LEURS AMOURS, LEURS MALHEURS ET LEURS OUVRAGES
Abélard est la figure la plus saillante dans la galerie des personnages célèbres du xne siècle. Ecclésiastique, chanoine et docteur; amant, père et époux ; philosophe et novateur, théologien et hétérodoxe, poète et moine ; reportant dans son caractère reffervescence d'un sens éteint, et dans son esprit les chagrins de son cœur ; fondateur d'un monastère et directeur de congrégations des deux sexes; chef d'école et condamné dans deux conciles; poursuivi pir deux saints, et absous par un autre; non moins traversé dans sa théologie que dans ses amours; toujours agité et inquiet, toujours renommé et malheureux: tel fut Tarnant d'Héloïse. II eut pour ami Pierre le vénérable, et pour ennemis saint Bernard et saint Norbert. Il fit de la femme la plus célèbre de son siècle, de celle qui en fut la plus aimante, la plus spirituelle et la plus éclairée, son élève, sa maîtresse, sa femme : il en fit aussi une prieure, une abbesse, une théologienne, un ^oetë et un écrivain éloquent.
Les noms d'Abélard et d'Héloïse sont unis par le malheur et par la gloire, comme leurs cendres le sont dans le même tombeau; et ces deux noms inséparables ont déjà traversé plus de huit siècles sans cesser d'exciter un mtérêt vif et puissant.
f ABÉLaRD ET HÉLOISE.
Les historiens et les romanciers, les poètes el les peintres ont célébré, mais souvent en les défigurant, leurs aventures et leurs malheurs; leurs écrits ont été mutilés par les moines, et très long-temps inconnus aux littérateurs. On n'avait point encore, jusqu'à ces derniers temps, examiné, avec une critique indépendante, leur vie et leurs ouvrages. On ignorait comment Abélard s'était peint lui-même. Les Bénédictins, d'autres religieux ou les ecclésiastiques qui ont voulu retracer sa vie, l'ont fait avec des préventions contre les doctrines hardies d'un docteur philosophe, et avec des réticences obligées sur les amours d'un moine et d'une religieuse : ce n'étaient ni dom Pùvet, ni dom Taillandier, ni dom Clémencet, auteurs de Y Histoire littéraire de laFrance; ce n'étaient ni le trappiste dom Gervaise, ni le barnabiteMcéron, ni le jésuite Feller, qui pouvaient vouloir tout dire; et, parmi les laïques, ni Colletet, ni un nommé Alluis, ni Bussy-Rabulin, ni le censeur Marin, n'avaient poin' remonté aux sources par eux ignorées.
11 n'existe qu'une seule édition des écrits qui nous restent d'Abélard et d'Héloïse ; ils furent imprimés à Paris, en 1616, sous ce titre: Pelri Abêlarim et Héloïss.e opéra, 1 vol. in-4°, devenu rare. C'est là que j'ai cherché la vie des deux amans. Un vif intérêt s'attache aux mémoires des personnes célèbres qui racontent leurs aventures et leurs malheurs; et l'on préférera toujours, à leur histoi; c écrite par une main étrangère, leurs propres confessions : c'est qu'alors les faits ont leur garantie et leur autorité ; alors le lecteur ne peut, attribuer à l'historien les opinions, les sentimens de son héros, et ce dernier se trouve peint par lui-même.
Abélard a raconté les événemens de sa vie dans une longue lettre, divisée en quinze chapitres, qu'il écrivit du monastère de Saint-Gildas , dans la petite Bretagne, à un ami qu'il ne nomme pas ; et, en citant celle lettre , Héloïse ne le fait pas non plus connaître. Abélard embrasse, dans son récit, tout ce qu'il a fait, tout ce qui lui est arrivé depuis son enfance jusqu'au temps où h écrit : or, !.. cette époque, Héloïsc était déjà ftbbcsse du Paraclet; Abélard était abbé de Saint-Gildas et il
AliÊLARD ET HÉLOISE. 3
avait plus ae cinquante ans. C'est dans celte narration qu'un pourrait croire, en son entier, sinon presque inconnue, du moins étrangement défigurée, que nous allons prendre les faits tels qu' Abélard les expose lui-même.
Pierre Abélard naquit Tan 1079, sur les confins de la Bretagne, au bourg du Palais [Palalium), distant de Nantes de huit milles.1 Déranger, son père, seigneur de ce bourg, avait, comme tous les nobles de ces temps-là, fait la guerre, mais sans négliger de cultiver son esprit. Il voulut que ses enfans reçussent une éducation soignée. Abélard nous apprend que sa passion pour l'étude lui fit abandonner à ses frères son droit d'aînesse ; et que, renonçant à la carrière des armes, il se livra tout entier au culte des Muscs : « Je préférai, dit-il , les armes de la dialectique aux trophées de la guerre ; je parcourus, en disputant, diverses provinces, et je devins l'émule des Péripatéticiens. » D était déjà versé dans les langues latine, grecque et hébraïque ; il était déjà philosophe , poète et orateur.
La Bretagne devint bientôt un théâtre trop étroit pour son génie : il arriva dans Paris. L'Université, déjà célèbre, attirait en foule les élèves des provinces et de l'étranger. Guillaume de Champeaux, archidiacre de Notre-Dame, et qui fut depuis évêque de Chàlons-sur-Marne, était le professeur le plus renommé; il tenait le sceptre de l'École. Abélard vint s'asseoir parmi ses disciples : «Il m'aima d'abord, dit-il ; je lui fus cher; mais bientôt il me trouva incommode quand je cherchai à réfuter plusieurs de ses propositions, et qu'il m'arriva plus d'un? fois de lui paraître supérieur dans la dispute : c'est ce que luimême et ce que mes condisciples, qui vénéraient son âge et son savoir, ne purent supporter sans indignation; et là remonte la source de mes malheurs; là se rattache la haine de
*On montre encore au Palais ou Palet quelques ruines un peu suspectes de la m'n'son d'Abélard.
4 ABÉLARD ET IIÉLOISE.
mes ennemis qui me poursuivent encore. » Ces ennemis prétendaient, et ce n'était pas tout à fait sans raison, qu' Abélard ne cherchait à disputer avec Champeaux que pour l'embarrasser, et qu'il ne paraissait vouloir l'embarrasser que pour l'humilier , et pour faire passer le sceptre scoîastique des mains de son maître dans les siennes.
La réputation d'Abélard s'éleva rapidement, et l'envie, ditil, grandit avec elle. A peine âgé de vingt-deux ans, présumant beaucoup , ajoute-t-il , des forces de son âge et de son génie, il voulut lui-même ouvrir une école et se retira, dans ce dessein, àMelun; car la liberté de l'enseignement existait dans le xne siècle. Alors il n'était pas besoin de diplôme, et tout Français était maître détablir une chaire, d'y monter et d'appeler des auditeurs. On laissait les écoliers seuls juges du mérite de ceux qui entreprenaient de les instruire. Les écoles n'étaient florissantes que par le concours volontaire des disciples; elles n'étaient guères fermées que par leur désertion.
S'il faut en croire Abélard, Champeaux vit le projet de l'école de Melun avec un déplaisir extrême, et il machina, dit-il, * tous les moyens qui pouvaient faire succomber un concurrent si redoutable. Mais l'envie qui le travaillait trop ostensiblement, conquit elle-même des partisans à son adversaire, et l'école dialecticienne de Melun devint bientôt si florissante que la grande réputation de Champeaux s'éteignit insensiblement. 2 Alors présumant encore plus de lui-même, Abélard rapprocha son école de Paris et vint l'établir à Corbeil, afin, dit-il avec la franchise de son orgueil, d'être plus importun à son maître. 3
Cependant l'ardeur immodérée de la gloire avait jeté Abélard dans de si pénibles veilles, que sa santé se trouva profondément altérée. Les médecins lui conseillèrent l'air natal, et
1 Machinatus est.
1 Paulatim extingueretur.
Ut Inde videlicct crebriores disputât ionis assultu* nostra darei mpertunitat.
ABÉLARD ET IIÉLOISE. 8
deux années furent nécessaires pour opérer son rétablissement. Quand il revint à Paris, il reconnut avec joie que sa réputation ne s'était point affaiblie, et qu'elle semblait même avoir reçu de son absenceun relief plus grand- L'archidiacre Champcaux, qui n'avait pu supporter sa disgrâce, avait cherché un refuge dans le cloître de Saint-Victor. Mais, irrité par la honte de son abdication, il voulut essayer de ressaisir l'empire, et il ouvrit dans sa retraite une école publique. Le terrible Abélard revint s'asseoir parmi ses disciples: il voulait encore poursuivre le vieillard et le vaincre ; il engagea fi^.c de si vives disputes, qu'après avoir détruit tous ses argumens, il le força d'abandonner sa doctrine des universaux ; en sorte que le maître, confus, cessa d'enseigner que la même chose était essentiellement ensemble et toute entière dans ses. parties; qu'il n'y avait pas diversité dans leur essence, mais seulement variété, résultat de la multitude des accidens (ce qui, selon Hayle, n'était qu'un spir.osisme déguisé); et qu'il se mit à soutenir qu'ime môme chose n'était pas dans ses parties essentiellement entière, mais qu'elle s'y trouvait individuellement: tel était le grave et éternel sujet des disputes scolastiques de ce temps.
Suivant Abélard , toute la renommée de l'archidiacre tomba par le changement de sa doctrine sur la communion des universaux ; car c'est là qu'était sa faconde, son triomphe et sa gloire. L'école du maître fut abandonnée, et le disciple superbe lui enleva sesaudilcurs. a Ceux qui avaient été, dit-il, mes plus ardens détracteurs s'empressèrent pour m'entendre. Enfin , celui-là même qui avait remplacé Champeaux dans l'école de Paris, voulut se mettre au rang de mes disciples, et me céda sa ebaire où notre maître commun s'était illustré, îl n'est pas facile d'exprimer quel fut alors le dépit de Champeaux ; l'envie s'arma de toutes ses fureurs; et, comme la pureté de mes mœurs ne pouvait alors être attaquée, on supposa dans celui qui m'avait cédé sa chaire les vices les plus honteux. 1 II fut destitué, remplacé par un de mes ennemis, et j'allai rouvrir mon école à Melun.
■ Turpisshnis objeciis criminibus.
» Mais tandis que l'envie m'attaquait et que les vents dédcchaînés soufflaient avec toute leur violence, Champeaux achevait de perdre son crédit ; les murmures éclataient dans l'école, et il se vit réduit à transporter dans un village éloigné de Paris sa chaire et son conventicule de frères. ' »
Aussitôt Abélard reparut aux portes de la capitale et crut pouvoir désormais y professer paisiblement: a J'assis, dit-il, le camp de mes écoles sur la montagne de Sainte-Geneviève ;2 mais à peine Champeaux en fut-il averti qu'il revint impudemment,3 avec son conventicule de frères, qui était comme sa milice, cl qu'il rétablit sa chaire à Saint-Victor. »
Mais, trompé dans son attente, il vit presque tous ses anciens écoliers l'abandonner ; la désertion fut telle , que le maître fut encore réduit à renoncer à l'enseignement, et, dans son désespoir, il se fit moine. *
« Maintenant si vous demandez, dit Abélard à son ami , quel fut le résultat de celte longue guerre, je répondrai audacieuscment, mais avec plus de sagesse que ne le fait Ajax, dans le treizième livre des Métamorphoses : je n'ai point été vaincu par mon rival, non sum supcralus ab Mo. Si je voulais le taire, le fait lui-même parlerait en faisant connaître l'issue du combat. »
C'est à celte époque qu'Abélard fut rappelé au lieu de sa naissance. Béranger, son père, vieux guerrier, venait d'embrasser la vie monastique ; et sa mère allait aussi sr1 consacrer dans un cloître au service des autels. Ainsi finissaient alors toutes les gloires et toutes les joies de la terre : les rois, les riches et les grands achevaient la vie sous l'habit religieux. Né sous le casque, on mourait sous le froc; les époux n'atten-
1 Couvent iculum fratrum.
* Sckolarum nosirarwm castra posai.— La montagne de Sainte-Geneviève (Hait encore hors de l'enceinte de Paris, et n'y fut comprise qu'en 1221 par un mur que fit élever Philippe-Auguste. Abé- ■ard n'était pas libre alors d'introduire son école dans Paris.
* Fmpudenter.
4 Ultcrius de murdana Aesperans alerta , ad monasticam compulsas est vitam.
daienl point la grande séparation du trépas ; vivans, ils se disaient adieu pour toujours; ils se séparaient de leurs enfans, et les liens de la famille se rompaient au nom du ciel qui les avait formés. Le monde n'en allait pas mieux, mais les cou- Yens s'enrichissaient , et il n'y avait de domination temporelle suprême que celle de l'Église.
Cependant l'archidiacre Champeaux était sorti de son monastère pour s'asseoir sur le siège de Châlons (1115).
Abélard avait voulu connaître le professeur dont le nouvel évoque fut le plus célèbre disciple : c'était Anselme , alors archidiacre de Laon , et qu'il ne faut pas confondre avec Anselme de Cantorbery, qui vivait dans le XIe siècle. Abélard fait du docteur de Laon un portrait satirique et saillant: « Sa vieille réputation, dit-il, le recommandait plus que son génie. Si quelqu'un, venant le consulter, arrivait incertain sur une question , il s'en retournait plus incertain encore. Son aspect était imposant ; mais il fallait le voir et non l'interroger. Il avait un merveilleux usage de la parole ; mais ses discours étaient vides de sens et de raison. Lorsqu'il allumait le feu il remplissait sa maison de fumée et non de lumière : 1 c'était un arbre qui de loin présentait un beau feuillage, mais qui, lorsqu'on approchait, ne montrait aucun fruit. Je reconnus en lui ce figuier stérile, maudit par le Seigneur, ou ce vieux chêne auquel Pompée est comparé par Lucain , dans la Pharsale :
Stat rnagni nominis timbra;
et je ne m'arrêtai pas long-temps sous cet ombrage. »
Le vieil Anselme et ses disciples ne purent digérer cet affront ; ils imaginèrent une vengeance singulière. Abélard n'était connu que comme philosophe et dialecticien ; ils le défièrent dans un genre abstrus et difficil j qu'ils croyaient n'avoir jamais occupé sa pensée ni ses veilles : l'interprétation des livres saints; et ils choisirent les passages les moins intelligibles du prophète le plus obscur dans son élévation , Ézéchiel.
1 Cum ignem aecenderet , rtornum suam fuwo implebat . non luce
linstrabitt.
S ABÊLARD ET HELOISE.
Abélard accepta le défi; ses ennemis triomphaient d'avance . ils lui demandaient combien de jours, combien de semaines il prendrait pour se préparer: «Ce n'est pas, répondit-il, ma coutume de me faire attendre;1 donnez-moi le volume du prophète, et venez ici demain : ma glose sera prête. » Le lendemain , et les jours suivans, il glosa avec un tel succès que l'envie se trouva confondue. Le vieil Anselme ne pouvant vaincre par le raisonnement, eut recours au grand moyen de la faiblesse, la clôture. Abélard fut donc empêché de poursuivre; mais tous ses auditeurs s'élevèrent contre une tyrannie qui attestait l'impuissance, et le triomphe interrompu n'en parut que plus éclatant: car, ouvrir une discussion et se hâter de la fermer pour ne pas entendre, c'est se déclarer vaincu; c'est proclamer que la vérité qu'on craint est dans le silence qu'on impose. Ainsi, même au xiie siècle, la clôture ne prouvait rien.
De retour à Paris, Abélard rouvrit son école, reprit et acheva sur Ézéchiel les gloses qu'Anselme avait arrêtées à Laon : le succès fut prodigieux. « Vous ne pouvez ignorer, écrivait-il à son ami , combien alors le nombre toujours crois sant de mes élèves me rapporta d'argent et de gloire. » 8
« Mais la prospérité enfle les insensés; une tranquillité mondaine énerve la vigueur de l'esprit et porte facilement aux tentations de la chair. Tandis que je croyais être le seul philosophe supérieur dans le monde, et que je ne craignais plus les cris de l'envie, moi qui jusqu'alors avais vécu dans la continence, 3 je commençai à lâcher le frein aux voluptés; et, plus j'avais excellé dans la philosophie et dans la science des
' Indignatus rcspondi non esse meœ consuetudinis per usum prafieere, sed per ingenium.
