‹ Lettres d'ItalieChapitre 2 sur 2 · A HENRI MASSE · texte numérisé non relu

A HENRI MASSE

Nancy, samedi, novembre 1905.

Mon cher Henri,

Joie, joie... J'ai joui toute la nuit, de cet enthousiasme à la Pascal; mais aussi je n'ai pas fermé l'œil... Si je l'avais osé, j'aurais écrit à Madame Massé une longue lettre de remerciements, pour l'autorisation que vous accordent vos parents.

Et hier soir, j'ai prié Suzanne de me jouer la marche du Taiinhaiiser, les Pèlerins an retour de Rome, afin de rythmer mes tressaillements. — Voilà pour le lyrisme. - Et maintenant, soyons

1. — Henri Massé fut un ami fidèle de Charles Démange; il lit avec lui ce second voyage en Italie.

Voir l'article du Souvenir de Charles Démange, signé Henri Massé.

organisateurs et pratiques. Maman écrit par ailleurs à Madame votre mère les renseignements positifs indispensables.

Pour moi, je vous soumets ce dont vous aurez à décider

Je ne doute pas que vous ne prétendiez passer une huitaine de jours à Florence, que je serais heureux de revoir. Il sera facile de nous y arrêter, mais quand? à l'aller ou au retour? Pour moi, je crois préférable de gagner d'une seule traite Rome, et de revenir, avec des arrêts que nous fixerions ultérieurement. C'est Rome notre vrai but, et le morceau est gros à avaler. Décidez rapidement, parce qu'à Florence, connaissant les hôtels, je retiendrais d'avance nos chambres...

Je souhaiterais partir samedi. Il faut nous hâter puisqu'il importe que vous recommenciez à peu près exactement avec vos camarades le trimestre univer-

sitaire de janvier. Cela nous donnera six semaines, quatre au moins à Rome, le reste à Florence, Pise qui y touche, Bologne...

Mercredi, nous aurons le plaisir de passer chez vos parents la journée, causant de tout cela.

Mercredi nous aurons à nous entendre sur les livres qu'il nous faudra emporter. Etant donné ce que vous possédez, je crois que vous pourrez vous charger du latin; moi, je prendrai les livres d'art, de littérature. Enfin nous allons voir à bien ménager notre vie à deux.

Je vous répète encore tout mon contentement, et vous serre cordialement la main. Transmettez, je vous prie, à Monsieur et à Madame Massé mes respectueux hommages.

CH. DEMANCE

PU

Florence, vendredi VT décembre 1905.

Ma chère Maman,

J'ai été tout surpris et heureux de recevoir ce matin et tes cartes-lettres et le journal. Cela m'a fait du bien d'avoir des nouvelles de toi et du « pays », quoi qu'avec Henri, je n'éprouve pas le sentiment d'être seul.

Le voyage a été des plus aisés, quoique plus fatigant pour moi que ce printemps dernier. Je suppose que l'obligation de tout prévoir y est pour quelque chose.

Henri me laisse absolument tout à faire;

en quoi il n'a pas tort puisque je m'en tire très bien. Tout s'est d'ailleurs passé comme il avait été prévu, et rien d'extraordinaire n'a surgi. Nous n'avons pas eu froid en traversant le Gothard couvert de neige (nous l'avons très bien vu, et on aurait dit des nuages polaires) et nous nous portons très allègrement tous deux; mon pied se solidifie et ne me fait point penser à lui, satisfait qu'il est de ses chaussures. Les douanes ne nous ont rien fait ouvrir...

Nous nous sommes installés très commodément au deuxième, à l'Hôtel de la Ville, sur la Piazza Manin, en deux chambres communiquantes et semblables. A Baie, nous avons dîné au Schweizerhoff qui m'a beaucoup ému (1) ; et nous avons pu descendre au Pont et à l'Hôtel de Ville. De même à Milan, entre sept et

1. — Du vivant de son père, Charles Démange descendait toujours à l'hôtel Schweizerhof, à Bâle.

neuf heures, nous avons parcouru le Dôme qui ne m'a pas trop enthousiasmé, c'est énorme et disparate.

Enfin, je revois mon Florence, mais combien différent! Hier au soir, à l'arrivée, dans la nuit, par un temps pluvieux, c'était l'hiver; et puis j'étais sous l'impression nerveuse d'un accident survenu en cours de route: un peu avant Florence, à Prato, nous avons écrasé une femme. Et puis j'ai secoué cela... Le retard occasionné par là ne nous permettait pas de faire notre toilette et de télégraphier avant le dîner..

Ce matin, nous avons retrouvé le soleil, des fleurs en grande quantité, malgré la saison, des chants, le ciel bleu, le vrai Florence; nous avons couru au palais des Uffizi, palais Vieux, Sainte-Maric-des- Fleurs et le Baptistère — qu'on voit mieux qu'au mois de mai — puis cet après-midi, les Uffizi (musée) ; la Tribune, la Galerie, les Botticelli; que c'est

beau!..., j'y trouve toujours du neuf! — et les Vinci - puis à Or San Michel, dont l'intérieur que nous n'avons pas eu le temps >dc voir, est inouï de marqueteries et de sculptures d'Orcagna, en marbre blanc, anciennes, en un grand reliquaire dont la splendeur fait songer aux élégances de la Sainte-Chapelle à Paris. Et quelle ville, où l'on se sent entouré de finesse, de mansuétude et de plaisir !... Tout vous rit, même les cochers, même les gamins dont on refuse pourtant les cartes postales. Une brave vieille femme m'a offert ce matin, au pied de la statue des Grâces, au Ponte, sa fille, amante bella, mais c'est un peu trop romantique pour moi... et comme hier, j'arrêtais brusquement le cocher qui nous ramenait du télégraphe, Pautomédon tout réjoui a cru que j'apercevais une bella donna, — et n'avais plus besoin de ses services.

Il est cinq heures et demie, et je vai& avec Henri, dont la mère est souffrante,

(son père était à Blainvillc) porter cette lettre à la poste.

