a demandé à le voir comme ami de M. Buquet. Changement complet de régime : éther jeté à la rue, des bains, qu'il a eu la bonté, le bon docteur, de mettre lui-même au degré
d'ordonnance, presque froid, essuyant de ses mains le malade, et lui faisant six visites en un jour, afin Je voir la maladie dans toutes ses périodes quotidiennes. N'est-ce pas, mon amie, que c'est un envoyé du ciel? La preuve, c'est que le malade est sensiblement mieux. 11 est venu à moi, dans le salon, et il y a sept à huit jours, m'a-t-il dit, il ne pouvait se tenir sur ses jambes; puis le voyage, qui le distrait sans trop le fatiguer.
Nous passerons par Bordeaux avec des chevaux de poste; ainsi je ne sais quand nous nous reverrons aux Coques. Je vous écrirai de Bordeaux plus de long; ceci n'est que le mot d'arrivée, tracé à la hâte dans une chambre d'hôtel où je suis seule, bien seule, je vous jure, après vous avoir quittée. Mon frère, sa femme et Charles sont chez M™" Mansell, belles, élégantes et gracieuses Anglaises, qui m'ont aussi bien accueillie, mais n'ont pas de lit à me donner. Si j'avais su qu'on dût passer ici trois ou quatre jours, je ne serais pas partie des Coques, mon paradis.
Adieu, mon ange. Je n'ai jamais quitté personne si vite, ni plus tendrement. Toutes sortes d'amitiés à tout Saint-Martin.
[P. -S.] Le malade se souvient de vous tous, et vous ollVe ses liouunages. Il a vu souvent votre frère. Oh ! quelle chaleur 1 Je fais bien des vœux aux nuages. A Jamais à vous. Le rosier se porte bien.
A M"' LOUISE DE BAYNE.
Angoulême, samedi 29 juin (1839).
Votre lettre m'est arrivée juste au moment de mon départ des Coques, chère amie, comme pour me consoler d'une amie. Vous venez toujours à propos, mais jamais plus qu'au moment où je suis triste et où j'ai besoin de consolation. Vous me parlez si doucement, si tendrement, si pieusement, qu'il y a charme et bien à vous entendre, et suspension de peines. Tout le temps que je vous ai lue, je me suis crue à Rayssac, près de vous, dans nos intimes causeries, ce que vous savez que j'aime ; puis j'ai plié vos tendresses dans mon cœur et dans ma poche, et me suis mise en chemin, en diligence vers Tours, où j'ai rejoint mon pauvre frère.
Le triste voyage! à commencer par le départ des Coques, l'adieu à la plus aimable amie, à ma ressource de cœur, de toutes choses, à ma consolatrice depuis six mois de chagrin, enfin à cello à qui je dois tout, après Dieu. Ce n'est qu'ensemble, près do vous, que je puis vous dire ce que j'ai reçu en bienveillance et intérêt de cette amie et de sa famille. Sa mère veut absolument que je revienne l'au prochain. Le cœur dit oui, mais que puis-je promollre ? Toute ma vie dépend de mon pauvre Maurice, tant nous sommes liés l'un à l'autre en famille. Alon Dieu,
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s'il nous était enlevé ! Je ne puis pas m' arrêter à cette pensée, qui me vient aussi souvent que le battement du cœur. Sans être désespéré , son état donne tout à craindre. Il souffre de la faim, et ne peut pas manger. Je crains que cette gorge ne finisse par se boucher tout à fait. Voilà, mon amie, le pauvre voyageur que nous menons à petites journées vers l'air du pays, ce cher Gayla, après lequel il soupire.
Depuis Tours, où nous avons stationné huit jours, nous ne faisons que coucher le soir dans un hôtel. Nous avons passé par Châtellerault, renommé par ses couteaux, par Poitiers, dont vous savez les batailles; ce soir à Angoulême, où vous avez un abbé, qui n'en fera pas, je crois, la célébrité, mais que j'irais voir si j'avais le temps. Je vous écris au chevet du lit, prête à me coucher, pour me lever demain à cinq heures. Nous voyageons le matin, pour éviter la chaleur, dans une voiture de poste, façon la plus commode pour transporter un malade, mais chère à ruiner. 11 ne faut rien moins que la bourse indienne pour fournir à ces dépenses.