1 Quanta milii de prcunla lucra , quant am gloriam comparurent , tx fuma te quoque latere non potuit.
' Continentissime.
ADÊLARD ET UELOISE. U
choses divines , plus je commençai à m'éloiguer, par une vie déréglée, des choses divines et de la philosophie. »
Ici Abélard voulant excuser la conduite qu'il va tenir, dit : « Il est constant que les philosophes profanes et même divins se sont beaucoup écartés de la continence par leurs déréglc-
mens l Tandis que j'étais donc tout entier travaillé par
l'orgueil qui était né de la science , et par la luxure, je fus guéri, contre mon gré , * de cette double maladie par la grâce divine ; et d'abord de la luxure par la privation de son organe ;3 ensuite de l'orgueil qui était né de la science, suivant les paroles de l'Apôtre, scientia inflat, a la science enfle, » par l'humiliation que j'éprouvai lorsque je fus condamné ( au concile de Soissons, 1121) à brûler le livre que je regardais comme le premier fondement de ma gloire. »
Abélard annonce ensuite qu'il va raconter à son ami ces aeux histoires lamentables. Mais il commence par lui rappeler que, jusqu'à l'époque de ses liaisons avec Héloïse (il était alors âgé de trente-sept à trente-huit ans ), il avait eu horreur des vices du libertinage * et que de profondes études l'avaient tenu constamment éloigné du commerce des femmes, et même fie la société des hommes. Enfin, après avoir encore remarqué qu'il était tombé du faîte de son élévation, et que le plus superbe des mortels 5 en avait été rendu le plus misérable et le p'us humilié, il poursuit en ces ternies, car ici nous allons le laisser parler et faire lui-même sa confession :
« Il y avait à Paris , dans la Cité , une jeune fille6 appelée Héloïse, nièce d'un chanoine nommé Fulbert, qui l'aimait beaucoup et l'avait fait instruire, autant qu'il le pouvait, dans les sciences et dans les lettres. Elle n'était pas au dernier rang
* Constat quippe philosophas, nedum divinos, continent i<s decurt Vr.iximè polluissc.
' Licct noient i.
1 Luxuriœ qu'idem, his me privando quitus exercebam,
1 Scortorum immunditiam semper aOhorrebam.
* Superbissimum.
'' Adolescent ula.
10 ABÊLARD et héloise.
par sa beauté, * mais elle n'avait pas d'égale pour le savoir. * Et, comme les femmes lettrées sont rares, la réputation d'IIéloïse s'était répandue dans la France. 3 Tout ce qui peut séduire les amans vint s'offrir à mon imagination. lïéloïse devint l'objet de mon amour, et je crus qu'il me serait facile d'être heureux; * car j'étais alors si haut en renommée, et ma jeunesse et ma beauté brillaient de tant d'éclat, 5 que je ne pouvais craindre d'être repoussé par aucune des femmes que j'aurais jugées dignes de mon choix ; 6 et je pensai qu'il me serait d'autant plus facile de gagner le cœur d'Héloïse, que plus elle avançait dans les sciences, plus elle les aimait; que déjà un commerce de lettres existait entre nous, et que je lui écrivais avec plus de liberté que je n'eusse d'abord osé parler. Je me laissai tout entier enflammer. Je cherchai tous les moyens d'établir entre nous des relations et des entreliens de chaque jour, ce qui me fournirait l'occasion de l'entraîner plus facilement au but de mes désirs.
n remployai auprès de son oncle le ministère de quelques a n is pour qu'il consentît à me recevoir dans sa maison, qui d'ailleurs était voisine de mon école. J'avais chargé ces amis complaisans d'exposer à Fulbert que mes études ne me permettant pas de soigner mes affaires domestiques, je le laissais libre de fixer lui-môme le prix de ma pension et de mon logement. Or Fulbert était avare, 7 et il attachait une grande
1 Pcr faciem non infima. Ce qui semble indiquer qu'Héloïse avait une beauté médiocre ; mais ce qui n'a pu autoriser Bayle à déclarer qu'elle était laide, puisqu'Abélarcl dit que par sa beauté elle n'était pas au dernier rang, non infîma.
* Per abundantiam lit ter arum crat suprema.
' In toto regno nominatissimam.
4 Abélard s'exprime plus énergiquement . commodiorem censul M amorem mihi copulare.
1 Etjuventutis et formœ gratta prœemincbam.
' Ut quameumque femlnarum nostro algnarer amore *uuam v*> *ercr repulsam.
1 Cupidus tlle valdè.,.,. Adpecunlamtotus Inhiaret.
àBÉLARD ET HÉLGISE. i 1
importance à ce que sa nièce continuât à faire des progrès dans les lettres : ces deux motifs lui firent donner à ma demande un facile consentement. J'obtins tout ce que je désirais du chanoine, entièrement préoccupe de l'amour de l'argent et de l'idée que sa nièce retirerait un grand profit de mon enseignement. Il me pressa donc instamment, et bien au-delà de mon espérance, de donner les leçons de mon art à Héloïsc ; et, servant ainsi lui-même mon amour, il la livra toute entière l à mon autorité magistrale. 2 II me conjura, lorsque je serais libre de mon école , de donner tous mes soins à sa nièce pendant le jour et môme pendant la nuit; 3 et, si je la trouvais rebelle à mes leçons, de la corriger de mes mains fortement. *
» Je ne pouvais assez admirer la simplicité de Fulbert, et je fus aussi stupéfait 5 que s'il avait livré une tendre brebis à un loup affamé;6 car non seulement il me chargeait d'instruire sa nièce, mais il me donnait mission de la châtier et de la châtier fortement : et qu'était-ce autre chose qu'ouvrir à mes vo3iix toute leur carrière, que m'offrir lui-môme le dernier moyen de vaincre , quand bien même je répugnerais à le saisir ; et, au cas où je ne pourrais toucher Héloïse par mes discours caressans , de la fléchir par les menaces et par les chàtimens? 7 Mais deux choses détournaient facilement Fulbert de tout soupçon et de la crainte" d'aucun danger : la vertu de sa nièce et la réputation si bien établie de ma continence.
» Que dirai-je de plus? Héloïse et moi nous fûmes unis d'abord par le même domicile, et ensuite par le même sentiment. Sous prétexte de l'étude, nous vaquions sans cesse à l'amour ; et la solitude que l'amour désire , l'étude nous la donnait. Les livres étaient ouverts devant nous, mais nous
1 Totam.
1 Nostro magisterio.
1 Tarn in die quam in noetc.
Vehementer.
6 Obstupui.
* Agnam teneram fameitco lupo, 1 Minis et vcrberiàus.
f2 ABÉLARD ET 11ÉL0ISE.
parlions plus d'amour que de philosophie , et les baisers étaient plus nombreux que les sentences. 1 Ma main se portait plus souvent sur le sein que sur les livres; ~ et nos yeux étaient plus exercés par l'amour que par la lecture de TÉcriture-Sainte. Cependant, pour mieux écarter tout soupçon, des coups étaient souvent donnés, mais par l'amour et non par la colère. 3 »
Ici Abélard dit que ces chàtimens surpassaient en suavité ce qu'il appelle tous les onguens; * et Ton voit qu'écrivant dans un cloître, plus de quinze ans après son malheur, il retrace des souvenirs d'amour qui lui plaisent encore.
Il poursuit en ces termes :
a Qu'arriva-t-il enfin? Nous nous livrâmes sans réserve à notre amour; nous trouvâmes toutes ses joies : l'imagination vint en ajouter de nouvelles et écarter la satiété. 6
» Mais plus l'amour m'occupait, moins je pouvais vaquer à la philosophie : j'éprouvais le dégoût le plus pénible quand il fallait me rendre à mon école. Après avoir donné à la volupté mes veilles et mes jours, mon esprit ne trouvait plus rien :
1 Plura erant oscula quam sententiœ.
1 Sœpiiu ad sinus quam ad libres. « Au moment où écrivait Abélard, dit madame Guizot , sa passion, qui fut sincère et violente, avait perdu son empire, l'amour n'animait plus pour lui ces tableaux que seul il peut rendre touchans. La crudité est dans ses expressions , autorisées ou nécessitées par l'usage du latin , rendues familières par l'habitude des dissertations théologiques , et naturelles à cette situation d'âme où le remords s'unit aux regrets. » Celte explication est-elle tout à fait satisfaisante ? Héloîse écrivait aussi en latin , elle dissertait aussi théologiquement . et cependan \, comme le remarque madame Guizot, elle est plus chaste dans l'expression : « elle rappelle, mais ne détaille point. ■
Verbcra quandoque dabaî amor, non furor; gralia , non ira.
4 Omnium unguentorum suavil vm.
* Le texte est beaucoup plus libre et plus expressif : Nattas a eupidis intermissus est gradus amoris, et si quid insolitum amor excogitare potuit, est additum : et quo minus ista fueramus expertl gauéia , ardentius iUis insistebamus . 2t minus In fastidiuvx vertebantur.
jYtais réduit à répéter mes anciennes leçons; et si je pouvais encore composer des vers , ils étaient consacrés à l'ajiour, non aux secrets de la philosophie. Et, vous le savez, la plupart de mes chansons étaient répandues dans les provinces et chantées par ceux dont la vie ressemblait à la mienne. l
» Il est difficile d'imaginer quelle fut la tristesse, quels furent les pleurs et les gémissemens de mes élèves quand ils connurent cette grande préoccupation et ce trouble de mon esprit. Le bruit de mes amours était partout répandu , et je crois qu'elles n'étaient ignorées que de celui-là seul qui avait le plus d'intérêt à en être instruit. Plusieurs fois Fulbert fut averti, et toujours il refusa de croire, tant était grande sa confiance dans la vertu d'Héloïse et dans l'austérité de mes mœurs. 2 »
Et à ce sujet Abélard cite un passage de saint Jérôme, 8 portant que, tandis que nous connaissons les désordres qui sont dans les maisons de nos voisins , nous ignorons souvent ce qui se passe dans la nôtre. Cette confiance si étrange du chanoine Fulbert a fait croire à quelques écrivains que le titre d'oncle cachait la qualité de père ; que dans un oncle la tendresse eût été plus inquiète, plus jalouse, et que dans un père seul elle avait pu avoir un si long et si profond aveuglement.
Plusieurs mois s'écoulèrent encore ; les chansons <T Abélard retentissaient dans toutes les rues, dans tous les carrefours de Paris, et enfin l'oncle ou le père d'Héloïse eut les yeux ouverts : « Oh! quelle fut sa fureur! quelle fut la douleur des
1 J'examinerai plus fard dans quelle langue étaient écrites co<chansons d' Abélard, dont aucune n'est venue jusqu'à nous, cl qui furent composées dans les premières années du xir siècle. Héloïse dit qu'elle leur dut de voir son nom chanté dans toule la France.
1 Continentiœ meœ fama prœterita.
' Solemus mata domus nostras scire novîssimi , ac liberorum oc t&njugum vitia vicinis canentibus ignorare. Sed quod novissime scitur, utique sciri qunndoque contingit , et quod omnes deprehendunt , non est facile unum latere. (Epist. 48.)
14 ABÉLARL ET HÉLOISE.
ainans dans leur séparation cruelle ! De quelle confusion je me vis couvert ! et quel désespoir la pudeur m'obligea de comprimer! Mais plus le ressentiment de Fulbert nous éloignait, plus l amour nous unissait encore : sa flamme s'augmentait de l'aliment qui lui était ravi. l Les obstacles ne servirent qu'à nous rendre plus entreprenans. Les voiles de la pudeur, déjà rendus si faibles , devinrent plus légers , 2 et enfin nous fûmes découverts dans le même état où la fable rapporte que Mars fut surpris avec Venus. 3
» Bientôt après, Héloïse connut qu'elle serait mère : elle m'écrivit en m'exprimant toute sa joie, 4 et en m'invitant à délibérer sur ce que je devais faire.
» Or, une certaine nuit que Fulbert était absent de sa maison , je vins, j'enlevai furtivement Héloïse, et, sans délai, je la fis passer 5 dans ma patrie. Elle habita le bourg du Palais, et resta près de ma sœur jusqu'à ce qu'elle fût accouchée d'un enfant mâle qu'elle nomma Astrolabe. 6
» Le départ d'Héloïse avait jeté Fulbert dans une fureur qui tenait de la démence ; et ce qui rendait son état plus terrible, c'est que le besoin de cacher les motifs de sa rage en comprimait la dévorante activité. Il ignorait ce qu'il pourrait oser contre moi et quels pièges il pourrait me tendre. Il craignait, en se vengeant par le meurtre , ou par tout autre moyen qui me laisserait une vie misérable, 7 que sa nièce, qu'il chérissait
1 Séparât io autem hœc corporum, maxima erat copulatio animorum et negatasui copia amplius amorem accendebat.
* Tantoquc vereeûndiœ minor ext itérât passio , quando corivenien- (ior videbatur actio.
1 Actum itaque in nobis est quod in Marte et Venere deprehensis poetica narrât fabula.
'Cumsummâ exultai ione,
■ Transvxisi.
'Ou Astralabc (Astre brillant). Héloïse lui donne ce dernier nom. La Biographie universelle dit qu'il ne vécut pas. C'est une erreur : ou voit, par les lettres d'Héloïse , qu'il survécut à son pèrej mais il ne justifia pas le nom qui lui fut donné.
1 8eu bk aliquo corpus meum debiUtaret,
ABÊLARD ET HÉLOÏSE. iF
toujours, n'eût à souffrir dans ma famille les représailles de la vengeance. Il ne lui était pas d'ailleurs facile de me surprendre : mes précautions étaient prises, et il ne m'aurait pas trouvé sans défense. Enfin j'eus compassion de son trouble et de sa perplexité; et, m'accusant moi-même du mai qiravan fait l'amour comme d'une trahison que j'aurais commise, ^ailai, dans l'attitude d'un suppliant, trouver Fulbert et me soumettre à la satisfaction qu'il voudrait exiger. J'offris d'épouser Iléloïse, pourvu que cet hymen restât secret, afin que ma réputation n'en reçût aucune atteinte. 1 Fulbert donna son consentement, et je reçus le baiser de paix de celui qui voulait, par cette feinte démonstration , me perdre plus aisément. 2
)) Je me rendis aussitôt en Bretagne pour aller chercher mon amante, la ramener à Paris et en faire ma femme. Mais Héloïse ne négligea rien pour me détourner de ce dessein : elle alléguait et les dangers que je courais et le soin de ma renommée; elle affirmait par serment 3 que son oncle ne laisserait désarmer sa vengeance par aucune satisfaction; qui] chercherait d'abord à ruiner ma gloire, sachant bien quelle lumière cet hymen enlèverait au monde , et combien de larmes aurait à répandre la philosophie. * »
On voit quelle haute opinion Abélard avait de son mérite, combien grande était sa renommée, et quel rare devoûment portait Héloïse à immoler son honneur et tout l'avenir de sa vie à la gloire de son amant ! Abélard croyait céder beaucoup en consentant à un hymen secret. Héloïse, en repoussant l'hymen, se sacrifiait toute entière dans un devoûment sublime. Abélard rapporte, en longs détails, les argumens sur lesquels Héioïse fondait sa résistance. Elle citait l'apôtre saint Paul et Cicéron, saint Jérôme et Sénèque, saint Augustin et Pytha-
* Dummodo id secretum fieret , nefamœ detrimentum incurrerenu 1 Que me facillus proderet.
1 Jurabat.
• Quanta ctamna ccclesiœ, quantœ ptiUosoptiorum lacrimœ Hoc matrimonlum essent secuturœ.
ABÉLARD ET HÊLOISE.
gore, comme les autorités qui devaient détourner son amant du mariage , en sa double qualité de clerc et de philosophe.
