A OSTENDE
Veytaux, 11 juillet 1868.
Chère Madame et amie,
Vous voilà donc à ce Rocher de Cancale où nous allions dîner tous les soirs, pendant notre heureux séjour à Ostende! Je vous vois entrer dans cette grande salle que je me rappelle fort bien. Votre cher mari vous suit et il a cette même physionomie ouverte et sympathique qui
1. V. Revue des Deux Mondes^ 1" juillet 1868, le chapitre inédit des Mémoires d'Exil : Un mois dans un moulin.
Je n*espère rien de capital des élections. Quelques voix ajoutées à Topposition dynastique ne changent rien aux choses. Je ne vois aucun principe enjeu, aucun drapeau. G*est le réveil d'une nation qui a eu l'épine dorsale brisée et qui ne se soucie guère de se tenir debout sur ses pieds.
Disons la vérité. La France a été empalée au Deux- Décembre, et personne ne songe à lui ôter le pal. On la traite pour la migraine ou le mal de dents; mais de la cause du mal pas un mot.
Après seize ans d'esclavage, la démocratie ne sait ni ce qu'elle veut, ni ce qu'elle ne veut pas. Pour exprimer cette situation hypocrite, on prendra des caméléons qui retireront chaque mot à mesure qu'ils l'auront avancé. Et pourtant il faudra bien que nous reprenions figure humaine! Seulement, comme la conscience aura été pour peu de chose dans cette réhabilitation, il sera toujours à craindre qu'elle ne soit suivie d'un nouvel esclavage.
La démocratie n*a su qu'oublier, cela ne suffit pas. Elle trouve presque ridicule que l'on se dévoue pour ellee Voilà le tempérament que nous avons vu pendant seize ans.
Accoutumé à vivre dans des pays libres, il me serait maintenant presque impossible de respirer dans cette France impériale, où chaque acte de la vie privée et publique est presque aussitôt une matière de servitude ou d'oppression.
Ce sont là, cher Monsieur et ami, mes sentiments intimes. Et pourtant je serais prêt à mettre tout sous mes pieds si
je pouvais rendre un service. Mais ce cas ne se présente pas, et la question n'est pas même posée.
Je 'travaille ici de toutes mes forces ; sans doute, il arrive le plus souvent que mes travaux doivent rester inconnus de mes compatriotes, et par conséquent stériles; mais que puis-je faire à cela? C'est Tesprit entier de ce régime qui combat contre moi et qui doit souvent réussir àm'écraser. N'importe ! Je continue. L'année ne se passera pas sans que nous vous envoyions d'ici deux volumes. Nous avons la curieuse prétention de vivre encore.
Continuez, cher Monsieur et ami, à me donner votre avis sur les choses que j'aime à voir par vos yeux.
On fait courir le bruit très faux que je me porte candidat dans Saône-et-Loire. On a même envoyé je ne sais où, à cet égard, des télégrammes faux, signés faussement de mon nom. Qu'est-ce que cela peut signifier? D'où cela vient-il ? C'est ce que j'ignore. La justice s'en est mêlée et n'a rien trouvé.
Adieu, croyez moi pour toujours votre dévoué
EDGAR QUINET
Je croirai au réveil de la France, quand je verrai le Deux- Décembre en cause. Alors, on se souviendra des proscrits; jusque-là, beaucoup de bruit pour rien. Je les défie de se réveiller sans nous. Il n'y a pas de vérité plus vraie.
ni. 25
DCCLXXIX
A MADEMOISELLE MARIE DUGROT A GHAROLLBS
Veytaux, 17 juillet 1868.
Chère Marie. Quand cette lettre t'arrivera, tu seras bien peu disposée à la lire, mais je veux pourtant encore une fois t'envoyer mes meilleures pensées. Sois heureuse, ma chère enfant, autant que je le désire.
Nous craignons que tu ne sois perdue pour nous, et que la vie dans laquelle tu vas entrer ne t'éloigne de plus en plus de nous et de notre vie. Hais nous nous disons que tout cela est pour ton bien, et nous acceptons un sacrifice qui doit faire ton bonheur.
Il te restera d'ailleurs toujours quelques moments pour te souvenir des quelques jours que nous avons vécus ensemble. Adieu, ma chère Marie, ma chère nièce . Que l'avenir te soit bon et doux! Tu es née pour être heureuse. Tu le seras, et nous le serons par toi.
Ton oncle
EDGAR QUINET
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