La pauvre tendre femme donnerait tout l'or d Bengale pour la santé de son mari. Son dévouemei, est sans bornes; toujours là, de nuit et de jour, ^ levant du lit plusieurs fois. Chaque jour elle écrit v. Paris l'élat du malade au médecin qui le traite. Gv nouveau docteur, consulté depuis [)cu, a changé tout le régime, supprimé les vésicatoires , tout ce qui épuisait, et substitué les bains, les bons bouillons,
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défendu les saignées, qu'on prodiguait. De tout cela, il en résulte un peu de mieux, un peu plus de forces; mais la poitrine s'emplit, la gorge s'enilamme. Mon Dieu, venez à notre aide! Quelle,^ frayeurs quand nous lui avons vu cracher le sang dans une bicoque où nous n'avons eu pour toute ressource que de l'eau et un œuf frais! Cette petite femme est un ange de piété et de résignation. Vous l'aimeriez bien. Nous comptons arriver après-demain à Bordeaux, et quand nous pourrons au Gayla, dernière station de notre voie douloureuse.
Priez, ma chère amie, et faites-moi l'amitié de m'écrire le plus tôt possible, au Cayla, par quel moyen on peut s'adresser au prince de Hohenlohe. Le prêtre à qui j'ai écrit pour cela est à Rome. Je n'ai donc pu adresser ma demande de prières, ne sachant comment m'y prendre. Soyez assez bonne pour me l'indiquer, et assez tôt, afin que je puisse le faire en arrivant au Cayla. Il n'y a pas temps à perdre pour demander miracle et guérison.
Adieu, ma bien chère Louise. Je suis on ne peut } lus touchée de votre lettre, de ce qu'elle me dit de vous, quoique tout ne me convienne pas. Oh! que ;e suis difficile ! car vous êtes fort en train de perfection, et vous m'édifiez comme un prédicateur; mais j'aime le calme, même avec Dieu. Ce n'est pas aussi aisé qu'on pense. Mes amitiés à vos chèi-es sœurs; je n'oublie pas leur alTection pour moi. Jamais je n'eus plus besoin des marques de l'intérêt que je
leur demande, surtout à l'église. Je vous y joins, chère amie, et vous quitte en vous embrassant tristement.
Nous serons dans une iiuitaine de jours au Gayla. Quel retour de noces, hélas! Pauvre vie, si Dieu ne soutenait. Écrivez-moi, s'il vous plaît, tout de suite. Cherchons tous les moyens de sauver ce pauvre frère. Je sais que ce serait bonheur pour vous d'y contribuer. Cette pauvre Élisa Lafont est à plaindre. Je viens aussi d'apprendre la mort d'une jeunefemme de dix-neuf ans, qui était à la noce de Maurice, bien fraîche et bien jolie. Qu'est-ce que cela fait? La mort ne regarde à rien. Tenons-nous prêts; le malheur n'est que pour ceux qui ne sont pas préparés. Maurice me demande chaque jour des lectures pieuses. Rien que ces sentiments me consolent.
A 10 heures du soir, et toujours à vous.
A M"" LA BARONNE DP. MAISTRE
[Bordeaux], Hùtel de Nantes, mardi 2 juillet
Enfin à Bordeaux, chère amie, bien loin de vous et encore loin du Cayla, station de repos seulement et d'agrément pour les yeux. Pays charmant, jolie ville, grande, [)euplée, animée, Paris du Midi,
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avec un ciel plus beau. Nous allons voir tout cela au dehors, et nous promener un peu; mais le cœur avant tout. J'ai pensé à vous plutôt qu'aux monuments et curiosités. Vous ne m'avez pas quittée pendant toute la route, ma chère amie; je vous voyais en cinquième dans notre calèche, ou bien nous étions aux Coques, sur le canapé, ou dans le bois, ou dans la laiterie, enfin ensemble, vous en moi et moi en vous. Les distances ne séparent que le corps, et c'est, hélas ! bien assez.