« Si, disait-elle, les philosophes païens vécurent dans le célibat quoiqu'ils ne fussent engagés dans aucune profession religieuse, que dois-tu faire, toi qui es clerc et chanoine?1 dois-tu préférer aux choses divines les voluptés de la terre? Que si la prérogative cléricale te touche peu , défends au moins la dignité philosophique! et si tu méprises la crainte de Dieu, qu'au moins l'amour de la pudeur tempère ton impudence! 2 Souviens-toi que Socrate prit une femme, et que la philosophie en reçut une tache si grande, que l'exemple de Socrate a rendu les autres philosophes plus prudens. C'est ce ([ne n'a pas négligé de remarquer saint Jérôme : 3 « Un jour, » dit-il, que Socrate soutenait avec patience, depuis long- » temps, les injures dont l'accablait Xantippc placée à un » étage supérieur, il se sentit tout à coup inondé d'une eau » qui n'était pas pure ; v et le philosophe se contenta de ré- » pondre, en baissant la tête : Je savais qu'après le lon- » nerre viendrait la pluie, n
a Déloîse ajoutait enfin combien ii était dangereux pour moi de la ramener à Paris, et combien il lui serait plus cher, et à moi plus convenable , qu'elle fût mon amante et non mon épouse : 5 « Que l'amour seul me conserve h toi , et qu'aucun d lien nuptial ne vienne nous unir. Le bonheur de nous voir, » pendant notre séparation , sera d'autant plus grand qu'il de- » viendra plus rare. 6 » C'est en ces trrmes et par d'autrr-s semblables discours qu'elle cherchait h me persuader ; et voyant qu'elle ne pouvait triompher de ma résistance ( que
: Ouidte clcricum atgue canonicumfacere opportet? ' Impudent iam.
4 Contre Jovinïen.
' Aqua profusus immundn.
s Ouam sibi charius existeret , mihique honestius, amicarr. dici quam uxorrm.
* Gratiora gaudia quanta rarlora.
p9r parenthèse Abélard appelle sa folie),1 Héloïse soupira profondément, et, fondant en larmes, elle termina vont ce qu'elle venait de dire pour me convaincre par ces paroica
remarquables : « Crains que, dans la perte de deux , il ne
» succède une douleur non moins grande que ne le fut l'a- » mour. - » Et dans ces paroles, ajoute Abélard, l'esprit le prophétie n'a pas été absent, comme Ta depuis reconnu l'univers. 3 »
Ce fut au milieu de ce combat de l'amour et du devoii , combat dans lequel Abélard ne se laissa pas vaincre alors en générosité, qu'Héloïse devint mère. Abélard confia l'enfant à sa sœur et ramena secrètement à Paris son amante. Peu de jours s'étaient écoules lorsque, après avoir passé dans une église, avec quelques témoins, la nuit en prières (c'est ce qu'on appelait alors les vigiles des noces), a nous reçûmes au point du jour , dit Abélard , la bénédiction nuptiale , en présence de l'oncle d'Héloïse et de quelques uns de mes amis et des siens. Ensuite nous nous retirâmes sans bruit, chacun de notre côté.
r> Dès lors nous ne nous montrâmes plus, Héloïse et moi, que rarement ensemble , et notre hymen secret était soigneusement dissimulé par nous. Mais Fulbert et ses domestiques, empressés d'apporter quelques consolations au déplaisir de leur maître (déplaisir qu' Abélard appelle l'ignominie de Fulbert ) , * commencèrent à divulguer le mariage et à violer la
1 Meam stultitiarn,
1 In perditione duorum... minor non succédât dolor quam preecessit amor.
l.\rc in hoc prophetiœ défait spiritus. sieut universus agnovii mundus. Le dernier argument d'Héloîse et la réflexion d'Abélard sembleraient annoncerou que Fulbert, dans sa fureur, avait déjà fait connaître à sa nièce le genre de vengeance qu'il méditait, ou plutôt que ce châtiment n'était pas sans exemple dans le xir siècle, puisqu' Abélard nous apprendque ses assassins furent jugése* cou damnés à subir la loi du talion.
Agncminiœ suœ.
| g ABÉLARD ET li EL OISE.
proDiesse que lonclc et ses gens avaient faite de le tenir ea ché. Cependant Ilùloïse protestait et allait même jusqu'à jurer1 qu'elle n'était pas ma femme; que le fait était faux;2 et l'oncle, furieux de ses dénégations, l'accablait d'injures et
d'outrages.
» Dès que j'en fus informé, je fis passer Héloïse dans le couvent d'Argenteuil , où elle avait été élevée. Je voulus qu'elle prît les vètemens religieux , mais non encore le voile , et moi-même je la revêtis de la robe du Seigneur. 3 d
Ici la conduite d'Abélardpcut ne pas paraître sans reproche. Il n'aimait pas Héloïse comme Héloïse l'aimait. Héloïse ne tenait qu'à ce qui intéressait la gloire d'Abélard; elle sacrifiait tout à son amant, tout, sa liberté et sa vie, son enfant et même sa réputation. Mais Abélard devait-il accepter tant de sacrifices! devait-il vouloir conserver à ce prix son honneur comme philosophe, et le crédit de son école comme professeur? Il cédait à des considérations qui lui étaient personnelles, et Héloïse ne considérait rien pour elle-même. Peut-être aussi Abélard la fit-il aller , dans son dévoûment , plus loin qu'elle ne l'avait d'abord jugé nécessaire; car il ne dit pas que son amante, que sa femme eût demandé à être enfermée dans un cloître et à renoncer au monde: « Je l'envoyai, ditil, à Argenteuil, h et je la couvris moi-même des vètemens religieux , et his eam indui.
Abélard reprend son récit en ces termes :
« A cette nouvelle , l'oncle et ses parens et ses amis pensèrent que j'avais trompé Héloïse; que j'avais voulu facilement me débarrasser d'elle en la vouant au culte des autels. Leur indignation s'alluma, ils jurèrent de se venger; et, une
' Jurare.
J Falsissimum.
* Vestes quoque cl religionis... excepto velo aptari feci , et fiis eam infini,
* Transmisi eam adabbaliam quandam sanetimonalium prat ïnrtsiis, quœ érgentaHum appellatur.
ABÉLARD ET HÊLOÏSE. 10
nuil, tandis qu'un sommeil profond s'était empare de mes sens , ils corrompirent avec de l'or l'homme qui me servait ; dos émissaires furent introduits dans mon appartement et m'infligèrent l'infâme et cruelle punition qui a rempli le monde d'un long étonnement.1
« Les coupables prirent soudain la fuite : deux furent arrêtés et subirent la loi du talion; on leur creva aussi les yeux.'- Le troisième coupable était ce domestique qui fut conduit à la trahison par la cupidité. »
Abélard ne dit point si ce traître fut découvert. Il parait que le chanoine, qui devait craindre ses révélations, réussit à le soustraire à la vengeance des lois. Les biographes rapportent que l'oncle d'Héloïse s'était introduit avec quatre ou cinq complices dans la chambre d' Abélard, et que cet oncle barbare, qui eût aussi mérité la peine du talion , fut décrété, dépouillé de ses bénéfices et banni. Mais ces détails, trop imporlans pour être oubliés, manquent dans le récit d" Abélard , et il est permis de les croire supposés. Remarquons aussi que la vengeance de Fulbert n'est révoltante que par son atrocité; car d'ailleurs il ne poursuivait point dans Abélard le simple séducteur de sa nièce ou de sa fille, comme l'ont dit plusieurs biographes, mais l'homme qui, ayant volontairement épousé Héloïse, l'avait précipitée dans un cloître, l'avait enlevée à sa famille et au monde dans le seul intérêt de sa vanité de philosophe et de professeur.
« Le lendemain matin, poursuit Abélard, mon aventure fut répandue dans toute la cité. Les habit ans, plongés dans la stupeur d'un tel événement, accoururent en foule pour me voir. Il me serait difficile et même impossible d'exprimer la véhémence de leurs lamentations, les clameurs dont ils me tourmentèrent, et le trouble que m'apportaient les cris de leur douleur. Mais surtout les clercs, et principalement mes éco-
1 Abélard ajoute ces mots que nous ne traduisons point : Corporis met nariibus amputatis quibus ad quod plangebant , eommi ■ Ocuiiset genitalibus privatisait.
20 ÀBÉLARD ET RÉL01SE.
liers, me faisaient un mal horrible 1 par leurs plaintes inloléra blcs, par leurs sanglots et leurs gémissemens. Je souffrais beaucoup plus de leur compassion que de ma blessure, et beaucoup plus de ma honte que de mes douleurs physiques. Je me rappelais de combien de gloire je brillais encore la veille, et par quel rapide revers celte gloire se trouvait affaiblie, et même presque éteinte. Je voyais par quel juste jugement de Dieu j'étais puni par où j'avais péché ; 2 par quelles justes représailles rhomme que j'avais trahi venait de me trahir à son tour. * Il me semblait entendre les éloges que mes adversaires donneraient à cette justice distributive. Je pensais à ce qu'allait être l'affliction de mes parens, celle de mes amis, et au bruit dont mon infâme aventure devait remplir le monde. 4 Je connus que si désormais j'osais paraître en public je serais montré du doigt et partout regardé comme un spectacle monstrueux.5 J'étais encore confondu par la pensée que , suivant le Deuléronome, 6 l'abomination des eunuques est si grande devant Dieu, qu'ils étaient réputés immondes, et que les temples se fermaient devant eux ; que, selon le Lévitique, 7 il était défendu d'offrir au Seigneur aucun animal mutilé.
» Enfin le sentiment de mon état vint me couvrir de tant de confusion que, je l'avoue, ce fut plutôt la honte qu'un désir de conversion qui me précipita dans les solitudes du cloître. 8 Je voulus cependant, avant de me ravir au monde, lui enlever Hé-
* Cruciabant.
* In illacorporis mei portione plectcrer in qua deliqueram.
* Quant justa proditione is quem antea prodideram vicem mihi r#iulissct.
' Mundum esset occupatura.
* Honstruosum spectaculum.
'Non intrabit eunuchus, attritls vel amputalis tes , et abscisso
veretro, Ecclesiam Domini. ( Deuteron., cil. xxxiij, 1. )
' Omne animal , quod vel contrit is , vel tusis,vel s ctis ablatisque tes est , non offeretis Domino. ( Lc^it. , ch. xm, lu.)
* Ne. confusio, futeor, pudoris potiusquam devotio coiwersionis
idmonastiehorum latibula claustrorum compulit.
ÀBÉLARD ET IIÉLOISE. c2'\
loïse ; et , déférant volontiers a mon ordre, l elle prit le voile et prononça les vœux éternels. Ainsi , tous les deux, nous embrassâmes en même temps la vie monaslique : elle dans l'ab baye d'Argenleuil et moi dans celle de Saint-Denis.
» Touchées de sa jeunesse, les compagnes d'Héîoïse voulurent en vain la détourner du sacrifice qu'elle allait consommer; elle répondit en pleurant par ces vers que Lucain met dans la bouche de Cornélie :
« 0 maxime conjux !
» O thalamis indigne meis I hocjuris habebat » Intantum fortuna eaput I cur impia nupsi , o Si miserum factura fui ! y une accipe pœnas , h Sed quas spontè hiam. »
(PUAKSAL., liV. VIII. )
« O mon illustre époux ! loi dont je n'étais pas digne de pac » tager la couche ! le sort qui me poursuit a donc eu le droit h de l'opprimer toi-même ! pourquoi formai-je les nœuds im- » pies qui devaient te rendre misérable ! maintenant reçois » ma mort que je t'offre volontairement en expiation de mon d crime. »
» Elle dit, et soudain se précipite vers l'autel, y saisit le voile que l'évêque a béni , et se consacre à toujours, devant le peuple, à Dieu qui reçoit ses sermens. »
Abélard raconte que , lorsqu'il fut convalescent, les moines de Saint-Denis le firent presser par leur abbé , et le sollicitèrent vivement eux-mêmes, de reprendre l'enseignement, et de faire pour Tamour de Dieu ce qu'il avait fait jusqu'alors pour l'amour de la gloire et de l'argent, Il remarque lui-même qu'a-
* Ai imperiuv*. nostrum , sponte velata et monasterium tngresso.
ZZ VRÉLA1D ET HÉLOIi
pressa funeste aventure les passions lumuïtueoses des sons ne pouvaient pins le détourner de l'étude des lettres. x
Mais il lui arriva, lorsqu'il ne put plus être un sujet de scandale dans le monde, de vouloir bannir le scandale de son couvent. C'est ainsi qu'on vit depuis Charles-Quint, ne pouvant plus, après son abdication, troubler le repos de la terre, s'occuper de traverser le repos des moines de Saint-Just.
Abélard nous apprend que tous les vices avaient pénétré dans l'abbaye de Saint-Denis, que l'abbé lui-même menait une vie désordonnée, et que l'infamie de ses mœurs était publique. 2 On vit alors un spectacle singulier, le séducteur d'Héloîse prêchant la morale la plus austère, et reprenant souvent sur leurs dépravations 3 les moines en particulier et même publiquement, avec tant d'insistance et d'énergie, qu'il leur devint bientôt à tous importun, à charge et odieux. * Les moines et l'abbé se soulevèrent contre lui , et il se retira dans un autre monastère dépendant de l'abbaye (à Deuil).
Il y ouvrit une école et vit accourir une si grande multitude de disciples que les bâtimens ne pouvaient les recevoir, ni la terre suffire pour les nourrir. Il enseignait à la fois la philosophie et la théologie, c'est à dire les sciences humaines et les sciences divines. La réputation des autres écoles ne tarda pas «à s'évanouir, et des haines nouvelles contre Abélard s'engendrèrent dans ses nouveaux succès ; les autres professeurs qu'humiliait sa gloire, criaient sans cesse qu'il était contraire à la règle monastique qu'un moine professât les lettres humaines, et qu'il falhiit, pour l'enseignement des lettres divines, que tout nouveau maître eut été l'élève d'un autre maître. Les ennemis d'Àbélard , qui s'était fait bénédictin et qui n'avait sui\i que l'école de Champenux pour la dialectique , pressaient donc
'liberius, a carnallbus illecebris , et tumuttuoaa vita secul! aistrnetus, studio Ut'erarum vacarenu ' Infamia notior crat.
1 Intultrabilcs spurcitias.
' Supra modian opc7*osum atone oriiosunu
ABÉLARD ET BÉLOISE. 2")
les évoques el les abbés de fermer la double chaire de Deuil, qui laisait tomber toutes les autres ; et , comme on l'a vu souvent , l'envie prenait les dehors trompeurs de la religion et du devoir : car les tartufes sont anciens dans le monde, et leur masque . quoique souvent arraché , ne semble tomber d'un visage que pour se coller sur un autre , tant il paraît commode et facile de couvrir d'un voile sacré les passions humaines, et déplacer les crimes de la terre dans l'intérêt du ciel.
Abélard raconte qu'il avait composé un Traité de l'Unité el de la Trinité : 1 « J'avais voulu, dit-il, porter, dans une matière si difficile, le raisonnement humain et philosophique. Mes disciples, méprisant les paroles que l'intelligence ne pouvait suivre, ne voulaient croire que ce qu'ils avaient d'abord compris; ils trouvaient ridicule qu'un maître enseignât ce que ses élèves ni lui-même ne pouvaient entendre , 2 et ils comparaient ce maître aux aveugles qui, suivant l'Écriture, veulent conduire d'autres aveugles. 3 » Ainsi les élèves d'Abélard commençaient, dès le xue siècle, à ressembler un peu aux élèves du xix9. L'on aperçoit ici un rayon de lumière dans les ténèbres, et un effort sensible dans le long travail de la civilisation.
Le Traité de la Trinité obtint d'abord beaucoup de succès : « Il paraissait, dit son auteur, résoudre les questions les plu? difficiles; et, plus la matière était grave, plus dans les solutions se montrait grande la subtilité. »
Ici s'obscurcit le rayon lumineux que nous venons d'apercevoir. Ce n'était pas la subtilité qu'il fallait dans cette haute matière; et le maître aurait dû lui-même abaisser devant la foi une raison impuissante, et renoncer à des argumens dont le plus subtil ne pouvait rien démoutrer.
* De Uniiate et Trinitate divincu
1 Dtccntcs quictttn verborum superfluarn esse prolationem , quant intelligentia non sequeretur, nec credi posse aliquid nisi primitus intellectum, et ridiculosum esse aliquem aliis predicare quod nec ipse nec illi quos docerct Intellectu capere nossent.
*Ccert duc?x ccicorum.
