EN ALLEMAGNE
Monseigneur,
Les miracles de guérison opérés par les saints me font tout espérer de votre intercession. Permettez qu'avec tant d'autres je l'implore, que je recommande à votre crédit auprès de Dieu un frère bienaimé et mourant, pour lequel il ne nous reste que peu de ressources humaines ; celles de la foi sont les meilleures, et seront, je crois, grandes pour le malade, aidé de votre charité. Goanne pour le chrétien l'âme est plus précieuse que le corps, je vous recommande celle de notre cher Maurice. Ce n'est pas que le malade ne vive en chrétien ; mais a-t-on jamais assez de foi et d'amour? Je vous conjure d'intercéder pour tous ses besoins. Que votre charité, Monseigneur, veuille accueillir ma prière, et m'indiquer aussi le jour où nous pourrions nous unir à vous pour obtenir de Dieu la grâce que nous souhaitons. Mais, quoi qu'il arrive, nous acceptons d'avance la volonté de Dieu, et dans le même sens, je vous prie,
Monseigneur, d'agréer l'hommage de ma reconnaissance et l'assurance des sentiments les plus profonde de respect et de vénération de, etc.
A M»' LOUISE DE BAYNE.
10 juillet (18391.
Chère Louise, chère amie, j'arrivai hier, et je reçois à l'instant votre lettre, deux bonheurs dont je veux vous parler de suite. J'ai tout plein de choses à dire du voyage, des peines, fatigues, craintes, et du repos d'à présent, repos de terre promise. Oh! que c'était loin , ce Gayla, ce bon père, cette chère Marie, Érembert, et vous aussi, ma bien chère amie. Au moins, ne pas se voir au bout du monde, quoique ce ne soit qu'en esprit dès qu'on est séparé. 11 y a dans ce si loin quelque chose de triste pour le cœur qui n'aime pas leb distances. Mon Dieu, que doit-il en être des séparations de la mort, quand on ne trouve plus en aucun lieu du monde ceux qu'on aime? Alors on se porte au ciel, et tout l'espoii du paradis ne console pas de ces chers disparus; on les pleure, ce que Dieu ne défend pas.
Qui sait s'il me faudra passer par cette épreuve ? Tantôt espoir, tantôt désespérance; nous sommes depuis trois \\\o\^ entre la vie et la mort ; ce pauvre
D'EUGENIE DE GUERIN. 88»
frère ! Je vous parle toujours de lui , je ne sais parler d'autre chose; avec vous c'est sans gène, comme avec une sœur qui partage les chagrins de famille. C'est ce que vous me faites voir dans votre affectueuse lettre. Dieu nous console au moins par l'intérêt qu'on nous porte. Que dire à cette bonne Pulchérie, qui s'est empressée d'écrire à M'"* de Gazes, au sujet du prince de Hohenlohe? Cela nous a bien touchés, ainsi que les détails que M'"^ de Cazes a eu la bonté de me transmettre de suite avec des attentions de cœur bien touchantes. Cette lettre, que j'ai trouvée au Cayla, était arrivée par un exprès de Cordes, de chez mon oncle Fontenilles, ce que je ne comprends pas trop. La providence du ciel et celle de votre amie s'en sont mêlées : que je les bénis! que je suis obligée à ma chère Pulchérie de la preuve d'amitié qu'elle me donne en cette occasion.
Si je n'étais pas afiligée, j'aurais de quoi Ctre heureuse dans tout ce qui m'entoure. Vous comprenez la jubilation paternelle en nous revoyant, et le bonheur de Marie; mais ce pauvre Maurice les a frappés de douleur. On ne le croyait pas si mal, quoique je les eusse préparés à cette mourante figure. Knfin le voil.à arrivé, et sauvé de tant de dangers du voyage. Je craignais toujours de le voir s'éteindre en chemin; mais au contraire, le mouvement, le grand air, lui ont fait du bien. Ce n'est qu'à présent qu'il redevient faible, sans sommeil, avec im (!érangempnt d'estomac qui, joint à des maux de gorge,
l'empêche de manger. Pauvre martyr! Mais il est bien calme, bien résigné. Avant de partir, il a reçu la sainte communion dans son lit. Gela console ; au moins, ne pas trembler pour l'âme. Je viens d'écrire au prince, et j'adresse le tout sous enveloppe à M™* de Gazes, qui m'offre de faire l'envoi. Quand vous lui écrirez, parlez-lui bien de ma reconnaissance, du bonheur qu'elle m'a fait en me racontant les deux guérisons opérées dans sa famille par les prières du saint. G'était, je pense, pour son frère. Vous me le dites, je crois.
