‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 69 sur 69 · M"'' tllisabelh do Gélis, en religion sœur Marie · texte numérisé non relu

M"'' tllisabelh do Gélis, en religion sœur Marie

D'EUGENIE DE GUERIN. fOT

des Gaillaquois. Le Père Bonet leur reprochait ce défaut. Eh! mon Dieu, il s'étend en bien d'autres lieux ; la charité, le ,zèle pour le salut se refroidi! sensiblement. Que le monde a besoin de saintes Lisbines !

Je vous remercie des nouvelles si pleines d'intérOt que vous me donnez; rien ne peut m'être plus agréable et plus utile dans mon désert que ces exemples édifiants. Il me faudrait cependant encore autre chose, je veux dire des nouvelles de votre santé. "Vous ne m'en parlez pas cette fois, tant votre cœur s'oublie à s'occuper de la mienne. C'est fort touchant pour moi et je vous en remercie en vous priant rie croire que je vous rends beaucoup de ce que- vous me donnez infiniment.

Adieu, chère amie. Vous voyez que nous sommes en Carême et que je me corrige de quelque chose, jo veux dire de ma paresse à écrire. Je n'en ai pas à vous aimer.

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A M'i« EUGÉNIE DE GUÉRIN

Al) CAYLA, PAn GAILLAC (TARN).

Au Val de l'Arguenon, par Plancoêt (Côtes-du->orJ), le 20 décembre 1834.

Mademoiselle,

Je n'ose commencer à vous écrire avant d'avoir entendu sortir du Cayla un bienveillant pardon qui m'encourage à vous demander de vouloir bien oublier un silence si coupable, et dont j'aurai toujours regret, dans la crainte que vous ne l'ayez m;d interprété. Ce serait bien à tort, mademoiselle; le peu de relations que j'ai eues avec vous m'ont été si agréables que, n'importe ce qu'il arrive, l'indifférence et l'oubli ne trouveront jamais, en ce qui vous regarde, de place dans mon cœur.

Si je savais quelque chose qui pût vous exciter h l'indulgence et que j'eusse votre talent pour écrire, je vous dirais que c'est encore d'une main mal atrermie que je vous écris; que je relève d'une maladie qui m'a retenue un mois au lit; que, penilant ce temps, votre souvenir esi venu bien souvent me distraire de mes maux , et que plus d'une fois je me suis promis lie vous consacrer mes premières forces. Je tiens à cette promesse avec plaisir; mais quoique chose \ienl encore me troubler. Je crains qu'une pensée pou favorable ne se soit attachée à mon souvenir, si vous voulez bien le conserver; mais, do grâce, effacez l'une et gardez l'autre, et je vous en remercierai toujours.

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Nous avons reçu la semaine dernière une lettre du bon M. Maurice ; il était bien ; sa lettre respirait quelque chose de gai, d'heureux, ce qui nous a fait bien plaisir; il mérite tant de l'être! Nous l'avons connu dans un moment difticile pour tout jeune homme, moment où il faut décider son avenir; difficile surtout pour lui, qui voyait s'évanouir ce qu'il croyait son bonheur. Avec son âme craintive, loin de sa famille, il a dû bien souffrir, et jamais, cependant, sa douceur d'esprit et de caractère n'en a été un moment altérée. Aussi a-t-il laissé à notre sollicitude un souvenir de paix et un désir bien vrai de l' v revoir.

Vous me demandiez, mademoiselle, de vous parler de M. de Lamennais. Depuis votre lettre, Il s'est passé bien des chose? dont vous êtes tout aussi instruite que moi ; elles ont retenti assez loin. Maintenant il est à La Chênaie, seul avec un de ses disciples qui ne l'a jamais abandonné. Il s'occupe un." luement de son grand ouvrage sur la philosophie, dont monsie r votre frère vous aura parlé. Jo crois qu'il ne doit pas paraîtrt avan» deux ans. Toutes les personnes qui s'occupent de cette science en espèrent un grand bien. Que Dieu les entende ! J'ai eu le plaisir de le visiter cet été. Jamais je ne l'ai vu si gai, si aimable. Il voulut que nous visitassions avec lui tous les jolis sentiers que ses disciples lui a\ aient tracés eux-mêmes aux bords de ses étangs. Chaque arbre, chaque brin d'herbe fut |)0ur lui le sujet d'une grande pensée ou d'un souvenir. C'éiait délicieux de l'entendre. Il voulut aussi nous montrer le lieu qu'il avait choisi pour son tombeau , près de sa petite chapelle, entre deux arbres verts. En le voyant si chétif, on tremblait à l'idée qu'un rien pouvait le mettre au lieu (ju'il marquait si gaiement. Le reste du jour, nous le passâmes dans sa chambre. Votre souvenir vint m'y trouver, et j'aurais voulu pour beaucoup vous avoir près do moi Un jour, n'ost-ce pas? cela pourrait être. Ne dites pas non : l'espérance est un don (lu ciel, et moi je veux espérer.

Ma petite Marie, qui commence à tout dire, et dont le cœur continue d'être aimant, me charge d'embrasser .)/"" Eugénie. J'ai voulu que votre nom lui fût familier conrmo celui d'une

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personne qn'elle verrait chaque jour. Permettez -moi de me joindre à elle. Je demande aussi cette permission à mademoiselle votre sœur, et je vous prie d'oiîrir mes respects à monsieur votre père.