24 ABÊLARD ET 1IÉL0ISE.
Cependant les envieux de la gloire d'Abélard se soulevèrent; ses premiers ennemis, Guillaume de Champeaux et Anselme, étaient morts. l Mais Albéric et Lotulfe, qui s'étaient portés héritiers de leurs écoles et qui gouvernaient celles de Reims, circonvinrent l'archevêque de celte ville, Raoul-le- Verd; et ce prélat, s'étanl concerté avec le légal du pape (Conan, évêque de Préneste), convoqua, sous le nom de concile, à Soissons, ce qu'Abélard appelle un conventicule. Abélard fut mandé avec injonction d'apporter son livre delà Trinité. « On avait déjà pris soin, dit-il , de diffamer avec tant de malveillance l'auteur et son ouvrage, que le premier jour de mon arrivée le peuple voulut me lapider, comme ayant prêché trois dieux. 2 J'allai d'abord trouver le légat ; je lui remis mon Traité pour l'examiner, offrant de me rétracter si j'avais écrit quelque chose contre la foi catholique. Mais le légat m'ordonna de porter mon livre à l'archevêque de Reims, et de le déférer à mes adversaires, afin que s'accomplît contre moi ce passage de l'Écriture : Et nos ennemis sont nos juges. 3
» Le livre fut compulsé, feuilleté, et l'envie n'y trouvait rien à condamner. Pendant cet examen, je dissertais publiquement sur ma doctrine; le peuple et le clergé applaudissaient, disant : « Le voilà qui parle devant tout le monde et » personne ne vient le contredire; est-ce donc lui ou plutôt » ne sont-ce pas ses juges qui se trompent? * » Mes ennemis reconnaissant enfin qu'ils ne pouvaient plus se taire sans se couvrir de confusion et sans préparer eux-mêmes mon triomphe, le chef des écoles de Reims, Albéric, parut, le livre de la Trinité à la main, et soutint qu'on y trouvait bien que Dieu avait engendré Dieu, mais que néanmoins l'auteur niait que
Champeaux , l'an 1119 ; Anselme , l'an 1116.
* Dicentes metresdeos prœdicare et scripsisse,
' Et inimici nostri suntjudices. (Deuteron., c. xxxn, f. 31.)
* Ecce nunc palam loquitur, et nemo in eum aliquid dicil... yumquid judices cognoverunt , quia ipsi potius quam Hic. errant.
ABÊLARD ET HÉLOISE. 25
Dieu se fût engendré lui-même. ' — Tournez le feuillet, lui dis-je ; vous verrez que j'ai pour moi l'autorité de saint Augustin, et que je cite ce qu'il dit dans son premier chapitre sur la Trinité : a Quiconque croit qu'il est de la puissance de Dieu » de s'être engendré lui-même erre d'autant plus, que non » seulement il n'en est pas ainsi de Dieu, mais même d'aucune » créature spirituelle ou corporelle ; car ce n'est, absolument » aucune chose qu'une chose qui s'engendre elle-même.2 » Albéric resta confondu et ses disciples rougissaient. Alors j'offris de prouver sur-le-champ que mon accusateur était tombé dans cette hérésie qui fait que le Père est le Fils de luimême. 3 Mais soudain , emporté par la fureur, Albéric cria que mes argumens et mes autorités n'étaient d'aucune valeur dans cette affaire, et il se retira en me prodiguant la menace et l'injure.
» Le concile qui avait été convoqué pour me condamner allait terminer sa session sans avoir rien statué; le dernier jour de sa durée était arrivé. Avant d'entrer en séance, le légat , l'archevêque et mes ennemis se réunirent et commencèrent enfin à délibérer sur ce qu'il fallait résoudre, relativement à mon livre et à ma personne. On ne savait que reprendre dans ma doctrine, et le silence régnait lorsque Geoffroy, évêque de Chartres , personnage savant et pieux , prit la parole en ces termes : « Seigneurs, * vous tous qui êtes ici pré- » sens , vous connaissez le savoir de cet homme , son génie et » les nombreux partisans de ce qu'il enseigne; vous savez » qu'il a facilement détruit la gloire de nos maîtres et des d siens, et que sa renommée s'est étendue des mers de l'Occio dent aux mers de l'Orient.
» Si, contre mon opinion, vous condamnez son livre, dans o lequel je ne trouve rien de repréhensible , craignez que ,
De.umse ipsum genuisse.
* Rulla emm omnino res est , quœ se ipsam Qignat. ' Is qui paier est »/<< ipsius llius si*. ' Duraini-
56 ABÊLARD ET HÉLOIS
» par cette violence, vous n'exaltiez encore son nom, et qu'un » ne nous accuse d'avoir donné pour base a notre sentence , » non la justice, mais l'envie et la haine. Si vous voulez agir o selon les canons de l'Église, consentez à l'entendre; qu'il o vienne lui-même devant le concile exposer sa doctrine et » répondre librement à vos accusations. S'il est convaincu d d'erreur, qu il la confesse, et qu'il se taise après dans sa d confusion. »
L'évêque de Chartres avait cité , à l'appui de son opinion , l'Évangile et les Pères ; mais les ennemis d'Abélard s'écrièrent : « O le sage conseil ! vous voulez que nous disputions » avec un homme qui , par ses argumens et par ses sophis- » mes, ne pourrait être vaincu quand le monde entier se lè- » verait contre lui! 1 d
« Le vertueux prélat, ne pouvant faire adopter le moyen qu'il venait de proposer, ouvrit alors un autre avis pour réfréner l'envie : 2 « Nous sommes trop peu nombreux , dit-il , pour » juger cette grande cause ; elle a besoin d'un plus mûr exa- 0 men. d Il demanda donc qu'Abélard fût reconduit par son abbé , qui était présent , au monastère de Saint-Denis, et que là les évoques et les plus savans docteurs étant convoqués en concile , il fût par eux statué ce qu'il serait convenable de faire. Le légat et l'assemblée se rangèrent à cet avis. — On allait célébrer la messe; j"avais été mandé, poursuit Abélard, pour être averti de la résolution qui venait d'être prise. Mais lorsque mes ennemis sentirent que j'allais leur échapper si j'étais jugé ailleurs que sur le théâtre de leur influence , ils firent entendre à l'archevêque de Reims combien il serait ignominieux pour lui que cette cause fût enlevée à son ressort , et combien il serait dangereux de ne pas saisir celte occasion de me perdre.
» Sur-le-champ l'archevêque alla trouver le légat , et le légat, par sa pusillanime faiblesse, se vit réduit a consentir,
L'iiivtrsus obsistere mundus non posseU 1 lnvidiam refrenare»
ABËLARD ET DÉLOISE. 21
malgré lui, que, sans aucun examen préalable, mon livre fût condamné; que je vinsse, de ma main, le brûler en plein concile, et que je fusse condamné moi-même à une réclusion perpétuelle dans un autre monastère que le mien : g II suffit, o disaient mes ennemis , pour proscrire le livre et son auteur, » que cet auteur ait eu la présomption de le lire dans ses éco- » les et d2 le donner à transcrire à plusieurs de ses disciples , » sans en avoir reçu le pouvoir ni du pontife romain ni de » l'Église. » Et ils ajoutaient que mon châtiment était devenu nécessaire pour effrayer quiconque serait tenté de m'imiter.
» Or, comme le légat était un homme simple et illettré, il trouvait tout cela concluant, et il se laissait mener par l'archevêque , comme l'archevêque se laissait entraîner par mes ennemis.
» L'évêque de Chartres s'empressa de venir me faire connaître ces machinations; ' il m'exhorta à montrer une résignation égale à la violence qui se manifestait contre moi : « Ne » doutez pas , me disait-ii , que tant de haine ne tourne non d moins à votre avantage qu'à la confusion de vos ennemis. » Que l'idée de votre réclusion dans un monastère n'apporte » aucun trouble à vos esprits; le légat, qui agit avec con- » trainte, n'aura pas plutôt quitté cette ville qu'il vous ren- » dra la liberté. » Et c'est ainsi que, pleurant avec moi, le bon évoque cherchait à soutenir mon courage et à me consoler.
» Je lus soudain appelé : j'entrai dans le concile, et, sans discussion ni examen , on me força de jeter moi-même mon livre de la Trinité dans les flammes; tandis qu'il s'y consumait, au milieu du silence général , im de mes ennemis se mit à murmuier ces mots : a J'ai vu dans ce livre l'assertion impie >: que Dieu le père est seul tout-puissant. »
a El aussitôt le légat, trop ignorant, s'écrie : a On ne pouro l'ait croire, même d'un enfant, qu'il errât à ce point, puis-
Hœc macb.hi ameuta.
•8 VBÉLARD ET HÊLOISE.
» que la foi générale tient et confesse qu'il y a trois Tout » Puissans. ■ »
— or Oui, dit soudain ironiquement le maître des écoles, » Terricus, car on lit dans le Symbole d'Athanase : El cepen- » dant il n'y a point (rois Tout-Puissant , mais an seul Tout- » Puissant; et tamen non très Omnipotentes, sed unis » Omnipotens. 8
8 Et tandis que Terricus était sévèrement réprimandé par son évèque, comme coupable d'irrévérence envers la majesté du légat, il reprit, avec une courageuse énergie, et comme se rappelant ces paroles de Daniel: « Ainsi, trop insensés cn- » fans d'Israël, vous n'avez point jugé; et, sans connaître la » vérité, vous avez condamné une fdle d'Israël (Suzanne). » Revenez, s'écria-t-il , sur votre sentence. l Et voyez quel » juge vous avez établi pour défendre la foi et corriger l'er- » reur ; c'est celui qui , lorsqu'il devait juger , s'est condamné p par sa propre bouebe. 8 Délivrez donc aujourd'hui celui qui » est évidemment innocent ,* comme jadis Suzanne fut déli- » vrée par Daniel de ses perfides accusateurs. »
» Alors l'archevêque de Reims se leva et donna celte interprétation adroite aux paroles hérétiques du légat : a II est bien » vrai que Dieu le père est Tout-Puissant , que le Fils est Tout- » Puissant , que le Saint-Esprit est Tout-Puissant ; et celui qui b soutient le contraire erre manifestement et ne doit point être » écouté. Et maintenant , si vous le jugez convenable, il sera • bon que le frère (Abélard) expose sa foi devant nous, afin b qu'il soit approuvé ou improuvé , ou corrigé s'il le faut. »
» Et comme je me levais pour exposer ma doctrine , mes ennemis crièrent: « Il suffit qu'il récite le Symbole d'Athanase: » r ous n'avons pas besoin ici d'autres discours. » Or c'est ce
' Très omnipotentes esse.
* Sic fat ui, fîlii Israël , nonjuciicantes neque quoei^verum est cognasventes, condemnastis fdiam Israël. Revcrtemini ad juclicium. (Dan., cap. xiii, vers. Û8-Û9 )
* Qui cumjudicare deberet , ore se proprio condemnavit. ' Innoeentem patenter.
que loul enfant eût pu faire comme moi ; et on me présenta à lire le Symbole, comme s'il ne devait pas être dans ma mémoire. Je le lus au milieu de mes soupirs, de mes sanglots, de mes larmes; l et aussitôt je fus livré, comme coupable et convaincu , à l'abbé de Saint-Médard , qui était présent , et entraîné pour être enfermé dans son monastère comme dans une prison. 2
» Et sur-le-champ le concile se sépara. »
Abélard avait alors quarante-deux ans.
Les historiens sont loin de rapporter ce qui se passa au concile de Soissons comme le raconte Abélard. L'abbé Flcury , qui a pourtant écrit vingt-neu f volumes in-4°snr les quinze premiers siècles de l'Église, ne donne que fort peu de détails, et s'excuse en disant qu' Abélard témoigne trop de passion pour être cru entièrement. Saint Bernard se contente d'écrire sommairement au cardinal Ives : « Il a été condamné à Soissons avec son livre, » devant le légat de l'Église romaine. 3 » Ce laconisme du plus terrible ennemi d'Abélard ne doit-il pas être regardé comme la condamnation du concile qui le condamna? Cette réserve du saint le plus fougueusement éloquent de notre légende est très remarquable. Le silence est ici un témoignage: ce silence fut commandé sans doute par le blâme général qui atteignit le concile. Le motif qu'allègue l'historien Fleury , pour se dispenser de donner des détails qui, d'ailleurs, manquent dans les œuvres de saint Bernard ainsi que dans les volumineuses collections des conciles, et qui se V ouvent seulement dans les écrits d'Abélard, ne parait ni suffisant ni plausible. On a déjà vu, et Ton verra encore qu'Abélard n'a rien voulu cacher de ses fautes et des égarement de sa vie; qu'il s'en accuse avec une énergie qui ne pouvait être exempte de franchise; et il est permis de croire que , dans ce qu'il a dit de ses ennemis .
1 Inter susplria , singultus et lacrymas.
* Tanquom ad carcercm.
• Damnatus est Suessionecum opère suo , coram legato Romance Fe ilesiœ.
50 ABÏÏLARO ET RÉLOISE.
comme dans ce qu'il a écrit de lui-même, il n'a point cherche 5 blesser la vérité.
Ainsi, assez généralement, on ignore encore comment Abé- Iard s'est peint tout entier lui-même, grâce aux opinions ennemies des Bénédictins, et grâce aux réticences des autres écrivains ecclésiastiques.
Bayle lui-même, qui a pu connaître les sources, ne donne , jans sa longue biographie d'Abélard , aucuns détails sur les singuliers événemensdu concile de Soissons, détails qu'il était si bien dans l'esprit de ce philosophe hardi de faire connaître. El cependant Bayle remarque les omissions et même les erreurs qui se trouvent dans l'abrégé de la vie d'Abélard, que Pasquier a inséré dans ses Recherches de la France, et il relève plusieurs de ces erreurs : car tel a été le destin de l'homme le plus remarquable du xne siècle, qu'on n'a encore sur lui , du moins dans notre langue , que des notions incomplètes, que des histoires partiales , avec beaucoup de réticences; ou des abrégés insuffisans, quand ils ne sont pas infidèles ; ou des vies romanesques , dont le style ne vaut souvent pas mieux que le fonds. L'article d'Abélard est fautif dans Moréri , et Bayle y remarque dix grossières erreurs. Ce même article n'est pas plus satisfaisant dans tous les dictionnaires historiques , et, même dans la Biographie universelle, il laisse beaucoup à désirer.
Je reprends le récit que fait Abélard de ses calamités :
« L'abbé et les moines de Saint-Médard, se persuadant que j'étais confiné pour toujours au milieu d'eux, montrèrent une grande joie, et cherchèrent avec beaucoup de soin , mais en vain , à m'offrir des consolations. Dieu de justice ! oh ! de quel fiel mon âme était alors remplie! avec quelle amertume, in- "àme et furieux que j'étais, je t'accusais toi-même, répétant souvent cette plainte que saint Jérôme met dans la bouche du solitaire Antoine: g Dieu bon, où étais-tu ? » Jesu bone, ubi eras? De quelle douleur j'étais enflammé! de quelle honte je me sentais confondu ! et quel désespoir égarait ma raison !.... Je ne pourrais exprimer aujourd'hui ce qu'alors je sentais. Je
ABÉLÀRD ET IIÉL0I5E. 31
comparais , avec ce que souffrait mon âme, ce que mon corps avait souffert, et je me regardais, parmi les hommes, comme étant de tous le plus misérable. La trahison de Fulbert me paraissait plus lolérable que ma nouvelle injure, et la plaie faite à ma renommée me louchait plus que celle dont m'affligea la
vengeance du chanoine car du moins j'avais mérite par
quelque faute 1 mon premier châtiment. Mais c'était par une droite intention , par un sincère attachement à la foi chrétienne que j'avais écrit mon livre: et une si grande violence était cependant exercée contre moi !
» Or il arriva, quand la renommée eut semé le bruit de ce qui s'était passé à Soissons, qu'un blâme général atteignit lous ceux qui avaient agi avec si peu de circonspection et tant de cruauté. Alors les membres du concile, n'osant défendre leur sentence, cherchèrent à en rejeter la faute les uns sur les autres. Mes ennemis mômes se mirent à nier qu'ils eussent pris part à ma condamnation, et le légat romain détesta hautement la haine de ceux dont j'étais la victime. Peu de jours furent accordés par lui au ressentiment de mes ennemis, et, dans son repentir, il me retira de Saint-Médard pour me renvoyer à Saint-Denis.
» Mais j'allais trouver dans cette abbaye d'autres adversaires. La turpitude de leur vie et l'impudente immoralité de leurs discours, * que j'avais déjà reprises avec tant d'énergie, devaient m'exposcr à de nouvelles persécutions : car je ne pouvais me taire devant des désordres qui augmentaient tou~ jours. » Plus les censures d'Abélard étaient méritées, plus elles furent trouvées insupportables. « Peu de mois s'étaient écoulés, dit-il, lorsque le hasard vint offrir aux moines une occasion de me perdre.
