Cheval du Cayla
car je me plais à donner autant que vous à recevoir. Mais qu'allez-vous recevoir, ma chère ? Rien de joli, ni d'intéressant, ni de bon, si ce n'est que je me crois en paradis depuis que je me retrouve au milieu des miens.
Les Pyrénées sont bien la plus magnifique Bastille où l'on puisse être enfermée, mais où l'on s'ennuie très-grandement aussi, selon moi. Avec quelles délices je m'en suis vue dehors! Et cependant je n'ai que du bien à dire de ces contrées, sauf de l'air froid et des brouillards qui m'ont si richement enrhumée. Encore de ce rhume n'en dirai-je pas trop de mal pour bien des raisons, et surtout parce qu'il s'en va. Grâce à Dieu et aux soins inexprimables de mon incomparable sœur, de ma tendre et bonne Marie, me voici à peu près en convalescence, sans aucun reste de mes tribulations, que la faiblesse. Je commence à espérer que nous nous reverrons encore en ce monde, ma chère Antoinette; je ne sais en quel endroit, peut-être au plus inattendu, comme cette fois aux Pyrénées.
En attendant, je commence par vous écrire, et aussi par vous dire adieu. Je n'ai pas la tê+e encore bien forte, quoique le cœur veuille lui aider; elle chancelle dessus. Je ne vous quitte pas cependant sans vous demander si votre santé se maintient dan:i l'état florissant où je l'ai laissée. C'est le désir le plus vrai de mon ccnu", car j'éprouve combien il y a de jouissance dans une bonne santé.
D'EUGENIE DE GUÉRIN. 50-1
Je VOUS embrasse aussi tendrement que de coutume. Bien des hommages à vos chers parents qui ont été aussi heureux de votre retour que vous l'avez été de les rejoindre et de les embrasser. 11 faut en convenir, ces séparations amères sont bien douces à la fin. Je suis à l'amer puisque je vous quitte.
Amitiés sans fin à Irène, à votre chère Augustine.
Donnez-moi de vos nouvelles, s'il vous plaît, et de vos prières.
A LA MÊME
23 novembre 1S46.
J'espère, ma chère Antoinette, que vous n'êtes pas trop fâchée contre moi et que, dans tous les cas, mes souvenirs trouveront dans votre bon cœur bienveillance et pardon. Mon silence, il est vrai, n'est pas trop pardonnable; je le confesse humblement, et je le livre à votre clémence en vous suppliant seulement d'avoir égard à une pauvre morte au monde jusqu'au bout des doigts, si bien que depuis le mois d'août je n'ai presque écrit à personne. Mais gardezvous de croire fjue vous fussiez oubliée, ma chère Antoinette; au contraire, moins je parle et i)lus je pense, ce qui vous exprime combien j'ai dû penser à vous.
Mais je sors aujourd'hui de mon affection silencieuse pour vous demander : cop^.ment vous portezvous, comment se trouve cette florissante santé que vous aviez rapportée des eaux? J'apprendrais avec beaucoup de plaisir qu'elle se maintient et que vous en prenez soin : c'est un si grand avantage de se bien porter! Assurément vous savez ce que c'est que la santé et la maladie, ces deux vies si différentes. Voici une saison d'épreuves pour les poitrines délicates. Ce froid nigre, comme dit madame votre mère, me fait craindre pour vous quelque rhume ; car je pense que vous ne vous ménagez pas extrêmement, que rien ne vous empêche de sortir pour des visites au bon Dieu et à vos amis. Il est bien ennuyeux, il est vrai, de calculer ses pas, et je comprends qu'on aille sur verglas et neige, si l'on n'est pas fortement enchaîné aux murs de sa chambre, j'allais dire de sa prison.
La mienne m'est bien douce entre mon père et ma sœur; mais mes deux anges gardiens sont d'une vigilance extrême et je ne puis leur échapper, même pour voir le ciel que je n'aperçois depuis quiuze jours qu'à travers les vitres de ma chambre. Depuis trois dimanches, je ne suis allée ta la messe. Heureux ceux qui ont l'église rapprochée! Je ne me consolerai&.pas de cet éloignement tout plein de préjudices pour l'àme, si je ne savais que Dieu fait les santés et les clioniius, et place les églises où il convient le (niciix; (!t, après tout, je prends pour moi le provt'ri)e Icn (Ir la gîry<n prt^p d'cl cet, qui a été dit pav
D'EUGENIE DE GUÉRIN. 505
quelque sainte âme de paysanne éloignée de ss paroisse.
Comme je ne sors plus d'ici, je n'ai que des nouvelles locales à vous, donner. Vous savez peut-être aussi bien que moi que Louise de Thézac est encore auprès de Gabrielle. L'annonce d'un nouveau venu ne tardera pas, je pense, à la faire partir. Je vois d'ici les petits anges de votre chère Blanche souriant sur vos genoux : Marie doit être bien gentille. Ma petite nièce se développe aussi fort joliment, et ses petits rayons d'intelligence me charment.
Adieu, chère Antoinette, adieu. D'ici au nouvel an, je ne vous écrirai guère. Recevez donc ici l'expression des vœux toujours les mêmes que j'adresse au ciel pour vous et votre gracieuse famille. Veuillez dire aussi à la chère Augustine toute la part qu'elle a dans mes souhaits et dans mon cœur.
Je vous embrasse aussi tendrement que je le sais faire, comme une perpétuelle amie.
A LA M t'ai E.
7 février 1817.
Voilà ma sœur qui vous portera mes souvenir?, ma chère Antoinette, non pas jusque chez vous, mais dans le voisinage, à Gaillac, sa prcnil re station de
Carême. Une seconde à Lisie lui ferait bien plaisir, mais on ne va pas partout où l'on voudrait dans ce saint temp>i ni jamais. Il n'y a qu'une sainte Lisbine* à qui Dieu donne permission et pouvoir de traverser îe monde et les mers pour suivre ses attraits. Quel attrait, ô ciel! qu'il est sublime, et que la Chine est heureuse de voir de pareils anges lui venir parler dc' Dieu! C'est pour ce malheureux pays un signe bieti visible de miséricorde et de conversion.
Je ne saurais vous dire combien ce départ de notre bien-aimée missionnaire m'a touchée. Quel sacrifice ajouté à ceux qu'elle a déjà faits! Mais aussi quel bien va en résulter pour la gloire de Dieu ! Que faisons-nous en ce monde, inutiles que nous sommes , au moins moi ? Pardon de cette généralité qui se réduit à ma personne, toute vouée aux tisanes et autres mignardises qui remplissent ma vocation de malade, la plus nulle en bonnes œuvres, si ce n'est au prolit des bonnes âmes qui exercent à cette occasion la charité.
En cela, j'ai fait acquérir de riches trésors h ma chère et parfdilissime infirmière. Elle a si bien fait ({u'elle m'a mise en état de pouvoir me passer de ses soins, et elle va les prodiguer à son âme [)endant une partie du Carême à Gaillac. On parle d'un pré«i ilicateur lyonnais. Il faudrait à son éloquence l'impétuosiié du Rhône pour entraîner les âmes IVoides