‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 24 sur 233 · A ZURICH · texte numérisé non relu

A ZURICH

Veytaux, 27 ddcembre 1865.

Votre lettre m'a été précieuse et bienfaisante pour mille raisons. Qui connaît la Révolution, si ce n'est vous ? Qui aurait dû écrire ce livre à ma place? vous, et encore vous. Non seulement vous connaissez 93, mais vous connaissez aussi le temps où nous sommes.

L'expérience vous a profité. C'est ce qu'il y a de plus rare* au monde. On trouve parmi nous, à Paris, des gens qui voudraient que la démocratie restât une momie jacobine, sans acquérir une seule idée en quatre-vingts ans, ni sur les choses ni sur les hommes. S'il en était ainsi, qu'aurions-nous à attendre et à espérer? Rien.

Mon livre doit servir à donner un esprit nouveau à la démocratie qui ne veut pas rester pétrifiée. Comme les vérités sont amères, je m'attendais à ce qu'elles seraient rejetées, je me préparais du moins à beaucoup

d'indifférence. J'ai été bien trompé. Le public a été pour moi. Une seule chose m'a étonné dans les objections. UAvenirnationai me livre à la haine publique, pour avoir dit qu'il n'y a pas de proportions entre les sacrifices de la Révolution et les résultats que nous avons obtenus et que nous possédons : à savoir le Deux-Décembre, l'Empire, nos exils et l'écrasement général.

Il fait, toujours au nom de la démocratie, l'éloge magnifique du présent et me reproche, comme un attentat envers la Révolution, de prétendre qu'elle n'est pas heureusement et exactement réalisée dans nos proscriptions, nos lois de sûreté générale et tout le système subi depuis quinze ans. Il ne se lasse pas de montrer, en quatre articles, le scandale et Vhorreur d'un ouvrage où je reproche au temps présent, aux institutions présentes, à l'esclavage présent, d'être en contradiction avec les vœux, les aspirations et l'esprit de la Révolution.

J'aurais dû dire que le régime actuel est dans un accord parfait avec les idées et les espérances des révolutionnaires de la grande époque. A ce compte-là, j'aurais eu l'approbation de la démocratie avancée de V Avenir national. N'est-ce pas de la démence?

Cette petite expérience peut m'apprendre une chose que nous savions déjà. C'est qu'il y a des démocrates, en France, sincères, je crois,quin'ontsouffertenrien du Deux- Décembre. Ils ne l'ont pas senti; il ne le sentent pas sur leurs épaules. Quand nous en parlons, ils ne savent ce que nous voulons dire. Ne pas les louer, c'est être découragé ! Ceci me confirme dans ce que j'ai établi, qu'il y a des temps où le sentiment du droit se conserve dans l'exil.

Adieu, très cher ami, quand nous reverrons-nous ? Mes vœux ardents pour vous tous.

EDGAR QUINET

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