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A M. ANTONIN PROUST A NIORT
Veytaux, 8 janvier 1866.
Il est donc vrai, Monsieur, que Ton vous fait un procès, et même deux, à cause des articles que vous avez publiés sur mon ouvrage ! Admirez mon peu de pénétration. Quand je lus ces articles écrits spontanément par vous et auxquels je ne m'attendais en aucune façon, je n'eus pas le pressentiment qu'ils pussent vous faire courir le moindre risque. J'y vis une étude large, consciencieuse, applicable à tous les temps ; il me semblait qu'elle devait vous être comptée comme un acte honorable, même aux yeux de ceux qui ne seraient pas de votre avis. Et aujourd'hui encore, je ne puis découvrir où est la matière d'une accusation. Vous soutenez les grands, les immortels principes sur lesquels toute société s'appuie, la justice envers tous. Vous voulez, il me semble, que le droit ne soit pas voilé, même dans les temps les plus difficiles. Vous répudiez la violence, la crainte, la terreur. Est-ce là un délit? Vous accusez et condamnez le terrorisme ; mais le terrorisme est-il donc une religion qu'il faille respecter comme toutes les autres ? Vous traitez avec rigueur la tradition deMarat, de Hébert, de Carrier; mais sont-ils inviolables? Et attaquer ces fantômes, est-ce exciter à la
haine des citoyens les uns contre les autres? S'ils revenaient à la yie, certes, je pense bien qu'ils vous feraient un procès. Mais qui voudra aujourd'hui s'en charger à leur place? Vous espérez voir diminuer la tutelle de l'État que d'autres appellent centralisation. M'est-ce pas là un objet de discussion qui n'a jamais été interdit? De quelque côté que je regarde, je ne vois dans votre œuvre qu'une discussion élevée, des- principes généraux, sans ombre de personnalité. Vous demandez, vous exigez de la démocratie qu'elle ait une conscience, une histoire humaine, une politique humaine. Vous ramenez tout à un esprit d'humanité qui sera certainement celui de l'avenir. J'espère que cet esprit vous couvrira devant vos juges. Puisse-t-il triompher dans votre personne ! Veuillez agréer, Monsieur, etc.
EDGAR QUINET