» Un jour que, dans une leçon publique, se présentait 5
1 Ex aliqua culpa.
1 Vitceturpid" et impudens conversât lo.
"2 ABÊLARI) ET HÊLOlfiB.
rues yeux un passage ou Bèëe le vénérable, aans son exposition sur les Actes des Apôtres, soutient que Denis, dit YAréopayilc, fut évêque de Corinthe et non d'Athènes, je nie permis de remarquer, en passant, ce témoignage comme une autorité. Les Bénédictins, qui trouvaient cette opinion fatale à la dignité de leur abbaye, se récrièrent aussitôt, disant que Bède était le plus menteur des écrivains, 1 et qu'il fallait plutôt croire Hilduin, abbé de Saint-Denis, qui avait longtemps voyagé dans la Grèce pour assurer à son monastère et au patron de la France une gloire qu'il n'était pas en mon pouvoir de ruiner. Je répondis que l'autorité de Bède, dont les écrits étaient vénérés dans l'Église latine, me semblait préférable à celle d'Hilduin. Et alors on se mit à vociférer que ma présence avait toujours infesté l'abbaye; ! que j'insultais à tout le royaume de France, 3 en lui enlevant l'honneur d'avoir pour patron YAréopagile; et mes frères coururent me dénoncer à notre abbé. Celui-ci se réjouit de trouver un prétexte à de nouvelles persécutions : car il me craignait d'autant plus que ses désordres l'emportaient en infamie sur ceux des moines soumis à son gouvernement.
» Sur-le-champ un chapitre fut convoqué : je m'y rendis avec tous mes frères, et Fabbé menaça de me traduire devant le roi, comme coupable du crime de lèse-majesté, afin qu'il vengeât l'injure faite par moi à la gloire de son règne cl l'outrage qui touchait à sa couronne. * »
Bayle fait ici une réflexion qu'il n'est pas inutile de rappeler : « L'abbé de Saint-Denis, dit-il, se voyait en main un » prétexte de mêler aux accusations de fausse doctrine les » accusations de crime d'État, chose que ces messieurs ne o manquent jamais de pratiquer pour satisfaire sûrement leur
1 Dixerunt Bedam mendaussimum scriptorem. 1 Quodsemper monasterium illudnostrum infcstaverim. ' Maxime toti regno.
'Ut de me vindictam sumeret , tanquam regni sui gloriam et eorv namei afférente.
ABÉLARD et héloise. 35
h vengeance, a Et le célèbre critique ajoute en note : « C'est » un artifice dont on s'est servi l.int de fois depuis que les » Juifs l'employèrent contre Notre-Seigneur, qu'il est étran- » ge qu'on l'ose employer encore aujourd'hui. Ne devrait-on » pas craindre qu'une lâcheté aussi usée de vieillesse que » celle-là ne fût incapable de séduire! Non, on ne le doit pas » craindre; le monde est trop indisciplinable pour profiter » des maladies des siècles passés. Chaque siècle se comporte » comme s'il était le premier venu ; et comme l'esprit de per- » sécution et de vengeance a tâché jusqu'à présent d'intéres- » ser les souverains dans ses querelles particulières , il tâchera » de les y mêler jusqu'à la fin du monde. »
Le crime d'Abélard était d'avoir avancé par hasard, dans une leçon et d'après le témoignage d'un pieux écrivain, que le patron de la France, premier évêque de Paris, pouvait ne pas être l'ancien membre de Y Aréopage, Denis, qui, converti par saint Paul, fut le premier évèque d'Athènes. Et quoique l'abbé Hilduin eût accrédité, dans le ixe siècle , l'opinion que VÂréopagile était venu siéger dans la capitale des Gaules, quoique les Bénédictins aient voulu défendre cette opinion dans les siècles suivans, on sait qu'elle est maintenant abandonnée, même dans les légendes, comme on peut le voir par le Bréviaire de Paris. Abélard avait donc connu, il y a huit cents ans, une vérité dont la manifestation pouvait passer, de son temps, pour un attentat à la majesté du trône, pour un crime de lèse-majesté ; une vérité qui est aujourd'hui démontrée, et qu'il serait ridicule de combattre. Et c'est ainsi que la civilisation, à mesure qu'elle s'avance, dépouille les siècles de leurs erreurs.
« J'eus horreur, dit Abélard, de la méchanceté de mes frères, il me sembla que le mon !e était conjuré contre moi; et, cédant aux conseils de quelques disciples qui virent mes dangers et eurent pitié de ma misère, je me sauvai de l'abbaye furtivement pendant la nuit et je cherchai un asile en Champagne, sur les terres du comte Thibaut, qui connaissait mos Infortunes et détestait mes oppresseurs, p
34 ABÉLAUD ET HÉLOISE.
Cependant, pour assurer son repos, Abélard se vit obligé, comme le fut depuis Galilée, de rétracter la vérité. Il écrivit à l'abbé de Saint-Denis que le premier évéque de Paris avait été contemporain des apôtres, cl que, sorti de Y Aréopage, il était parti d'Athènes pour venir baptiser les Gaulois. Voilà ce que peut la violence contre la vérité; mais la violence passe avec une époque, et la vérité reste avec le temps.
Abélard s'était retiré en Champagne, auprès de Troyes, et avait été reçu, avec un joyeux empressement, dans un monastère dont le prieur était son ancien ami.
Quelque temps après, l'abbé de Saint-Denis, suivi de plusieurs moines de son conseil, vint visiter le comte de Champagne. Abélard cl le prieur invitèrent ce prince à employer son intervention pour que l'abbé déliât le religieux fugitif de son obédience, et lui permît de vivre clauslralement dans le monastère qu'il lui plairait de choisir. Mais l'abbé et son conseil pensèrent que ce serait un grand déshonneur pour l'ab baye de Saint-Denis si Abélard, qui, après sa conversion, l'avait choisie pour asile, comme étant le monastère qu'il jugeait le plus célèbre, se retirait maintenant dans un autre qu'il semblerait préférer. L'intervention du comte ne servit donc qu'à rendre la situation d' Abélard plus fâcheuse. L'abbé menaça de l'excommunier s'il ne se hâtait de regagner le cloître de Saint-Denis. Il défendit au prince, sous la même peine, de le garder dans ses Etats; et il sembla n'avoir fait ce voyage que pour obtenir du comte de Champagne l'extradition du malheureux réfugié.
» Mais peu de jours après, dit Abélard , cet abbé (dont la vie était infâme, et qui se nommait Adam) mourut dans son obstination. Alors, accompagné de l'évêque de Meaux, j'allai trouver son successeur, et nous lui demandâmes la grâce qui m'avait été refusée ; mais le nouvel abbé se montra peu disposé à l'accorder. Alors, mes amis et moi , nous nous adressâmes nu roi ^n son conseil , et j'obtins enfin ce que je désirais.
AUÉLARD El Up.U ÏSÈ. 5Î5
tienne de Garlande , maître d'hôtel du roi , et l'un de ses miustres, demanda familièrement à l'abbé de Saint-Denis pourluoi il voulait me retenir malgré moi , tandis que de l'oppoition de mon genre de vie avec celle de ses moines, avec la ;ienne même, il ne pouvait résulter que beaucoup de scandale ians aucune utilité.
» Je savais qu'on regardait , dans le conseil du roi , les déordres de l'abbaye de Saint-Denis comme rendant plus faciles a soumission des moines et les moyens d'en tirer de l'argent, rest ce qui , dans mon opinion , devait aider au succès de ma lemande, et je ne me trompai lias. Mais afin que Saint-Denis 1e perdît pas la gloire ' de m'avoir possédé exclusivement , il ut décidé et convenu , en présence du roi et de ses ministres , [ue la permission de me choisir une solitude ne m'était accorlée qu'à la condition de ne me soumettre à la règle d'aucun ulre monastère.
» Je me retirai donc près de Provins, dans un désert que 'avais déjà visité ; et là , sur un terrain dont la concession me ut faite par ses possesseurs, je construisis , avec le consentenenl de l'évêque, un oratoire fait de roseaux et de chaume, [ue j'appelai YOraloire de la Trinité. Je n'avais qu'un seul 1ère avec moi, et je pouvais chanter avec le prophète: J'ai ni, je me suis éloigné, et j'ai habité dans la solitude. 2 »
Tels furent, dans cette cabane de chaume et de roseaux , baie sur les bords de l'Arduzon, à une lieue de Nogcnt-sur-Seine, es commencemens de la fameuse abbaye du Paraclet , vers 'an 1131.
Abélard avait alors un peu plus de cinquante ans , et depuis [u'en se retirant du monde il avait voulu lui enlever Héloïse, :'est à dire depuis dix à douze ans, il n'a pas encore parlé d'elle, 1 ne Ta pas même nommée en poursuivant la confession de sa ,ie , il ne l'a pas vue une seule fois , il ne lui a écrit aucune eltre!....
1 Gloriationcm.
1 Ec** tiaamavi fugiens , ci mansi in soliludinc. (Pg. liv.J
3f> ABÊLARD ET HÊL01SE.
«Lorsque, poursuit-il, m^s disciples connurent ma retraite, on les vit de toutes parts accourir, quittant les villes et les châteaux pour se construire d'humbles cellules dans mon désert. On les vit abandonner des couches de duvet pour des lits de feuillages, les tables où ils étaient assis pour des tertres de gazon, et des mets délicats pour de grossiers herbages. C'est ainsi, comme le dit saint Jérôme, ■ qu'on avait vu les philosophes de l'antiquité fuir les cités , les jardins et les riches campagnes où le doux ombrage , le concert des oiseaux , la fraîcheur des fontaines, le ruisseau murmurant pouvaient charmer l'œil et l'oreille , séduire les sens et amollir la vertu. C'est ainsi que les disciples de Pythagore , amans de la solitude , vivaient dans le désert. C'est ainsi que le riche Platon , quand il eut vu Diogène fouler d'un pied fangeux ses magnifiques tapis, transporta son école hors d'Athènes, dans l'Académie, qui alors était un lieu solitaire et même mal sain, - afin que ses disciples, vainqueurs des passions, et oubliant les jouissances de la vie, ne connussent plus d'autre volupté que celle de ses leçons. C'est ainsi , dit encore , dan« sa quatrième lettre a Rustique , le même Jérôme , c'est ainsi que les fils des prophètes vivant en solitaires dans des cabanes, sur les bords du Jourdain, se nourrissaient de farine d'orge 3 et de racines , loin du tumulte des villes et des passions humaines.
» Mes disciples , en construisant leurs petites cellules, 4 sur les bords de l'Arduzon, ressemblaient plutôt à des ermites qu'à des écoliers; mais plus leur nombre allait croissant , plus icur vie était dure et sévère , et plus mes ennemis semblaient voir leur honte s'étendre avec ma gloire. Bientôt, selon l'expression de Quintilien, l'envie vint me trouver dans ma retraite. B « Que nous a servi r!c le persécuter ? disaient mes aci
1 Contra Jovinianum, lib. u. &,
* Pestilenttvi.
Polenta.
' Casulas.
1 Latcntem invenii ir,vid:..-.
f> versaires. Nous n'avons fait que rendre son nom plus éclao tant. Ses disciples, renonçant à toutes les aisances de la vie o pour se rendre volontairement misérables, accourent en j> foule et peuplent son désert ! et le voilà qui entraîne le d monde après lui ! 1 ù
» Cependant c'était la pauvreté intolérable qui m'avait forcé de rouvrir mon école. Je ne pouvais me livrer aux rudes travaux de la terre; j'aurais rougi de mendier mon pain : j'eus donc recours à l'art qui m'était connu, et la nécessité me fit substituer à l'œuvre des mains l'office de la langue. 2 Mes disciples vaquaient à la culture des champs, à la construction des cellules; et , pour qu'aucun soin domestique ne me détournât de l'étude, ils s'occupaient seuls de tout ce qui concernait la nourriture et l'habillement.
» Bientôt les cellules devinrent insuffisantes pour les loger, et ils commencèrent à élever régulièrement, en pierre et en charpente, un grand monastère. Et comme, dans mes malheurs et dans mon désespoir, j'avais trouvé au milieu du désert cet asile et du repos, avec un peu d'allégeance à ma misère, je changeai le nom de Trinité que j'avais donné à mon oratoire m celui deParaclet (mot qui signifie esprit consolateur).
» Mes ennemis cherchèrent, jusque dans cette invocation, un prétexte à leurs calomnies : ils criaient , avec violence , qu'il l'était pas permis de dédier spécialement une église au Saintisprit, à l'exclusion de Dieu le père ; et que , suivant l'antique isage, les temples ne pouvaient être consacrés qu'à Jésus seul )u à la Trinité. Ils ne pouvaient appuyer leur calomnie que sur 'erreur, qui ne distingue point entre le Paracîet et Y Esprit du Jaraclet, tandis que, d'après l'Évangile, le nom deParaclet )u de soutien est donné à chaque personne de la Trinité. »
Ici Abélard se livre longuement à des distinctions théologi- [ues avec la dialectique du temps et la subtilité de son école. 1 remarque, d'ailleurs, que le Saint-Esprit a, dans l'Église,
1 Ecce mundus totus post eum abiit.
* Pro labore manuum ad officium linguœ compulsus sass.
la le te de son avènement (! ■ jour de la Pentecôte), comme le Christ a celle de sa naissance (le jour de Noël). On peut remarquer aussi, comme une singularité, que Dieu le Père, de qui procèdent le Fils et le Saint-Esprit, n'a dans la chrétienté ni temples ni autels qui lui soient exclusivement consacrés, tandis que le Christ, l'Esprit Saint et la Trinité ont des églises qui leur sont dédiées, et qu il en est un si grand nombre sous Pinvocation de la Vierge, des Apôtres et des Saints. Ajoutons que si partout on chante: Gloiie an Père (Gloria Palri) , cependant le clergé ne se découvre et les fidèles ne s'inclinent que lorsque le nom du Christ est prononcé, il serait difficile de donner une explication satisfaisante de cette exclusion de Dieu le Père, non du culte des chrétiens , mais de la vénération particulière qui lui est due.
Abélard poursuit ainsi sa confession :
« Tandis que je me cachais dans la solitude , la renommée faisait voyager mon nom dans le monde, et toutes ses voix , semblables à l'écho de la fable, 1 répétaient ce nom en tous lieux. Mes anciens ennemi- , vaincus et méprisés, me cherchèrent des adversaires plus redoutables. Fis suscitèrent contre moi deux apôtres nouveaux, dont l'un se vantait d'avoir fait revivre la règle des chanoines réguliers , dont l'autre se glo- /ifiait d"avoir réformé la vi . monastique. » Ces deux hommes étaient saint Norbert et saint Bernard, a Ils m'attaquèrent si impudemment 2 dans leurs prédicalions, qu'ils réussirent enfin à me rendre méprisable aux yeux de certains évêqueset de plusieurs seigneurs. Ils répandirent tant de sinistres blâmes sur ma doctrine et sur ma vie, que mes principaux amis s'éloignèrent de moi, et que ceux qui me conservaient encore quelque chose de leur ancienne affection ne négligèrent rien pour la dissimuler, tant était puissante la crainte qu'inspiraient mes ennemis ! »
Et tant est ancien cet avilissement de certains hommes qui
'Ovide, ëiêtamorpk., livre eu.
• (mpndcntcr.
ABÊLaHD et déloise 39
renieraient tous leurs amis et Dieu lui-même , si Dieu et leurs amis tombaient dans la disgrâce du pouvoir.
«Frappé de cette foudre soudaine, stupéfait, je m'attendais à être traîné dans les conciles comme hérétique, et s'il est permis de comparer la puce au lion, et l'éléphant à la fourmi,1 je me voyais poursuivi par mes ennemis avec la même fureur que les évêques ariens poursuivirent saint Atlianase (en l'accusant au concile de : meurtre et de magie). Souvent, Dieu le sait, je tombai dans un désespoir si grand que, ne pouvant trouver la paix parmi les chrétiens, je méditai d'aller la chercher dans les contrées où l'Évangile n'avait pas encore été porté, et de vivre chrétiennement parmi les ennemis du Christ. Je me flattais de les trouver d'autant plus favorables que la réputation d'impiété, qui me poursuivait, écarterait leurs soupçons et les disposerait à croire plus facilement que j'inclinais vers leur idolâtrie.
