‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 64 sur 69 · Son chardoniipict · texte numérisé non relu

Son chardoniipict

florissante santé m'assure des soins qu'il reçoit. Je vous embrasse tous. Adieu.

AU MÊME

I Paris], hôtel des bains lie Rivoli.

Sjuin|)S41.]

Enfin , vous voilà hors de ces perplexités , moh clier papa, et bien convaincu que je suis vivante et très-vivante , pour notre mutuel contentement, car il m'en coûterait de passer de ce monde à l'autre loin de vous, cher papa, et de tous ceux que j'aime au Cayla. Dieu nous rejoindra, j'espère, avant cette séparation. Quant à mon départ d'ici, il est toujours dans ma pensée, mais pas encore sur mes lèvres. Ce n'est pas d'ailleurs le moment d'en parler effectivement, et à quoi sert d'attrister d'avance cette pauvre amie? Je me contente de lui faire part du désir que vous lui témoignez de la voir, ce qui, je crains, ne sera pas de longtemps , jamais cette année. Nous avions, comme je vous l'ai dit, le projet d'aller en Bretagne. M. Quemper nous avait indiqué une station charmante dans un village prés du Val. Tout cela souriait; mais adieu voyages, pour l'impossibilité de pouvoir se tenir en voiture, je pnilc de notre malade. Que vous l'aimeriez et la plaindriez,

<3î LETTRES

cher papa ! Vous l'aimez sans la voir, que serait-ce en la voyant ! Nous sommes dans de grands apprêts de noces pour les petites, qui ne se marient pas, mais qui vont à la noce de leur oncle. Aujourd'hui , on a signé le contrat. Nous restons, mon amie et moi, pendant les fêtes, où va aussi M. de Maistre. M'"^ de Sainte-Marie est venue, malgré ses souffrances. Nous avons beaucoup parlé de la famille, quelque peu du Cayla; toute cette famille est parfaite pour nous, le malheur c'est d'être si éloignés; mais n'est-on pas loin du ciel aussi? Tout ce que l'on aime le mieux est ainsi.

Étes-vous allé à Rayssac ? Je suis fort touchée des souvenirs et craintes de Louise. Vous pouvez l'assurer que je ne l'oublie pas; je lui ai écrit par M. de Rivières , en le priant de faire une commission de livres qu'elle me donnait. Elle a lettre et livres, je pense. Et à propos de livres, M. d'Aurevilly m'en a apporté un aujourd'hui, où il se trouve un beau morceau à la mémoire de Maurice S et l'annonce de la publication prochaine de ses manuscrits. Gela m'a Tait plaisir. Voilà mes bonheurs de Paris, c'est d'eutendre mille fois parler de M;miice avec une admiration touchante.

Adieu, mon cher papa. Vous ne traitez pas mal le ruisseau qui, inconstant de sa nature, était peut-être dégoùlé de son vieux canal. Mais que je fasse en-

i. Sans doute l'hommiipc- ruiulu k Maurice de Ciut'riii par Aniôdéc Renée dans ses Heures de puesic (iSil),

D'EUGÉNIE D3 QUÉRIN.

r:,ore compliment à Érembert, pour cette vigne sous la terrasse, sitôt plantée. C'est un des plus parfaits embellissements du Gayla; j'en suis enchantée.

Tu mènes une vie de patriarche, creusant des puits, plantant des vignes. Oh ! la belle vie que celle [l'un cultivateur! Cécile peut-elle tirer de l'eau de ce puits? Ce serait aussi bel et bon pour elle que pour moi le bassin des Tuileries que j'ai depuis deux jours sous mes yeux ; je m'y plonge à tout moment, je m'en donne d'y regarder et de respirer le bon air. Notre malade a voulu se donner le plaisir d'un nouvel appartement et la vue de la verdure. De son lit étant, nous avons le plus beau coup d'œil du monde : visà-vis, les Invalides; à gauche, le château, et partout l'immense jardin et son monde de promeneurs. C'est charmant; notre logement, magnifique. La semaine dernière, nous avons eu des chaleurs folies. Aujourd'hui, frais et pur : tu connais les variations de l'atmosphère parisienne. Peu m'importe à présen' que je VOIS uu grand ciel de ma fenètie. Adieu, cher; plante et embellis. Que tout cela me plaira à voir!

Et toi, Mimin, tu fais croître aussi de ton côté poulets et canards. Il n'y a. que ma personne qui soit nulle pour le Cayla; mais, hélas! que peut-on dans l'absence? Si j'avais ce qui fait qu'on peut tout ((' qu'on veut, je vous ferais le Gayla resplendissant (11 arrivant, comme Peau-d'Ane quand elle metlait sa robe couleur du jour. Que de belles choses dans ce Paris ! Sophie me disait : « Quel tourment (jue lu

gêne d'argent à Paris ! » C'est vrai, ma chère, mais la gène de pain est bien pire. Cette misère vue et rencontrée à chaque pas parmi le luxe empêche de se plaindre, et d'ailleurs je jouis de tant de choses que je n'ai pas à me plaindre. Adieu, chère; assure le I)asteur de mes respects et Marie de mes souvenirs. Je vous embrasse tous.

^ M. II. DE LA MORVONNAIS

Rue de Riroli, 24. 12 juillot [IS-il.j

Qu'avez-vous pensé de mon silence, et que vous en dire, monsieur? Embarrassante question, mais pour la moitié seulement, et encore je compte assez sur votre bonne et douce façon de penser pour y trouver assurance et i':i'ulgence. Dans tous les cas, accordez -la maiir.Liiant à une indisposition assez grave, un point de côté qui m'a tenue dans un repos absolu sous les rideaux de mon lit; accordez-la encore, cette même indulgence, à une petite toux et i\ une grande fatigue, mes compagnes d'habiiude depuis longtemps, à un farniente qui tient à une vie qui n'en peut plus pour quoi que ce soit en ce monde. Mon vouloir voudrait bien qu'il en fùtaulremeni parfois et qu'un peu plus d'action fût possible

à l'âme; mais, malgré qu'elle en ait, notre âme suit le corps dans ses affaissements. Et c'est profondément triste, et c'est peut-être ce qui faisait s'écrier saint Paul : « Qui me délivrera?... » — Qui de nous ne sait ce passage? qui de nous n'a pas souffert? Parlant ainsi, c'est s'adresser à vous, frère en douleur, c'est toucher une sympathie et vous exprimer la mienne. Recevez-la, et croyez-y bien malgré de rares témoignages. Le peu qu'on en voit annonce assez les sentiments de l'âme, comme quelques traces de pas attestent un passant. Ainsi, mon bon monsieur, voyezmoi, ainsi je vous vois quand vous êtes longtemps sans écrire.