M. MoRvoNNAis. née de La Villéom.

Mademoiselle, vos vers et votre lettre ont été pour nous un bonheur tout divin dans notre solitude. Dans ceux que j'eus l'honneur de vous adresser voici bientôt un an, et que *'ous avez reçus avec tant d'indulgence , je ne vous disais rien que de bien senti, rien que ce que m'avait fait éprouver la seule et vraiment exquise émission de voix que je connaissais de vous alors. Oh! mademoiselle, il y aurait crime à négliger un talent si délicieux, qui peut si délicntement consoler les autres et vous-même. La poésie est, à mon avis, essentiellement du ressort de la femme, parce que le cantique est essentiellement une étnanation de Vamour, et voilà pourquoi il y a entre le poète et la femme un si intime lien d'âme. Je suis heureux de creuser le sens de ces paroles, mademoiselle , lorsque je songe à la sœur de mon cher, de notre tout aimable Maurice. C'est lui qui est poète, c'est lui dont la parole est souverainement intérieure, incisive, originale, trempée de nectar, c'est lui qui entend bien la voix de la nature ! Les lettres que je reçoif, de lui sont, sous ce rapport, toutes des ?nodêles sur lesquels je fuis de constantes et bien profitables études. Il a laissé au Val un petit dessin du Cnyla, et nous en avons ensemble chanté la douce colline embaumée de fleurs; f ai même osé dire quelques mots des blanches et pieuses mains qui les arrosent. Nous sommes ici une société de frères qui travaillent à .fc rendre communs tous les aliments de vie dont le ciel fil don à leur âme, et l'aspect des lieux chéris n é'st pas un de ceux qui leur sont le moins précieux : donc '* Cayla nous appartient à tous comme te Val.

Adieu, mademoiselle ; je finis en vous priant d'offrir à votre famille mes respectueuses affections, et en formant.

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comme Marie, le vœu de pouvoir un jour vous promener sur les cotes de noire mer. Croyez bien que nul ne serait plus heureux de vous connaître personnellement que

HiPPOLYTE MORVONNAIS.

À M"" LA BARONNE ALMAURY DE MATSTRE.

(Mars ou avril 1839.J

Je VOUS renvoie, ma jeune et cliere parente, le cahier que vous avez bien voulu m'adresser, contenant quelques pièces de vers de votre amie. En voyant la grosseur du rouleau, je vous avoue que je me suis alarmé, et j'ai pris aussitôt la résolution de ne pas lire le tout. J'ai été si souvent désappointé par des poésies de demoiselles, que vous me pardonnerez d'avoir eu cette discourtoise intention. Je dois cependant vous dire que j'avais mal jugé les vers de M"" Duquéla (je ne sais si j'écris bien son nom). Malgré les préjugés que j'ai contre les poésies des dames et le désir que j'aurais que votre amie choisit d'autres occupations, la vérité me force de convenir que ses vers annoncent un véritable talent et beaucoup de facilité. Il n'est dansée recueil aucune pièce qui ne contienne plusieurs beaux vers et des idées poétiques. On voit que son imagination est nourrie des œuvres de Lamartine, sans toutefois les copier; mais aussi il est peu de ces pièces qui n'eussent besoin d'être travaillées encore. Celles qui ont un but marqué, comme le Sort le la Grèce, le Jeuîie lis, A Madame Almaury de Maistrc, Jacoh au tombeau de Raclicl, m'ont |)aru les plus belles. Daoi ie cahier de prose, il est aussi une poésie : « Ah ! laissezmoi mes rêveries, » qui est d'une autre écriture, et qui est foij jolie. Je pense qu'elle est de vous, ma chère parente. J'ai cia flatte que Prascovie ait aussi excité la verve de M"« Duquéla, et jf regrette que vous ne m'ayez pas parlé plus loi de ces

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compositions. J'aurais pu vous en dire mon avis avec plus de détail.

Quant à ce que vous me demandez au sujet de l'intention qu'aurait votre amie d'écrire un livre pour les enfants, je ne vois aucune raison qui puisse l'en empêcher. Quand on sail aussi bien sa langue qu'elle, je crois qu'on peut écrire tout ce que l'on veut.

J'ajouterai quelques réflexions qui me sont dictées par l'intérêt que je porte aux deux amies. Je pense que la poésie, ainsi que la musique et la peinture, sont des occupations charmantes qui embellissent la vie, tant qu'on ne s'en fait pas une affaire, mais un simple amusement, tant que les productions sont destinées à la famille et aux amis. Mais du moment que l'on vise à la publicité, ce n'est plus un amusement; c'est une manie dangereuse qui nous empêche de jouir de la vie douce et tranquille que les poètes chantent souvent sans la goûter. Il est d'ailleurs si difficile d'ôlre un Lamartine, un Beethoven ou un Raphaël, qu'il vaut mieux renoncer d'avance à un semblable honneur que de s'exposer à perdre son repos et à prêter au ridicule si l'on ne peut atteindre le but désiré. Vous trouverez peut-être le vieux oncle un peu sévère, mais je vous ai parlé en conscience. Je suis si |)ersuadé du danger (|iii menace une jeune personne qui se livre à l'espoir de devenir un grand poêle, que j'aurais été bien aise de trouver les vers mauvais, et je l'aurais dit snns hésiter. Que votre amie continue donc à cultiver son talent sans prétention et pour ses amis. Conseillezlui (le faire peu de vers et de travailler davantage. Une seule pièce bien finie, quelque peu d'étendue qu'elle ait, vaut mieux que la Chule d'un a^ige tout entière.

Adieu, ma chère nièce. Nous comptons aller chez vous an jourd'hui pour prendre congé de tous les »oyageurs.

X, w. Maisthk.

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