‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 164 sur 233 · A M. AUGUSTE MARIE, ANCIEN REPRÉSENTANT · texte numérisé non relu

A M. AUGUSTE MARIE, ANCIEN REPRÉSENTANT

A GAEN

Veytaux, 13 novembre 1867.

Que va penser ilf «ne ? Voilà, mon cher ami, la première chose que je me demande quand j'ai fait quelque chose. Votre approbation du Discours au Congrès de Genève m'a été bien douce. Vous l'avez compris. C'était pour moi beaucoup plus qu'un discours. Cette petite campagne avec Garibaldi m'a fait un bien infini, même physiquement, ce qui semblait impossible.

Mais que de jours cruels depuis cette nouvelle expédition romaine ! Vous devez avoir reçu mon cri de douleur dans le numéro du Temps, du 7 novembre. Je voudrais écrire publiquement, comme je l'ai fait à Garibaldi, sur celte journée de gloire pour lui. La presse devrait dire tout ce qu'il y a eu d'admirable dans le combat de ces jeunes gens, à peine armés de fusils de rebut et de bâtons, contre les chassepols. Il faudrait montrer que les deux armées papales n'ont pu entamer le petit corps de Garibaldi, ni lui couper sa retraite, ce qui était pourtant le but des troupes alliées. Jamais journée plus glorieuse pour les patriotes italiens!

Que n'étes-vous ici, cher Marie ! Combien notre pensée

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va ver S vous I Ne finirez-vous pas par nous revenir quelque jour?

Vous êtes inséparable de notre édition complète. Vous devez donc savoir, comme moi, où nous en sommes. Elle continue à se vendre très convenablement. Vers le mois de février, madame Pagnerre m'a averti que le premier volume du Génie des Religions (in-18) était à peu près épuisé, et l'on me pressait d'en faire une nouvelle édition. J'ai répondu que les frais qui avaient été payés l'année dernière, pour les dépenses accumulées du troisième volume, me faisaient préférer d'ajourner quelque temps la réimpression du Génie des religions; je verrai plus tard.

On imprime, en ce moment, une cinquième édition (celle-ci petit format) de mon ouvrage la Révolution.

J'ai cédé cet ouvrage pour dix ans. L'avantage matériel de la Révolution est seulement pour le libraire. Pour moi, la satisfaction est grande de voir se répandre une œuvre où j'ai mis toutes mes convictions.

Vous voyez, cher Marie, si je vous parle comme à un ami fraternel. Le travail est ici notre seul refuge. J'achève un volume étranger à la politique. Je m'y abrite pour y respirer. Que devenir, sans cela !

Adieu, bon et véritable ami. Ma chère femme, qui travaille autant que moi, est avec moi dans tout ce que je vous écris. Continuez de nous aimer.

Votre

EDGAR QUINET

DCLXXXI

A M. MERLE D'ÀUBIGNÉ A GENÈVE

Veytaux, 16 novembre 1867.

Monsieur,

Vous m'avez fait assister à votre éloquent sermon sur fexpiation. 11 me semble que je viens d'entendre une de ces fortes voix qui remuaient tout un siècle, au moment de la Réforme.

Quelle foi ! quelle vie ! quelle autorité ! Heureux l'homme de bien qui parle au nom d'un monde de croyants et de frères! Il y aurait trop à dire à ce sujet et je ne puis que vous remercier sincèrement et cordialement.

J'attends avec impatience le second discours que vous avez eu la bonté de me promettre.

Pourquoi, Monsieur, le droit du plus fort est-il aujourd'hui si universellement admis? La conscience humaine succombe; c'est là un point sur lequel j'aurais voulu appeler l'attention des hommes tels que vous. Les églises s'étendent et l'âme disparait. Pourquoi? Je propose l'énigme ; pour vous. Monsieur, vous la résoudrez.

Veuillez agréer, etc.

EDGAR QUINET

DCLXXXII

A M. MIGHELET A PARIS

Veytaux, 18 novembre 1867.

