Voy. Livre de V Exilé
la RévoltUionj en examinant les lettres reçues en 1 866 et 1867, je retrouve divers noms à qui les réponses d'Edgar Qoinet pouvaient être destinées. MM. Henri Manon, L. Liard, alors élèves de TEcole normale, M. Marcellin Pellet, jeune étudiant, M Gustave Isambert, invoquent les souvenirs glorieux du collège de France pour demander une ligne de la main qui a écrit la Révolution. M. le sénateur Edouard Millaud envoie des vers ; est-ce à lui que s'adresse une de ces lettres ?
Pages 58 et 297. — M. Michelet est venu voir Edgar Quinct, à Veytaux, en septembre 1861, en août 1865 et en mai 1867. Chacun de ces séjours d'un mois, dans une maison voisine de celle du proscrit, a été un temps de bonheur, une intimité délicieuse de chaque jour entre les deux familles. En 1868, M. Michelet s'établit à Glion pendant qu'Edgar Quinet était aux Plans ; les deux amis se revirent à Veytaux en septembre.
Page 432. — Toutes les notes explicatives que je pourrais donner, non en quelques pages, mais en un volume, seraient insuffisantes et même inutiles pour quiconque n'éprouve pas une répulsion instinctive contre l'Empire. Les Lettres d'Exil sont écrites par le plus irréconciliable des Irréconciliables, Il a travaillé jour par jour, heure par heure, à la chute de l'Empire; sa protestation continue s'est manifestée sous toutes les formes: livres et brochures, correspondances ; chaque ligne, chaque mot rappelle le crime de décembre, flétrit le mensonge permanent, invoque la justice, la liberté. Il écrit avec son amour et sa haine, avec son mépris et ses colères, avec sa raison et ses espérances. Ses adjurations passionnées cherchent à réveiller les âmes endormies ou égarées par les sophistes qui, seuls, avec le despotisme, avaient droit à la parole. Quand sa douleur, son indignation, ne rencontraient pas d'échos, elles s'augmentaient, et alors, peut-être il forçait un peu la note. Le crime de décembre lui devenait plus odieux à mesure qu'il sentait faiblir la résistance morale de l'opinion; il voulait entendre un cri de douleur, signe de réveil, de guérison. Pouvait-il se contenter de la maigre opposition au Corps, législatif ou des malices et lazzis chuchotes dans les salons ?
Aujourd'hui encore, quinze ans après la chute de l'Empire, la réprobation n'est pas aussi universelle qu'elle le sera un
jour, quand le temps et Téducation nationale aurpnt fait disparaître les influences qu'un tel régime a laissées après lui. Il viendra un jour où Ton ne pourra pas croire qu'en plein xix« siècle, on ait revu à la fois la nuit de la Saint- Barthélémy, les dragonnades et les déportations qui ont suivi la Révocation de rÉdit de Nantes. La résistance héroïque des Cévenols pendant un siècle était une grande espérance pour les réfugiés. Les proscrits de 1851 étaient aussi en droit d*attendre, non pas Tinsurrection permanente d'une population de pâtres, mais Topposition franche, vigoureuse, des républicains. Au lieu d'une protestation générale, ce fut un compromis graduel ; on s'arrangeait tant bien que mal de ce despotisme bavard; un peu plus, on n'aurait pu s'en passer; on redoutait la chute de l'Empire et, selon l'expression consacrée, on voulait économiser une révolution. Y avait-il de quoi s'alarmer et devenir pessimiste? Est-ce au bas Empire, que la grande Révolution, le génie, les destinées de la France devaient aboutir? Les réponses qu'Edgar Quinet recevait à ses ardentes lettres lui renvoyaient rarement un écho d'espérance ou un cri de révolte. C'étaient la plupart du temps des justifications ou des illusions ; l'Empire se légitimait aux yeux de tant de gens ; il y avait bien de quoi l'abhorrer. Comment s'étonner, si la douleur s'augmentait à mesure que le régime de décembre se consolidait? L'opposition voulait améliorer l'Empire, les proscrits voulaient le renverser, ramener la République. Tout était là.