Yotre dernière lettre est bien aimable et compense bien le silence passé. Elle me rassure en même temps sur votre santé, qui nous avait donné des craintes. M. Quemper vous l'a dit, comme je l'avais prié de le dire, mais il l'a fait avec un charme qui ne lui vient de personne. Votre ami a infiniment d'esprit et de cœur. Nous aimons beaucoup de le voir, de causer avec lui de la Bretagne, de la mer, du Val, de ces lieux inconnus et conims, et qui ont tant d'intérêt pour la sœur de Maurice. M'"* de Maistre, ma sœur en sentiments, se [)laît aussi à ces excursions en pensée, regrettant bien vivement de n'en pouvoir pas faire d'autre. Sa santé est toujours déplorable, nulle espérance de voyage, et ainsi adieu, sans les avoir vues, aux rives de l'Arguenon, aux côtes de l'Océan, d'où nous viennent de si douces choses.

Adieu aux solitudes poétiques que les pèlerines devaient traverser. Mon amie restera à Paris, et je regagnerai mon Gayla.

Et encore, si je pars bientôt, n'emporterai-je pas ce que je suis venue chercher avec tant d'amour, les chères œuvres de Maurice, comme j'entendais les prendre. La publication n'aura lieu qu'au commencement de l'hiver. Il a été impossible à M. d'Aurevilly d'obtenir un plus court délai de l'éditeur qui, au reste, promet beaucoup. Je n'oublie pas l'intérêt ,'{ue vous portez à cette publication ni les dix exemplaires demandés. Nous aurons une belle œuvre et pour lui et pour nous. Vous nous avez enrichis d'admirables trésors. M. Quemper a fait également son offrande et avec un sentiment bien touchant. Grâces à tous, amis. Recevez aussi mes bien vifs remerciements pour ce nom incrusté dans la Ville des Mers, et pour la pensée qui l'a fait placer là. Bien doux merci, ô mon poëte! mais ta quand votre poésie? M. Quemper, toujours parlant de vous, nous la fait désirer beaucoup, et vous accroissez ce désir par votre hommage.

Adieu, mon bon solitaire. Parlez-moi toujours de votre ange, et acceptez, pour la lui donner, une image de ma patronne. Les enfants aiment les images; c'est ce qui me fait trouver du plaisir à ce qui peut en faire à Marie, à ce qui ne serait rien sans cela.

M"" de Maistre vs)us renouvelle l'assurance de

ges^ plus gracieux sentiments. J'y joins tous les miens avec une affectueuse expression.

A M"* MARIE DE GUÉRIN

[Paris, août 184iî]

C'est à toi, ma chère Mimin, que je veux écrire aujourd'hui. A chacun son tour, et papa a eu le sien si souvent qu'il trouvera bon que le tien arrive. D'ailleurs papa n'y perdra rien puisque le fond est pour tous. Si je n'ai pas répondu plus tôt à vos lettres, c'est que je compte sur les miennes qui ont dû vous arriver ces jours-ci. J'ai bien chargé Raynaud de vous les envoyer de suite d'Alby ; lui, vous viendra plus tard. Son projet était d'aller d'abord chez M. Robert et de là descendre au Gayla. Ce retard donnera à nos fruits et à nos raisins le temps de se dorer, aux pigeons et poulets le teuips de grossir. ■ out cela m'occupe, je viens mille fois par jour au Gayla et bientôt ce sera tout de bon ; le mois prochain nous verra réunis, j'espère. Auguste vous a dit ou eus dira combien il m'est difficile de m' arracher d ici ; mais enfin faut-il se quitter tous un jour, Dieu ne veut pas d(! réunion éternelle ici-bas.

J'ai vu Caroline plusieurs fois depuis son retour

de Bordeaux. Elle m'a parlé du regret de ne pas t'avoir écrit. Je lui ai dit que puisqu'elle avait écrit à papa, c'était suffisant. Tout est chez elle comme de coutume. Sa vie se passe en prières et en bonnes œuvres; on peut l'appeler la sainte. Il ne lui faut rien moins que cette conduite pour se mettre à l'abri des dangers et des dires du monde, seule, jeune et jolie.

Enfin Lucie est venue te voir ainsi que sa cousine. Cette visite m'a fait plaisir pour toi; j'irai la lui rendre à mon retour, mais d'abord je reposerai longtemps au Cayla, le cher Gayla. Gomment s'appelle la petite fille de M'"^ de F.? Les noms des nouveau-nés m'intéressent.

Je serai à vous bientôt, cher papa. Tranquillisezvous, je vous en prie. Vous vous tracassez trop pour vos enfants. Après avoir fait tout ce que vous pouviez faire, livrez-vous à la providence. J'étais bien sûre que l'article de M. Morvonnais vous conviendrait beaucoup. Ce bon solitaire nous envoie de temps en temps des honnnages par écrit et par M. Quemper. 11 a même mis mon nom dans un ouvrage qui va paraître, la Ville des Mers. On dit que c'est bien. Si je passe par Bordeaux, je tâcherai de voir Klisa. Je ne crois pas qu'on s'arrête. Je voudrais vous arriver à la vapeur : où m'arrôter avec plaisir? rien (|ue près de vous, mon cher papa, sur ce sofa sur lequel ma pensée s' (''l(!nd si souvent. Miini, Mimi, quoi bonheur de nous retrouver I Adieu, je vous embrasse tous.

D'EUGENIE DE OUERIN, 439

A M. H. DE LA MORVONNAIS

(Au Cayla], 14 octobre [I8U|.

Les poètes ne meurent pas, ni les amis, je vous ssure, monsieur. La mort et le silence ne changent rien à l'ânie que les apparences. Maurice est toujouis Maurice, et je vous suis toujours sa sœur. Si j'ai tardé à vous répondre sur tout ce que m'ont dit vos deux lettres à M'"^ ***, c'est pour des raisons trop bonnes, mais qui prendraient inutilement une place sur ce papier. Je le veux tout entier pour vous, non pour moi, pour vous et pour Lui, pour Lui qui vous a aimé sur la terre, pour vous qui le suivez de votre amitié dans le ciel. Affection sainte, que j'ai bénie tant de fois, en des jours mauvais pour lui et que vous lui rendiez doux, ces jours d'hospitalité charmante sous votre toit, dans cette chambre qui vous a laissé de Maurice un si touchant souvenir. Hélas! faut-il que tout ce qui tient à lui ne soit plus autre chose : un souvenir! Qu'est-ce de nous et des plus nobles et chères créatures? Quelle douleur sur ce néant si l'âme n'en sortait pas! Mais elle en sort, mais elle voit les cieux ouverts, mais on pleure, mais on espère. Que la foi est douce au malheur!

