‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 22 sur 233 · A M. DUVERGIER DE HÂURÂNNE A PARIS · texte numérisé non relu

A M. DUVERGIER DE HÂURÂNNE A PARIS

Veytaux, 25 décembre 1865.

Monsieur et cher ancien collègue,

Lorsque j'ai reçu votre dernier volume, j'étais dans le feu et le trouble d'un travail qui ne me laissait pas de repos. Je me donnai pourtant la grande satisfaction de vous lire sans retard. Mais, pour vous écrire à mon aise, il me fallait un moment où je pusse être à vous tout entier. Ce moment s'est beaucoup trop éloigné, je l'avoue. Je réclame votre indulgence. Vous ne me la refuseriez pas, si vous saviez combien de fois je me suis condamné moimême. Il aurait fallu vous dire sur-le-champ mes impressions. Elles sont toujours très vives, tant vous me rejetez avec force dans cette époque où je suivais jour par jour les débats de la Chambre des députés. J'allais pour cela occuper ma place sur le péristyle, à la pluie et à la neige, dès quatre heures du matin.

Vous tenez toujours votre balance impartiale. Je retrouve là les orateurs, tels que je les ai entendus. Vous me rendez plus juste envers tous ; car je ne voyais alors, je ne tolérais que la gauche.

Combien votre récit de l'expulsion de Manuel est équi-

table! Combien il me donne à penser! Cet abandon où l'on a laissé mourir Manuel dès que le pouvoir a osé, c'est là une vieille histoire toujours nouvelle. Vous avez trouvé le secret d'instruire, d'éclairer, sans blesser jamais. Voilà, sans parler de tant d'autres, un art où vous êtes maître.

Il paraît que cet art me manque tout à fait, si j'en juge par les clameurs que j'ai soulevées contre moi dans la petite église jacobine. Je suppose que vous avez reçu mes deux volumes. Ils ont dû vous être portés de ma part rue de Tivoli. Certes, je n'espère pas que vous soyez de mon avis en toute chose ; mais j'ose croire que vous trouverez dans*ce livre un désir de justice, un esprit de liberté, dans lequel nous nous rencontrerons souvent. Je m'attendais àtous les genres d'objections ; il y en une pourtant qui me surprend toujours dans la bouche des amis de la liberté : je croyais dire un axiome, en disant que les résultats politiques obtenus, à savoir le Deux-Décembre, l'Empire, nos exils, les lois de sûreté générale, l'anéantissement de la Presse, en un mot le régime subi depuis quinze ans, n'est pas en proportion avec les vœux, les aspirations, les sacrifices de la Révolution française. Qui eût jamais imaginé que V Avenir national m'eût fait un crime d'avoir avancé cette proposition? Il ne se lasse pas de me dénoncer à la haine publique pour avoir dit que la Révolution politique n'a pas atteint son but, qu'elle voulait autre chose que ce que nous avons et possédons. Et ce sont des républi<îains patentés qui sputiennenl périodiquement cette accusation contre moi ! Quelle nuit cela suppose dans certains esprits !

Mais nous en sortirons.

Âi-je besoin de vous répéter à quel point je déplore, en ce qui me touche, la vente du bois de Céry?

Où donc vous reverrai-je? Croyez que ma pensée va souvent vous chercher, sans savoir où.

Félicitez, je vous prie, monsieur voire fils sur ses lettres si intéressantes, si judicieuses, si pleines d'une maturité étonnante. Recevez, pour madame Duvergier de Hauranne et monsieur votre fils aîné, mes vœux les meilleurs.

Votre sincèrement dévoué

EDGAR QUINET

Ma femme se rappelle à votre souvenir.

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