Je n'ai pas eu le temps de faire parvenir à Suzanne des fleurs pour demain soir, mais j'y pense, et j'ai salué pour elle la photographie des deux amours, les deux petits chiens sur le lungarno, et les belles roses thé dont elle s'affublait.

Je t'embrasse bien, bien fort, ma chère Maman et ne saurais déjà te dire comme tu me procures du plaisir. Mais j'aimerais t'avoir avec moi, quoique je sente que je me fais du bien. Henri est gentil, un peu désorienté. Je ne suis pas encore repassé devant Victoria; mais j'irai à ton égard en pèlerinage; à Milan, devant le tombeau de Saint Charles Borromée, j'aurais bien voulu penser à toi et papa, mais vois-tu la mouture à prières de 50 prêtres; la crasse des fidèles et leurs odeurs, les cierges et la ïourdeur de l'atmosphère m'ont détourné de cette prière intellectuelle! Je t'embrasse encore bien

fort, j'espère que Suzanne te console de

mon départ; j'en suis même très sûr, et vous embrasse encore toutes deux.

CH. DEMANGE

Florence, samedi 2 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Nous allons bien, sous un beau soleil dans le milieu du jour. Nous avons profité de cet après-midi pour retourner à Fiesole qui n'est certes pas aussi gaie qu'au mois de mai; cependant, dont le chemin a encore des buissons de roses fleuries, sur les murs, en plein air.

Tout y est plus âpre, presque gaulois du côté de la montagne, depuis le théâtre antique. Ce matin, à l'Académie des Beaux-Arts, nous avons à peu près terminé les Botticelli, étudié en détail les Fra Angelico; et j'ai tiré mon profit du David de Michel-Ange. J'ai souri aux deux anges d'Andréa del Sarto qui ensorcelèrent Suzanne; on dirait d'un pastel.

Henri est gentil. A Fiesole, sur la plaee il s'est laissé impassiblement décorer d'un bouquet par une petite fille d'une douzaine d'années, aussi maigre et presque plus mal habillée que la Sainte Madeleine de Donatello; voici un peu du parfum très vif que donnait mon propre bouquet.

L'oncle te demande sa photographie pour la faire reproduire dans une biographie qui va paraître de lui chez Sansot ; recommande-la beaucoup et exige qu'on te la rende. Elle a une grande valeur, en dehors des questions d'intérêt sentimental. J'ai écrit ce matin à Rome.

Henri a reçu ce matin une lettre de sa sœur qui demande si nous ne nous battons pas, un ménage de garçons ne pouvant jamais aller tout aisément. Tout cela le langage de Suzanne. Je vous embrasse bien fort toutes deux; toi surtout, bien des fois, ma chère Maman.

CH. DEMANGE

mmbs^

A MADAME EMILE DEMAXGE

Florence, 4 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Nous partirons sans doute pour Rome vendredi, où j'ai des chambres retenues depuis ce matin, à YHôtel suisse.

Je vais bien, et suis content, très content. Je sens une grande facilité de vivre. J'ai suffisamment d'assurance; et enfin, je crois que ce matin, je suis parvenu à m'élever jusqu'à Raphaël. Toutes les satisfactions d'un jeune garçon en voyage, par conséquent.

Nous avons fait nos adieux aux Cffizi.

ce matin; je crois qu'on y passerait sa vie. Pour l'architecture même de ces galeries, je ne la goûte plus trop: c'est en soi une belle et académique imagination ; mais un tel plan ne peut se supporter que plus dans le midi encore, avec des colonnes antiques; — ou au plus au nord à Paris, en support d'une ornementation plus lourde, telle qu'au Louvre.

Cet après-midi, le soleil est chaud, le ciel est bleu; nous ne sommes pas fatigués, nous courons les églises, et d'abord ce couvent de San Marco que nous n'avons pas eu le temps de visiter en mai, et qui conserve des Fra Angelico. Flo-

rence est moins animé que quand Suzanne Ta connu, plus sec, plus rigide; mais la campagne est toute argentée des oliviers. Aucune surabondance: on n'est pas au cœur de l'arbre, on n'est pas enveloppé non plus par la forêt; il semble que tout l'intérêt soit dans la légèreté et la grâce de Pécorce. C'est tout comme le tronc des oliviers, qui se dessèche jusqu'à l'extrême limite; mais sans leur vieillesse. C'est aussi comme Pécorce des bouleaux, toute rose et blanche, quand on les écorec sans aller jusqu'aux libres, mais c'est aussi moins tendre et moins jeune. Tout cet art est l'illustration d'une zone neutre entre l'homme et l'extérieur, — ce n'est que de la parure pour elle-même, — et encore.

Voilà d'ailleurs assez de métaphysique et de paroles obscures.

Je viens de découvrir une gravure de Rembrandt originale, splendide, qui m'a

gravement entamé mes économies propres. Mais quelle magnificence!

Je commence à redevenir italien, ce n'a pas été sans difficulté; quant à Henri, il était abasourdi.

Je t'embrasse bien, bien, bien fort, et Suzanne aussi.

CH. DEMANDE

Florence, 5 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Je continue à bien aller, et suis content de jouir de tout ce que je vois.

Hier, après-midi, nous sommes allés à Sainte-Annunziata, à l'Eglise San Mario, d'ailleurs insignifiante, et à l'hôpital des Innocents qui, outre de naïfs délia Robia, enferme une splendide Adoration de Ghirlandajo.

Aujourd'hui matin, le couvent de San- Marco, tout peinturluré de Fra Angelico, aussi clair, lumineux que les robes blanches de ses anciens dominicains ; mais par exemple que les quelques noirs y employés, notamment dans le fond du

calvaire, pour être tragiques, sont laids! La plus merveilleuse peut-être de toutes ces fresques, est une transparente Annonciation, dans la cellule d'un moine: la vierge qui se penche vers l'ange, et lui tend les bras, met tant de franchise et d'élan dans son geste, qu'elle ne témoigne d'aucune complication, d'aucune réserve féminine. Il fallait l'imagination d'un Fra, pour faire ainsi, à force de naï.veté9 une expression du Divin. Ce n'est ni de la morale mondaine, ni même d'une moralité naturelle; d'ailleurs, c'est à coup sûr au-delà de l'homme plutôt qu'inférieur à ses mœurs. Reste donc que ce lui soit supérieur; et, par le sentiment qu'il nous donne, Fra Angelico a ainsi trouvé moyen de nous le faire admettre.

