A M. LE RÉDACTEUR DE LA REVUE POLITIQUE
A PARIS
Veytauz. 2 juillet iBQS,
Cher Monsieur,
C'est, sans doute, grâce à vous que je reçois la Revue politique. Je m'en doutais et j'allais vous en remercier, quand votra lettre est arrivée.
De la droiture, de la pénétration, du courage, du sens pratique, je trouve tout cela et bien d'autres choses encore dans cet excellent Saturday français. Allons! Espérons que le sommeil des Français aura été celui des chrysalides qui finissent par briser leur coque et trouver des ailes, je ne sais où.
Je ne puis être que charmé d'être votre collaborateur. Disposez donc de moi. Mon vif désir est de vous être agréable en quelque chose ; je voudrais bien aussi concourir, avec vous, à cette résurrection.
Nous avons, ij faut l'avouer, affaire à des morts singuliers. Ils ne sont pas fâchés de ressusciter, mais ils veulent qu'on leur parle tout basa l'oreille. La trompette bruyante du jugement dernier n'est pas du tout leur fait.
Je désire surtout trouver le temps d'exécuter ma promesse, et je suis en ce moment entre deux ouvrages, l'un qui n'est pas de moi, et qui est bien plus que de moi {Mémoires d'Exil), l'autre où je traite toutes les questions de philosophie naturelle, qui passionnent encore notre époque. Je ferai volontiers l'impossible pour vous.
Il est donc vrai que, vous aussi, vous avez un procès! Ils ont osé! Tant pis pour eux. Si Paris a du cœur, vous serez le candidat de Paris.
J'avais pensé pour vous à mon département de l'Ain^ mais les chances sont trop faibles. Paris vous doit une réparation.
Que ne donnerais-je pas pour avoir une heure de conversation avec vous! Je vous lis et vous me consolez.
Votre bien dévoué de tout cœur.
ff
EDGAR QUINET
DCCLXXIV
A M. LAURENT PIGHAT A PARIS
Veytaux, ijuUIetiSÔS.
Enfin, cher Monsieur et amî, après mille empêchements, je puis vous remercier des bonnes heures de paix que je dois aux Commentaires de la Vie, Combien je me suis associé à vos personnages ! J'en connaissais quelques-uns, et il m'a éXé doux de les retrouver. Les autres m'ont emporté dans un monde tout nouveau. Je voudrais vous en parler au long et vous demander de leurs nouvelles ; car ils vivent certainement. Que vous êtes heureux d'avoir écrit ces beaux récits où l'expérience et le cœur vont si bien ensemble! A certaines lignes, je crois sentir battre le cœur de l'auteur dans celui du héros; je m'étais toujours promis, comme bien suprême, d'écrire un roman. Quand j'étais jeune, le cœur me battait trop fort, et je n'ai pas osé. Aujourd'hui même, je ne voudrais pas m'y risquer. Mais en vous lisant, j'ai goûté ces joies, ces songes, ces douleurs, et j'ai revu les tempêtes, comme il faut les voir, du rivage.
Croyez bien que je vous ai fait visite en prison. Ces jours-là m'ont paru longs et lourds. Vous honorez la profession de l'écrivain, que tant d'autres, dans notre
malheureux pays, veulent absolument faire déchoir. Je ne croirai à la régénération de la France que lorsque je lui verrai se frapper la poitrine et s'accuser comme Madeleine pénitente. Pardonnez-moi cette comparaison chrétienne. Elle n'est que trop vraie, quant à la chute. Mille amitiés.
EDGAR QUINET
C'est donc vous qui deviez inaugurer cette belle loi sur la presse! Elle est bien telle que je me la figurais. Vous aurez eu l'honneur d'en faire le premier l'expérience. Je suis fier de votre courage, de votre persévérance, de votre hauteur d'esprit.
DCCLXXV
Veytaux, juillet 1868.
Mon cher Monsieur,
Votre article sur le Prométhée a beaucoup de feu sacré. Je vous en remercie. Que de choses dans ce peu de pages ! De la Vie et du coloris, sans parler du cœur, dont il ne doit plus être question suivant beaucoup de gens de mérite. Vous avez du talent, je vous en félicite, mais la vie de l'écrivain est chose dure dans notre pauvre France.
Puissiez-vous éprouver le contraire ! C'est là mon vœu pour vous.
Envoyez-moi ce que vous ferez, et croyez que personne ne s'y intéresse plus que moi.
Est-il vrai que nos Français se prennent enfin au sérieux? Il en serait temps vraiment.
Ces dix-sept ans d'esclavage ne leur ont point pesé. On dirait qu'ils se sentaient faits pour cela. Que votre génération apporte, s'il se peut, un autre tempérament! 11 le faut!
Tout à vous de cœur.
EDGAR QUINET
DCCLXXVl