» Tandis que j'étais sans relâche affligé de ce trouble de mon espiit , l'abbaye de Saint-Gildas de Rhuys, i dans le diocèse de Vannes, perdit son chef et je fus élu son successeur d'une voix unanime. Le comte de Bretagne donna son consentement et obtint sans difficulté celui de l'abbé de Saint-Denis, qui n'avait pas cessé d'être mon supérieur. Ainsi, comme
Ut de pulicc ad leonem , de formica ad elep limitera. * Saint-Gildas. promontoire sur la côte méridionale de la Bretagne, entre la Loire-Inférieure et la Vendée, sur une mer orageuse et fertile en naufrages. « Ici, dit Pitre Chevalier, une anse abritée du vent par un rempart de roche feuilletée , forme un étang solitaire et tranquille , à deux pas d'une mer en furie; là, des rochers à fleur d'eau semblent autaut de phoques endormis près du rivage ;... plus loin, le sol présente une gueule béante au Ilot qui s'y précipite en grondant pour en ressortir aussitôt , rejeté à gros bouillons dans l'abîme. Ailleurs s'échancrent des golfes inaltaïadus, vastes morsures du vieil Océan dans scsjoarg de • v 1ère, » ( te f& rt« S**int-GUdas Simple Histoire. )
40 ABÉLARL ET I1ÉLOISE.
jadis chez les Romains, l'envie avait chassé saint Jérôme en Orient, l'envie, chez les Français, me chassait en Occident. J'avais voulu aller vivre parmi les infidèles, et je tombai chez des moines pires que les païens. l Dieu m'est témoin que je n'aurais jamais accepté la crosse abbatiale de Saint-Gildas , s'il n'avait point fallu me soustraire à la rage et à l'oppression de mes ennemis.
» J'allais habiter un pays barbare dont la langue m'était inconnue. La vie des moines était affreuse et indomptable. 2 Les portes de l'abbaye n'étaient ornées que de pieds de biche, d'ours, de sanglier. Les moines n'avaient d'autre signal pour se réveiller que le bruit des cors et des chiens de meute aboyans. Les habitans étaient cruels et sans frein. Je ressemblais à celui qui , pour éviter le glaive, se jette dans un précipice, et qui, pour échapper un moment à la mort , court vers une autre mort. Je n'avais plus pour horizon que l'Océan : lu terre ne présentait plus d'espace à ma fuite. Aussi répétais-je souvent, dans mes prières, ces paroles du Psalmiste : «Dans » les angoisses de mon cœur, j'ai crié vers toi des confins de o la terre. 3 »
» L'indiscipline des moines de Saint-Gildas me tourmentait nuit et jour, et je crois que maintenant les dangers auxquels furent exposés et mon corps et mon âme ne sont plus ignorés de personne. Je voyais bien que, si je voulais ramener ma congrégation à une vie régulière, ma mort était inévitable, v et que si je tolérais tant de dérèglemens, ma damnation n'était pas moins certaine.
» Un seigneur puissant , tyran de celle contrée , avait profilé de l'extrême licence des moines pour subjuguer l'abbaye. Ses vexations étaienl nombreuses et accablantes : il levait itf
* Gcntibus longe sœviorcs atque pejarcs.
* Turpis atque indomabilis illorum monackorwn vita omnibus fen notissima.
1 A finibus tcrrœ ad te clamai- i,dum anxiardur cor meum. ;Ps. 60.) ' Me virer c non possc.
▲BÉLARS ET HÉLOISE. 41
tributs sur les moines comme s'ils avaient été des Juifs. Ces moines, n'ayant plus rien en communauté, me pressaient de les secourir dans leurs nécessités quotidiennes. Chacun d'eux employait ce qu'il avait d'argent, dans sa bourse particulière, à soutenir ses concubines, à nourrir ses fils, ses filles, * et tous se riaient de ce que je souffrais de n'en pouvoir faire autant. 2 Ils volaient; 3 ils emportaient de l'abbaye tout ce qu'ils pouvaient, et semblaient vouloir me forcer ou à les laisser faire, ou à me retirer.
» Toute cette terre était barbare, sans mœurs , sans lois , et il ne s'y trouvait aucun habitant dont je pusse invoquer l'appui. Au dehors de l'abbaye , j'étais, sans relâche, opprimé par le tyran et par ses satellites ; au dedans, les moines ne cessaient de me tendre des embûches, et je pouvais dire comme l'Apôtre : « Au dehors , les combats ; au dedans, les frayeurs. * »
» Je considérais avec douleur quelle inutile et misérable vie était la mienne; combien je vivais sans fruit pour les autres et pour moi-même. Je me laissais aller au désespoir en me rappelant que ce que j'avais fui valait mieux que ce que j'avais cherché. Et, regardant presque comme nulles mes premières peines, je disais souvent avec de longs soupirs : a J'ai mérité » ce que je souffre, puisque j'ai pu quitter le Paraclet, c'est à » dire le consolateur, et que, dans mon désir .d'échapper à des o menaces vaines peut-être, je me suis précipité dans des pé- » rils certains. »
Cette description rappelle, en quelques uns de ses traits, «:elle que fait Ovide , dans ses Tristes et dans ses Pontiqucs , lu lieu de son exil chez les Tomitains, peuple féroce qui habitait, au nord, les confins de l'empire. De fréquentes cita- :ions du plus malheureux des poètes latins font connaître (et \m pourrait s'en étomer?) qu'il avait été beaucoup lu par
'Ut concubinas suas cumftliis et fdiabas sustentarent. 'Gaudebantme saper hoc anxiari.
'Farabantur.
1 Foris pugnec . intus timoïes. il. Corinth., 1.)
42 ABÉLARD ET UÉLOÏSF.
Abélard. Mais s'il y a quelque ressemblance dans les infortunes de ces deux illustres écrivains, on peut en trouver une seconde mieux caractérisée dans leur manière de peindre ce qu'ils ont souffert. L'un et l'autre ont su allier beaucoup d'esprit au sentiment, sans ôter à ce dernier sa puissance, qui semblait devoir s'affaiblir dans la recherche et dans l'affectation. Ovide et Abélard sont trop indulgens à leur génie; ils aiment à épuiser, dans des tours successifs et divers, une même pensée; et quoique, dans cette analyse de l'ouvrage le plus important d'Abélard, j'aie souvent supprimé ce que le texte a de redondant, j'ai cru devoir quelquefois le conserver, pour qu'on pût juger mieux, dans le premier auteur du xne siècle , sa manière de composer et d'écrire.
Et déjà l'on comprendra facilement, après avoir vu ce que rapporte Abélard des désordres du clergé, de l'ignorance hérétique d'un légat, des passions peu charitables de plusieurs évêques et de deux saints, de la vie infâme des religieux de Saint-Denis et de Saint-Gildas (tableau singulier et remarquable des mœurs dans le xne siècle), pourquoi les Bénédictins, si grands éditeurs, n'ont point cherché à publier les œuvres d'un écrivain qu'ils regardaient comme leur ennemi; pourquoi tout ce qu'ont écrit de lui, jusqu'à nos jours, d'autres moines et tous les auteurs ecclé>iastiquos, est altéré, tronqué, défiguré ; et Ton voit quel intérêt nouveau peut présenter Abélard peint par lui-même.
Après avoir dit que, depuis sa retraite du Paraclet, cet asile pieux pouvait à peine suffire, par sa pauvreté, aux besoins d'un seul homme, Abélard ajoute :
« Mais ce véritable Paraclet ne tarda pas à porter, au milieu de mes peines, une grande consolation. Il arriva que l'abbé de Saint-Denis (c'était alors le célèbre ministre Suger), faisant valoir quelque antique droit de son abbaye sur le monastère d'Argenteuil, où notre sœur en Jésus-Christ, pli»^'
ijnc noire épouse, avait pris le voile, fit l'acquisition de ce monastère d'une manière ou d'au Ire , ' et chassa violemment * toutes les religieuses dont notre compagne était prieure, et qui se dispersèrent en divers lieux.
» À cette nouvelle j'accourus du fond de la Bretagne : j'invitai Héloïse et celles de ses compagnes qui voudraient la suivre à se retirer au Paraclet. Je leur fis don de ce monastère et de toutes ses dépendances. L'évèque donna son consentement, et bientôt le pape Innocent II confirma cette donation et y ajouta des privilèges. La vie de ces religieuses fut d'abord pauvre et difficile; mais dans une année les biens du monastère reçurent plus d'accroissement que je n'eusse pu leur en procurer si j'y étais resté un siècle tout entier. Dieu le sait, plus les femmes sont faibles, plus leurs besoins trouvent des cœurs compatissans; et leur vertu n'est pas moins agréable aux hommes qu'elle ne Test à Dieu.
» Or, notre sœur, qui l'emportait sur toutes ses compagnes, avait reçu du ciel le don de plaire aux yeux de tous. 3 Les évoques l'appelaient leur fille, les abbés leur sœur, les laïques leur mère. Tous admiraient sa piété, sa prudente sagesse , sa patience qu'accompagnait une douceur incomparable. Elle se montrait rarement aux regards des hommes; et plus elle aimait à se livrer, dans sa cellule, à la prière et à la méditation, plus au dehors on demandait sa présence, plus on désirait de la voir et de l'entendre. »
Ce que va ajouter Abélard fera voir que sa vie fut traversée par toutes les infortunes.
« Or, tous les voisins du Paraclet m'accusaient, avec véhémence, de ne pas secourir la pauvreté du monastère, comme je le pouvais et le devais , comme du moins il m'était facile de le faire par mes prédications : je commençai donc à revenir plus souvent au Paraclet, afin de pourvoir, d'une manière ou d'autre, à ses besoins
4 Quoeumque mertn.
* yiolcnter.
ii ABÉLARD ET BÊLOÎ8E.
» Mais bientôt on entendit murmurer l'envie; et les actes d*une charité sincère furent regardés impudemment 1 comme d'anciens penchans d'une vie dépravée. On disait que j'étais venu tourmenté de désirs mal éteints; que je n'avais pu et que je ne pourrais jamais supporter l'absence de celle que j'avais aimée.
» Souvent alors je me rappelai ce que saint Jérôme , se plaignant de ses faux amis, écrivait à Àsella : 2 ce On ne m'ob- » jecte que mon sexe. Mais cette objection n'aurait jamais été » faite si Jérôme ne fût parti pour Jérusalem avec sainte
d Paule Avant que je l'eusse connue, le bruit de mes étu-
» des remplissait la ville de Rome; j'étais, au jugement de
» tous, digne du souverain pontificat Mais il faut que je
» trouve le chemin du ciel par la bonne et par la mauvaise re- » nommée. 3 »
» Je me sentais consolé en réfléchissant que l'envie n'avait pas épargné ce grand homme , et je disais : c< 0 si mes enne- » mis trouvaient encore en moi un semblable fondement à » leurs calomnies, combien je serais opprimé de leurs délrac- » tions! Et maintenant que le pouvoir d'être coupable m*a été » ravi par la miséricorde divine, * comment, la faculté du » crime ayant été ôtée, le soupçon du crime peut-il rester » encore? Quelle est donc celle accusation si impudente et si » nouvelle? 5 »
d Ne sait-on pas que , dans l'Orient , la chasteté des femmes est confiée à la garde des eunuques? N'est-ce pas ce que Y Histoire Sainte raconte d'Esther et des autres femmes du roi Assuérus? Ne lit-on pas, dans les Actes des Apôtres, que le puissant Eunuque 6 de la reine Candace était son trésorier général, et que l'apôtre Philippe, conduit par un ange, le convertit et
1 Impudent issimè.
1 Lett 99.
1 Per ionam et malam famam.
* Divinâ misericordiâ.
5 Qaœtàm impudens hœccrlminatio novissln-.c?
1 Potcnicm Eunuchum.
ABÊLARII ET HÉLOISE. 4a
i'e baptisa? Ces sortes d'hommes ont été élevés en crédit par des reines vertueuses, et admis d'autant plus familièrement â teurs entretiens que tout soupçon se trouvait naturellement écarté. Et ne lit-on pas dans V Histoire Ecclésiastique l que ce grand philosophe chrétien , Origène, voulant instruire les femmes dans la sainteté de sa doctrine, sans aucun danger pour sa vertu, se lit lui-même le traitement qui m'avait été infligé? 2 Cependant je pensais que la miséricorde divine me fût plus propice 3 qu'elle ne l'avait été à Origène : car Origène agit avec peu de discernement, et tomba dans un crime qui n'était pas léger, * tandis que je fus atteint par le crime d'un autre, ( t que, surpris dans un profond sommeil, la douleur fut subile, sans durée, 5 et je sentis à peine la main qui me frappait. 6
» Mais combien je souffre plus aujourd'hui de mes calomniateurs que je ne souffris alorç de mes assassins ! et combien ce que l'envie a retranché de ma renommée m'est un plus grand supplice que ce que j'avais senti des blessures du corps! 7 car il est dit, dans le vingt-deuxième proverbe de Salomon : « Une bonne renommée vaut mieux que de grandes » richesses. 8 » Et on lit , dans le cinquante-deuxième sermon i!e saint Augustin : « Que celui qui , se reposant sur sa conr science , néglige sa réputation , est un homme cruel. 9 Nous » devons , dit-il avec l'apôtre , 10 chercher à faire bien , non » seulement devant Dieu , mais aussi devant les hommes. » Et il ajoute : « La conscience et la réputation sont deux choses -
* Ecsèbe , liv. n.
' Sibi ipsi manus intullsse.
1 Magi? propitiam.
1 Non modicumerimen.
1 Pxnâ breviore ac suoiid.
i tfikU pœnè sentir em, ' In corporis diminutione.
* Sfelius est nomen bonum quàm Uivitiœ muli&.
* Crudelisesl.
%t zîùsxt: Paul, Rom., 12.
* la conscience pour toi , la réputation pour ton prochain. ' n » Mais qu'aurait dit l'envie qui me poursuit, si elle avait vu le Christ et les apôtres, et les prophètes et les saints Pères, quoique hommes complets, 2 vivre, converser avec des femmes, et les associer à leur mission et à leurs travaux? Saint Augustin ne démonlre-t-il pas, dans son livre, YQuvragc des Moines , 3 que les femmes étaient les compagnes inséparahles de Jésus et des apôtres? « Les femmes, dit-il (cliap. iv) , al- » laient avec eux et pourvoyaient à leur subsistance, afin » qu'ils ne manquassent point de la nourriture terrestre dont » ils avaient besoin. On voit, dans l'Évangile de saint Luc, k îi que Jésus-Christ allait évangélisant dans les villes et dans o les campagnes, suivi de douze disciples et de femmes pur- » géesde tout esprit immonde et de toute faiblesse humaine : 5 » c'étaient Marie-Madeleine, qui avait été délivrée de sept dé- » mons; 6 Jeanne, femme de Chusa , intendant de la maison » d'Hérode ; Suzanne et beaucoup d'autres 7 qui les assis- » taient de leurs biens. »
Abélard cite ensuite le pape saint Léon , mort dans le milieu du xie siècle (1054) , qui , dans son Épître contre Parménien, dit : a Nous professons pleinement 8 qu'il n'est point permis à » révoque, au prêtre , au diacre, au sous-diacre de négliger sa » femme pour cause de religion, 9 et de lui refuser des alimens » et des habits : mais qu'il doit s'abstenir de vivre avec elle » charnellement. 10»
Ainsi, d'après le pape saint Léon , les prêtres et les évêqnes pouvaient être encore mariés dans le xie siècle.
1 Conscient la tibi, fama proximo.
5 Corpore integros.
1 De opere vionachorum.
4 Chap. vin, versets 2 et 3.
s Curatœ à spiritibus immundis et infiîxmatibus.
* De qua s<.ptcm dœmonia nieront.
1 Aliœ multœ.
' Omnino profitemur.
