‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 5 sur 69 · I. Clu!V.il cl |i('tit cliiciidu Ilayssao · texte numérisé non relu

I. Clu!V.il cl |i('tit cliiciidu Ilayssao

à présent nous l'avons près de nous et toujours avec nous. Cependant il veut nous quitter, et c'est pour venir vous voir. Je lui dis oui et non, quand il m'en parle; mais enfin il aura le oui, car je dois préférer son plaisir au mien., Comme il ne fait que d'arriver, il ne partira pas encore; il faut d'ailleurs voir avant la grand'maman, les grandes-tantes, les grandsoncles et les petits-cousins. Demain, arrivée de la malle, personnage bien venu après le voyageur, magasin délivres, de prose, de vers, qu'on fouille comme un voleur fouille un colïre-fort. Je sais qu'il y a ma part du trésor, et Marie aussi. Maintenant le Cayla est dans la joie, tout rit, tout chante, même certains poulets qui, sans le savoir, chantent leur chant de mort : à la broche, à la broche !

J'ai trouvé Albi en combustion pour le choix d'un député; on ne parlait d'autre chose, même M'""" ***, qui aime mieux parler de toilettes que de politique; mais vraiment ceci touche au cœur bien plus qu'un chapeau. A Paris on se moque, on rit de Philippe, mais on a peur de tout le reste. Aussi le député de *** ne va pas à la Chambre de peur des fenêtres. Il veut attendre pour partir la saison où on les tient fermées, le mois de novembre...

Il y a six jours que je suis arrivée, sans voir arriver quelque courrier pour Gaillac. Enfin le bon mulet de l'an dernier me fait savoir qu'il part demain, et vite je prends mon taille-plume et le grand papier que vous m'aviez dit de prenrlre. Me voilà dans ma

chambrette, tête à tète avec une plume ou plutôt avec vous, car une lettre n'est autre chose qu'une conversation. Me répondrez-vous bientôt? Après le plaisir de vous voir, j'aime bien celui de vous lire, parce qu'on se revoit encore. .Faites-vous souvent petit papier en attendant une meilleure façon de venir me voir au Cayla. J'ai annoncé à Marie que nous vous verrions cet été; jugez de son bonheur, elle qui ne vous a pas vue depuis plus d'un an. Elle vous crie : venez, venez, de toutes ses forces, et elle n'est pas la seule. Papa n'est pas le dernier qui se félicite du plaisir de vous voir. Recevez pour vous et les vôtres ses hommages et ses souvenirs, qu'il compte venir bientôt vous oiïrir en personne, accompagné de Maurice. Pour Marie, je ne sais si elle sera encore du voyage, malgré la bonne envie qu'elle a de venir faire un tour sur vos montagnes. Au reste, ce n'est pas qu'elle ait peur des chemins ; je leur ai donné l'éloge qu'ils méritent, je les défends et les défendrai envers et contre tous. Enfin je les vanterai si bien, que tout le Cayla viendra à Rayssac avec plus de plaisir qu'à Paris.

Je me levai avant-hier avant six heures pour faire une course qui ne m'amusait pas autant que de venir vous voir; j'allai trouver M. Bories*, il en était bien temps, depuis deux mois que je courais le monde. \us.si mon âme n'était pas aussi coutente que mon

t Alors curé Je Caliuznu.

cœur que vous avez si bien traité; mais maintenant elle va bien , car elle a ce qu'il lui faut. On a beau dire que j'aime le monde ; on se trompe, ce n'est pas là que je trouve le bonheur. Je vous l'ai dit , il me faut autre chose que des distractions» des amusements, même qu'une amie : il me faut le bon Dieu, et comme on ne le trouve pas dans le monde, je ne m'y plairais pas longtemps. Adieu, chère Louise; passezmoi mes réflexions, je sais qu'elles ne vous déplaisent pas.

A Mil" MARIE DE GUÉRIN.

Rayssac, mardi 5 septembre 1831,

Voici déjà plus de huit jours que je suis loin, bien loin de toi, ma chère amie ; mais je suis si aimée, si bien roçue, qu'on se consolerait d'être venu du bout du monde. C'est une bien charmante amie que Louise et ses sœurs, d'une attention, d'un soin, avec un sans façon qui fait trouver le chez-soi chez elles. Ce| endanlje pense à les quitter tous les jours, mais je n'en dis rien, on croit que nous demeurerons ici quelque temps. Loiiise me disait hier : « Il me semble que nous devons vous garder toujours. — Et mon Cayla, rroycz-vons que je puisse l'oublier?» J'y suis vennn

bien souvent depuis que je suis ici. Qui sait ce que fait Mimi dans ce moment que je lui écris? Je voudrais que tu me visses dans ma petite chambre, devant une bibliothèque , une glace , où je ne regarde pas, je ne vois que mon encrier. Le temps est charmant, nous en profiterons pour aller voir le malade, qui veut me voir avant d'entrer au ciel...