Que n'est-il un télégraphe au service de l'amitié! vous auriez su à chaque instant ce qui se passait en voyage, nos transes ou notre calme, suivant l'état du malade. 11 a très-bien supporté le voyage; je crois même que le mouvement de la voiture lui est bon, puisqu'il se trouve moins bien dès qu'il en descend. Nous n'avons eu d'inquiétude vive qu'une fois, qu'il a craché du sang, dans un état d'accablement immense, et la gorge irritée à ne pouvoir supporter une goutte d'eau. C'était dans une bicoque de village, où nous n'avons trouvé pour toute ressource qu'un œuf frais et de l'eau. Il a avalé l'œuf, et s'est Irouvé mieux. Les plus simples remèdes sont souvent les meilleurs; c'est, je crois, le secret de l'homœopathie. Mon, pauvre Maurice ne serait pas si mal, s'il eût commencé par là. On l'a épuisé de saignées, de cautères. Le régime d'à présent vaut bien mieux : ne rien faire , que du repos, ne rien prendre, que du bouillon et des choses nourrissantes, bœuf.
mouton et vieilles poules. N'est-ce pas que c'est excellent, et tout à fait de votre système? Vous ne faites que du bien. Il est certain que le malade se trouve mieux de ce nouveau régime. Dieu veuille nous le sauver! Je ne sais s'il ira aux eaux; on attend pour cela l'ordonnance du médecin , qui n'avait voulu rien décider au départ. M. Pétros n'a pas voulu se charger, pour si peu de temps, d'une cure qu'il eût peut-être entreprise et achevée heureusement il y a six mois. Pourquoi n'y pas penser plus tôt ? Mal sans remède ! Espérons de ce qui reste encore, d'un peu de vie, de l'air du pays, du repos de l'âme.
... Oh! mon amie, que je reviens souvent aux Coques, et près de vous! que j'y vis depuis que je les ai quittées ! Le Jourdain ne remonta pas plus rapidement vers sa source que le cœur aux endroits qu'il aime; ce qui veut dire pour moi, près de vous, où nous avons été, où vous êtes. Vous voilà à Saint- Martin , où je suppose que vous êtes arrivée de Nevers, votre ville, après avoir embrassé votre tante et l'intéressante M""^ de R***. Leur aurez-vous laissé mes souvenirs à ces dames, dont je me souviens? J'en ai beaucoup rencontré de par le monde où je voyage, mais pas de semblables, pas de votre famille.
J'ai pourtant trouvé fort de mon goût M'"' Mansell, à Tours, et miss Mélina, sa sœur, deux jolies et gracieuses AnglaiBcs, aux manières distinguées, chez
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qui nous avons reçu l'hospitalité la plus aimable. Ce sont des Indiennes, encore, mais qui rappellent ces nobles et intéressantes femmes des romans de Scott; au reste, amies de lady Bentinck, la femme du gouverneur général des Indes. Nous étions, vous voyez, ien adressées. Ces dames aiment beaucoup Caroline et sa tante. Rien n'est plus séduisant aussi que notre Indienne : elle est belle comme une rose de mai, avec ses fraîches joues et ses fraîches toilettes. C'est bonheur d'être jeune, on glisse sur les peines où les âgés s'enfoncent. Caroline, toujours près de son mari, le voyant souffrir sans cesse, se levant plusieurs fois la nuit, du dévouement le plus actif, se porte bien; c'est qu'elle ne le voit pas non plus si malade. Elle espère, et fait bien : l'espérance est si bonne !- Toute la mienne est en Dieu; quand je le vois si faible, si pâle, si maigre, il ne me reste guère de confiance humaine. Il est là, à côté de moi, dans son lit, qui tantôt dort et tantôt me dit un mot. Je suis seule, Caro m'a laissée pour quelques heures garde-malade, ce que j'aime autant que de voir la ville de Bordeaux. Cela se fera plus tard. Nous devons aller voir le navire où s'embarque M. Dulac, le beau-frère. Cela me fait plaisir; je parlerai de voiles et cordages; j'aurai vu un peu de tout en retournant au Cayla. El voilà comment on s'instruit en voyageant'^ le reste du couplet ne me regarde pas.