Ce sentiment qui me soutient, vous avez le bonheur de le connaître, monsieur, et vous l'exprimez d'une fa(;on exquise dans vos reflets de Breta^-juc; le

440 LRTTRES

Petit Pâtour est suave de cette piété pure et simple qu'on pourrait appeler le naturel de la foi. Gela mis en poésie est bien beau. Si je ne cite que cette pièce, c'est que tant d'autres m'ont également charmée, et que ce ne serait que citer des ressemblances. Je vous ai bien applaudi dans mon cœur, poëte qui consacrez votre voix à Dieu et qui répondez à la mission qu'il adonnée aux poètes, mission de religieuse harmonie. Ainsi ils font du bien aux hommes et remplissent à la façon des anges le devoir d'amour, de charité qu'on doit ta ses frères. Encore une fois, c'est bien beau, et j'aime à vous voir ainsi ami de Maurice. Et que j'aime aussi de le voir chanté par vous! C'est véritablement un chant que vous lui faites dans vos lettres à G. Sand : un hymne à sa mémoire, qui aura eu du retentissement, j'espère, et toujours dans mon àme, car j'ignore ce qui se fait au dehors. Je n'ai pu savoir ce que devenaient ces papiers si religieusement conservés par vous et envoyés pour offrande à sa tombe. Oh! que cela m'a touchée, monsieur, et que vous vous êtes acquis ma pieuse reconnaissance en produisant ces écrits pieux de mon frère! Tôt ou tard ils seront vus et couvriron les erreurs d'une première Notice. Réhabilitation qu ■ nous devons tous, parents et amis, à cette mémoiri chrétienne. Heureux qui peut y contribuer, etjevou:. devrai ce bonheur.

Je m'occupe de mon côté au recueil de ce que je sais par ici dispersé et qui doit servir à la publication

D'EUGENIE DE GUERIN.

complète. Hélas! je n'ai rien de plus triste et de plus doux que de recueillir ces restes. Cette œuvre achevée, il ne me restera plus guère rien d'attachant à faire sur la terre. Tous mes soins sont tournés vers le ciel, cet autre monde où Dieu nous attend et toules lîos espérances. C'est bien consolant, bien soutenant dans cette pauvre vie, de croire à l'autre, d'y passer déjà par le cœur, de se dire : voilà le prix de mes souffrances, des épreuves de quelques jours. Ce sont aussi vos pensées dans votre Thébaïde, pieux solitaire; je l'ai vu avec consolation, et que vous portiez selon Dieu vos douleurs, votre grand veuvage. Autrefois, vos frères les ermites étaient ainsi sous r affliction, honmies forts par la foi.

Adieu, monsieur. Embrassez pour moi votre chère petite Marie que j'aime sans la voir et sans la connaître, mais on aime ainsi les anges. Je vous prie de recevoir encore l'expression de mon âme pour vot touchants envois. Vos livres et les deux journaux seront conservés religieusement dans une famille qui vous devait déjà beaucoup, et qu'un lien sacré vous attache : la sainte mémoire de Maurice.

En lui et pour toujt)urs, votre dévouée.

[P.-iÇ.]. Vous aviez une sœur. M"* Adèle, don^ j'ai conservé le gracieux souvenir. Que cela ni'inlôresse à lui faire agréer le mien! Toute ma famille vous présente aussi ses remercîments et sentiiuenL< affectueux.

et M'i* ANTOINETTE DE BOISSET.

[Au Cayla, Il novembre 1841.]

Lorsque votre dernière lettre m'est venue, ma chère Antoinette, j'étais au moment de quitter Paris, et j'ai remis à vous répondre de plus pt:è3. A vous répondre par écrit, car par le cœur c'est fait de suite, et rien n'est sitôt senti que vos amitiés pénétrantes. Recevez, ma chère amie, la tendre assurance des sentiments que je vous ai voués, et qui me suivent partout, du monde au désert. Dans mes délices du Cayla, dans ma bien-aimée famille, ma pensée se tourne vers vous; je vous cherche à Lisle où vous êtes de retour sans doute, pour vous dire : « Me voici, reprenons notre correspondance voisine, nos bulletins des deux pays. Que se passe-t-il à Lisle? que se passe-t-il au Cayla ? »

Pour le moment ici rien que bonheur et ravissement du retour, des récits sans fm du voyage, et des nouvelles de l'endroit. Puis voir et revoir toutes choses, reprendre comme une possession du chez-soi avec un ciiarme ine\priniable,' voilà qui dure depuis quinze jours. Je reçois aussi bien des visites et révérences des bonnes femmes d'Andillac, autant par aiïection que par curiosité de voir cette merveilleuse doumaisclo dé Paris. Me voyez-vous tenant ma cour et rerevant plus de compliments (|ue la reine, ou du moins plus sincères? Mais le grand bonheur, l'iuef-

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fable bonheur, c'est l'inexprimable affection de mon père, de Marie, d'Érembert. Oh 1 il y a de quoi oublier mille ans de peines et d'absence.

Enfin le bon Dieu nous a réunis et tous conservés : grande grâce lorsque tant de deuils sont venus pour d'autres. J'ai laissé M'"^ de Maistre pleurant son père, l'aimable et saint M. de Sainte-Marie. Ellemême est toujours bien souffrante. Ma sœur Garohne est mieux qu'à mon arrivée, mais plus forte cependant d'âme que de corps. La saison avancée l'a empêchée de me suivre et de venir prier sur la tombe de son cher Maurice. Elle m'a chargée de ce soin pieux , comme aussi de témoigner ses sentiments à toutes les personnes qui lui portent de l'intérêt, et vous êtes nommée, chère Antoinette.

J'ai mille choses pour vous de la bonne sœur d'Yversen, que j'ai laissée presque rétablie de son accident. De sœur Marie de Gélis je n'ai eu qu'un billet, n'ayant pu l'aller voir à cause d'un rhume qui m'a presque toujours empêchée de sortir. Maintenant c'est passé. J'en ai été contrariée souvent pour les visites que je tenais à faire comme à celte sainte et douce et jolie sœur Marie. Quand je l'ai vue, elle était florissante et l'air radieux du paradis. Veuillez donner ces détails à sa famille (à qui sans vous j'écrirais) en y joignant mes souvenirs empressés. Adieu, chère. Respects et amitiés à votre famille. Je n'oublie pas Irène.

Adieu , je vous embrasse bien tendrement.

A M»-' LOUISE DE BAYNR.

[Au Cayla], 31 décembre 1841.

