‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 176 sur 233 · Â MADAME SARASIN BONTEMPS A CANNES · texte numérisé non relu

 MADAME SARASIN BONTEMPS A CANNES

Veytaux, l«r janyier 1868.

Madame,

Quelle surprise ! Vous avez donc mis au pillage pour nous tout le midi de l'Europe? Qu'est-ce qui l'emporte, de la Provence ou de l'Italie? Et c'est là ce que vous appelez quelques fruits? Franchement, qu'allons-nous devenir au milieu de ces tentations de toute espèce ?

Vous nous envoyez aussi par la même occasion le plus beau soleil de Provence, pour ce premier jour de l'an. Allons! grâce à vous, Madame, cette année commence bien; c'est une fête.

Veuillez croire, Madame, que le plus grand plaisir que vous puissiez me faire (et vous êtes si parfaitement bonne !) est de découvrir pour moi un moyen d'être agréable à monsieur votre fils. Disposez entièrement de moi, je n'ai pas besoin de vous le répéter. Quoique exilé de France depuis dix-sept ans, j'y ai encore quelques rares amis bien fidèles. Ce serait un vrai bonheur pour moi que d'aller au-devant d'un désir de monsieur voire fils. Voudrait-il par exemple faire la connaissance de M. Duvergier de Hauranne ? Il verrait chez lui tout ce qui nous plaisait

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dans la France que nous avons connue. Désirerait-il voir un jeune avocat des plus distingués et de la même nuance d'esprit, M. Léon Renault, qui le mettrait au courant de tout le jeune barreau? Enfin, Madame, trouvez-moi une occasion de vous être bon à quelque chose. Vous me rendrez heureux.

Recevez mes vœux les meilleurs pour vous, pour M. Sarasin, pour madame votre sœur. Agréez l'hommage de mes sentiments reconnaissants, et surtout mettez-les à l'épreuve.

EDGAR QUINET

DCCII

À M. BULOZ A PARIS

Veytaux, 2 janvier 1868.

Voilà, en effet, mon cher ami, l'année 1868. Nous nous sommes connus en 1830. Faites le calcul, et voyez si nous datons de loin. J'aime infiniment cette coutume que l'on dit paienne de rappeler son existence à ses amis. Dites, je vous prie, à madame Buloz que je n'oublie rien de nos anciennes années, que c'est un de mes vifs regrets de ne Tavoir pas revue . Je lui adresse mes vœux, heureusement inutiles et superflus.

Quand je ne vous envoie rien pour la Revue, ne m'accusez pas. Croyez ce qui est vrai, que je suis absorbé

dans un travail et que je ne puis faire autrement. Qui donc peut faire tout ce qu'il veut ? Mon ouvrage est assurément fort avancé mais, tant que je n'en tiens pas le dernier mot, je ne sais vraiment que penser et que dire.

Vous me parlez de TAcadémie. Certes je ne suis pas un barbare. Je sais combien elle a d'importance et combien, dans ma situation, une nomination aurait de sens et de portée. Mais mon seul avantage, jusqu'ici, a été de ne me faire aucune illusion sur ce qui me concerne. Il en résulte que je suis arrivé à mon âge sans avoir aucun mécompte; et j'irais, je pense, au-devant de quelque grand échec, et peut-être même de quelque avanie, si je m'abusais au point de me croire possible t J'ai vu, en 1830, Benjamin Constant mourir de chagrin et de honte d'avoir été refusé à l'Académie... Je ne ferai pas cette faute. Je n'aurais pas trois voix; et, pour peu que je travaille encore, je n'en aurais pas une.

Adieu, mon cher ami. A vous sincèrement de cœur.

EDGAR QUÏNET.

DCCIlï

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