Je goûte, en général, beaucoup, les œuvres dont la méthode est l'objet même: je crois que cette fusion contribue fort à un genre de perfection finie et précise. Fra Angelico a su traiter ainsi la

Vierge. Son procédé, pour la peindre, est de « héroïser » par simplification un geste humain, et l'objet même de son tableau est la Vierge devenant héroïne: L'annonciation. De là, une charmante rencontre.

Quand j'entrerai, sentant ma beauté, ma sérénité comme cet ange s'empreint de sainteté, je n'aurai pas sur ma maitresse un regard de plus grande convoitise, je m'inclinerai à demi, modérant de mes bras croisés les battements de mon cœur. Mais elle, me reconnaissant, ne ferait qu'un geste, lèverait deux doigts.

Puis ensemble nos yeux s'égarent dans la galerie pleine d'ombre, plus loin que les mosaïques, vers les allées régulières et ensoleillées; dans des charmilles d'un vert discret, vers des collines bleuies

Nous sommes montés en haut du campanile de la cathédrale, ce matin également; mais la vue était trop bruineuse, et ne valait guère l'effort d'ascensionner 410 marches.

Enfin, nous avons visité l'intérieur du Palais vieux: belle cour en perspective sur la tribune des Lanzi; Balle grande,

mais quelconque d'ornementation au premier étage.

Il est possible que nous passions la journée de demain mercredi, à Pise; et ({lie nous partions vendredi ou samedi pour Rome. Je ne sais trop ce que nous ferons ce soir; soit le Palais Pitti, soit une Eglise. Rien ne ferme qu'à 4 heures ; nous rentrons alors tranquillement; il est commode de se reposer quelque temps avant le dîner

Ma chère Maman, je pense que tout va bien à la maison; que tu te portes bien; et je t'embrasse très, très fort, en souhaitant à Suzanne une agréable Saint-Nicolas.

CH. DEMANGE

Florence, mercredi 6 décembre 1005.

Ma chère Maman,

J'ai enfin reçu ce matin ta lettre de dimanche ; mais comment n'ai-je pas aussi celle que tu as assurément fait partir lundi? Pour moi, je t'ai écrit de façon à ce que tu reçoives en effet de nos nouvelles dimanche dernier; et finalement je n'entends rien aux inconstances du courrier.

Je vais bien, tout est en bonne voie.

Quant aux douleurs rhumatismales, c'est à peine si j'en éprouve dans ce climat caressant, sous un ciel bleu, dans un soleil à qui on fait injure en emportant par prudence un pardessus avec soi.

Nous partirons dimanche seulement,

ayant encore à aller demain à Pise, et le lendemain à faire le Palais Pitti, et une journée de Michel-Ange. Mieux vaut cette fois ne pas voir encore les choses incomplètement. Cependant le départ pour dimanche est irrévocable, les chambres étant aussi retenues.

Hier, après-midi, nous sommes allés à Sainte-Croix et à Sainte-Marie-Nouvelle; puis, nous avons regardé en détail les trois portes du Baptistère. Ce matin, visite au Barghello que nous terminerons, j'espère, ce soir: nous avons pu étudier en détail les Donatello, à qui une salle d'originaux et de moulages est consacrée.

Où donc en est le buste de Papa?

La mère d'Henri va mieux; son grandpère également. Quant à sa sœur, elle lui écrit les plus amusantes lettres. La dernière était datée: « 2 décembre, anniversaire d'Austerlitz », et nous recommandait sérieusement de ne pas oublier d'aller voir le Tibre à Rome. On lui a

prêté un Tour du monde, et elle suit nos pérégrinations sur les images du volume. Voilà une longue lettre, ma chère Maman; je n'ai plus de place pour te parler de ce qui me ravit le plus dans tout ce ([lie je vois ou retrouve. Laisse-moi t'embrasser très, très, très fort, et embrasse aussi Suzanne de ma part.

CH. DEMANDE

Florence, 7 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Une carte seulement parce que, voulant tout finir pour partir dimanche, nous sommes très pressés. Je vais très bien, et ne songe plus à mon pied. Quant aux douleurs, ma résistance y est incomparablement supérieure à ce que j'obtenais à Nancy. J'ai reçu avec joie ce matin tes lettres de lundi et mardi et celle de Suzanne, à qui je répondrai; je pense qu'elle aura reçu ses fleurs à point pour samedi et que dans la hâte du déballage elle a cependant remarqué l'orchidée spécialement enveloppée de coton.

Ce matin, nous avons fait en détail les

chapelles des Médicis, et sommes retournés au Barghello compléter Micliel-Ange; je crois que j'ai fait d'assez bon travail. Hier, après-midi, nous avons passé à San- Miniato une merveilleuse après-midi de paix et de contemplation. Rien n'est beau comme le David, sur la place Michel- Ange, à la nuit tombante. Alors que tout Florence s'allume, que la cathédrale s'épaissit, et que le Lungarno, au-delà du Ponte- Vecchio projette dans la brume, comme sur la mer, une belle et simple tige un peu courbée de lumière.

Saint-Nicolas ne paraît pas avoir passé le Gothard.

Je suis heureux de l'entrain de vos lettres et que tu aies beaucoup à faire. Je t'embrasse bien, bien fort, et Suzanne aussi.

CH. DEMANGE

A MADAME EMILE DEMAXGE

Florence, samedi 9 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Voici notre dernière journée à Florence; demain dimanche, nous partons à 5 heures 10 pour Home, où nos chambres sont retenues à l'Hôtel suisse, Via Veneto. Il est peu probable que nous y dépassions le 1er janvier.

As-tu vu le buste de Papa? Ne te fatigue pas trop.

J'ai eu la preuve que vos lettres avaient été lues à Nancy, car les feuillets intérieurs étaient collés; on a donc dû recoller auparavant et cela aura pénétré.