Pulchérie est toute disposée à venir à Gaillac; mais elle n'a pas dit à quelle époque. Louise voudrait que ce fût demain, et moi aussi. Je serais heureuse de la voir au Cayla, et de rendre un peu de ce qu elle me donne à pleines mains, tendresses, amitiés, tout ce que le cœur donne. Nous sommes toujours ensemble, elle et moi; à table, à côté d'elle: assises ou debout, c'est comme bras droit et bras gauche ; mais la nuit nous sommes loin, je ne dors pas dans ce lit si commode pour la causette. On m'a placée à côté de Maurice, dans la chambre la plus solennelle du château ; ce Wià peurs dont je t'ai parlé, c'est où je dors et sans peur. J'entends bien les loups quelquefois, mais seulement sous mes fenêtres. Une de ces nuit> c'était un vacarme d'enfer; chiens et loups se livn rent bataille, comme on fait partout. M. de Fréjj;( vill<; dit hier à M. de Mayne qu'on se battait régtili' rement tous les soirs à Montpellier depuis huit jours Ici on se bat au cabaret, mais c'est le vin. Je crois que notre pays est encore le meilleur; ni opinions ni vins ne s'y font la guerre.

Nous jeûnons encore de lait, toutes les varhtb

D'EUGENIE DE GUERIN.

sont ou ont été malades, demain on jette la sixième aux loups. Moutons, chevaux, cochons, tout crève ou veut crever. J'ai peur que cette peste ne descende chez nous. On a dit que le choléra était à Toulouse. C'est bien possible, je n'ai pas peur avec ma médaille. On n'en a pas ici; si je puis m'en procurer à Albi, je veux leur en envoyer.

Je vais déjeuner, puis à la messe, ce soir en course, et puis je te dirai ma journée. Elles se passent aussi doucement qu'au Gayla. Nos soirées sont fort gaies et se prolongent jusqu'à minuit. Ce sont des plaisanteries sur l'un, sur l'autre, de petites guerres avec Maurice sur Victor Hugo, Lucrétia'; Léontine surtout le harcelle, je l'appelle l'abeille. Maurice est charmant parfois sur le champ de bataille.

. . .* Je sors de Téglise, ma chère, où nous sommes allées après notre course, prier le bon Dieu pour les vivants et pour les morts. C'est toujours là que nous allons finir la journée, comme font les montagnards. L'église est aussi pleine ici le soir que les jours de dimanche à Andillac, et tout ce inonde prie avec une dévotion ravissante; il y a même de simples femmes aussi versées dans la contemplation qu'un Père de l'Église, et qui vous savent des prières à l'infini sans savoir lire.

1. Lucretia-Maria Davidson, jeune fllle poëte américaine, morte en 1825, à l'àgc de dix-sept ans.

2. Fin d'une autre lettre, écrite aussi de Rayssac (septembre 18JII), dont \Qi deux premiers feuillets sont égarés.

Paul m'attend à Rondelle; Lili* m'attend aussi, mais vous pensez bien que je ne puis pas aller partout. Il me tarde trop de revoir mon Cayla pour trouver du plaisir ailleurs. Cette pauvre Lili! S'il y avait moyen d'aller à Albi d'ici, j'aurais grand plaisir de lui donnei quelques jours; mais c'est impossible , j'attends ici les chevaux. Il fait aujourd'hui un froid à donner l'onglée, ce qui gâte un peu nos plaisirs de dehors.

C'est à mon grand regret que j'avais refusé la petite chèvre, elle est charmante; Louise la nourrissait de pain, la visitait tous les jours. Maintenant la voilà sevrée de toutes ces douceurs depuis qu'elle n'est plus pour nous. Adieu, ma très-chère; je te suis partout de cœur, il me tarde de le faire tout de bon. Laisse-moi embrasser papa.

Ceci, mon cher papa^ servira, si vous voulez, de réponse à votre lettre, jtc ne vous dirai rien de nouveau, j'ai donné toutes mes nouvelles à Mimi, et sa lettre sera pour tous. Elle est assez longue pour que vous en preniez chacun un morceau; je vous donne celui où je vous dis qu'il me tarde de vous voir, et je vous le lépète afin que vous le croyiez bien. Si j'écoutais Louise, je passerais ici ma vie, et je ^écouterai^ si vous étiez ici; mais si loin, si loin... — Je veux revenir bientôt. Nous parlons souvent de vous avec Louise, elle me dit qu'elle vous aime beaucoup; moi,

1. M"' Loui»(' .\Iutliii!u, (l'All)i, roiisine d'EugcMiie, inorto en 183R.

D'EUGENIE DE GUERIN.

je n'ai pas besoin de vous le dire, mais bien de vous revoir. Maurice arpente la montagne dans ce moment avec Charles et M. Carayon. Ce sont trois bons enfants. Le nôtre n'est pas le plus riche, et c'est celui qui donne le plus; tout ici a de lui quelque chose, jusqu'aux grillons*. Une de ses pièces a été mise en musique par M. Carayon.

A M, MAURICE DE GUERIN

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