Que ces indignations aient paru excessives dans le'moment même à ceux qui s'accoutumaient tout doucement à la servitude, on le conçoit ; mais aujourd'hui, après quinze ans de délivrance, quand nous commençons à peine à renaître des blessures que l'invasion, c'est-à-dire l'Empire, nous a faites, trouverons- nous Edgar Quinet injuste ? Car le mot a été dit.
Non, il ne demandait pas l'impossible, il n'attendait pas de l'opposition au Corps légistatifTattitude d'un Manuel se faisant expulser. Il demandait seulement qu'on s'épargnât l'éloge du proscripteur, qu'on n'atténuât pas les crimes et les fautes dont le criminel prenait lui-même hautement et cyniquement la responsabilité. En toute occasion, l'opposition couvrait la couronne.
Que répondre à ceux qui ne peuvent pas s'expliquer l'amertume d'Edgar Quinet parlant de ses temps heureux ^ avant 48 ?
Oui> dès le Collège do France, il prévoyait ravenir qui s'est réalisé à la lettre, il avait vu son cours interdit, l'impuissance de ce monde sympathique, mais si peu nombreux, la victoire du jésuitisme sur toute la ligne. S'il eût moins aimé la liberté, la patrie, il se serait consolé avec les souvenirs des triomphes personnels de cette époque glorieuse.
En pleine servitude, au milieu de la dé£aiillance presque universelle, que lui servait de songer à ce qu'on appelait les immortelles leçons du Collège de France, à ce temps où les voûtes retentissaient de cris d'enthousiasme, et où la foule des étudiants allait jusqu'à la demeure du professeur pour y renouveler le serment de iidélité? Quelles scènes véritablement antiques se sont passées de 1842 à 1851 dans cette maison 32yrue du Montparnasise ! La cour, les escaliers, le salon ne sufQsaient pas à contenir les jeunes g^ns des écoles ; le maître aimé les remerciait, les encourageait en quelques paroles émues. Ces manifestations éclatantes avaient lieu tantôt à l'occasion de la médaille commémorative offerte par l'auditoire aux trois pro fesseurs, tantôt pour protester contre la suspension du cours d'Edgar Quinet et plus tard contre l'interdiction absolue de son enseignement qui électrisait la jeunesse française et préparait l'explosion de 1848. Et, quand elle vint enfin, cette liberté que l'apôtre de la vérité et de la justice nous apprenait à chérir, c'est lui, c'est Edgar Quinet, le plus jeune des trois, qui prononça le discours d'ouverture : c Au nom de la République, nous rentrons dans ces chaires. La royauté nous les avait fermées, le peuple nous y ramène ! »
Ces souvenirs étaient encore vivants dans tous les cœurs, de 1851 à 1870, et les jeunes gens des écoles le prouvèrent en mainte occasion et dans toutes les lettres qu'ils adressaient au proscrit.
Oui, ces souvenirs eussent suffi à consoler une âme moins absorbée par la patrie et l'avenir de la France. Mais le proscrit n'a pas la patience du philosophe qui accorde des siècles à la marche du progrès.' Ce cœur vivant, frémissant de patriotisme, ne consentait pas à. ajourner la résurrection de son pays bien-aimé. De là ces appels incessants à la conscience de ceux qui étaient tentés d'oublier.
On l'a accusé d'être sévère, mais ces Lettres d'Exil sont des documents historiques qui portent avec eux l'austère leçon
dés faits. La conclusion qui s'en dégage, c'est qve^ l'opposition contre TEmpire u*est devenue sérieuse qu'en noTemlire 1868, alors que, dans le procès Baudin, Gambetta & p^rpi^Micé le mot Irréconciliable. Jusque-là, les proscrits seuls l'étaient et cela ne suffisait pas.
Tout récemment un critique a reconnu {Revue politique et littéraire) que, la plupart du temps, l'opposition était un amusement. Celle du Corps législatif était dynastique. Le proscrit pouvait-il se montrer souriant, optimiste ?
Une Correspondance n'est pas un roman où toutes les parties sont coordonnées en vue d'un dénouement heureux ou dramatique qui doit satisfaire le lecteur. Le dénouement des Lettres dExil, hélas! c'est la guerre de 1870, l'invasion, la perte de l'Alsace-Lorraine, le retour des congrégations, le régime de l'ordre moral et les sophismes césariens infiltrés dans maint esprit. Le patriote clairvoyant en a souffert d'avance, et iusqu'à son dernier souffle.