La famille More
vœux. Combien de fois j'ai voulu vous féliciter de votre Maurice de Saxe. Rien de plus intéressant, de plus' instructif. Je veux vous relire, pour sorlir de ces crêpes funèbres.
Vous savez que j'ai toujours l'espoir de vous revoir ici. Je pense à vous et je vous aime; je vous le dirai mieux en vous voyant.
EDGAR. QUINET
CCCCLXXIII
A M. LAURENT PICHAT A PARIS
Veytaux, 3 février 1865.
Cher Monsieur et ami,
Après les affreux jours que nous venons de passer, il me semble que nos liens d'amitié doivent se resserrer encore. Dans quelle solitude cruelle je me retrouve ici ! Et combien je regrette de n'avoir pu causer un peu avec vous à fond ! Mais que pouvait-on faire dans une semblable désolation?
Je vous remercie d'avoir constaté que j'ai prononcé un discours, il est bien fâcheux pour moi qu'il n'ait pas paru avec tous les autres. J'en avais pourtant remis une copie à M. Clemenceau, pour les journaux
de Paris. Je tiens infiniment à donner à la mémoire de notre ami ce témoignage de douleur. Je suis malheureux d'être le seul dont les paroles n'aient pas dépassé la terre d'exil. Veuillez donc, cher Monsieur et ami, insérer dans le Phare de la Loire ce qui peut être publié de mon discours*. Retranchez ce que vous voudrez; mais que mon deuil s'ajoute au deuil des autres. Faites cela, je vous prie.
Ma femme vous a envoyé un texte imprimé de mes paroles. Dans le cas où ce texte ne vous serait pas arrivé, veuillez vous adresser à M. Clemenceau et lui demander une copie; il n'est pas trop tard. Hélas! cette perte sera bien longtemps toujours nouvelle.
Adieu, cher Monsieur; laissez-moi espérer que je vous reverrai, ce printemps. Combien l'exil se tourne facilement contre l'exilé! Je l'ai éprouvé en cette circonstance.
Croyez à mon amitié dévouée.
EDGAR QUINET
1. Voyez le discours sur lâ tombe de Charras : Livre de l'Exile, p. iOl.
CCCCLXXIV
A M. LÉON RENAULT A PARIS
Veytaux, 23 avril 1865.
Vous avez bien raison de me gronder, mon cher ami. Je vous en remercie, comme de la meilleure preuve d'une amitié qui me devient chaque jour plus chère. Oui, je mérite vos gronderies, et pourtant je ne suis pas tout à fait sans excuse. J'ai trop oublié mes millions, il est vrai. Le grand procès dans lequel je suis engagé avec la Révolution française m'a fait oublier le mien tout à fait. Rien de plus certain. Cependant, pour m'excuser, je dirai que j'attends le résultat de l'enquête ouverte sur les derniers moments de mon légataire. Je voulais pouvoir dire. quelque chose de positif à M. Deschamps. Je lui ai écrit, j'attends sa réponse. 5ans doute, il vaut bien mieux s'éclairer sur le fond de l'affaire. Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Jamais je ne pourrai montrer ma reconnaissance à Versigny. Son dévouement dépasse toute imagination. Âh! que je ne me plaigne jamais de l'exil! il m'a laissé et donné de si parfaits amis. Je dois
avouer aussi que j'ai été très souffrant pendant tout le
mois de mars.
Nos cruelles émotions de Bâle, un travail forcé pour
me ressaisir au retour, l'absence de toute impression
salutaire du côté de la France^ en voilà plus qu'il ne fallait pour expliquer mon indisposition, à la fin de cet interminable hiver.
Je fais réimprimer, en ce moment, le troisième volume de mes œuvres chez Pagnerre*. Il était épuisé et vous m'avez, le premier, donné ce conseil. Voilà, cher ami, le résultat de vos bons avis.
Le deuxième volume de la Révolution s'imprime aussi. Je pourrais presque répéter à mon tour : Cet ouvrage a pensé me tuer.
Enfin je sortirai^ je l'espère de ce terrible horizon et de cette longue conversation avec les Euménides.
Âh ! mon ami que la discussion de Y Adresse donne peu de lueurs! C'est donc bien vrai que les partis n'ont rien appris par ces quinze ans d'esclavage? D'un côté, avec M. Thiers, un libéralisme ultramontain, de l'autre, une démocratie césarienne. Est-ce là toute la France? Est-il donc impossible d'enraciner un principe, sans qu'il soit détruit par un principe contraire? Tant que continuera ce beau travail du néant, comptez sur la servitude.
Encore une fois, je mets mon espérance sur la tête de votre enfant. Qu'il vive, qu'il soit heureux et qu'il voie la liberté, si nous sommes condamnés à n'en voir que l'utopie.
Adieu. Recevez, etc.
EDGAR QUINET