A MADAME GEOFFROY SAINT-HILAIRE MERE
A PARIS
Veytaux, 5juiUct 18G6.
Madame,
n m -arrive souvent de relire d'anciennes lettres qui sont pleines de vous et du souvenir de tous ceux que vous aimez. Je me sens pris alors d'un tel élan de cœur vers vous et tous les vôtres, que ce temps passé me semble renaîlre. J'éprouve alors le désir de vous redire combien je reste fidèle à toutes ces chères mémoires qui étaient pour moi la meilleure partie de la France. Si une espérance, bien rare, bien éloignée, de revoir la France se léveille par hasard en moi, je me dis aussitôt : « Tu ne retrouverais pas ceux que tu aimais le plus et qui t'aimaient! Comme tout te semblerait désert! tu serais perdu aumilieu des indifférents et des inconnus! » Alorslefaible désir qui s'était éveillé s'éteint; et j'accepte le sort qui m'a été fait. Mon retour en France ne serait qu'une visite ^ des morts.
En relisant dernièrement une lettre de 1857 de notre ^*^er M. Isidore, je vois qu'il me parle d'une grande malle de moi, pleine de papiers, qu'il a bien voulu garder en
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dépôti. Je recueille aujourd'hui tous mes anciens souvenirs, et cette malle de papiers me serait certainement très précieuse. Oserais-je, Madame^ vous prier de la faire rechercher dans quelque coin de votre maison, où tout est sacré? Je vous demanderai encore de me faire savoir, par quelque secrétaire (car il faut épargner vos yeux), quand et où je pourrais envoyer quelqu'un qui se chargera de vous débarrasser de cette malle et de me l'apporter ici. Pardon mille fois de cet ennuyeux détail. Ces papiers contiennent des lettres qui font une bonne partie de ma vie.
Gardez moi, Madame, votre affection. Elle m'est nécessaire. J'avais trouvé comme une famille dans votre incomparable maison. J'ai tout perdu. Mais ma femme, si parfaite pour moi, s'associe à tous mes souvenirs. Elle vous adresse ses hommages les plus tendres, et moi, Madame, je vous prie de me considérer, jusqu'à mon dernier souffle, comme le plus dévoué et le plus reconnaissant de tant d'anciens amis qui vous appartiennent à toujours.
EDGAR QUINET