Je suis si affairée, si encombrée de déballements, de quelques visites, de tant de lettres reçues, que je vous parle à la hâte. Faut-il vous dire que le bon général m'a chargée dernièrement de le mettre à vos pieds; qu'il est on ne peut plus notre ami, et qu'en preuve, il m'a obtenu cent francs de la reine, pour notre église? G'est le dernier courrier qui m'a porté l'ordonnance du secrétaire des commandements de la reine, payable à Gaillac, chez le receveur, argent comptant qui fait tressaillir de joie notre chapelle neuve. L'idée me vint d'écrire à la reine, qu'on dit bonne et pieuse*. Je ne me suis pas trompée; grâce pourtant à l'obligeante recommandation du marquis, qui est bien en cour. Que Dieu soit béni, le bien vient de partout. Après cela, lettre de mon aimant o et aimable de Maistre, et puis la vôtre, chère Louise, c'est de quoi occuper plume et cœur.
i. Voyez lo Journal, p. 208, 209,
Nous avons passé un jour à Gaillac, et dans ce peu de temps notre Indienne a conquis la ville. Tous ceux qui l'ont vue sont pris, éblouis sous ses beaux yeux. Le fait est qu'elle est charmante. Nos cousines en sont enchantées ; M"" de Paulo lui a fait le plus gracieux visage. Que j'ai de regret de vous savoir si loin! C'est à vous autres, à mes meilleures amies, que je voudrais faire voir notre chère merveille. Elle m'étonne en tout; je ne comprends pas qu'elle soutienne si bien le chagrin et la fatigue. C'est elle seule qui veille son mari, qui ne la laisse pas trop dormir; cette nuit, je l'ai entendue trois ou quatre fois se lever. Dieu lui donne des forces; elle est si pieuse!
Nous avons demeuré six jours, je crois, à Bordeaux, une demi-journée à Toulouse, en tout vingt jours de voyage, temps infini pour un malade, et pour nous, à cause de lui. Sans cela, ces haltes eussent été agréables; on se délasse et on voit; mais je n'ai guère vu qu'en passant. Tout le temps à Bordeaux s'est passé dans la chambre de Maurice. Quand l'air était assez doux pour ouvrir la fenêtre, je regardais le port, les passants et les omnibus. Le soir, nous avions la salle de spectacle en face, et nous nous amusions, Caroline et moi, à voir s'habiller les acteurs, les actrices, se faisant rois et reines en se donnant des coups" de pied. Pauvre canaille ! Un peu plus loin, par contraste, une charmante église où nous allions, l'une après l'autre, à la messe : c'est tout ce que j'ai vu.
A présent le cher Cayla, qui m'aura pour longtemps. J'ai besoin de repos, de retraite, de rentrer dans ma vie primitive. Ces huit mois me semblent un rêve. Je me demande s'il est bien vrai que j'arrive de Paris. Hélas ! oui, Maurice me le fait voir. Un seul désir, celui de vous voir ; cœur mort à tout, hormis à l'amitié. J'embrasse vos trois sœurs. M°" de Bayne voudra bien me le permettre. Priez pour moi et pour lui. Tout entière à vous.
19 juillet [1839].
J'adore, mon Dieu, vos décrets éternels et impénétrables, je m'y soumets de tout mon cœur pour l'amour de vous ! Il y a trois ans, chère amie, que je fais cette prière, qu'elle m'a soutenue et préparée au plus cruel sacrifice. Le moment est venu, plus d'espoir; le médecin a prononcé le terrible : C'est sans remède, » et nous a parlé des derniers sacrements. Bien facilement nous y avons fait consentir le malade. Je lui en ai parlé à propos des prières du prince de llohenlohe, et comme il a fait ses pâques, sa conscience ne l'a pas effrayé. Le voilà confessé. Je vous écris dans les apprêts du saint viatique tt de l'extiênie-onction. Je ne sais pourquoi je no sui^
pas mortellement désolée. J'espère encore sans doute. Oh ! mon amie, ma pauvre amie, prions bien Dieu pour cette chère âme. Parmi tous, je pense à vous ; je n'ai pu m'empêcher de vous écrire, de vous unir à mon cœur, à mes larmes, à toute une famille affligée. Pensons au ciel; je ne veux plus rien que de l'autre monde. Mon Dieu, que votre volonté soit faite ! Je le dis dans les larmes, mais les larmes sont des prières.
Combien je sens en ce moment le besoin de la foi, le secours de la piété. Oh ! que devenir ? Votre lettre m'est venue hier ; je ne croyais pas y répondre si tristement. La faiblesse, rafFaissement de la vie s'est fait tout à coup. Peut-être est-ce une crise, peut-être le sauverons-nous. Toujours qu'il soit prêt, qu'il se prépare en chrétien pour le passage, à quelle heure qu'il se fasse. Mettons-nous ensemble au pied de la croix, c'est là que je vous laisse, amie si chère et affligée comme moi.
