‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 78 sur 233 · A M. AUG. MARIE, ANCIEN REPRÉSENTANT DU PEUPLE · texte numérisé non relu

A M. AUG. MARIE, ANCIEN REPRÉSENTANT DU PEUPLE

A PARIS

Veytaux, 20 juillet 1866.

Faut-il vous dire, mon cher ami, combien nous avons été attristés de ne pas vous voir à Genève, pendant que je ne pouvais aller à Lausanne? Vous le savez, et je ne me consolerai qu'en vous revoyant.

11 n'est que trop vrai que cette fausse opposition a achevé d'accoutumer la France à son abâtardissement. On sait maintenant que l'on peut tout se permettre et l'on en use. La démocratie eût pu surnager, comme principe, si elle se fût attachée à ses proscrits; mais, loin de là, elle les a reniés en toute occasion, petite ou grande.

Aussi n'y a-t-il jamais eu pareille situation, pour des exilés. Tous les hommes qui représentent la démocratie dans le Corps législatif, ont rompu avec nous, dès le jour de leur nomination.

Il en est à peu près de même dans la presse. Les faiseurs de journaux démocratiques nous ont voué une haine à outrance, parce que nous tenons encore un drapeau, et que nous montrons par là combien leur opposition est vaine. « Ils nous détestent tous! » me disait Charras, le dernier jour où je l'ai vu; et ils m'en ont

"onné la preuve abondante et absurde, cet hiver, m. 8

Vous voudriez, cher ami, que Ton dît la vérité à la France !

Hélas! qui Ta dite celte vérité, si ce n'est moi? et elle a paru Irop forte aux plus foris. Malheureusement, les événements me confirment chaque jour.

Nous voilà, à l'heure qu'il est, descendus, plongés dans le byzantinisme et le césarisme, plus que dans aucune des années précédentes. L'avenir lointain surnagera, je le crois, je veux le croire. Mais les générations contemporaines sont étouffées.

Ma conviction est que j'ai donné à la démocratie les idées et les principes avec lesquels elle pourrait se refaire. Mais que de gens s'acharnent à les détruire !

Voulez-vous jeter les yeux sur le tome VI de notre édition. Système politique de VAUema^ne? Vous y verrez toute l'histoire actuelle de M. de Bismark et de la Prusse de 1866. Or, cela a été écrit en 1831, c'est-à-dire il y a trente-cinq ans. Je suis bien obligé d'avoir foi dans les principes qui m'ont permis de voir clair dans l'avenir de l'Europe, si longtemps avant les événements, et quand personne n'y songeait. Aujourd'hui, aucun journal n'oserait citer une de ces pages, tant elles retombent lourdement sur nous et sur le maître.

Adieu, cher et véritable ami. U Avenir national ^ ne sachant plus de quelle plaie me charger, avait imaginé de m'affubler de la goutte. Dieu merci, ces bons apôtres se trompaient; et, en ce moment, je suis très bien. Ma femme a été fort souffrante à Geiiève; elle est de moitié dans tous mes sentiments pour vous. Je vous embrasse de tout cœur.

Cher Marie, je ne m'acquitterai jamais envers vous de tant de preuves d'amitié qu'en vous gardant une affection qui durera autant que moi.

EDGAR QUINET

Voilà mon livre, encore une fois, strictement confirmé ! La France peut être jeïée dans la guerre, comme aux beaux jours de Louis XV, sans en rien savoir. Tout dépend du maître, lui seul a son secret, lui seul compte.

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