DXXVIII
A M. LAURENT PIGHAT A PARIS
•Veytaux, 3 mars 1866.
Croyez, cher Monsieur, que je vais bien souvent vous chercher en pensée dans ces murs où j*ai fait tant de visites à M. de Lamennais, en 1841. Peut-être que, au sortir de là, vous aurez besoin de respirer le grand air. Je serai assurément charmé, si, dans ces premiers moments, vous vous dirigiez de nos côtés. On dit que vous travaillez dans votre geôle. Apportez-nous ici ces fruits de la captivité. L'exil est fait pour comprendre et pour saluer la prison.
Je sais que vous avez tenu tète à quelques-uns de ceux qui n'ont trouvé pour moi que des invectives. Ils sont bien insensés, et ils paraissent devoir l'être toujours. Mais, comme ils ne m'ont nui en rien (tout au contraire), je n'ai pas grand'peine à leur chercher des excuses. La principale est la nuit profonde dans laquelle ils vivent. Est-il fort étrange que, dans cette nuit de quinze ans, ils déchirent ceux qui les servent? Ils ont écrit de longs factums pour me reprocher de méconnaître les bienfaits
LETTRES D'EXIL. 8î»
dont nous jouissons. Ah! cher Monsieur, je voudrais pour beaucoup que ces bienfaits vous fussent épargnés. Je me réjouis de penser que vous n'avez phis que quelques semaines à en jouir. Encore une fois, venez ici vous remettre de ces trois mois de bienfaits. Nous ferons ce que nous pourrons pour vous les faire oublier.
Recevez, à travers vos grilles, les poignées de mains sincères de votre tout dévoué.
EDGAR QUINET