‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 142 sur 233 · AU DIRECTEUR DU SIÈCLE A PARIS · texte numérisé non relu

AU DIRECTEUR DU SIÈCLE A PARIS

Veytaux, 16 juillet 1867.

Monsieur,

C'est dans les temps de ténèbres tels que le nôtre qu'il est bon de faire appel aux génies de lumière et de liberté. Élevons donc une statue à Voltaire; surtout gardonsla mieux que nous n'avons gardé son tombeau.

EDGAR QUINET

DCLVI

A :m. duvergier de hadranne

A PARIS

Veytaux, 26 juUlot 1867.

Monsieur et cher ancien collègue,

Voici une lettre que vous devriez avoir reçue depuis longtemps, car je vous l'ai écrite souvent en pensée. Votre

dernier volume m'a tenu fidèle compagnie dans mon rocher de Veytaux-Chillon. Je reviens à votre livre toutes les fois que j'ai besoin de me démontrer, par un exemple, qu'il reste encore quelque chose de vivant et de sincère en France. Cette partie de votre Histoire a un intérêt bien profond pour moi. J'y retrouve toutes les scènes auxquelles j'ai assisté. Ma curiosité ou mon espérance était alors si vive ! Quand j'avais vu à leur banc mes héros, les libéraux de 1824, c'était pour moi la terre promise. Je reviens à ces heures-là, à chaque page de votre ouvrage. C'est, je vous assure, un sentiment très extraordinaire que de revoir ainsi la réalité exacte, sans les passions, les haines, les aveuglements qui l'accompagnaient. La poussière, le bruit, les trépignements sont passés. Voici la vérité indulgente et pourtant sévère quand il le faut, précise, lumineuse, qui n'offense jamais. Vous continuez de tenir la balance impartiale. Rien ne vous fait dévier. Quel enseignement pour notre France, si elle n'est pas devenue muette et aveugle! Vous n'avez besoin d'aucun encouragement. L'esprit de liberté vous pousse; il vous donnera la force de toucher le but. Je sais bien quelle devrait être la récompense d'une si grande œuvre; il n'y en a qu'une pour de tels travaux, ce serait de servir à la régénération de la France. Espérons donc quand même; de pareils efforts ne peuvent être perdus.

En ce qui touche notre pays, je voudrais avoir la foi du charbonnier; elle est nécessaire pour croire encore au salut de notre nation.

Voilà quinze ans passés depuis le Deux-Décembre. A quoi ont-ils servi? L'opposition est entrée dans le filet

qui lui a été tendu. Elle donne chaque jour au gouvernement du Deux-Décembre la consécration, Texistence légale qu'elle pouvait seule donner. Elle a été la sainte colombe qui est descendue sur l'oint du Deux-Décembre. Elle en a fait un pouvoir régulier, normal, le modèle de l'innocence et de toutes les vertus populaires. Depuis que l'on a accepté ce sacre des mains de l'opposition, la parole humaine a été faussée. On semble combattre et, dans le fond, on sert. Le talent ne manque pas, mais ses coups ne portent plus. Les plus beaux discours ne sont que du vent. Pas un mot ne reste et ne germe. Le pouvoir absolu tempéré par la rhétorique, voilà le résultat.

Vous me trouverez trop sévère, je le sens. Faites toutes les exceptions qui vous semblent justes. J'y consens volontiers. Adieu, cher Monsieur; croyez à ma vive et sincère affection. Ma femme se rappelle à votre souvenir. Nous continuons de protester ici, de jour et de nuit, dans chaque pensée, et pourtant nous savons combien nous sommes seuls. Nous protestons, non pas au nom d'un parti, mais au nom delà conscience humaine, qui peut-être un jour se réveillera. Qu'est-ce donc, cher Monsieur, que le droit, la justice? Ne sont-ce donc que des mots que les hommes trouvent commode de prononcer pour couvrir leurs plus méchantes actions?

Ces quinze années ont détruit tout le système du monde moral. Il est à refaire par la base.

Mes hommages à madame Duvergier.

Recevez, etc.

bCLVII

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