Aurai-je bientôt de vos nouvelles? Oh! voilà ce qui me regarde intimement. Parlez-moi de vous bien.
au long, de votre santé, de votre (je puis dire notre) chère maman, qui doit être heureuse de voir ses deux enfants auprès d'elle. Vous ne tarderez pas de voir M. Adrien. S'il est avec vous, faites-lui bien les amitiés de Maurice, après avoir reçu pour M'"* de Sainte-Marie et pour vous ses affectueux hommages. Adieu. Ce mot est triste, après ceux qu'on a dits ensemble. Tous mes respects à monsieur votre père, et tous mes souvenirs à votre parfait mari. Est-il toujours solitaire? Que je caresse les petites, et vous embrasse, avec votre maman.
[P. -5.] Nous sommes ici jusqu'<à vendredi, trop et trop peu, puisque je n'aurai pas le temps d'avoir de vos nouvelles. 11 y a un an, je vous écrivais à pareil jour, 2 juillet. Qui m'eût dit que la même date se retrouverait d'ici? Il y a de l'imprévu dans la vie.
A LA MÊME
9 juillet [1839].
Que pensez- vous, que craignez-vous, chère amie," de la rareté de mes lettres? Des malheurs peut-être, et vous avez raison. Nous avons eu papa fort malade; ce chagrin, et d'autres, qui nous désolent, pour ce
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pauvre Maurice, et les occupations qui s'ensuivent, ont ralenti ma correspondance avec vous, avec vous que j'aime tant, à qui j'ai besoin de tout dire.
Ma bonne amie, que je parle souvent de vous en famille, de votre tendre mère, de tous ces chers amis lointains que Dieu nous a donnés ! J'admire comme vous nous êtes venus à une époque de peines, en des jours d'afïîiction , comme pour nous consoler, comme un baume au pied de la croix. Je la sens déjà bien pesante; mais courage! Dieu aidant, on arrive enfin au Calvaire, et de là au ciel. Oui, le ciel, ma bien chère amie; ne regardons plus que là, c'est la seule vue qui console, qui soutienne dans les défaillances du cœur.
Le vôtre souffre, soufTre beaucoup des mêmes douleurs que moi, j'en suis sûre, je vous connais, je sais que vous m'aimez si bien. 0 mon amie! quel bonheur et quel malheur cela me cause ! Pour rien , je ne voudrais augmenter vos souffrances, hélas I assez grandes, et cependant je le fais chaque ibis que je vous parle, chaque fois que je m'épanche. Que voulez-vous sortir de moi, que des larmes? C'est cause que j'hésite à vous écrire, que je vous écris peu aujourd'hui.
Écrivez-moi, vous. Oh! vous ne me ferez pas de mal, vous savez, ma santé est bonne et forte; je puis souffrir sans mourir. Dites-moi donc ce que vous faites à Saint -Martin, si beau, si plein pour vous de souvenirs d'enfance, ce qui plaît tant, ce
qui console un moment du présent triste et amer. Pour moi, le Gayla me charme : pas un arbre, un sentier, un petit trou de muraille où je ne loge mon coeur. Je suis peu sortie encore ; je n'ai fait visite qu'aux alentours du château ; toujours garde-malade: et, mon Dieu, qu'on voudrait l'être longtemps; Il y a des peines qui se font aimer. Hélas! on jouitant à soigner ceux qu'on aime ! Mon pauvre père est hors de danger, mais faible, d'une faiblesse à durer longtemps. La fièvre dure encore ; depuis deux jours il prend un peu de bouillon de jeune poulet; le régime rafraîchissant, et beaucoup de ménagements, nous le sauveront, j'espère. Que n'en puis-je dire autant d'un autre malade! mais nous ne pouvons avoir pour lai qu'une espérance céleste. M. Adrien a dû vous dire ce que pensaient les médecins. Je ne puis vous parler plus longtemps de cela. Que Dieu nous soutienne, ma chère amie; Dieu nous aime, et nous afflige en ce monde pour nous rendre heureux dans l'autre. C'est ce que la foi nous enseigne, c'est mon appui, ma consolation la plus puissante. Partageons-la, mon amie, comme nous partageons nos peines; unissons nos âmes, comme nous unissons nos vies. Ce n'est pas pour rien qu'on est clirétien. Le père Quadrupani * nous a été bien doux pendant la route, celte longue voie doulou-
1. Instructions pour éclairer les âmes pieuses dans leurs doutes, par le P. Quadrupani. Ouvrage traduit de l'italicu.
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reuse. Adieu. J'embrasse vous et ce qui vous aime. Des nouvelles bientôt.