Je vous serre sur mon cœur avec votre tendre mère. Adieu. Soyons prêts à tout. Je vous écrirai, quoi qu'il arrive.
A M"« LOUISE DE BAYNE,
AD CHATEAU DE RAYSSAC, PAR VABRE (tARN).
22 juillet [1839).
Vous devez savoir, chère amie, la perte que nous avons faite; mais je veux aussi vous en parler, j'ai à vous dire mon chagrin, mon afiliction de sœur, d'amie intime de ce pauvre Maurice. Cher frère, le voilà mort, mortl Vous dire ce que ce mot fait sur moi, ce qu'il a d'incompréhensiblement douloureux! Non , je ne puis me faire à cette pensée de séparation éternelle , ne plus le trouver nulle part sur la terre 1 Oh ! comme nos affections disparaissent ! Dieu veut que nous les portions plus haut que terre, et il prend au ciel ceux que nous aimons. II est là, mon frère, au ciel, parmi les bienheureux, je l'espère, car il a fait la mort d'un prédestiné. Dieu soit béni, qui, dans sa miséricorde, a voulu sauver l'âme et laisser mourir le corps, cette apparence humaine que nous aimons tant, qui semble l'homme, et ne fait que le cacher. L'œil chrétien voit ainsi ces choses et regarde vers l'autre vie, lorsque celle-ci nous désole. Pour moi, c'est fini de tout ce qu'on appelle bonheur. Cette mort me tue, m'enlève ce qui m'at- Lichait avec quelque charme en ce monde. Mon avenir était dans le sien, ses enfants m'auraient appelée
D'EUGENIE DE GUERIN.
leur mère, j'avais tout mis en lui, trop peut-être. Dieu veut qu'on ne s'appuie pas tant sur la créature, roseau qui casse sous la main. Ma pauvre âme se doutait bien de cela; mais n'importe, on s'attache plug fort à ce qui va nous échapper.
C'en est donc fait, le voilà au ciel et moi sur la terre. Oh ! prompte disparition ! n'était-ce pas hier son jour de noce ? Hélas I tout de ce passé me semble un songe, comme dit notre pauvre Caroline : h II me semble que mon mariage est un rêve. » Un rêve bien douloureux. Un mois après ont commencé les alarmes, les dépérissements et toutes ces souffrances qui nous l'ont conduit au tombeau. Pauvre Maurice ! Je ne sais dire que ce nom. Il avait pour moi taut de bonheur, quelque chose d'électrique pour le cœur, et ce n'était pas pour moi seule. Toute la famille était sous cette influence, c'était notre charme à tous. Mon père disait que cet enfant faisait sa gloire. Tout le monde se louait de lui, ce n'était que larmes et louanges sur son cercueil. Ce fut avant-hier la iriste, lugubre, déchirante et dernière séparation au cimetière. Nous l'y avons tous accompagné, ce cher Maurice, avec lui tant que possible en ce monde. Oh I quelle descente que celle du cercueil dans la fosse! Je l'ai suivi des yeux, en priant Dieu pour la chère âme de mon frère. Je ne sais plus rien voir, plus rien aimer que ce monceau de terre où nous allons nous agenouiller tous les jours avec sa pauvre veuve. Comme elle nous est chère cette jeune femme,
cette moitié de notre Maurice! l'âme étonnante de force et d'énergie ! toujours près de lui, dévouée au mort comme au vivant. Pauvre jeune femme ! Ur ange en prière, en larmes pendant deux jours près de ce lit, tantôt tenant la main, tantôt baisant ces joues, cette bouche... Hélas! hélas! quelle triste jouissance! Mon pauvre Maurice, comme nous ne pouvions pas le quitter ! 0 mon Dieu ! là tout froid , les yeux ternes, ces yeux si brillants, si beaux! comme la mort nous met ! tous nous en viendrons là. Ma pauvre amie, que ferions-nous de l'éternité sur la terre ? Se bien préparer et partir quand Dieu voudra. Ce sont des coups qui atterrent, qui ne laissent debout que la foi. Priez Dieu de m'en donner beaucoup, jamais je n'en eus plus de besoin.
