M. MARC MONNIER
Veytaux, SI juillet 1868.
Mon cher Monsieur,
Il n*est pas trop lard, j'espère, pour vous remercier de votre aimable souvenir dans le journal de Genève. Je n'ai pas eu de peine à vous reconnaître à ces paroles si pleines de cœur et d'esprit. Dès le premier mot, nous nous sommes dit: a: Il n'y a que M. Marc Monnier pour dire en un mot tant de choses, et d'une façon si exquise. »
Je venais précisément de lire les extraits des Aïeux de Figaro, et j'étais dans l'enchantement. Quel nerf! quelle nouveauté! quelle vie! Voilà ce que je n^ me lassais pas de répéter. Que serait-ce donc, si je voyais, non pas le monstre, mais le livre lui-même ! Croyez, mon cher Monsieur, qu'une joyeuse fête serait de vous avoir ici. Vous avez, il me semble, bien des odyssées à nous raconter.
Recevez, etc.
EDGAR QUINET
DCCLXXXI
A M. BARNI A GENÈVE
Veytaux, juillet 1868.
Mon cher ami, mon cher philosophe. J'ai trouvé dans votre ouvrage la ligne droite, inflexible, le chemin tracé, le but clairement défini. Vous dites à la démocratie des choses sans lesquelles elle ne peut vivre. Elle est égarée ; vous montez sur un sommet, et vous lui dites : « C'est par là qu'est la voie. Marchez! »
Puisse-t-elle vous entendre ! Dans tous les cas, votre livre servira à l'orienter, quand elle voudra sérieusement sortir de ce désert d'égarement où elle s'est laissé conduire. Ce jour-là, elle lèvera la tête et, grâce à vous et à quelques autres, elle recevra la lumière; vous êtes le bon guide.
Il n'est pas nécessaire de m'envoyer l'épreuve de mon discours au Congrès de Genève. Soyez assez bon pour vérifier si les corrections indiquées ont été faites exactement. Si elles ont été négligées, veuillez les faire exécuter.
Je voudrais aussi que Ton dît un mot de la traduction improvisée de Cari Grûn*. C'est un tourde force oratoire qui mérite bien une mention.
1. sténographie en allemand, pendant le discours prononcé en français.
Je VOUS répèle encore que votre ouvrage la Morale ^ dans la Démocratie est plein de substance et d'intérêt. J'y reviens fréquemment et chaque fois j'y trouve de nouveaux filons excellents, ce qui est pour un livre la meilleure marque.
Ma conclusion est le regret de vous voir si peu, quand nous aurions tantà nous dire. J'aurais aimé à vous parler de la Création. Mon sujet est de ceux auxquels il faudrait travailler sans fin. Il n'y a pas de septième jour de repos pour ces sortes de livres; et pourtant je finis , et je m'en afflige. Ce livre a été pour moi un abri contre les indignations quotidiennes.
Peu ou point d'espoir dans les élections prochaines! Je ne vois ni principe ni drapeau déployé. Une velléité plutôt qu'une volonté. Des masques à l'infini. Par exemple, dans mon département, on crée un nouveau journal. Il s'appellera l'Indépendant. C'est un très beau litre. Par malheur, lesfonds de ce journal sont faits par un sénateur, caché sous l'enseigne. Je crains que cette petite histoire ne soit l'histoire presque universelle de France en 1868.
Que sera le Congrès de Berne? Je n'en entends point parler.
Si, par miracle, vous finissiez par venir, prévenez-moi quelque peu auparavant. Nous avons en tête d'aller sur une montagne échapper, s'il se peut, à cette fournaise.
EDGAR QUINET
438 LETTRES D*KXIL.
DCCLXXXIl
A MADAME R
A OSTENDB
Plans de Fresnière, sur Bex, Suisse 30 juillet 1868.
Chëlre Madame,
Oà pensez-Yous que nous sommes? Voyons, devinez. Nous voilà à 3800 pieds au-dessus de la plage d'Ostende. Hier, M. Bergeronnous a enlevés; il nous a fait traverser des abîmes de verdure et nous sommes arrivés et installés dans son chalet, au milieu d'une belle prairie enveloppée de cîmes blanches qui ont leurs pieds dans les forêts. Gela est fait pour être une Thébalde, une Chartreuse ; je m'attends à y rencontrer saint Bruno à chaque pas. Ce qui vaudrait beaucoup mieux, ce serait de vous y rencontrer, vous et votre chère famille. Au moins nous pensons à vous ; il me semble que ce serait fort mal de vous laisser croire que nous sommes encore sur notre balcon de Veytaux.
Si, par hasard, votre pensée va vers nous, il faut qu'elle sache où nous trouver. Quel malheur, si elle se perdait dans le trajet ! Veuillez donc nous apercevoir ici, dans un charmant petit salon, au coin du feu, sans lequel nous aurions grand froid. Ma femme écrit sur le bout d'une
table^ H. et madame Bergeron causent avec une dame anglaise et sa fille, leurs parentes. Il pleut averse et nous n'avons que trop échappé à la chaleur torride de la plaine. Nous ne pouvons guère sortir.
Dans ce moment tout nouveau, au bord d'un torrent, le little book^ n'est pas oublié, mais le changement de lieu nous aide à prendre patience. C'est toujours à cela qu'il faut revenir.
Sachez, chère Madame, que, sur les sommets comme dans la vallée, nous sommes à vous du fond du cœur. Nous parlons de vous, nous vous regrettons et nous vous espérons. Recevez l'expression (ah! quel sot langage!) de mes sentiments les plus dévoués.
Si vous avez à Ostende trop de soleil, veuillez nous le dire, nous avons à vous envoyer d'ici,par la plus prochaine brise, une masse de nuages qui traînent sur la montagne.
EDGAR QUINET
Plans de Fresnières, au pied du gr^nd Muveran.