' Propriam uxorem causa rcliglonis aôjtcere cura i
** Cum illâcarnaliter jaceant.
iBELÀRD ET IiÉLOISE, 4>
Après avoir cité quelques autres passages de l'Évangile, Abtv lard rapporte ce que dit saint Jérôme l du moine Malchus, qui vivait avec sa femme dans la même cellule. Mais cet anachorète était un vieillard 2 et sa femme une vieille. 3 « On les » eût pris, ajoute saint Jérôme, pour Zacharieet Elisabeth : » mais saint Jean n'était pas au milieu d'eux. »
« Les saints Pères, poursuit Abélard, n'ont-ils pas établi et dirigé des monastères de femmes ?» Il cite encore l'exemple des sept diacres institués par les apôtres, et à chacun desquels il était permis d'avoir une femme pour épouse. D'autres passages des Livres Saints lui servent à établir que les femmes sont trop faibles pour pouvoir se passer de l'appui des hommes. Mais il s'élonne que des abbesses et des abbés aient été soumis à la même règle, puisqu'il s'y trouve diverses fonctions qui ne peuvent être remplies par les unes comme par les autres. Il s'étonne surtout de voir, en certains lieux, par un renversement de Tordre naturel , des abbesses dominer sur les pasteurs du peuple, qui pourraient être entraînés au désordre d'autant plus facilement qu'ils sont placés dans leur dépendance, et qu'elles peuvent rendre leur joug plus pesant : car, comme le dit Juvénal, dans sa sixième satire : « Rien d n'est plus insupportable qu'une femme riche. »
Intoler abilius nikil est quàm fœmina dites.
Abélard fait ici allusion à l'ordre de Fontevrault, alors nouvellement fondé par le bienheureux Robert d'Arbrissel, et dont l'abbesse avait sous sa dépendance suprême, non seulement les chapelains, les directeurs, les confesseurs, mais aussi plusieurs monastères d'hommes, dont le gouvernement lui était dévolu.
Nous voici arrivés au quinzième et dernier chapitre des Mè-
■ Vita Malchi.
8 Senex.
* Anus.
48 ABÉLARD ET IIÊLOISE.
moires d'Abclard. Il nous apprend que , malgré les calomnies répandues contre lui, il faisait de fréquens voyages au Paraclet, et qu'il venait s'y retirer, comme dans un port, pour se mettre à l'abri des tempêtes de Saint-Gildas.
« Toujours traversé par Satan, je ne pouvais, dit-il, trouver ni où me reposer , ni même où vivre. J'étais errant et fugitif, comme Caîn maudil de Dieu. J'avais plus à souffrir de mes enfans (c'est ainsi qu'il appelle les moines brigands de son abbaye) que du tyran qui nous opprimait tous. Lorsque, revenant du Paraclet, j'approchais de Saint-Gildas, j'avais tout à redouter de l'ennemi extérieur et de sa violence ; et, lorsque j'étais entré, d'autres ennemis plus terribles étaient en ma présence, et j'avais à soutenir incessamment leurs embûches et leurs machinations. * 0 combien de fois ils ont tenté de se défaire de moi par le poison ! 2 C'est ainsi, comme le rapporte Grégoire-le-Grand ,3 que saint Benoît fut traité par ses compagnons : ce qui l'obligea de fuir pour sauver sa vie. Ce grand exemple semblait m'instruire à l'imiter, afin de ne point paraître, dans ma témérité, tenter Dieu même, et me rendre, pour ainsi dire, en restant au milieu des dangers, complice de ma mort.
» Je devais veiller sans cesse à mes alimens, à ma boisson. Ils cherchèrent à m'empoisonner jusque sur l'autel, et le calice fut par eux rempli d'un affreux breuvage. k
» Un jour que le comte de Bretagne étant malade, je vins a Nantes le visiter, un frère du couvent, que j'avais amené, me servit quelques alimens ; et, comme je ne songeais pas encore à manger, un moine qui m'avait accompagné goûta de ces mets perfides et fut frappé de mort. Le frère servant prit soudain la fuite, et l'atrocité des moines de Saint-Gildas fut publiquement manifestée. Us avaient gagné ce misérable ,
4 Machinamenta.
' FenenOm
1 Liv. n, Dlal., ch. 3.
* In ipso altaris sacrifteio... ven no immlmo ralici.
ABÊL.UID ET HÉLOISE. 49
pensant qu'éloigné de leur présence, je serais moins sur mes gardes.
» Je voulus enfin me soustraire à tant de dangers : je me retirai, avec quelques uns de mes frères, dans des cellules qui n'étaient pas assez distantes de l'abbaye. Les moines payèrent des voleurs pour m'attendre sur les routes et pour m'assassiner.
» Or, tandis que ma vie était travaillée de tant de périls, je fis une chute de cheval si violente que j'eus l'épine dorsale brisée, entre la tête et les épaules, et je souffris beaucoup plus de cette blessure que de celle qui a fait tant de bruit.
» Enfin je fus forcé de recourir à l'excommunication contre Ja révolte indomptable des moines de Saint-Gildas. Je forçai ceux que je devais le plus redouter, de promettre publiquement et de jurer qu'ils sortiraient du monastère et qu'ils renonceraient à troubler ma vie. Mais ils violèrent avec impudence la foi qu'ils m'avaient donnée et leurs sermens publics. Le pape Innocent envoya un légat qui , en présence du comte de Bretagne et des évêques, fit prêter le même serment qu'ils avaient violé, et d'autres encore. »
On voit quelle était la puissance des moines dans le xnc siècle : il fallait, pour contenir un seul monastère, la présence d'un légat de Rome, d'un souverain et de plusieurs évêques ! « Les moines les plus mutins de Saint-Gildas furent chassés de l'abbaye, et je vins en reprendre le gouvernement; mais je trouvai les moines qui étaient restés pires encore * que ceux qui avaient été expulsés. Ce ne fut plus par le poison ,2 ce fut par le glaive 3 qu'ils attentèrent à mes jours. J'eus beaucoup de peine à me sauver, protégé par un seigneur du voisinage, qui vint me soustraire au fer levé des assassins et qui me conduisit dans son manoir. »
îci finit, pour les faits biographiques, la relation d'Abélard : il l'écrivit dans son nouvel asiJe- lorsqu'il eut fui le poignard
1 Pejorcs.
* Non de veneno.
* De gladio.
50 ABÊLARD ET HÉLOISE.
des moines de Saint-Gildas. Mais il était loin d'être rassuré. !1 parle avec terreur des dangers qu'il croit le menacer encore. Un assez grand nombre de citations de l'Écriture et des Pères sur les épreuves de l'adversité, sur la résignation du chrétien, sont terminées par ces paroles de l'Oraison Dominicale : « Seigneur, que votre volonté soit faite! »
Cette relation de ce qu'Abélard appelle ses calamités, * fut adressée par lui, comme on l'a vu, à un ami qu'il ne nomme pas , mais qu'il appelle son frère bien-aimé, dileclissime fraler. Il paraît que cet ami avait aussi connu les grandes peines de la vie, puisqu'Abélard commence et achève son récit par cette même réflexion : « J'ai voulu que le tableau de mes in- » fortunes vous fît voir, si vous les comparez aux vôtres, » que les vôtres sont nulles ou légères, 2 et vous engager à » les supporter avec plus de courage. » Ceci est encore une imitation d'Ovide. 3 Lorsqu'Hippolyte, ressuscité, fait à la nymphe Égérie le récit que Racine a mis dans la bouche de Théramène , il commence par dire : « Jetez les yeux sur mes » malheurs, les vôtres vous paraîtront plus faciles à supporter.»
Âliorumque respice casus , Mitiùs ista feres.
Une copie de cette lettre, ou plutôt de ces Mémoires, tomba, comme par hasard, entre les mains d'Héloïse. Leur lecture fit sur elle une impression profonde et rendit à son amour sa première exaltation.
Elle écrivit à son ancien amant; et cette lettre est la première que le temps destructeur ait conservée dans le nombre de celles qu'elle dut tracer avant cette époque, surtout peu-
1 Calamitatum mearum.
* Nullasaut modicas.
Mêtamorpli,, liv. xv.
ABÊLARD kt héloïse Sf
riant son long séjour auprès de la sœur d'Àbélard, lorsqu'elle
était allée cacher sa grossesse et ses couches dans un village obscur de l'ancienne Armorique.
Ainsi, fixons d'abord, comme un fait historique, qu'il ne reste aucune lettre d'Abélard, aucune lettre d'Iléloïse qui remonte au temps de leurs amours, et que celles qui ont été conservées sont postérieures de douze ou treize ans à leur cruelle séparation. Héloïse avait été onze ans religieuse ou prieure du couvent d'Argenteuii ; elle était, depuis deux ou trois ans, abbesse du Paraclet, lorsqu'elle écrivit celte lettre que Pope et Culardeau n'ont ni traduite, ni toujours imitée, mais où ils ont trouvé d'heureuses inspirations. Ils ont voulu accommoder aux mœurs duxvine siècle les passions, les sentimens et le langage qui, dans le xne, avaient moins de délicatesse, mais plus d'abandon, de force et d'énergie.
La suscription de la lettre d'Héloïse est singulière, la voici :
À son seigneur cl à son père, sa servante et sa fille, sa femme et sa setur: à Âbélard Héloïse. '
Cette suscription semblerait présenter l'idée d'un double inceste dans les mots femme, fille et sceur, si elle n'était conforme au style mystique et au spiritualisme de ce temps.
Héloïse commence par annoncer à son cher époux 2 qu'elle a lu la relation de ses malheurs. « Je l'ai lue, dit-elle, avec d'autant plus d'ardeur 3 que celui qui l'a écrite et que j'embrasse * m'est plus cher, 5 et afin de me dédommager, en quelque sorte, de la réalité que j'ai perdue de lui, 6 par des paroles 7 qui en sont comme une certaine image. 8 s
1 DOMINO SUO, 1MO PATRi: CO.NJCGI SUO , !MO FRATRl ; A>CItï.> «Ci tMO FIL1A ; IPSICS liXOR , IMO SOROR; Ar.îXARDO HSUHSSÂ.
* Dilcctisshne.
' Ardent tus.
1 Amplector.
' Carius.
• Cujus rem perdidi.
'• Ver bis.
} Tanguant cjus guadam imagine
Héloïse rappelle les faits principaux de la relation « où presque tout, dit-elle, est plein de fiel et d'absynthe. * Je ne crois pas, dit-elle, qu'aucun mortel puisse lire ou entendre sans verser des larmes cette déplorable histoire!
» Elle a renouvelé mes profondes douleurs; elle les a augmentées par l'horrible tableau de vos dangers; ils sont tels que mes compagnes et moi sommes forcées de désespérer de votre vie. Chaque jour nos cœurs palpitent dans l'effroi des rumeurs sinistres du meurtre qui annonceront votre mort. Ah! nous vous conjurons, au nom du Seigneur, qui vous a cependant protégé, en quelque sorte, dans le cours de vos misères, de nous écrire souvent pour nous faire connaître que, dans celte horrible tempête de votre vie, vous n'avez pas fait naufrage ; et afin que du moins vous nous ayez pour associées a vos peines ou à votre joie, nous qui sommes seules restées fidèles à votre malheur. 2 Celui qui souffre reçoit ordinairement, quand il est plaint, quelque consolation, et la peine qui se partage devient plus légère.
» Mais, sil peut naître quelque calme dans la tempête qui vous agite, écrivez-moi encore plus souvent, car vos lettres m'apporteront plus de joie; et, sur quelque sujet que vous m'écriviez , je recevrai du moins cette consolation que vous vous souvenez toujours d'Héloïse. Sécèque fait voir combien sont douces les lettres d'un ami absent, quand il mande à /.ucile : « Je te remercie de ce que lu m'écris souvent, car lu j> viens te montrer à moi de la seule manière qui te soit pero mise. Je ne reçois jamais une de tes lettres qu'aussitôt nous
ne soyons ensemble. 3 »
Celte pensée du philosophe latin est pleine de senliment et de grâce
' Feré omniafelle et absynthio plena.
' Ouœ tibi soli remansimus.
» Quod fréquenter milii scribis gratins ago , nam quo uno modo potes te mihi ostc7idis, Numquam epistotam tuam accipio , quin protinus unàsimus. (Epist. 48.)
ABÉLARD ET nÉLOJ^E 55
Héloïse ajoute :
« Si le portrait de celui qui nous est cher, en nous rappelant son image, trompe par un faux et vain soulagement le* ennuis de l'absence, combien ont plus de puissance les lettres d'un ami éloigné, qui nous transmettent sa pensée et ses sentimens ! Je rends grâces à Dieu de ce que du moins aucun ennemi, aucun obstacle ne s'oppose à ce que tes lettres ne viennent ainsi te rendre présent à Héloïso. Oh! je t'en conjure , ■ écris, écris-lui souvent. Tu as voulu consoler un ami parle long récit de tes adversités, et quand tu songeais ainsi à soulager ses peines, combien tu ajoutais à ma désolation ! 2 Tu cherchais à guérir les blessures de cet ami, et lu en faisais de nouvelles à mon cœur, et tu agrandissais celles qu'il avait déjà reçues! Guéris, je l'en supplie, le mal que tu as fait , toi qui es si soigneux de la guérison des autres....
» Nous sommes ici plus que les amies , 3 nous méritons d'être appelées plutôt tes filles que tes compagnes, ou de recevoir un autre nom plus doux et plus saint .* Nous savons ce qui t'est dû par nous ; il n'est besoin ni de preuves ni de témoignages, et le fait seul parlerait, si nous pouvions garder le silence. Tu es, après Dieu, le seul fondateur du Paraclet. Tout ici est ta création : c'était un désert où se cachaient les bêtes féroces et les voleurs ; on n'y voyait aucune habitation ; et sur les antres mêmes , sur les repaires des loups et des brigands, lu as élevé les tabernacles du Seigneur et dédié un temple à l'Esprit-Saint. Ce n'est ni avec le trésor des rois , ni avec les dons des princes que tu as bâti : tout a élé fait, et de plus grandes choses auraient pu être faites, par la parole.
» Mais pense à ce que tu dois à ton Héloïse , 5 toi qui es si occupé de moines ingrats que tu appelles tes enfans ! Tu veui
1 Obsecro.
Desolationi.
Non tara arnicas quam amicis3imas, 'Dulcius ctsanctius.
' Tua?
r>4 ABELARD ET HÊLOISÎ!.
instruire et réformer des hommes rebelles , et lu sèmes les perles de ton éloquence devant des pourceaux! Quand lu lais tant pour ceux qui sont indociles , considère ce que devraient attendre de toi ceux qui sont obéissans. Quand lu le dévoues à tes ennemis , oublieras-tu ce que tu dois à tes filles ! et, sans parler ici des autres, songe, Abélard, combien lu t'es obligé envers moi ! et paie avec plus de soin l à ta propre femme ,2 ce que tu dois à ses compagnes.
» Tu connais, dans l'excellence de ton savoir, mieux que je ne le puis faire dans ma faiblesse , combien d'excellens traités de doctrine les saints Pères ont composés pour les vierges ou les femmes consacrées au Seigneur. Tu sais par combien d'exhortations ils les ont fortifiées; combien de consolations on les vit leur apporter! et je reste toujours dans un long étonnement que tu aies oublié Heloïse, depuis que, si jeune encore, elle renonça pour toi au monde ; que ni la crainte de Dieu , ni ton amour, ni l'exemple des saints Pères ne t'aient porté a me soutenir dans mes perplexités , 3 dans la douleur où s'achevaient tous mes jours, h sans que, ni présent par tes discours, ni absent, par tes lettres tu sois venu me soutenir et me consoler ! 5 »
Ainsi Héloïse nous apprend que , après lui avoir fait prendre le voile dans le monastère d'Argenteuil , Abélard laissa passer onze années sans la voir et sans lui écrire; qu'il ne la revit qu'un moment lorsqu'il la fit entrer au Paraclet ; qu'enfin elle n'avait encore reçu aucune lettre de lui quand elle lut , par hasard, une copie de celle qu'il écrivit à un de ses amis et qui contenait l'histoire de sa vie. Qui pourrait, en partageant l'étonnement d'Héloïse, s'empêcher d'y joindre un sentimen plus pénible!
a Et cependant, poursuit-elle, tu devais le sentir d'autan
1 Devoiius.
* Unicœ tua
' Fluctuant, m
1 Diutino mœrore confectam.
• Vel sertnenc prœsentcm, velcpistola absentera consolari tenwueeris.
