AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR
Les Lettres d'Abélard et d'Héloïse n'ont été publiées , poiii la première fois , qu'en 4616, par les soins d'André Duchesne Pétri Abœlardi et Heloïssœ conjugis Opéra, nunc primurn édita ex mss. cod. Francisci Amboesii , Paris , 1616, in-4°); mais files étaient célèbres long-temps auparavant, puisque Jean «le Meung en a traduit plusieurs passages dans le Roman de la Rose.
La première traduction, ou plutôt imitation partielle de ce* Lettres, fut un amusement littéraire et galant de Bussy-Ra butin , qui fit parler Héloïse comme mademoiselle de la Vallière aurait parlé dans son couvent de Carmélites, et qui donna également à Àbélard le ton de la cour de Louis XIV. Madame de Sévigné admira ce détestable travestissement de la passion la plus vraie et la plus touchante. On a réimprimé souvent ces Lettres d'Abélard et d'Héloïse , arrangées à la mode du xviie siècle , par l'auteur des Amours des Gaules.
En 1725, dom Gervaise , qui avait déjà donné une Vie des deux amans, y ajouta une paraphrase de leurs lettres, paraphrase tout à fait dépourvue du sentiment de l'original, mais néanmoins assez agréablement écrite. Le libraire Bastien, ne trouvant pas quelle méritât le nom de traduction , essaya d'en faire une plus concise et plus exacte à la fois : sa traduction, qui parut en 1782, se rapprocha davantage du texte latin, mais sans reproduire et son élégante simplicité et son admirable précision. Le savant Delaulnaye, chargé par le libraire Fournier de publier, en 1796, une magnifique édition de ces Lettres, adopta la version de dom Gervaise, qui fait pourtant assez triste figure vis-à-vis du texte original.
M. Oddoul a laissé bien loin derrière luises devanciers dans la traduction qu'il a publiée en 1858, pour accompagner
l'excellent travail de madame Guizot sur Héloïse et Abélard. Celte traduction, que nous nous plaisons «à louer sans réserve, est une espèce de contre-épreuve parfaite des lettres latines, cl l'on doit désespérer d'égaler un pareil traducteur, si on est juste envers lui comme envers soi-même. Mais, par malheur, celte traduction est incomplète : M. Oddoul a supprimé loule la Règle des Religieuses, c'est à dire plus d'un tiers du recueil, sans doute dans la crainte de déplaire aux gens du monde, qui sont bien étonnés de trouver un cours de doctrine monastique dans une correspondance amoureuse.
Nous avons donc voulu donner une édition complète de ces Lettres, en évitant un petit nombre de fautes dans lesquelles est tombé le dernier traducteur, et en nous attachant peut-être avec plus de scrupule à traduire ce qui gagnerait à être paraphrasé. Notre traduction littérale vaudra mieux du moins que les anciennes, si on lui reconnaît le mérite de la fidélité la plus minutieuse. A l'exemple de notre devancier, nous avons conservé une partie de la traduction de Baslien dans la lettre sur l'Origine des Religieuses.
Mais ce qui distingue surtout notre édition, c'est la très remarquable Notice de M. Yillenave, Notice qui a déjà paru séparément, avec un succès que nous ne croyons pas épuisé. Celle Notice, pleine d'érudition et de charme, nous fait bien connaître les deux plus grandes figures du xne siècle et ce siècle lui-même en ce qui concerne la religion , les lettres et les mœurs. Nous ne saurions mieux exprimer notre estime pour cet ouvrage, qu'en le plaçant à côté des pages éloquentes que le même sujet inspira naguères à une femme d'un rare talent, que la littérature ne se console pas encore d'avoir perdue, madame Guizot !