C A M. JULES ROMAIN BOULENGER
A A PARIS
\^\' Veytaux, 10 novembre 1807.
Monsieur,
Votre lettre est celle d'un homme de cœur et d'esprit. Je vous en remercie. J'enlre autant que je le puis dans vos sentiments, et voici ce que je pense.
On vous a fait à tous une chambre élégante, confortable, bien calfeutrée, capitonnée ; vous y êtes à merveille, enfermés sous trois verrous. Le lit est des meilleurs, en bois d'ébène, bien entendu. Vous avez, sur la table de nuit, de jolis romans, dont je suis loin de médire; vous venez de les parcourir ; et, chose incroyable, vous vous êtes endormis. Vous avez même des rêves charmants. Jusqu'ici, rien de mieux.
Mais, SOUS ce lit d'or et d*ébène, j'aperçois ou je crois apercevoir, à travers le trou de la serrure, que l'on a placé avec art, trois ou quatre réchauds allumés, des charbons les plus précieux ; et vous dormez agréablement.
Sans m'excuser, je frappe rudement à la porte. Je vous crie : « Amis ! éveillez-vous ! il le faut. Ouvrez ou j'enfonce la porte d'un coup de poing. Sortez ! Levez-vous ! Venez à l'air libre! » — « Voilà un homme bien incommode, dites-vous. Il n'est pas de son temps. Il me réveille à tort, comme Épiménide. y>
Seulement ne dites pas : cet homme a une défail^ lance et une désespérance. Non. Vous le méconnaîtriez. Cet homme qui veille a de l'affection pour vous qu'il ne connaît pas, et de l'indignation contre ceux qui vous retiennent au lit, sous les verrous, dans l'asphyxie.
Ne confondez pas indignation et désespérance. L'une est le contraire de l'autre.
Adieu.
EDGAR QUINET
DCLXXVI
A M- PAULIAT A PARIS
Veytaax, Suisse, novembre 1867.
Monsieur,
Vous me demandez mon avis, le voici en toute sincérité.
Nier le mal, ce n'est pas le combattre.
La force consiste, au contraire, à le voir, le sentir, le montrer dans toute sa laideur, pour le détruire.
Recevez, Monsieur, etc.
EDGAR QUINET
DGLXXVII