D'ailleurs, la lettre en question que tu avais mise à la poste dimanche, n'était timbrée de Nancy que du lundi.

Nous sommes allés hier à Pise, par un temps merveilleux de soleil, quoique légèrement brumeux. Le matin nous avons visité le Dôme, le Baptistère, le Campo Santo, le Campanile, dont la montée est plutôt désagréable. Assure Suzanne, à qui je répondrai d'ailleurs de Rome, que la Tour penche très fort. Nous y avons vu aussi une extraordinaire chapelle, délia Spina, dont je vous ai envoyé la carte postale, et le Musée qui est au total plutôt pauvre.

Puis la ville, toute tranquille, un peu froide, en somme rude et presque paysanne parfois... Cela sent, je ne sais pourquoi, les quartiers morts d'un ancien

xvine siècle, tandis que l'ensemble du Dôme, sur la prairie verte, entourée de créneaux, ou jouent des enfants, est bien antérieur à Florence, dont les primitifs ont cependant ces couleurs.

L'après-midi nous avons fait vers la mer une jolie promenade en voiture, au travers d'une forêt royale où les faisans pullulent sans la moindre sauvagerie.

Ce matin nous avons visité la Casa Buonarotti qui abrite de beaux dessins de Michel-Ange, et le Musée du Dôme, peuplé de délia Robia, Donatello, et son splendide et lourd autel d'argent sculpté provenant du Baptistère. Ce soir, nous irons à Saint-Laurent, et à la bibliothèque des Médicis.

Oui, je vais bien, et espère faire quelque chose comme profit de ce voyage.

Avec cette atmosphère, je n'ai plus de douleurs, mais sitôt à Pise qui est plus froid, quoique aussi vêtu que possible, j'en ai été cousu; c'est aujourd'hui fini.

Je n'achète pas la moindre photographie par sagesse, ne sachant Laquelle choisir, et me contentant de mon Rembrandt. Et puis vraiment, mieux vaut le souvenir pur, que le temps travaille et modifie.

Je suis content que tu aies pensé à moi le matin de la Saint-Nicolas, je t'embrasse bien, bien, bien fort pour cela. — Embrasse Suzanne.

CH. DEMANGE

Florence, dimanche 10 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Je t'écris ce matin avant de faire ma malle et de partir à 5 h. 10 pour Home où nous arriverons à 10 h. 35. Je n'ai reçu ce matin ni lettre, ni journal que j'espère naturellement trouver ce soir à Home.

Je me réjouis beaucoup d'y arriver.

Hier soir, nous avons eu l'idée de rentrer dans la cathédrale, et bien nous en a pris puisque nous avons pu voir là le tableau du Tabernacle par Andréa del Sarto et singulièrement enrichi de diamants, qu'on n'expose que trois fois dans l'année: Pâques, Noël, Conception de la

Vierge, ce qui était le cas. De plus la sacristie de la cathédrale qui renferme un très curieux Lorenzo di Credi.

Nous avons terminé hier ce que nous désirions encore voir à Florence : la maison de Michel-Ange et le Musée du Dôme, la bibliothèque des Médicis et Saint-Laurent. Je regrette fort de quitter tout ce monde; mais enfin, je vais peutêtre apprendre à en connaître un plus beau encore.

Sais-tu ce que l'Oncle a fait quant à Rome ?

Et le buste de Papa ?

Ma chère Maman, je t'embrasse bien, bien fort, Suzanne aussi.

Demain, je te parlerai sans doute de ma première matinée romaine. Je t'embrasse encore.

CH. DEMANGE

Rome, lundi 11 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Me voici enfin à Rome, et c'est magnifique, immense et lumineux. Le temps est très beau, le soleil très chaud, et rien n'est curieux comme l'universelle dorure des choses.

Ce matin, nous nous sommes levés tard, et fait conduire en voiture jusqu'à Saint-Pierre. D'abord on est étonné, et désagréablement surpris. Le Fort Saint-

iS LETTRES D' ITALIE

Ange, devant lequel on est passé, donne une impression bien plus sûre que La place de l'hémicycle qui semble inachevée. Quand on entre dans l'Eglise, ses dorures choquent ; le baldaquin de bronze semble tirer à lui la coupole, en détruit tout l'effet, et ce n'est que lentement par une promenade, et comme par la fatigue des jambes que la grandeur de l'édifice devient sensible. Puis on sépare la pompe de ce qui peut réellement figurer l'éternité ; on admire la courbe du vaisseau central, et ainsi on parvient à comprendre la coupole ellemême. On est cependant surpris que de tant de richesses, bien peu soient des œuvres d'art, et apportent dans ce décor papal une part d'intelligence. Ses architectes en ont trop chassé la pensée de la mort; il n'est guère de sépulture de pape qui en donne le souvenir: toutes les statues paraissent siéger dans la gloire, ou protègent avec d'énormes gestes au

lieu de connaître eux-mêmes leur mesure... La tombe même du dernier pape, laquelle n'est que provisoire, figure trop par son aspect d'attente et de préparation à la glorification, traduit trop fidèlement les vues d'une puissance qui, sous le nom de vertu, ne garde des individualités que leur efficacité sociale.

Je reviendrai souvent ici penser, enrichir, modifier mes impressions.

Je suis content que Suzanne ait été joyeuse de mes fleurs, et j'espère un peu qu'elle aura pu les porter samedi soir.

Je suis heureux de te sentir contente et entrain dans tes lettres. J'espère avoir des détails très précis sur samedi dernier.

Je t'embrasse bien, bien fort, en le remerciant beaucoup des fameux marrons... qui ne sont pas arrivés. Saint Nicolas est fait pour être volé. Je t'embrasse encore.

CH. DEMANGE

Rome, 12 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Je suis sans nouvelles de votre part.

Seul le journal m'est parvenu; il est donc de plus en plus manifeste que notre correspondance est interceptée, et par Nancy, puisque dans le cas d'un retard, ta lettre porte toujours un timbre de départ postérieur d'une journée à la date de mise à la poste. Je ne suis assurément pas inquiet ; mais vos nouvelles me manquent.