Mon amitié sans fin vient avec vous finir son année, chère Louise, avec vous seule; car je suis entièrement solitaire au Cayla, ce qui va vous valoir des tendresses sans partage, ce que je n'ai fait depuis longtemps, du moins au dehors. Vous savez la place que vous occupez au dedans, et comme mon cœur se porte à vous, ou mieux y demeure comme le poisson dans l'eau. Rien ne m'a th-ée de là, ma belle, car d'autres ont pu venir autour, pas dedans, au cher endroit de Louise. Il y en a qui pensent que le monde m'a beaucoup changée. Ceux-là ne me connaissent pas du tout, et je serais fâchée qu'une telle nMeur fût partagée par vous, surtout à l'égard de mes sentiments, trop profonds, trop bien établis pour subir aucune influence. Croyez bien cela, Louise, croyez-le, et que votre amie de Paris est bien celle du Cayla, qui serait en ce moment plus enchantée de vous voir que de revoir la capitale. Oui, s'il me venait Paris d'un côté, vous de l'autre, c'est bien vous f[ue j'embrasserais. Le monde n'est pas si enrhantcur que rotrc cœur.

Tout simplement, sans compliments ni chansons, Y' vous aimp, et rien n'égale le bonheur de voir ce ([n'en ain)e. A quand ce bouheur, chère amie? Vous

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me l'avez fait espérer, et je l'espère , espérant bien que le temps, ce vieux trompeur, ne passera pas sans vous cet hiver au Gayla. Oui, au Cayla, comme je vous l'ai déclaré. Je viendrai voi.s prendre à Gaillac, mais je veux absolument vous voir ici. Ce n'est qu'ici que je pourrai vous posséder. A Gaillac, vous serez à tous, excepté à moi. INous ne pourrons ni nous voir ni causer. Suivez-moi donc dans la liberté des champs. « Je ne connais rien de plus joli, disait une dame, qu'un beau chagrin dans une belle prairie; » je dis tout à fait comme elle, changeant le chagrin en causeiie. Les chagrins, à mon avis, sont toujours laids, où qu'on les place , et je n'en connais pas du genre bucolique, à moins que ce ne soit ceux de quelque berger pour quelques agneaux. Je me fais donc fête de vous promener dans mes bois, ma nymphe, ou biei., si l'air est trop vif ou trop froid, nous nous éta] lirons sur les tisons, et nous jaserons dans la chaleur du foyer comme deux Trilby.

Que les cendres de notre cheminée ont couvert d'entretiens depuis mon retour de Paris! Mon père surtout n'a jamais fini de m'entendre et de me questionner, et du moment que nous sommes seuls, nous en venons à des épanchements. Ce bon père, je lui parle avec autant d'ouverture qu'à un confesseur, et il sait toute ma vie. Il m'a ([iiittée depuis deux heures pour aller à son tour se confesser à Andillac. Mainlenant mon âme est tranquille et a bon guide avec x\l. IJieunand. J'ai rencontré ces jours-ci dans mes papiers

cette note : « Aujourd'hui 19 octobre 18âi , je me suis confessée au nouveau curé d'Andiilac , homme d'une grande foi et d'un jugement sûr. Peut-être sera-ce lui qui remettra mon âme entre les mains de Dieu. Qui sait? Qui sait? »

Ce qu'il y a de plus certain toujours, c'est la mort. Que j'ai vu mourir cette année ! Que de tombes et les plus inattendues! Ce pauvre Hippolyte, ce pauvre Adolphe, le frère de M. Verdun, Olympe, et cet aimable et saint M. de Sainte-Marie chez qui j'étais à cette époque l'an dernier. A pareil jour que demain, je partis, je dis adieu, pour toujours apparemment, à Saint-Martin ; mais que j'étais loin de p«^nser que le maître du lieu en sortirait aussi bientôt ! Il était si vigoureux, si fort de corps et d'àme ! Mais il n'est pas de résistance à ce grand coup de la mort qui nous frappe tous à notre heure. Ma pauvre amie la baronne est à peu près aussi morte que son père; elle n'écrit plus, je n'ai de ses nouvelles que par sa mère, autre agonisante. Ainsi s'éteignent et les vies et les rehitions, et ce monde n'est, après tout, qu'un grand moituaire.

Ma pauvre belle-sœur a perdu récemment un de ses frères , jeune homme de vingt-trois ans. Cette perte a replongé la jeune femme dans une noire allliction, dont au reste elle n'est jamais entièrement sortie depuis le grand malheur. Mais elle se désole et se console avec Dieu. Je ne connais pas de |)iété plus profonde et plus vive. Ehl qu'elle a bien choisi

D'EUGENIE DE GUERIN. 441

de prendre pour son partage cette religion qui a soutenu les martyrs, pauvre âme si déchirée! C'est une sainte, Caroline, dans toute sa vie. A vingt-deux ans, si jolie et si charmante, être morte au monde, n'aller de sa maison qu'à l'église, et seule dans Paris, c'est d'un rare exemple. Je ne sais si nous la verrons l'an pi'ochain; elle me l'a fait espérer, mais j'ai perdu tant d'espérances que je ne crois plus à aucune qu'à celles du ciel.

Ne dites-vous pas comme moi, chère? Ne s'est-il pas venu briser bien des choses à ces rochers de Rayssac? Pauvre Louise, que de fois j'ai pensé à vos souffrances! Dans mon calme du Cayla, je trouve de quoi vous offrir quelques adoucissements, et c'est à leur source, dans la piété, la vie des femmes. Je dis dans mon calme du Cayla, parce que dans les agitations du monde on n'aperçoit pas aussi bien ce qui est nécessaire à l'âme et au vérit ible bonheur. Mandez-moi, chère amie, vos pensées et vos sentiments, mandez-moi votre vous. Le mien s'y unit intimement, le mien a souffert, le mien sait compatir. Vous êtes, me dit-on, un peu triste. Est-ce l'air do maturité que vous prétendez avoir qui ferait cela, ou bien des souffrances? De quelque sorte qu'elles soient, j'en fais les miennes et, comme pour moi, je fais des vœux au rebours de ces peines, et d'autres vœux do toutes les façons heureuses pour la prochaine' annJe, le tout sous la bonne volonté de Dieu.

Assurez la comtesse et Léonline que je les corn-

prends dans mes souhaits pour ceux que j'aime, et que je les embrasse pour mes étreiines. Gomment se porte le petit Amour dont la santé vous inquiétait? Et sa mère, est-elle près du berceau? Parlez-moi de tout et de tous les vôtres , car tout et tous m'intéressent. Je vous ai dit que [Marie] s'est envolée vers Gaylux, Érembert est parti aussi; me voilà donc châtelaine avec mon père , et en disposition de garder retraite jusqu'au printemps où j'irai voir mes parents. Je ne suis pas encore sortie, et il me fait grand'pcine de bouger, tant je suis plongée au Gayla. Antoinette me veut à Lisle. Elle m'écrit de fort jolies tendresses dont je suis fort touchée. G'est une perle d'âme et une âme de perle qu'Antoinette. Adieu, mon amie. Je sais un cœur d'or que je conserve au mien trèsprécieusement.