Je suis vraiment malheureux, cher ami, de ne vous avoir pas écrit plus tôt. Vous sentez tout ce que j'ai eu à souffrir de ces nouvelles monstruosités.

Revoir après vingt ans les mêmes tueries jésuitiques ! Je m'attendais chaque jour à apprendre le massacre d'un homme que j'aime et que j'admire ; je voyais les nôtres ricaner dans le sang de ces jeunes héros. Comment aurais-je pu écrire? Je ne vivais pas.

Enfin, je reviens à moi et à vous. Le voilà donc terminé, ce grand monument que j'ai vu commencer, il y a plus de trente ans. Il me semble que ma vie aussi y est attachée. Que de souvenirs me rappelle chaque volume! Je me promènerai souvent à travers les étages de cette haute tour, et j'y retrouverai notre jeunesse, notre âge mûr.

Mais, pour la vieillesse, je ne l'y trouve pas du tout. Bien au contraire, vous avez, en finissant votre œuvre colossale, plus de vie, plus de mouvement qu'au commencement. C'est là une chose unique. Vous arrivez au but et vous semblez plus infatigable qu'au départ. Vous avez porté le fardeau de ces douze cents ans et ils n'ont

servi qu'à vous rajeunir de cœur, d'esprit, de pensée, de langue. Voilà le signe de Timmortalité, ou il n'y en a pas au monde. En fermant ce livre, je répète mon toast de Veytaux* : A une chose immortelle! à VHistoire de France !

Nous sommes unis, cher ami, et nous devons rester unis. On se plaît souvent à dire qu'il n'y a pas en France deux hommes qui s'entendent. Nous donnons, et nous devons donner le démenti à ce dicton. Aussi suis-je bien résolu, ce qui ne m'est pas difficile, à m'altacher de plus en plus aux grands points capitaux qui nous unissent, et à ne m'occuper en rien des nuances plus ou moins imperceptibles qui ont toujours existé, qui existeront toujours, puisqu'elles sont la marque de la personne et de l'individualité. Le souffle du siècle tend à tout mettre en poussière ; il cherchera aussi à nous opposer l'un à l'autre, à nous détruire l'un [par l'autre. Je suis bien décidé à lui refuser cette satisfaction. Deux feuilles de chêne avec des nuances particulières n'en font pas moins partie du même chêne. Je me sens de même lié à vous par les mêmes racines; et mon avis est que nous devons jusqu'au bout faire tête ensemble aux mêmes orages.

Quand j'attaque directement un pouvoir aussi fort que celui qui a mis la France sous ses pieds, ma tâche est très difficile. A vrai dire, je joue à chaque mot mon existence. Aussi je demande à mes amis d'interpréter chaque mot dans le sens le meilleur. Il est bien certain que, au Congrès de Genève, je ne prétendais pas faire une expo-

sitîon de dogme théologique ^ ; je faisais (ce que je m'étais toujours proposé) un appel à la conscience humaine, universelle, contre le césarisme moderne qui m'écoutait. Cela suffisait à ma tâche, ce jour-là.

On a vu ce qu'étaient ces radicaux de Genève, et si je devais regretter de ne les avoir pas recherchés : pa- pistes et décembristes. Ils ne parlaient que de nous jeter '^ à Veau.

Hentana est une journée glorieuse pour les Italiens. Avec des fusils de rebut (depuis 1830), avec des bâtons ferrés, avoir conservé pendant vingt-quatre heures ses positions contre les chassepots ! Oui, c'est là qu'est la merveille! Ce devrait être le texte de la presse.

Rappelez-nous au souvenir de madame Michelet.

Adieu, cher ami; ma petite campagne de Genève m'a fait beaucoup de bien physiquement. Aimons-nous et serrons-nous contre ce nouveau souffle de réaction déchaînée.

Votre

EDGAR QUINET

i.\oyez Notes,

DCLXXXIII

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