Je puis, aujourd'hui, t'écrire longuement, ma chère Maman, car je suis un peu fatigué: je crois que tous ces tempsci, j'en ai vraiment trop fait ; et, sans avoir mal en aucune façon, sinon parfois

au côté, je sens qu'une après-midi de repos ne me fera pas de mal. Je ne sortirai donc que vers quatre heures, et seul. Henri vient de partir faire ses visites au chapelain de Saint-Louis-des-Français qui doit le renseigner sur les Bibliothèques, et à son si fameux et révérend Père Lemmius.

Je t'ai donné hier ma première impression sur Saint-Pierre que je n'ai pas revu. Notre après-midi s'est passé au Forum, et cette matinée aussi. En vérité, voilà le plus bel endroit du monde, et tout de suite l'admiration m'a saisi.

Quand on arrive du côté du Capitolc, le spectacle est inouï de richesse bien ordonnée. De belles colonnes, des pierres sculptées, une végétation rampante, quelques taches rouges apportées par les roses, et beaucoup d'espace bleu et ensoleillé sur une terre et un pourtour de murs aux chaudes couleurs, voilà bien

l'endroit le plus rare, et en même temps le plus naturel et le mieux historique. Et puis il y souffle je ne sais quel vent un peu brutal qui excite au travail parce qu'il n'admet ni les stations assises, ni le repos. Le Colisée, que je n'ai pas encore vu de près, m'a beaucoup moins touché.

Il est évident que je n'entre pas dans les plus grands détails, mais je ne rencontre pas de très grands obstacles à un essai de reconstitution. Faisant face au Capitole, j'aperçois fort bien, sur ma gauche, la série des temples se dépassant l'un l'autre, en perspective; sur la droite, la basilique émilienne et un temple aussi. Et puis quel divin lieu de repos tout entouré de bases de statues de consuls, et de roses, comme un banc dans un de nos cimetières de campagne, entre les tombes et les herbes folles; en face de soi le petit temple de Romulus devenu Eglise chrétienne, précédé encore de fûts de

LETTRKS O'ITALII:

colonnes en portique, et d'un beau marbre raviné.

La grande préoccupation des livres, des curieux, des voyageurs, c'est de connaître remplacement de la tribune aux harangues, d'où Cicéron a parlé. Pourquoi ? C'est une curiosité intellectuelle ; ce n'est pas la plus proche d'une vérité solide. La vérité, c'est ici l'état général de l'esprit qui croit pouvoir en trouver une dans la mélancolie littéraire ou historique du spectacle : à mon sens, elle est au-delà encore, toute dans l'indépendance outrée de chacun de ces fragments. Les ensembles dont ils lurent ne sont plus ; mais que leur importe ! Les individus qui les voudront reconstituer, ces systèmes, devront les rassembler, les réunir, les fragments qui restent ; eux ne se dépassent pas eux-mêmes ; ils sont beaux tels quels. C'est de l'individualisme à outrance : le temps ne le diminuera pas, quoiqu'il en enlève, écroule

des morceaux, car la passivité n'en sera que renforcée. Jamais je n'ai mieux vu comme rien n'est moment que par le pourtour, et autant qu'on le veut exprimer et qu'importe à ces colonnes qu'on explique leurs proportions par leur rôle architectural, la résistance, etc.. Il faut être allemand pour dire cela... Elles sont elles-mêmes, et seules, tronquées ou complètes... Mais je suis obscur et je m'égare, ma chère Maman.

Que le soleil est beau ! On dirait parfois le Cap d'Ail, pour sa chaleur, et surtout sa lumière. Les nuits ont une clarté facile et précise que j'admire : rien de beau comme la traversée des terrains volcaniques avant l'arrivée à la gare.

Tu auras reçu ces jours-ci une photographie, la seule que j'ai achetée, qu'Alinari a dû adresser à Nancy, ne l'ayant pas toute prête quand je la lui ai demandée. Je suis content que les fleurs aient plu à Suzanne, et j'espère un peu

que le courrier en retard comportait une lettre de sa part.

Ma chère Maman, je vous embrasse bien, bien fort, toutes les deux, toi surtout. Je vais écrire à Suzanne.

CH. DEMANGE

Rome, 14 décembre 1905.

Ma chère Maman,

J'ai été, ce matin, commander des fleurs pour Suzanne; elles seront un peu plus variées que de Florence; mais je n'ai plus trouvé d'orchidée. Henri était allé encore à ses visites de chapelain pour obtenir l'entrée de la Bibliothèque vaticane, il y doit encore retourner demain matin. Il fait encore des visites cet aprèsmidi et avec tout cela, il ne verra point Rome.

Pour moi, dont la fatigue encore sensible diminue cependant, je n'ai voulu visiter ce matin aucune ruine ni église, ni musée, et j'ai fait dans toute la lumière

et L'agitation de 11 heures à midi (or déjeune à 1 heure) le corso Humberto.

C'est assurément une voie étroite, mai . très élégante, bordée souvent de jolis magasins alternant avec des églises dont le porche porte presque toujours en vives couleurs les armes du cardinal bénéficiaire ; les gens y ont un air singulier, pour une grande ville dont on maudit les fièvres, de santé et d'assurance: malheureusement il y a peut-être plus là une pointe de germanisme que de distinction. J'ai fait quelques courses, achetant des gants et une cravate, et je suis revenu en m'arrêtant quelque temps devant la colonne Trajane, par la rue Xazionale.

Tout à coup, dans un simple fiacre, accompagné d'un seul prêtre qui, d'ailleurs, occupait la droite de la voiture, est passé le cardinal Mathieu en longue soutane d'un violet rouge. Je l'ai fort bien reconnu ; et sa tête de paysan lorrain, rohuste, et légèrement autoritaire, prend

ici beaucoup de caractère. Il habite tout

près de noire hôtel via délie quatre fontanelle...: notre chemin ordinaire de retour au logis.