A M. ri. DE LA MO R VON NAIS.

[Au Cayla], 2 juillet 1818.

C'est en attendant la lettre que vous m'aviez fait espérer de M. Quemper que j'ai tardé à vous répondre, bon et parfait ami de Maurice. Cette lettre n'arriv(! pas, et je ne remets pas davantage à voua remercier de votre empressement dévoué à l'occasion de ces cliers manuscrits. J'y comptais, sur ce dévouement, et c'est pourquoi j'ai pris la liberté de le

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réclamer au besoin. Je l'ai fait avec la confiance d'un sentunent partagé, comme frère et sœur, vous et moi, dans l'héritage de Maurice, et pour les soins de le recueillir; mais le recueillerons-nous? Je crains beaucoup que non, et que tout soit à jamais perdu. Quels regrets et quel double deuil de Maurice pour moi, qui me faisais je ne sais quel bonheur de le revoir dans son intelligence, dans les œuvres de sa pensée produites au jour! Nous allions en jouir; les copies étaient faites, je les ai vues; on n'attendait pour publier qu'une notice demandée par M.***, des anecdotes, des souvenirs d'enfance, des détails sur notre famille, ce que j'ai envoyé en janvier*, sans avoir encore reçu de réponse. Rien ne peut expliquer ce silence, sinon la mort de M.***, qui était malade à cette époque. Je parle ainsi, parce que je sais positivement qu'il allait publier. Encore avant mon départ j'avais eu un entretien avec lui à ce sujet, et il m'avait répondu de manière à ne me laisser aucun doute sur ses intentions. Ceci était bien après sa rencontre avec M. Quemper, et, quoique je n'aie pas plus goûté que ce dernier certaines façons de penser de M.***, j'ai eu confiance en ses paroles, je n'ai pas pu douter d'un ami de Maurice. Je vous l'ai dit, je crois plutôt à sa mort. C'est ce que je voudrais découviir, afin de réclamer nos papiers. Mon père 3St décidé d'écrire à sa famille. Tout sera entrepris

1. Cette noticQ est imprimi^c dans le volume des OEuvrcs d* Maurice de Guérin, pages 4i'J-42J.

avant de perdre et de laisser à l'oubli ce qui nous reste de plus précieux de notre Maurice, de la chère et belle âme, suivant voire expression, mon doux poëte. Oh! comme vous la chantez cette âme, en vous dans le souvenir et la contemplation! Que j'aime votre admiration et de vous voir songer aux jours où Maurice écrivait à votre foyer sur le cahier bleu! Jours et cahier perdus, c'est trop à regretter. Je ne puis me résoudre à tant de sacrifices qu'en pensant que, de ce monde où tout meurt, où tout passe, je m'en irai au ciel joindre Maurice et tout ce que j'ai perdu; car où l'éternité réside., on retrouve jusqu'au passé. Heureuse espérance !

En attendant, voici une de mes douces joies que je veux vous dire, une agréable et triste surprise : un album que j'ai ouvert par hasard dans un manoir, et où j'ai trouvé la mort de Maurice. Combien j'ai élé touchée de la trouver là, sur ces pages secrètes, dans un journal déjeune fille, dans un recueil tenu dans un fond de cœur, hommage inconnu et bien délicat à la mémoire de Maurice! J'y ai lu ces mots : il était leur vie, parlant de la famille. Tous ceux qui nous ont connus le diront. Il est de ces existences, de ces natures de cœur qui fournissent tant à d'autres qu'il semble que ces autres en vivent. Ainsi nous étiiit Maurice. De lui me coulaient amitié, symi)athie, oouseil, douceur de vivre par son commerce si doux, aide iuullcctuolle, enfin l'alimentation de mon came, fie grand ami j)erdu, il ue me laut rien moins que

D'EUGENIE DB GUERIN. 451

Dieu pour le remplacer. Ou plutôt Dieu était là, mais il s'avance dans la place vide. "Voilà ma vie brisée, mais appuyée, et puis les douceurs de la famille, les consolations domestiques, une église pour prier, c'est assez de quoi bénir Dieu et passer sereinement les jours qui restent.

Vous m^ demandiez des nouvelles de ma santé, mon bon solitaire; ce qui a fait que je vous ai parlé de l'âme, du baume, au lieu du vase, qui ne vaut pas la peine qu'on en parle. Néanmoins, puisque vous y prenez intérêt, je vous dirai que ma petite sanlé va bien. Plus de toux, grâce au bon air des champs et au lait dont je m'abreuve. Puissiez-vous m'envoyer pareil bon bulletin de votre personne beaucoup trop souvent malade! La grippe, j'espère, aura déguerpi, et ne vous empêchera pas d'écrire un peu plus longuement que la dernière fois.

Mandez-moi de vos nouvelles littéraires et autres, et surtout ne doutez jamais de l'intérêt que j'y prends. Il est trop de rapports entre vous et nous, entre le Val et le Gayla, pour ne pas vivre beaucoup les uns dans les autres. Ainsi vos publications seront vivement accueillies. J'attends donc incessamment le Mal du Pays. Adieu, poëte; que la poésie et Dieu vous consolent! Ce sont de puissants secours. Die;; surtout qui élève l'âme à lui el lui communique de sa vie. La poésie la répand en fleuves magnifiques. Coulez, coulez donc, poésie sainte, sur cette terre aiidel

Je prends à mon cou les bras blancs de Marie et je baise bien tendrement ses joues roses. Chère enfant, dites-lui que loin, bien loin du Val, on aime bien la petite Marie ; qu'on lui souhaite toutes les joies de l'enfance, et qu'elle en donne toujours à son père.

Si vous écrivez à M. Quemper, ou s'il est près de vous, veuillez me rappeler à son souvertir et le remercier des démarches qu'il a dû faire, sans doute, et quel qu'en soit le résultat.

Adieu encore sur tant d'écriture, mais voyez-y encore plus d'affectueux sentiments.

AU MÊME

(Au C.iylal, 20 ortnhre 1813.

Un voyageur qui s'en va devers vos contrées vous portera ces souvenirs du Gayla, mon bon solitaire, ces amitiés et nouvelles de ma Thébaïde à la vôtre. Ainsi correspondaient autrefois par de rares occasions les cénobites aux déserts. Mais je n'imiterai pas celui qui gardait sans les ouvrir les lettres de ses amis : admirable privation trop au-dessus de mes forces. Prendre et lire, c'est tout un loisque me vient une écriture aimée. Ainsi, monsieur, de la vôtre, qui seulement me coule un pou à déchiffrer, malhal)ile que je suis aux choses un peu didiciles , et trop pressée

D'EUGENIE DE GUERIN.

de voir ce qui me fait plaisir. Que ces difficultés de lecture ne vous empêchent cependant pas de m'écrire, lorsque vos nombreuses occupations pourront vous le permettre. Dérobez aux muses quelques moments pour l'amitié, qui vous en tiendra grand compte.