ABÉLARD ET UÈLOi<,i FÎO
plus obligé envers moi , que j'étais plus étroitement unie à ta destinée par le sacrement du mariage : 1 et tu étais d'autant plus coupable que toujours, et qui peut l'ignorer? - toujours je t'ai aimé d'un amour sans mesure. 3 Tous nos amis savent, cher Abélard , 4 ce que je perdis en te perdant ; par quel misérable destin la trahison dont tu fus victime, m'entraîna dans ta ruine ; et combien , dans ta funeste aventure , je sentis plus vivement ton malheur que le mien ! 5
» Mais plus est grande ma douleur, plus aussi est grand le besoin de consolation. Ce n'est pas de tout autre, c'est de îoi-méme, de toi seul que je peux la recevoir. Seul lu causes ma peine, et seul tu vaux pour la consoler: car il n'est que toi qui aies le pouvoir de m'affliger et de me réjouir; il n'est que toi qui puisses charmer les ennuis de ma vie. Mais toi seul aussi tu es obligé envers moi : car, après avoir accompli , autant qu'il était en ma puissance , tout ce que tu m'as ordonné, soumise toujours à ta volonté suprême, je n'hésiterais pas à me perdre si lu l'ordonnais encore. 6 Je dirai plus , ô prodige ! mon amour est entré dans un tel état d'exaltation , 7 que ce qui fut l'objet de tous ses désirs, il s'en priverait lui-môme sans espoir de le retrouver jamais. 8 »
Dans le texte , les mots sont plus obscurs que le sens: je ne chercherai point à écîaircir le texte, lléloïse poursuit, sans sortir encore de son délire : « Tant , lorsque tu l'as ordonne , j'ai changé soudain mes penehans ,9 afin de montrer que toi seul avais possédé mon corps et mon âme. 10 m
1 A'uptialis fœdere sacramentt.
1 Ut omnibus patet.
1 Immodevalo amore complexa sum.
* Carissime.
5 Le texte est beaucoup plus expressif: )lajur sd d-jlur ex anagtionismoclo , quam ex damno.
6 Projussu tuo perdere, ' Insaniam.
' L't quodsolumappetebat hoc ipse sibi sine spe recuperatioms aur<.rreta 1 Habiîum.
" Tarn corporis mei quam animi unicum pos&essorem»
56 abêlàRd et délûisk.
0 que l'amour a sur les cœurs de puissance ! Mais roi dans la société , c'est un tyran dans la solitude. Et si , dans le monde, c'est un feu qui dévore, dans les cloîtres, c'est cent fois pis encore. Gresset Ta dit , Héloïse Ta prouvé.
o Jamais, s'écrie-t-elle , Dieu lésait Jamais je n'ai cherché en toi que toi, toi seulement et non ta fortune. Je n'ai désiré ni mariage ni dot. Je n'ai cherché ni mes volontés ni mes voluptés; je n'ai cherché que les tiennes. Tu ne l'ignores pas, tu Tas vu ;' et si le nom d'épouse est plus saint et plus puissant, celui d'amante m'a toujours semblé plus doux, même (et ne t'en indigne pas) celui de concubine et de prostituée ; 2 car, en m'humiliant davantage, ta gloire se conservait plus grande.
» J'ai vu, dans le récit fait à ton ami, que tu ne dédaignais pas d'exposer les argumens par lesquels je cherchais à te détourner d'un hymen qui devait être si funeste ; mais tu as passé sous silence ce que je disais pour justifier la préférence que je donnais à l'amour sur le mariage , et à la liberté des amans sur la chaîne des époux.
» Je prends Dieu à témoin ? que si Auguste, maître du monde, m'eût offert, dans les honneurs de l'hyménée, ce monde à gouverner , il m'eût paru plus doux et plus honorable d'être appelée ton amante * que l'impératrice du monde ; 5 car on n'est pas meilleur pour être riche et puissant. On tient la richesse et le pouvoir de la fortune , mais on n'excelle que par la vertu. Celle qui épouse plus volontiers un homme riche qu'un homme pauvre, désire dans son mari ses biens plutôt que lui-même. »
Héloïse continue de développer son système, en citant Aspasie , Socrate et la femme de Xénophon.
a Quel roi , ou quel philosophe, ajoute-elle , pouvait égaler
1 Sicutipse nosii.
1 Aut , si non indigneris , concubl œ , vel scorîi.
• Deumiestem invoco.
4 Le mot latin est plus extraordinaire : Tua meretrix.
* Chariusmitii et aiçnius videretur tua dici meretrix quam iUim* iBiperatrix.
A3ÉLARD ET IIÊLOISE. 57
ta renommée? Quel pays, quelle cité, quel canton ne désirait pas, avec ardeur, ta présence? * Qui , Je le demande, lorsque tu paraissais en public, ne s'empressait d'attacher sur toi ses regards et de te suivre dans ta marche , le cou tendu et l'œil fixé sur ta personne? Quelle femme mariée, quelle vierge ne te désirait dans ton absence et ne s'enflammait quand tu étais présent ? - »
Héloïse jugeait sans doute de toutes les femmes par ellemême; et, dans son exaltation sans mesure comme son amour, elle disait d'Abélard ce que les poètes de l'antiquité n'auraient osé dire même d'Apollon, c'est à dire du dieu des vers et du plus beau des immortels.
« Quelle reine , dit-elle encore dans son égarement , quelle femme puissante ne portait envie à mon bonheur ? 3
» 11 y avait en toi, je l'avoue, deux talens qui pouvaient sur-le-champ séduire les femmes : l'art de ta parole et la grâce de ton chant. Tu as composé des vers qui, par la suavité du style et celle de ta voix , faisaient sortir incessamment ton nom de toutes les bouches, * en sorte que la douceur de tes chants charmait jusqu'aux hommes les plus illettrés. Ce sont surtout tes chansons qui faisaient soupirer pour toi toutes les femmes, 5 et, comme lu chantais nos amours, mon nom se répandit dans des régions éloignées, et la jalousie d'un grand nombre de femmes s'alluma contre moi. Et quelles qualités de l'esprit, quelles beautés du corps manquaient à la jeunesse ! »
Héloïse déplore ensuite tout ce qu'elle a perdu, et se plaint, après avoir été un objet d'envie , d'être devenue un objet de
1 Vider e non œstuabat.
' Ouœvis conjugata , quœ virgo non :oncupiscebat abtentem , et non ardebat in prœsentein!
* Le texte est encore ici plus expressif: Gaudiis meis non invide* bat y vel tàalamis.
* Taum.in ore omnium notnen incessanter tenebant. ' Maxim** irt amorcm tui fœminœ suspirabant.
58 ABÉLaRD kt uêluise.
pitié. Elle se plaint surtout d'avoir été oubliée , et de l'être encore par Abélard.
a Dis-moi du moins que tu te portes bien : écris-moi ce mot seulement. l Et si tu persistes dans ton silence, je dirai ce que je sens, ce que tout le monde soupçonne;2 je dirai que ce n'est point le cœur qui t'unissait à moi , mais que c'était une affection terrestre;3 que ce n'était pas l'amour, mais l'empire des sens; 4 cl que tes désirs éteints ont fait évanouir tout le reste. Mais celle pensée est encore moins la mienne que celle de tout le monde ; et je voudrais qu'elle ne fût qu'à moi , et qu'il le fût possiWe, ô toi qui m'es si cher ! de «'apporter quelque excuse qui pût alléger un peu ma douleur.
» Oh ! que je voudrais pouvoir cacher mon humiliation5 en trouvant quelque moyen de te justifier !
» J'avais cru mériter beaucoup de toi par mon sacrifice; car ce n'est pas l'amour de Dieu , c'est ton ordre , c'est ta volonté qui m'a jetée, si jeune encore, 6 dans les rigueurs du cloître ; c'est toi que j'ai suivi, que même j'ai précédé dans la vie monastique : car c'est toi qui m'as revêtue de l'habit religieux avant de le prendre toi-même.
» Et, je l'avoue, j'ai beaucoup souffert, j'ai rougi de voir en toi cette défiance démon amour; mais, Dieu le sait, si le bûcher t'attendait, et que tu m'ordonnasses de t'y précéder ou de l'y suivre , je n'hésiterais pas un moment : 7 car mon âme n'est pas avec moi , mais avec loi ; et si elle n'est pas avec toi , elle n'est nulle part ! 8 Mais mon âme ne peut être séparée de toi ! fais seulement , je t'en conjure , qu'elle soit bien avec toi : ?lle y sera si lu me rends quelques douces parcîcs pour beau-
' De unumsivalcs.
1 Quod sentio , qued omn 3 tHspictixter.
' Concupiscent ia.
* Libidinis ardor.
' Vilitatem.
• Juvenculam.
1 Minime non du h dru ' Nnsetum est.
ABÉLARfl ET HÉLOISh. 59
coup d'amour. Ce que je demande est peu de chose , et il
t'est facile de raccorder. 1
» Oh ! si tu étais moins confiant dans mon amour tu serais plus inquiet... ; mais je t'ai donné trop de sécurité, et lu m'as négligée ! et je suis abandonnée !
» Souviens-toi , je te prie, de tout ce que j'ai fait pour toi, et considère combien tu m'es redevable ! Quand les voluptés de la terre nous unissaient, on pouvait être et Ton était incertain si j étais soumise à l'amour ou entraînée par le désordre des sens. 2 Et maintenant on voit combien sur mon cœur l'amour eut de puissance, et la fin fait connaître ce que fut le commencement. J'ai tout sacrifié pour toi. Je ne me suis rien réservé , si ce n'est d'être à toi 3 comme je le suis maintenant. Quelle serait donc ton iniquité ,* si, lorsque je mérite plus , lu me donnais moins , et même rien du tout ! 5 Ali ! je t'en conjure par le Dieu auquel tu t'es donné ! 6 je le conjure d'apporter à mon amour quelque consolation par ta présence ou par les lettres, afin que je puisse, ainsi réjouie par toi, 7 vaquer avec plus de zèle au service divin. 8
» Jadis, quand tu recherchais les voluptés temporelles, tu m'adressais de fréquentes lettres ; lu mettais dans toutes les bouches le nom d'IIéloïse par le grand nombre de tes chansons. 9 Alors mon nom retentissait dans toutes les places publiques, dans toutes les maisons. l0 Serais-tu maintenant moins excité vers Dieu que lu ne l'étais alors vers le libertinage ! "
1 Paria hœc videris , et tibi facillima.
' Vei libidlne agerem.
1 Sic iuam.
* Iniquitas.
s Minus , imo nihil.
' Pcr ipsum cui te obtulisti , Deuvi.
'■ Sic recreata.
' Alacriorctivino obsequio.
' Frequenti carminé tuam in ore omnium Héivîssam pou- r,&
'' Me plalcœ cnnitLï , nu J.-mus singulœ resonabant.
" lu libidincm.
AO ABÊLARD ET HÉT-OISP.
Vois , je t'en conjure, quel est ton devoir ! ' vois ce que je demande, - el je termine cette longue lettre par celte courte fin : s Adieu, mon unique! 3 »
J'ai traduit, en assez grande partie, celte épître d'Héloïse, et j'ai souvent cité le texte, parce qu'elle est , avec la relation d'Abélard, une des compositions littéraires les plus remarquables du xne siècle; car Abélard et Héloïse ne furent pas seulement célèbres par l'éclat et l'infortune de leurs amours: aucun de leurs contemporains ne les surpassa par le savoir, ne les égala dans l'art d'écrire; et c'est dans leurs ouvrages que cet art se retrouve enfin , après avoir été si long-temps perdu dans la nuit des siècles barbares.
On peut maintenant comparer la belle épître de Pope, si heureusement imitée par Colardeau, avec la véritable lettre ti'Hëloi
Celle amante infortunée est bien loin de se dire à elle-même :
rerfide! de quel nom veux-tu donc qu'on te nomme ? Toi , l'épouse d'un Dieu , tu brûles pour un homme I
llcloïse n'a point de remords ; elle n'a même pas de scrupule. Elle ne s'écrie point :
Dieu terrible , pardonne !
Elle ne dit point à ce Dieu terrible :
Au plus cher des époux tu lui défends d'écrire. Elle veut, au contraire, qu' Abélard réponde souvent à ses lettres; et même elle le conjure de lui écrire au nom de Dieu qu'elle ne croit pas sans doute ennemi de son amour. Elle ne ■>onge point du tout à s'écrier :
Eh bien! il faut t'armer de la puissance entière- ; Il ne faut plus créer.... il faut plus en ce j Ii faut dans Héloïse anéantir l'amour*
* Qiuv dcbe.%.
1 Quœ postulo»
'Fabuliez,
Cet amour, elle veut toujours le conserver. Son âme n'est qu'avec Àbélard et ne peut être qu'avec lui ; et si elle n'était pas avec lui, elle ne serait, dit-elle, nulle part. Héloïse désire que son âme reste toujours avec son amant : elle n'a pas un nutre vœu à former.
Comment peut-on lui faire dire à Abélard :
Fuis ! cède à l'Eternel Héloïse mourante. Fuis! et mets entre nous l'immensité des mers I
quand toute la lettre d'Héloïse semble écrite pour dire : Ne fuis pas! viens ou écris : je l'en conjure par tout ce que tu me dois, el même par le Dieu à qui lu l'es consacre. l
Combien donc Héloïse se montre éloignée de tenir à Abélard ce langage :
Habitons les deux bouts de ce vaste univers. Je crains de respirer l'air qu' Abélard respire. Je crains de voir ses pas sur la poudre tracés . Qui me rappelleraient des traits mal effacés. Du crime au repentir un long chemin nous mené ■ Du repentir au crime un moment nous entraîne. Ne viens point , cher amant 1 je ne vis plus pour toi ; Je te rends tes sermens : ne pense plus à moi.
Mais c'est tout le contraire que dit sans cesse Héloïse ! Elle ne parle pas non plus de la vertu d'Abélard :
A ton cœur vertueux quand mon cœur fut lié... Hélas ! notre union fut légitime et pure.
C'est encore tout le contraire que dit plusieurs fois la tendre abbesse du Paraclet. Dans son Génie du Christianisme , M. de Chateaubriand , qui est aussi poète , dit d'Héloïse : « Précipitée du monde au désert, elle est entrée soudain el » avec tous ses feux dans les glaces monastiques : la reli- » gion et l'amour exercent à la fois leur empire sur son cœur : » c'est la nature rebelle saisie toute vivante par la grâce, et
1 P$r ipsum itaque, cui te obtulisti, Deum te obsecro , ut... iuam mihi prœsentiam reddas.
62 ABÉLARD ET HEJLUlSE.
» qui se débat dans les embrassemens du ciel. * » En se déballant, Héloïse s'oublie et s'égare. Les sentimens que lui on! prêtés Pope et Colardeau sont plus décens, peut-être plus poétiques; mais ils ne sont pas si naturels , et on ne peut y voir que d'élégans mensonges. La poésie n'a pas exagéré le brûlant désordre delà lettre d'Héloïse : elle Ta pompeusement affaibli , et n'a pu le reproduire avec son énergie et son égarement. Le dernier traducteur des lettres d'Héloïse et d'Abélard, M. Oddoul , caractérise le style de l'abbesse du Paraclet , dans un style qui paraîtra lui-même trop désordonné : «Ah! que » notre colombe n'était guère faite pour les langueurs monasti- » ques dont parle Colardeau !. .. » La sève de la jeunesse coule à pleins bords sur ces pages soupirantes el indignées où le souvenir prodigue son miel et son amertume : sa pensée vibre de tous les tressailleraens de la chair ; sa parole a un sexe. Sous les doigts de la nonne le feu ruisselle. On peut compter encore les pulsations de sa veine sur le papier qu'elle a touché. Ah ! Fulbert, qu'avez-vous fait? Tels passages ne sont qu'une paraphrase de ce verset du cantique : « Que sa main gauche soit » sur ma tête, et que sa droite m'embrasse !... » Si sa plume est sœur du pinceau de Rubens , on ne saurait non plus méconnaître sa parenté avec celui de Raphaèl... Le style d'Héloïse a de belles démarches. Ses pensées, comme les déesses d'Homère et de Virgile, passent devant nos yeux avec leur regard fier et doux.... « J'ai bien peur, soit dit en passant , d'avoir travesti toutes ces belles nymphes, etc. » Si étrangement figuré, ce style ne pourrait-il pas un peu justifier la peur de M. Oddoul?
Abélard répondit à la lettre si passionnée d'Héloïse , par un froid volume de sentences, tirées, au nombre de trente-huit, des Livres Saints ; cette réponse est un sermon, tel au'on en faisait alors. Voici la suscription de cette réponse
1 Part. 2, liv. 3, oh. j