Décidément, l'Italie s'oriente vers nous: on y est fort occupé de notre politique. Les journaux illustrés reproduisent les principaux événements de notre semaine; on s'inquiète de l'élection présidentielle; et les murs ont gardé de la visite qu'il fit naguère ici, d'amusantes inscriptions de vive Loubet ! Les photographes affichent des portraits des princesses d'Orléans, du prince de Bulgarie qui, lui aussi, est d'Orléans... Mais, Dieu, sur tout cela quelle poussière et quel soleil !

Les nuits surtout sont merveilleuses, d'une limpidité très douce qui laisse aux étoiles les contours les plus nets. Et comme bien des arbres, notamment les plus décoratifs, tels que le cyprès et le pin parasol, portent une verdure persistante, le pittoresque ne fait point

défaut aux niasses de l'architecture.

C'est hier soir, seulement, et précisément à la nuit tombée que j'ai enfin trouvé grand et beau l'extérieur de Saint- Pierre. Toute la masse de la coupole devenait bien plus sensible grâce à son profil noir sur le ciel bleuté. L'hémicycle de la place ne gardait plus de tout son maniérisme que ses évidentes intentions de grandeur; la lumière du gaz ne forçait point comme le plein jour, à démêler le désagréable alliage que l'architecte y a fait de piliers carrés et d'assez médiocres colonnes. La façade même de l'église ne semblait qu'un mur de défense ; et la coupole seule, par l'aspect fini de son plan, semblait garder sous elle un trésor, et en elle-même de la beauté.

Ainsi dans l'obscurité, le plan de Saint- Pierre prend un sens ; mais pourquoi à l'intérieur comme à l'extérieur n'avoir pas compris que seule la coupole devait marquer le point de rencontre, et le

maximum d'intérêt de toutes ces belles intentions ? Pourquoi avoir brisé par le baldaquin la réunion à la coupole des quatre bras de l'église?

Pourquoi avoir fait un fond à la plus grande perspective avec les dorures de la chaire de Saint-Pierre ?

Ce matin je suis donc allé, par le Corso, jusqu'à la place del Populo. Sur sa droite monte en gradins un jardin magnifique de palmiers, de plantes rampantes, de pins parasols aussi noblement étalés que la queue des paons et, comme sur l'une des terrasses supérieures quelqu'un paraît, on aurait cru voir le roi David sur le toit de son palais... Ces promenades un peu dépourvues de but précis, sont à mon avis, des meilleures que l'on tente dans une ville étrangère: tout intéresse parce qu'on n'est pas pressé; et ne négligeant pas les petites choses, on connaît mieux le prix des ensembles. De drôles d'idées passent

dans la tête, que le mouvement général emporte vite avec les voitures, les affiches d'omnibus, et les livrées des cochers... Mais elles laissent parfois un souvenir qu'on puise sans effort parce qu'il n'est pas vaste; et on y gagne du ton, de l'entrain... C'est comme les oiseaux qui d'abord se posent aux buissons; ils n'atteignent qu'après aux cimes des peupliers.

Ma chère Maman, je pense, au milieu de tout ce que je vois, très souvent à vous et je sais que, de ta part, il en est plus fréquemment encore de même. Je t'embrasse bien, bien, bien fort, et Suzanne aussi.

Cil. DEMANGE

Rome, le 15 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Je suis allé ce matin à l'Ambassade faire viser mon livret ; tout est en règle, on m'a muni d'un reçu, et il n'y aura plus à y retourner. Le palais — palais Farnesi — en est beau, mais combien triste! Il est entouré de tout un vieux quartier, près du Tibre; dans ses murs on trouve encore encastrées des images de dévotion populaire, devant lesquelles une lampe brûle sans cesse. Et il n'est guère que de la Loggia du second étage qu'on peut, par dessus un étroit jardin, recueillir du soleil et contempler de l'espace. J'y suis allé à pied en passant par le Panthéon qui est

peut-être la plus belle chose, en certaines de ses parties, que j'ai jamais vue.

L'entrée est bien d'une autre époque que notre propre architecture; et pourtant on sent en elle quelque chose de définitif. Cette construction dont les pièces constitutives s'accusent, les poutres de traverse et de soutien étant visibles audessus des colonnes, proportionne merveilleusement les pleins et les vides, si bien qu'à la fois, c'est solide, presque trapu et pourtant léger.

L'intérêt est plutôt médiocre à la portion la plus basse des murs. Son déguisement chrétien, les tombeaux fleuris et prétentieux d'Humbert et de Victor- Emmanuel, des bustes souriants ou trop affinés des cardinaux, l'image même de Raphaël, tout est déplaisant, manque de goût... Les colonnes qui, par paire, entourent le Temple de petites loges successives, par la transformation de ces loges en chapelles où s'assoient de9 autels, ont

perdu toute signification; et pour s'intéresser à elles, l'unique ressource est de retomber (huis le joli, et d'examiner la finesse des acanthes des chapiteaux. Cette floraison là est en effet bien autrement fouillée que les rapides sculptures feuillues, qui en mauvais chapiteaux, soutiennent aussi en gros piliers, le dôme intérieur de Saint-Pierre.

Mais, quand on lève les yeux vers la voûte, quelle surprise! Ce qui frappe d'abord, c'est l'absence de lanterne: brusquement la voûte s'ouvre vers le ciel; et que cette simplicité qui supprime toutes les distances entre le toit même de l'édifice et les plus hautes régions atmosphériques, l'emporte sur les décorations et les peintures où le soleil se joue avec trop d'esprit! Tandis que la voûte de Saint- Pierre paraît s'efforcer de monter toujours plus haut, et par son insistance même à marquer son effort, se marque un but qu'elle ne paraît jamais atteindre, —

toute la perspective, au contraire, ménagée du Panthéon paraît descendre du ciel doublement visible.