Si vous veniez me voir, Louise! Pour moi, ne m'attendez pas; je ne supporterais pas d'être ailleurs qu'ici, dans ces chambres où il a passé, dans cette maison où tout le rappelle, où tout le pleure, et d'ailleurs nous ne sommes pas trop en famille. 11 n'a plus que trois enfants, mon pauvre père. Comme il est alîligé de ne plus revoir son cher fils, son Benjamin ! Son sacrifice est bien grand. Que Dieu l'accepte ! Nous nous mettons au pied de la croix. Quand le prince fera des prières, il ne le guérira pas. C'est trop tard. Pourquoi n'y pas penser plus tôt? J'aurai toujours ce regret. Mais qui aurait cru la mort si prompte? J'espérais jusqu'en automne, sans savoir pourtiuoi, car je le trouvais bien mal. Jamais, jamais
D'EUGENIE DE GUERIN.
je n'aurais cru le voir sitôt finir. Il s'est éteint tout doucement en cinq minutes d'agonie, dès avoir reçu le saint viatique. Jusque-là plein de connaissance; ce qui le prouve, c'est qu'après sa confession il rappela monsieur le curé pour lui parler en forme de rétractation de ses rapports avec M. de Lamennais. Oh ! quel malheur s'il était mort à cette époque ! On trouve en tout à bénir Dieu ; cette croix, cette mort porte un signe de salut évident. Voilà qui nous console du côté de la foi, et ne faut-il pas tout voir en chrétiens ?
Adieu, chère amie. Je demande souvenirs et prières à vos trois sœurs, en leur faisant part de notre malheur. On devait vous écrire avant-hier. Mais ceci c'est plus du cœur, c'est de moi à vous. Marie se joint mot à mot à ma lettre, et cœur à cœur à vous. Elle est d'une maigreur, d'un changé qui m'afilige. C'est le temps des peines. Gomment va M"* de Bayne ?
A M"' ANTOINETTE DE BOISSET
A LISLE-b'ALBI.
S3 juillet 1839.
Priez pour lui, ma chère Antoinette, priez pour ce frère, cet ami de votre amie. Nous voilà séparés»
lui au ciel et moi sur la terre, où je ne vois plus rien de lui que sa tombe. 0 douloureuse disparition ! Je ne puis me faire à cela, je ne puis croire que Maurice ne soit plus de ce monde, qu'il ne revienne plus çn famille, à cette place, à ce fauteuil, à cette chambre, à ce lit. Dieu, mon Dieu ! C'est vrai cependant, et vous l'avez voulu, vous nous avez ôté ce cher enfant dans quelque dessein de miséricorde, sans doute. Gomment en douter sur tant de signes de salut d'après cette mort bienheureuse et sainte? Oui, ma chère amie, il a fait la fin la plus douce, la plus consolante; le prêtre qui l'a assisté, tout le monde nous dit qu'il est au ciel. Oh ! que cela console! Mais ne laissons pas de prier pour cette chère âme. Qui sait? il faut être si pur pour voir Dieu. C'est donc autant pour le recommander à votre pieux intérêt que pour vous faire part de mon chagrin que je vous adresse ces lignes.
Hélas! je vous écrivais il y a si peu de temps une lettre si différente, lettre de noce... Que les choses du monde changent vite ! Dieu ne veut pas que nous nous attachions à la terre, et n'y fait passer que dea semblants de bonheur. Vous l'avez éprouvé aussi bien que moi, chère amie. Vous pleurez une sœur, je i)leure un frère, tous deux si aimables et si aimés, le bonheur de leur famille. Maurice, c'était pour nous tous un charme, rien qu'à penser à lui, rien qu'à dire son nom. Tout cela mort! Pauvre chère sœur! je veux parler de sa femme, la plus intéres-
santé créature pour nous et qu'il soit possible de voir. Nous l'admirons. Tant de courage, d'énergie, de soutien dans une si jeune femme ! Jamais si bel exemple de la puissance de la foi , de la piété. Oh ! quel ange Dieu avait donné à mon frère ! Le coup qui les sépare est affreux. Veuve et orpheline à vingt ans! « Si je perds ma tante, qui sera mon appui en ce monde ? » Et puis elle se confie à Dieu , sa grande ressource. Je ne serais pas étonnée qu'elle entrai dans un couvent, tant elle a de piété et de détachement de la vie. Ce mariage, ce séjour à Paris, cette mort, tout me semble un rêve. Je me perds dans ces événements, dans ces souvenirs, dans ces réalités. La Providence a sur nous d'inexplicables desseins. Des croix au bout de tout. Signes de salut que j'adore. Adieu, chère amie; priez Dieu pour le frèrâ et la sœur qui ne feront qu'un jamais.
Veuillez faire part de notre malheur à tous ceu:< de votre famille, à nos amies de Gélis et à Irène, h ne puis pas leur écrire aujourd'hui.
Votre amie désolée.
A M™e LA BARONNE UE MAISTRE,