‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 79 sur 233 · DLXI · texte numérisé non relu

DLXI

A M. LÉON RENAULT A PARIS

Veytaux, 21 juillet 186G.

Gomment, mon cher ami, parler d'autre chose que de ce qui se passe? Je puis parier de l'Allemagne, car je la connais. Si vous jetez les yeux sur un petit ouvrage, que j'ai publié en 1831 (il y a trente-cinq ans!), sous le titre : U Allemagne et la Révolution ^ vous y verrez, trait pour trait, l'histoire de M. de Bismark et des projets accomplis de la Prusse, en 1866.

Que veux-je conclure de là? Que ces projets et ces destinées datent de loin, que celte unité germanique, forgée contre la France, est en voie de formation, depuis plus de trente-cinq ans ; que le danger pour nous était

signalé et connu ; et qu'il est impardonnable à un gouvernement qui se dit français, d'avoir prêté la' main à cette œuvre par-dessus tout anti-française. Non jamais, depuis trois siècles, pareille monstruosité, aussi anti-nationale, ne s'est vue. Il n'y a rien qui en approche dans les plus indignes actes de Louis XV et de la Pompadour. Sous Louis-Philippe, cela se fut appelé crime d'Étal.

Avoir lancé soi-même cette puissance de la Prusse, l'avoir donnée pour tête à l'Allemagne, faire soi-même, contre nous, depuis le Sleswig jusqu'à la Bavière, une frontière d'airain qui n'aura qu'une âme, une volonté, un désir de nous ravaler ou éloufifer à toute occasion ! C'est donc là le chef-d'œuvre de la politique des grands jours de décembre! Eh bien, je l'en félicite! J'avais prévu et signalé le danger par l'avènement de la Prusse. Mais un égarement semblable (pour me servir d'un terme poli), de la part d'un gouvernement français, non, je ne l'avais pas prévu, et je m'en excuse. Je n'avais pas pensé qu'il fût possible d'atteindre si vite à un si parfait aveuglement d'esprit.

Qu'ils triomphent donc! Ils ont mis sur la France un joug qui ne sera pas léger, celui d'une race rivale, composée de quarante millions d'hommes. Et, ce qui montre combien leur esprit est creux et misérable, ils se sont figuré qu'après avoir lancé eux-mêmes ce monde teutonique dans l'arène, ils l'arrêteraient, à leur moment, comme ils arrêtent M. Guéroult ou M. Havin, en leur dépêchant l'homme noir. C'est là que leur misère d'intelligence m'apparaît, et que je retrouve sous les oripeaux les aventuriers. Ah ! si je ne pensais qu'à moi, en voyant une

si admirable sottise, je devrais me dire : ^ C'est bien ! Je suis vengé ! »

Je ne le dirai pas. Hais voici ce que j'affirme. On a déchaîné TAUemagne; et l'Allemagne, je la connais, ne s'arrêtera pas ; elle grandira ; elle sentira ses forces ; elle nous les fera sentir; elle aspirera à nous remplacer, à nous effacer, à nous déprimer, à nous avilir au besoin; et tout cela aura été l'œuvre anti-française, anti-nationale, et je pourrais même ajouter anti-napoléonienne des gens que vous connaissez.

Ce sera le grand fait extérieur de ce régime. On essayera de tout pour le masquer. Mais, à moins que la France ne soit tombée en enfance, on n'y réussira pas- Deux choses subsisteront : l'avènement colossal de la Prusse, l'organisation du monde germanique contre nous. On aura beau fermer les yeux. Voilà de ces choses qu'il ne sera pas possible de ne pas voir.

Autre effet de la même sagesse politique : l'Italie s'affranchit du protectorat français et se met à l'ombre de l'Allemagne unifiée.

Alors on comprendra qu'il y a quelque différence entre l'esprit de charlatanisme, et l'esprit de création politique. Quand ceci sera compris, nous serons affranchis, si nous méritons de l'être.

Pardonnez-moi, bien cher ami, de causer ainsi avec ^ous, à bâtons rompus. J'ai l'espérance de vous revoir bientôt ici. Nous reviendrons alors sur des sujets plus pacifiants. Vous me parlerez de vous, et de votre bonheur, ce sera une trêve.

Mes hommages à madame Renault; ma femme se joint

à moi pour lui exprimer tous ses sentiments, ainsi qu'à vous. Croyez, mon cher ami, à Tamitié fidèle de votre tout dévoué

EDGAR QUIPŒT.

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