D'abord, ce ciel circulaire en effet, puis une couronne absolument unie qui forme les premières zones de la voûte, puis au fur et à mesure que les rayons s'en écartent, des zones sculptées de caissons, non pas en relief comme dans la voûte de la chapelle des Médicis à Florence, ou à la chapelle ronde à Nancy, mais simplement creusés. Il en résulte que le soleil venant d'en haut porte sur le fond du cuisson l'ombre de son bord supérieur, et ainsi accentue le mouvement descendant de l'ensemble. La coupole se termine sur un mur circulaire que toujours d'après le même principe des fenêtres creusent; et sur ces fenêtres enfin, des loges s'ouvrent creusant encore le mur, derrière les colonnes appairées dont je fui parlé, accentuant les ombres tombantes et perfectionnant cette condition

générale de ce temple dont il semble qu'on ait d'abord hardiment posé le sommet, quitte à redescendre ensuite du ciel sur la terre. Cette marche a quelque chose de précis, de fort, de définitif, d'étranger à toute hésitation, qui lui donne des moyens d'action sur l'esprit bien supérieur aux processus ascensionnels de Michel-Ange; et c'est peut-être le grand art en effet, que de ne rien accommoder, rien expliquer, après avoir déjà posé le principal: ainsi celui-ci paraît l'unique réalité, et tout l'entourage postérieur n'en est qu'une traduction de plus en plus lointaine et temporaire.

Et puis surtout le triomphe, c'est de n'avoir point ici de peintures, pas de couleurs, de contusions, de tensions, cela ne se mesure point. La dorure de Saint- Pierre, au contraire, me gêne par son coloris multiple et surtout les quatre médaillons d'évangélistes qui sont à sa base, à l'extrémité des hauts piliers de

soutien. Il me semblait ce matin — car c'est par là que j'ai terminé ma tournéo qu'il y avait vraiment abus de formes géométriques à cette occasion. Partout le cercle et dans toutes les orientations, si bien que ces lignes parfaites, en ellesmêmes, se contrarient ; qu'on ne distingue plus l'ornement de l'ossature, et qu'en arrivant au sommet de la coupole, l'œil est égaré; je dirai presque désorbité. Ne commence-t-il pas dès l'entrée par suivre, avec plaisir il est vrai, le bel arc de voûte, de la nef centrale? et déjà il lui faut se défendre contre toute la petite géométrie dorée des caissons ? Puis, n'est-il pas brutalement encerclé par ce large anneau d'or qui, tout en portant en une large inscription noire, la promesse faite à son église par le Cbrist d'Eternité, supporte en effet ce qui devrait être — et non pas le baldaquin — le saint des saints du temple, le toit du tabernacle, et l'abri glorieux de son mystère,

la coupole. Puis ce sont encore ces médaillons peinturlurés (en réalité des mosaïques) des évangélistes! Que c'est lourd et inélégant! La cathédrale de Pise indiquait déjà la difficulté d'unir le cercle horizontal de la coupole, la base aux plans verticaux des arcs des nefs, et elle avait grossièrement, mais non sans une certaine audace élégante, résolu le problème par une coupole ovale qui conservait en elle quelque chose des inégalités de longueurs des quatre bras de la croix relativement l'un à l'autre. Ici, on a cru y parvenir à force d'insister sur la figure du cercle ; il est certain qu'on a atteint l'harmonie, mais on a fatigué et distrait. C'est une unité trop lourdement établie, comme dans un discours on établit d'abord, pour ne rien omettre, des prémisses trop nombreuses ; quand on arrive enfin au sommet, le geste d'enveloppement fût-il très beau, il n'est pas sans froideur.

Après tout, je ne sais pas si les derniers architectes des Papes, tel le Bernin qui dessina le baldaquin de bronze, ne sentirent pas un peu quelque chose de cela. Les quatre colonnes de bronze du baldaquin et aussi les colonnes de pierre qui encadrent aux étages supérieurs les fenêtres à balcon des chambres mena gées dans les quatre gros piliers de soutien, affectent, dans leur ascension, la ligne générale de l'hélice : elles se tortillent comme un serpent autour d'un arbre. Cette imagination un peu brusque avait l'avantage de maintenir dans l'universalité du plan de l'église le cercle parfait mais, cette fois, non plus sur le plan horizontal, ni le vertical, mais sur un plan tel qu'il fît avec ceux-ci un angle plus accentué par rapport à l'horizontal qu'è l'égard du vertical ; tournant d'ailleurlui-même, avec cette même inclinaison, tout autour de la perpendiculaire; si bien qu'on peut dire que par ce moyen très

simple, en soulignant toujours la ligne ascensionnelle, puisque l'inclinaison du plan la rapproche toujours plus de la verticale que de l'horizontale, d'une part ; et en faisant pivoter sur lui-même ce plan incliné, par la vertu de l'hélice, selon toutes les directions de la rose des vents, d'autre part ; que toutes les lignes possibles, toutes les directions imaginables d'un espace à trois dimensions, se trouvent figurées à Saint-Pierre, soit dans la coupole, soit par sa préparation architecturale, selon la ligne circulaire naturellement plus finie, et aussi architectu ralement plus puissante qu'aucune autre.

Cela seul me ferait admettre l'imagination singulière de ce fameux baldaquin, mais alors il n'eût pas fallu le surmonter d'un tel pinacle qu'il parût contradictoirement à l'effort général, tirer à lui, et en bas, toute la voûte. Et les anges qui, chacun surmontant l'une des colonnes, semblant par des chaînes de bronze sou-

tenir toute la toiture sur laquelle ils marchent, sont un trop formidable contre sens...

Tout cela n'est pas de la sérénité.

Toutes ces lignes, toute cette ascension de l'espace orienté sous le sommet en une même ascension, à quoi aboutissentelles en efïet ? Les peintures de la coupole, déjà, par une maladroite insistance, n'admettent plus que l'orientation verticale : c'est au moins trop tôt et inattendu, la lanterne accentue encore cette diversion arbitraire et le grand malheur est qu'à presque toutes les heures du jour, le soleil envoyant entre les colonnes ses rayons durs et rectilignes, retombant peu à peu sur toute la droite et bientôt les parois, détruit seulement, en deux ou trois coups, cette ambitieuse montée. Il s'implante là comme un peu d'ironie grandiose ; on songe à la tour de Babel, que tous les peuples de la terre voulurent construire : ainsi les architectes de Saint

Pierre ont prétendu ployer toutes les dimensions de l'espace à leur ascension vers Dieu. Mais, comme Jéhovah les renvoya tous parlant diverses langues et ne s'entendant plus, ainsi la divine lumière marque ici un pouvoir d'orienta tion supérieur à la droite et à la gauche; au haut et au bas des hommes : s'il y a un Dieu à Saint-Pierre, il y entre comme il veut, et n'a point admis qu'on lui taillât sa porte...