Et non-seulement moi, mais toute ma famille vous remercie de vos bons souvenirs , et me charge expressément de vous le témoigner. Je m'en acquitte d'abord en répondant à votre dernière lettre, parce que c'est toujours par le cœur que je commence. Mon bon père est tout pénétré de vos sentiments pour notre bien-aimé Maurice, et de votre culte à sa mémoire et à son talent. Ce talent fut bien beau , bien élevé. En recueillir et publier les œuvres est une œuvre sainte, un hominage au cher et grand poëte et cà Dieu, père de l'intelligence. Bénis soient donc tous ceux qui s'associent à ce dessein; béni soyezvous, ô vous plus qu'un autre, ami dévoué de Maurice! Grâce à ce dévouement, aux soins que vous voulez bien vous dunner, j'espère encore cette publication, ardent désir de mon cœur. Que nous reprenions ou non les copies, les.au lographes nous restent, non pas tous, il est vrai, ce qui est bien fâcheux, vu que nous n'aurons qu'une édition incomplète; mais ^importe, plutôt des fragments que rien de ce beau trésor.

Je compte d'ailleurs beaucoup sur des démarches qu<i j'ai prié un de mes iureuls de faire auprès de

M. ***, qui n'est pas mort comme je le croyais d'après son silence. Incompréhensible conduite! Je ne la juge pas, mais j'en souffre. J'avais compté sur les plus nobles promesses, je m'attendais à cette publication comme au lever du soleil. Et tout demeure Bans effet, sans que je sache pourquoi. Ceci n'est plus supportable; aussi je veux en finir et nous tirer d'incertitude. Ce serait fait déjà si nous savions l'adresse de M. ***; ni M. Quemper ni personne ne me l'a donnée. Mais mon cousin se charge de la découvrir, et dès l'instant il ira s'informer des obstacles ou réclamer nos manuscrits. Dans le cas de retrait, vous les aurez chez lui à Paris, et je les livrerai à vos soins et à l'intérêt des amis du talent. "Vous m'engagez à traiter avec un éditeur, mais comment faire et à qui m'adresser? Je n'ai à cet égard aucune notion et ne me suis informée de rien à Paris qui puisse aboutir à cette publication, me reposant en tout sur M. ***.

Maintenant que faudra-t-il faire pour mes pauvres chères reliques? Quoi qu'il en soit, je les sauverai de l'oubli, nous les sauverons, comptant sur votre association pieuse. J'aurai une chose de grand prix à vous donner pour enrichir les œuvres de Maurice : un polirait de lui , un dessin de sa belle tête , dû au crayon d'un artiste ami' qui l'avait fait pour lui,

I. M. Aiiî;ior. Un antre artiste qui a voulu s'asaocinr à notre liiclic, M. William llan .souiller, a pravii ^ Icau-forle ce pn^cieui lii'ftsiii. C'est le portrait qun uous avons été heureux du placer en

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artiste, en secret, et qui me l'a révélé et donné quand il m'a sue à Paris. Quel trésor! Maurice est là, assez ressemblant, dans une pose calme et pensante; le front souffrant, les yeux fermés, l'air d'un iakiste. Ce dessin vous plaira, je suis sûre. Quant à moi, j'en suis heureuse. L'ombre même de ce qu'on a aimé est si douce! Et tout cela néanmoins n'est pas lui : image, pensées de lui qui nous restent ! La réalité est ailleurs. Voilà, qui élève l'âme par delà ce pauvre et triste monde , d'une si profonde imperfection de bonheur, où ce qui le ferait meurt ou manque. Il y a en cela des vues divines que nous devons adorer, en contemplant pour consolation les félicités que la foi nous présente, en les saluant de loin.

Je SUIS charmée de l'entrée dans le monde de la Famille des Ames, et surtout de la voir arriver au Gayla. Je lui promets bon et doux accueil comme à tout ce qui me viendra de Bretagne, ce noble pays que j'aime. Vos dons littéraires seront pour moi ces fruits mrîrveilleux d'une île lointaine, qu'un prince envoyait dans une boîte d'or à ses amis, et qui s'y conservaient toujours. Je léguerai vos livres à mes neveux s'il m'en vient.

Ceci me mène à mes joies de famille, auxquelles vous voulez bien aussi prendre part*. Que vous dire,

tète de l'édition in-iJ° des OEuvres de Maurice de Guérin. (Paris, Didier, 1801.)

1. Il y avait au Cayla depuis fiuolqncs mois une troisième sœurt il. Krea'bkit de Guûrin s'ii^Hit marié au mois de mara.

si ce n'est que nous vivons ici dans l'union et l'amour (les anges, dans la douce paix des VallombreusesV 11 ae nous manque qu'un petit enfant, une jeune vie ;ians la nôtre, comme vous l'avez dans Marie. Cette chère petite fille doit être le plus doux charme de votre solitude. Mais je conçois qu'un peu plus grande elle vous fasse encore plus de bonheur. Alors elle pourra vous comprendre, s'unir à votre âme, à vos sentiments, être votre compagne intellectuelle. Un jour Marie sera ainsi pour son père, et de ce jour votre isoleiuent sera moins grand. Alors vous direz moins amèrement qu'aujourd'hui : malheur aux cœurs aimants l Le vôtre a bien souffert et souffre beaucoup, je vois, de l'état de choses qui l'entoure. Mais que faire à cet état, que le supporter en chrétien et en espérance en ce meilleur monde où chacun sera à sa place ? Que Dieu toujours et de tout vous console! Je le prie souvent pour vous, mon doux poëte. Adieu. Que votre santé se soutienne meilleure. J'embrasse bien tendrement Marie.

AU MÊME

Oaillar, 27 janvier 1843,

Me voilà bien en retard, mon bon solitaire, mai; as en oubli. C'est impossible entre nous, vous le

savez et je vous le redis encore. Des occupations, une absence du Gayla, et puis l'attente de ces chers manuscrits, toutes ces raisons viennent m'excuser près de vous. Certes, les amis sont chose assez rare pour ne les pas négliger; ce sont les consolateurs de la vie. Rien n'est plus doux que les relations sympathiques et sincères, et, sous ce rapport, vous devez juger combien les vôtres me plaisent. Je regrette souvent, et ma famille avec moi, qu'il y ait si loin du Languedoc en Bretagne. Nos déserts devraient se toucher comme se touchent nos âmes. Mais est-il rien comme on voudrait ici-bas ! Les distances séparent, les destinées désunissent; véritable lieu d'exil de toute part, et vallée de larmes. Ce qui serait désolablement triste, si le ciel ne couvrait la terre. Oh ! les beaux mystères qui sont voilés là et qui nous attendent pour notre bonheur! Quand je lève les yeux en haut, je ne sais quelle joie m'en vient ; mais c'est bien joie et vie surnaturelle, qui méfait oublier l'autre ou du moins la supporter sans peine. Qu'est-ce que souffrir un peu de temps en vue d'une éternelle félicité ; qu'est-ce qu'une goutte amère pour un océan de délices? Et ceci, ce n'est pas comme les trompeurs espoirs des hommes. C'est une promesse divine. Oh! le bon ami que Dieu! Les bons amis hii ressemblent et découlent un peu de lui, comme en découlent tous les biens.

