‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 163 sur 233 · La Création · texte numérisé non relu

La Création

aujourd'hui constatés par les rapports officiels. Quels aveux, glorieux pour vous, la vérité arrache à vos adversaires !

Ils avouent que leur présence à Rome était urgente pour la sauver. Ainsi, ils reconnaissent, et le monde saura que, sans l'Intervention, vous alliez donner Rome aux Italiens.

Et, au point de vue militaire, quels témoignages éclatants ! L'armée royale et pontificale avait tous les avantages, ceux du nombre et de l'organisation. Elle avait une nombreuse artillerie, des armes de précision portées à la perfection, les fusils à aiguille, les fusils chassepot. Contre de pareilles forces, qu'aviez-vous à opposer? Quatre mille jeunes gens, sans instruction militaire, arrivés d'hier sur le champ de bataille, sans vivres, sans approvisionnements, à peines armés de vieux fusils de rebut, à pierre, sans chaussures, une partie en sabots, et leurs communications coupées par l'armée royale. A véritablement parler, vous aviez contre vous trois armées, et avec ces éléments qu'avez-vous fait? Une chose incomparable.

Vous avez tenu tète pendant toute la journée du 3 novembre aux troupes alliées. De leur propre aveu, malgré leur supériorité écrasante d'armements, elles n'ont pu percer votre ligne sur aucun point. Les vôtres ont couché sur le champ de bataille à Montana. Ils n'ont point été inquiétés pendant toute la nuit. Les troupes alliées n'ont pas même attaqué les avant-postes. Vous avez eu ainsi, avec votre petite armée, toute la nuit pour continuer tranquillement votre retraite que l'on avait eu pour but

292 LETTRES D*£XIL.

d'intercepter. Vos adversaires n'ont donc réussi à rien de ce qu'ils voulaient. L'arrière-garde que vous avez laissée dans Montana n'a point été forcée; elle a maintenu si position jusqu'au lendemain matin. Voyant alors que la }utte avait perdu sa signification, sous le coup de trms armées, elle ne s'est pourtant point abandonnée, elle a fait une capitulation régulière, honorable.

Voilà, cher et grand Garibaldi, ce que tout le inonde dira de cette journée de Montana. Elle comptera comme une des plus glorieuses pour vous et pour vos héroïques compagnons. On verra l'immense disproportion des forces, et, malgré cela, la victoire disputée jusqu'au dernier moment. Un groupe d'hommes presque 9ans armes a tenu en échec et en rase campagne des alliés qui avaient pour eux tous les genres d'avantages et les meilleurs soldats du monde. En aimant mon pays comme vous aimez le vôtre, je sens que c'est là la vérité qui restera dans l'Histoire.

Que vos amis soient fiers de cette journée ! Us en ont le droit.

Pour moi, ma seule consolation et mon orgueil est de me dire votre ami.

EDGAR QUINET

DCLXXX

Page 1