DCLXIX
A PARIS
Veytaux, 14 octobre 1867.
Mille affaires et occupations, sans compter un incendie, m'ont empêché de vous répondre sur-le-champ. Vous avez dû recevoir la lettre que j'ai prié M. Barni de vous faire parvenir. J'ai fort regretté de ne vous avoir pas vu à Veytaux. C'est ici que nous aurions pu causer tout à notre aise. Entre autres grands services qu'a rendus le Congrès, il a montré tout ce qu'il y a de réaction endurcie sous le libéralisme de nos jours. On a été terrifié d'une ombre de liberté. Que serait-ce donc, si c'était la liberté ellemême? Ils fuiraient, je pense, dans les cavernes. Rien de cela ne peut nous étonner.
Je persiste à dire et à répéter que ce Congrès a été le seul effort réel depuis seize ans *.
Puisque vous voulez bien, mon cher concitoyen, me faire part de votre projet de vous éloigner temporairement de France, je vous avouerai que j'aurais de la peine à vous presser de l'exécuter. Notre exemple a montré combien le lien se rompt vite avec les proscrits et même les absents. Il semblait naturel que la démocratie en France s'attachât à ses proscrits, et qu'il se formât ainsi une union solide entre ceux du dedans et ceux du dehors. Eh bien, le contraire a eu lieu. Ceux qui ont refusé de rentrer, pour que toute leur vie fût une protestation, sont restés de plus en plus isolés. En toute occasion, ils ont été, sinon reniés avec éclat, au moins blâmés. On a tourné contre eux-méme leur sacrifice. Ainsi aujourd'hui cela s'appelle 7'ester sous la tente. Il n'y a peut-être pas cent personnes qui comprennent la signification de notre proscription. Où sont ceux qui sentent qu'en nous imposant cette dure existence à Tétranger, nous voulons empêcher l'oubli et la prescription du Deux-Décembre? Vous comprenez cela, cher Monsieur, vous et quelques-uns, mais ils deviennent de plus en plus rares, et nous finirons par rester oubliés comme dans un désert.
Voilà notre expérience. Vous voyez que je ne puis désirer de vous voir vous expatrier. Les hommes sont trop légers, ils oublient trop vite. C'est, selon moi, en France, c'est à Paris que votre noble désintéressement peut s'exercer avec profit pour la cause publique. Ne par-