Vous avez été bien obligcantdem'envoyer l'adresse du G... J'en ai profité de suite pour écrire à M. ***

sans plus de succès que par le passé. Il est vrai qu'il y a du malheur, et que celui que j'avais chargé de l'nire des démarches est encore à les faire et à remettre mon billet. Je ne sais si aux bureaux du G... on ne peut rencontrer M. ***, ou s'il n'y a pas son adresse; le fait est qu'on ne l'a pas découvert, ce qui me contrarie sensiblement. Si je ne craignais de déranger M. Quemper, je le prierais de vouloir bien passer lui-même au G...; mais vous lui avez vousmême parlé plusieurs fois de cette recherche sans aucun succès, ce qui m'arrête. Voilà pourquoi je ne vous ai pas répondu plus tôt ni demandé si vous avez été longtemps garde-malade. J'espèie être bientôt g^vdiQ-berceau, ce qui est bien plus agréable. Ma douce belle-sœur m'annonce ce bonheur. Hélas! je me l'étais promis beaucoup plus tôt d'un autre mariage qui promettait tant aussi pour mon cœur, et qui ne lui a laissé que des larmes. Depuis ce temps, le monde, la vie sont changés pour moi, et quoi que ce soit qui me vienne d'heureux me porte cette empreinte triste. Ma famille est toujours un foyer d'affections, mais son vif aliment lui manque pour moi. Vous me comprenez, vous qui avez perdu, vous qui êtes en deuil. Je ne parle cependant de cela qu'à Dieu et à vous qui avez connu intimement Maurice. Mon doux poëte, chantez-moi cette mort avec votre voix pieuse. Où en sont vos publications? Je leur adresse bien des vœux de succès, et en même temps d'arrivée au (layla. Si vous m'envoyez quelque chose

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de Paris, vous pourriez le faire remettre chez M. Raynaud, rue de l'Arcade, 27, qui a souvent des occasions pour nos contrées.

Adieu. Mes tendresses toujours à la petite Marie, l'ange de votre solitude. Recevez pour vous l'expression ancienne et toujours nouvelle de mon amitié.

[P.-S.] J'ai quitté depuis quelques semaines ma chère solitude; mais je puis vous assurer des sentiments aflectueux de ses habitants pour vous.

A M""= D'ASSIER DE TÂNUâ.

A VÈSE (AVEYRON).

Au Cayla, 27 avril [1843|.

Je sais que tu te portes bien, ma chère Marie, que Finette est toujours gentille et turbulente; je viens de savoir tout cela par ta mère, et je viens te dire combien j'en ai de plaisir. Il me tardait d'avoir de tes nouvelles, car il y a déjà bien longtemps que tu es partie de Gaillac, et surtout que je ne t'ai vue, ma bonne Marie. Je m'étais si bien accoutumée au plaisir d'être ensemble pendant que nous étions chez ta mère, que je ne puis pas me faire à l'idée que tu n'es plus là et qu'il me faut te chercher bien loin dans tes montagnes. Je viens donc t'y cherclier, c;ir

fusses -tu aux monts Grapals, mon amitié t'y suivrait.

Il ne dépendra pas même de moi, je t'assure, que ce ne soit d'une façon un peu moins spirituelle que je ne fais à présent. Se voir en pensée est à peu près comme dîner en pensée. Je n'aime guère plus l'un que l'autre. Je veux donc te voir tout de bon. Et voici mon projet. C'est de profiter de la première journée de printemps pour aller chez M'"* de Faramond. Là, tout en causant, nous parlerons tout naturellement de M'"* de Tanus, et du plaisir que j'aurais de la voir et de celui que me ferait une place dans la voiture de M'"* de Faramond quand elle irait à Valence. Me voilà à Vèse. Quel bonheur vraiment de passer quelques jours auprès de toi, chez toi, de connaître ton pays, tes bois et tes champs!

J'aime beaucoup les montagnes, apparemment parce que j'y ai eu des amies. Mais qu'il en est d'éloignées maintenant! La pauvre Louise* esta peu près perdue pour ce pays. J'ai bien regretté de la voir partir pour son Afrique où Dieu sait quel sera son avenir! Tout lui sourit à présent, tout lui plaît. Max la rend parfaitement heureuse. Il n'y a que le yatagan d'Abd-el-Rader qui puisse trancher cette félicité. Ces Arabes me font peur. 11 y a eu une assez chaude rencontre depuis jieu. Je crois que le régi-

i. m"'" Louise (1(! Hayiic, iuarii5e, vers la fin de l'amure. pnWV cleiilc et. paitii! pour rArri(|uc, où son mari , M. do Toniiac, possé» linit un domaine dont il dir t^uait lui-nu'nio i'uxploitatiou.

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ment d'Adrien était de la partie; mais il n'y a eu rien pour lui cette fois. Louise m'écrit une fort longue lettre, tout orientale et amicale, ce qui est encore plus joli. Les plus brillantes descriptions ne valent pas un mot du cœur. A mon avis, le charme de Louise est celui-là, par-dessus tous les autres qu'elle possède. Elle me demande des nouvelles de toutes ses connaissances, envoyant à chacune un souvenir, et tu as ta part au gâteau.

Enfin, ta santé est bonne, tu n'as plus souffert de cette horrible douleur. Que ce soit ainsi pour longtemps, ma chère amie, pour toujours. Il est trop cruel de souiïrir. Je prie le bon Dieu de ne pas -te mettre au rang des saintes martyres, si c'est sa volonté.

A M'i« ANTOINETTE DE BOISSRT.

18 août (1813.)

C'est à côté d'un berceau où dort un ange aux yeux bleus que je vous écris, ma chère Antoinette : c'est vous dire que je suis tante. Ce bonheur que vous connaissez, je ne me serais pas doutée qu'il fût si doux, et qu'il y eût tant de joie au cœur pour un si petit être naissant. Celui-ci, il est vrai, était bien vivement désiré de toute la famille, et nous ne cesbons (le bénir Dieu le cette grâce l'un pour l'autie.

