‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 1 sur 233 · A VALENCE · texte numérisé non relu

A VALENCE

Veytaux, 10 janvier 18C5.

Quels sont mes sentiments pour vous? — Ah ! mon cher ami, que j'ai de reproches à me faire, si vous avez pu en douter! Mes sentiments sont ceux que j'aurai toujours, ceux d'une parfaite amitié, un profond regret de ne plus vous voir, les plus tendres vœux pour vous, pour votre avenir, pour vos parents, la plus grande sympathie pour votre noble talent, la certitude que vous ne le ferez jamais servir qu'à la cause de la vérité, de la liberté.

Voilà, mon cher ami, mes sentiments pour vous. Je n'en ai jamais eu d'autres. Je ne vous ai point blâmé comme vous le supposez. Je n'ai point été irrité, tant s'en faut. J'ai compris vos agitations, vos incertitudes, puis les motifs qui vous ont décidé. Vous n'avez pas besoin de me les m. l

expliquer. Je les connais. Ils sont dignes d'un cœur loyal comme le vôtre. Nous n'avons pas cessé de nous entendre. Pourquoi donc n'ai-je pas écrit? C'est là que commence ma faute. Je le reconnais volontiers. Après avoir reçu et lu vos éloquentes Harangues, je voulais vous remercier, non pas dans un billet, mais dans une lettre développée qui ne fût pas trop indigne de ce bel ouvrage.

Je me réjouissais devons en parler à mon aise, d'autant plus que j'étais très touché, très reconnaissant du souvenir que vous m'y avez donné. J'avais tant de choses à vous dire sur ce livre, sur cette admirable effusion de vie, de conscience, de lumière, dans nos temps ténébreux. Je pensais même que cela ferait peut-être quelque plaisir à vos parents. Le temps me manqua dans le premier moment. J'ajournai, je ne pouvais me décider à vous répondre, en courant, quelques mots. J'étais plongé, comme je le suis encore, dans mon ouvrage. Je me dis qu'il valait mieux attendre, que je ne pouvais tarder. Mais cette fin, à laquelle je croyais toucher, s'éloigna; les mois passèrent et j'ai le regret infini de vous avoir affligé, quand j'aurais dû et voulu vous montrer que mon amitié est plus vive que jamais.

Pardonnez-moi, mon cher ami, j'ai dû m'imposer bien des sacrifices pour avoir la force d'achever.

Je demande à mes amis un peu d'indulgence, et il vous en faut beaucoup. Mon travail fini, je réparerai mes fautes. Quoi qu'il arrive, Bancel, ne douiez jamais de moi. Je vous connais, j'ai lu dans votre pensée, je croirai toujours en vous.

Adieu cher ami. Courage ! Vous avez pour vous la jeu-

nesse, Tavenir. Vous vous souviendrez des temps où nous avons vécu ensemble. Vous verrez de meilleurs jours et vous ne m'oublierez pas.

Adieu, je vous aime et vous embrasse.

Mes amitiés à nos amis.

EDGAR QUINET

Un de mes amis m'a fait un legs de dix-neuf cent mille francs. Ce testament a duré ainsi trente ans. Au moment de la mort, il a été révoqué par quatre mots.

On croit qu'il y a eu dol, captation (j'en suis même persuadé). L'affaire est entre les mains d'hommes de loi bien dévoués; mais de pareils châteaux en Espagne ne sont guère faits pour nous.

Ne perdez pas un moment. Ah! cette vie est si rapide !

CCCCLXXI

A M. HENRI MARTIN A PARIS

Veytaux, 14 janvier 1805.

Mon cherami.VeuilleZjje vous prie, dire à M. Mortimer Ternaux que- j'ai fait immédiatement et avec empressement ce que vous m'avez demandé. Qu'en arrivera-t-il? je ne sais. Michelet m'a répondu : « Je croyais M. Mortimer Ternaux un ennemi de la Révolution. »

Pour moi, il n'y a qu'un seul ennemi.

i LETTRES D'EXIL.

. Je désire donc sincèrement que M. Ternaux réussisse. Et vous, mon cher ami? avez-vous donc renoncé aux Académies? Telles qu'elles sont, il est certain qu'en ce moment, c'est encore la seule chose qui donne en France quelque dignité à la vie littéraire.

Je suis bien touché des détails que vous me donnez sur votre vie, sur votre intérieur, sur votre famille, sur vos travaux. Croyez que je reste fidèle à tous ceux que j'ai aimés; et je ne puis jeter mes yeux sur mon passé, sans vous revoir, tel que vous avez toujours été. Ma petite maison du Montparnasse ^ est probablement la seule que je reconnaîtrais dans Paris. Je vous revois, mon cher voisin ; il n'est au pouvoir d'aucun exil d'effacer un semblable voisinage de souvenirs et d'affection. Priez madame Martin de faire mettre une couronne sur la tombe.

J'attends avec impatience les ouvrages que vous m'avez annoncés, d'Ekstein, VercingétoriXy la Russie. Je suis de loin, par un mot des journaux, vos lectures dans ^ les Conférences. Que vos livres seront bien reçus ! Personne ne m'envoie plus ses ouvrages. On nous traite comme si nous étions enterrés vivants. Vous n'avez jamais fait ainsi et je vous en remercie cordialement; Si, par miracle, j'avais été ramené à Paris, je vous y aurais retrouvé, vous et un ou deux amis, pas davantage. Mon isolement n'eût guère été moins complet qu'auprès de mon rocher de Chilien. Pardonnez moi de ne vous avoir pas récrit ! La plume m'est souvent tombée des mains ;

1. Edgar Quinet a habité le n** 32, rue Montparnasse (autrefois n*» 4), depuis le 24 octobre 4840 jusqu'au 2 décembre 1851.

mes paroles ne vous auraient fait aucun bien. Les événements n'entraînent plus avec eux aucune conséquence ! Tout passe à la surface des esprits. On s'est arrangé pour se faire une servitude agréable et commode. Celui qui parle une autre langue est importun. Depuis que l'opposition s'est faite franchement dynastique, les mots même ont perdu leur sens.

On babillera quelque peu sur l'Encyclique; dans quelques jours, on n'y pensera plus. Rien ne sera changé pour personne. C'est une escrime pour tout le monde. Ce n'est plus un combat.

Heureusement les Etats-Unis ne se sont pas résignés; ils sauveront en Amérique tout ce qui a péri en Europe.

J'ai bien souvent parlé de vous avec M. Adolphe Pictet. Combien il est fâcheux pour moi qu'aucune occasion ne vous amène en Suisse. Vous recevrez à la fois mes deux volumes. Mille amitiés à madame Martin et à votre fils. Ma femme vous envoie aussi son souvenir.

Je finis par une étrange nouvelle : un de mes amis de Rouen, Letellier, m'a légué sa fortune, près de deux millions. Le legs a duré trente ans. Mais tournez la page : après trente ans, au moment de la mort, il y a eu une révocation en quatre mots. On croit à une captalion, elle est même sûre. On suit l'affaire. Quelle singulière moquerie de la fortune, si c'est une moquerie !

Adieu, mon cher ami. Votre dévoué de cœur

EDGAR QUINET

CCÇCLXXII

A M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER A PARIS

Veytaux, 1" février 1865.

J'arrive, mon cher ami, d'un bien cruel voyage î Je viens de Bâle, où nous avons rendu les derniers devoirs à notre ami, le colonel Charras.Il est mort plein de force et même d'espérance. De pareils hommes, avec ce passé, ne se remplacent pas!

Quel lugubre rendez-vous autour de cette fosse* 1 J'ai prononcé des paroles qui iront difficilement jusqu'à vous. Puis tout le monde s'est dispersé et nous sommes restés seuls, comme à l'ordinaire, ma femme et moi.

Pour nous arracher à tant d'affreuses pensées, nous sommes allés passer trois jours, dans mon ancienne famille d'alliance, en face de Mannheim^. Quels amis fidèles! Nous y avons trouvé un peu de paix. J'ai aperçu Heidelberg et les anciens jours dans la brume ! Enfin, après huit jours, nous voilà revenus, et la première chose que je fais est de vous écrire à la hâte. Je vous remercie de votre souvenir. Recevez aussi mes meilleurs

1. Voyez Notes. Voyez Lettres à Quinet de Théophile Dufour. Galmann Lévy, éditeur.

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