Puisse notre chère enfant vivre et grandir et ressembler à sa mère dans ses qualités charmantes! Depuis quelques jours, je ne vis que dans l'avenir et dans ma petite Marie. Nous l'avons appelée de ce nom de céleste augure, et j'en espère infiniment. Déjà la petite promet, d'abord de vouloir rester en ce monde, puis de se bien porter. Je ne sais pas le reste de ce que renferme cette petite vie, mais j'en présume beaucoup de bonnes choses.

Je présume aussi et avec pleine certitude que vous prendrez part à mon bonheur, ma chère Antoinette. Je vous associe à tous mes sentiments, et toujours votre amitié les partage. Je vous trouve toujours près de moi. Plût à Dieu que ce fût en personne aussi bien que de cœur ! La présence redouble le plaisir des relations, et vous voir serait pour moi un doux .avantage, ma céleste amie. C'est toujours mon cher projet de vous rencontrer; mais je sors peu et rentre vite. En voici jusqu'à l'hiver d'une visite à Gaillac, quoique à écouter mes cousines et le désir de les voir, ce ne dût pas être si tard. Mille raisons enchaînent au chez-soi et retiennent quand on veut s'en t aller. C'est ceci, cela; c'est souvent pour moi mon père SûUlTrant. Puiasiez-vous sur l'endroit des santés n'avoir plus de craintes, ma chère Antoinette! Je désire bien que cette charmante époque des vacances se pass(! chez vous sans amertume autre que le départ, qui est toujours amer.

Et à propos de départ, je viens d'en voir un qui

D'EUGÉNIE DE OUÉRIN. 483

m'a été bien pénible. C'est celui de ma bien-aimée sœur de Paris pour les Indes. Elle a regagné son pays, où l'appelaient sa tante et un frère qu'elle chérit. Ses adieux sont pleins d'affection et de regrets, et nous font espérer que nous la reverrons. Mais sera-ce jamais? Dieu veuille nous exaucer et conserver cet ange. »

Adieu, ma chère Antoinette; priez pour elle eî pour moi.

A M. PAUL QUEMPER,

Au Cayla, 22 septembre 1843.

Monsieur,

Ce bon M. Morvonnais m'écrit que vous êtes à Paris, que vous y voyez M. ***, et que je puis sans hésitei' vous prier de lui réclamer les manuscrits de mon frère. Sur cela, monsieur, je n'hésite donc pas à vous donner cette commission, qui s'adresse d'ailleurs d'elle-même a vous, à cause de l'amitié que vous aviez vouée à Maurice et du souvenir que vous gardez à sa mémoire. RecueilUr ce qui nous reste de lui, les belles pensées de son âme, est un soin pieux que se doivent partager les amis du poète. Vous vous êtes cà ce titre associé des premiers à ce soin, ei je vous ai vu vous en occuper avec un bien touchant

intérêt. C'est à ce même intérêt que je m'adresse et que je me confie pour ressaisir le tiésoi' que possède M. ***. Il n'y songe plus sans doute. Je ne m'explique pas cette conduite ; je ne m'exprimerai pas non plus sur cet ami de 777011 frùre. Tout ce que je dirai, c'est que je veux absolument reprendre les chers manuscrits. Ce vouloir transmis par vous serait suffisant, sans doute, mais je l'appuie encore de la lettre ci-jointe de mon père qui vous servira de lettre de créance au besoin.

Et maintenant, monsieur, mille excuses de la liberté que je prends, de la peine que je vais vous donner; mais vous m'avez semblé la bienveillance et la bonté même dans les courts moments où j'ai eu l'avantage de vous rencontrer à Paris. Il m'est resté de ces rencontres un bien agréable souvenir, avec des sentiments d'estime et d'intérêt pour votre personne dont je suis charmée de pouvoir aujourd'hui vous adresser l'expression.

Veuillez l'agréer, monsieur, avec l'assurance de mon parfait dévouement.

[P. -5.] Pour le plein succès de vos démarches i'. faudrait obtenir non-seulement les manuscrits, mais encore les copies qui en ont été faites. Je les ai vues quelques jours avant d'^ quitter Paris. M. *** ne voudra pas les refuser. Le Journal venu d'Amérique que vous m'aviez remis est là aussi. J'y tiens infiniment, onfiM à tout ce qui ine reste de ce bien-aimé frère»

D'BUGENIB DE GUERIN.

Une fois les papiers chez vous, M. Moivonnais me dit que vous aviserez à la publication ; il compte beaucoup sur la coopération d'un M. Pitre* (si j'ai bien su lire ce nom), qui demeure rue de Yerneuil,

J'ai aussi peut-être un concours à associer au vôtre, M. le comte de Beaufort, qui nous a fait les offres les plus obligeantes de publication. Il y a deux ans décela. Je le remerciai alors, n'ayant qu'un bien petit recueil. Depuis nous avons beaucoup découvert, grâce à vous et à M. Morvonnais. Ce M. de Beaufort écrivait dans la Revue de Paris; il nous offrait la publication, sans frais aucun de notre part. Si vous le croyez utile, j'écrirai à ce M. de Beaufort, Il logeait rue Saint-Nicolas-d'Antin, 50.

Adieu encore, monsieur. Voyez comme je compte sur votre complaisance.

AU MÊME

-Au Cayla, 20 sopfemhre 1844.

Monsieur,

Je viens vous occuper encore d'une chose qui m'occupe toujours et à laquelle vous n'avez pas cessé de vous intéresser : des chers manuscrits de Mau-

i. M. Pitie-Cluvalit>r.

rice. Je sais tous les soins que vous vous êtes donnés pour les recueillir, toutes les recherches que vous avez faites. Si le succès suivait le dévouement, je n'aurais depuis longtemps qu'à vous remercier de la possession de mon trésor. Mais, quoique non découvert, je n'en suis pas moins pénétrée de reconnaissance pour votrepieux dévouement. Veuillez en agréer la vive expression et me permettre de Vous recommander les papiers que j'ai recouvrés, et qui peutêtre compenseraient en partie la perte que nous déplorons.

Ne pensez-vous pas qu'avec cela et le Cenlaure, qui se trouvera tout entier dans la Revue des Deux Mondes, on pourrait entreprendre une publication? j€ vous indiquerai encore un morceau de Maurice dans la Revue Européenne (15 janvier 1832), intitulé : Vie du bienheureux Nieolas de Flue; un autre dans la Franee Catholique j sur la Chapelle expiatoire de Louis XVI. Je ne sais pas précisément l'époque, mais ce devait être de 1830 à 183/i *.

Je vous soumets, monsieur, fort timidement cette idée sur laquelle je ne fonde pas beaucoup d'espoir; mais le moindre à ce sujet m'est trop cher pour ne le pas saisir en le montrant aux bienveillants amis qui accueilleront toujours avec plaisir les débris du naufrage.

Mon cousin Raynaud vous remettra le paquet de

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