Que je préfère donc la vaste retombée du Panthéon : au centre d'un tel lieu, il n'est pas de beauté humaine et précise (ce serait ici une condition indispensable afin de rester fidèle au génie de l'endroit), qu'on ne pût disposer. Une belle Vénus de marbre y serait encore à sa place, ayant le ciel bleu sur sa tête, toutes les ombres qui en descendent grâce aux arti fices de l'architecture, pour l'assurer d'une discrétion relative, et la froideur de la pierre d'alentour pour permettre

aux fidèles cette imagination qu'elle frissonne....

— Mais, ma chère Maman, quelle lettre sérieuse ou plutôt, — car je ne t'en écris que de sérieuses, — savante, doctorale!... N'ai-je pas été jusqu'à parler géométrie ? — L'après-midi, à Rome, n'est pas d'un très facile emploi. C'est avant tout une ville organisée pour la paresse que celleci, et une fois trois heures, tout est fermé, ou peu s'en faut — autant dire à une heure, puisqu'après un exercice de toute la matinée, il faut bien se reposer quelque temps. — Hier après-midi, j'ai donc travaillé, puis je suis sorti par un temps qui ne comportait pas de brouillard trop épais, sans m'éloigner beaucoup de la saine colline du Pincio.

Ma chère Maman, je t'embrasse bien, bien, bien fort, — j'embrasse aussi Suzanne — je t'embrasse encore très fort.

CH. DEMANGE

Rome, 16 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Je suis sans nouvelles de toi ; mais j'espère qu'une lettre arrivera ce soir, et dans tous les cas demain matin. Mais, sais-tu ce qui m'est parvenu hier au soir? Les fameux marrons glacés que Saint Nicolas n'avait pas cessé de protéger ; et

dans le meilleur état, aussi frais, aussi bons que s'ils n'avaient pas voyagé dix jours durant... Ils font nos délices, ma chère Maman, et c'est vraiment une bien gentille idée que tu as eue là. — Mais quelle histoire comique n'est-il pas vrai ? Je commence à me faire très bien à Rome, et à reconnaître que j'ignore un endroit qui la vaille. — Ce matin, nous étions au musée du Capitole : subitement, comme je parcourais la galerie du premier étage, et me mettais à la fenêtre, j'ai eu sur le Forum, le Cotisée, le Palatin, et tout au loin sur la campagne, une vue inimaginable de perspective et faite à peindre. On ne peut rendre les tons chauds des premiers plans, avec les marbres dorés, mangés de vieillesse, les plaques vertes et bronzées des mousses des cyprès, les pans coupés des collines entaillées par les fouilles ; — et puis, audessus, le large étalement des pins parasols, et plus haut encore, les montagnes

de la Sabine, sur lesquelles se détachent les arcades du Colisée et de Tare de Titus. — Et du soleil! du soleil!... Il fait mal dans le dos, à la nuque: parfois, quand on descend les rampes des collines, il vous donne de très légers étourdisse ments; il met tout en relief, fait du moindre palmier, un motif d'ornementation.

Et Ton ne sait plus dans cette ville, qui n'intéresse pourtant que par ses décombres ou ses vieilleries, où est la vraie vie, de celle qui circule avec la sève dans les arbres, par la lumière, dans les traînées de poussière que le vent soulève, ou du rythme, de la tranquillité, de la belle et indifférente ardeur, de la domination de soi-même qu'exaltent les statues, les colonnes, la moindre attique tombée, fragmentée...

Le soleil sauve, excuse tout ici: son moyen est simple. Dans ce qui est laid, il fait deux parts: l'une qu'il éclaire vio lemment, l'autre qu'il noircit d'ombre à

plaisir. Ainsi les cadres odieux, des maisons modernes, acquièrent je ne sais quelle animation, qui fait de leur spectacle une vision pleine de caractère, et non plus une monotone et triste départition de l'espace... D'ailleurs, pas de toits, si bien qu'à l'horizon des murs, le ciel bleu surgit directement: à peine si, de temps à autre, la perfection de sa courbe est atteinte par quelque clocher, ou un dôme. Encore souvent les campaniles sont-ils ajoutés; si bien que derrière eux, on soupçonne déjà la naissance de la grande coupole; et que sur du bleu, ou du rouge vif, on voit, au soleil couchant, se balancer le profil noir des bourdons.

Hier soir, à l'Ave Maria, comme on dit encore ici, nous étions à la petite église de la Trinité des Monts; élégante, et bien française puisqu'elle fut bâtie par Charles VIII, et que tout chez elle, en dehors d'elle, est semé de fleurs de lys. Un dou-

blc et monumental escalier descend de sa plate-forme jusqu'à la place d'Espagne:

et quand nous arrivâmes en bas, la surprise nous attendait encore, de trouver de part et d'autre des marches des étals de marchands de fleurs, fournis, verts de feuilles, et de larges fougères; blancs de roses, d'œillets, de ces immenses cornets dont le nom m'échappe, je n'ose pas dire, de lys. — De l'église, la vue tient de Rome étalée, comme une belle divinité des eaux qui s'enveloppe à demi de ses draperies, ces statues énormes dont on aime ici à orner les fontaines. Et même, comme c'était le soir, que la brume montait, que tout, sauf Saint-Pierre, devenait de moins en moins distinct; aidé par le sentiment de l'élévation sur laquelle on se trouve, un peu grisé par l'air et étourdi du vide qu'on aperçoit immédiatement devant soi, on ne persiste pas très longtemps à trouver absurde l'illusion qu'en effet ce sont là de puissantes eaux qui s'étalent.

roulent lentement, et déposent sans Cesse mille détritus jaunis.

Pourtant à la Trinité des Monts, ce qui domine, c'est l'élégance. Tout y est un peu grêle, et souvent pointe vers le ciel. Le motif principal d'ornementation n'en est-il pas une obélisque ancienne? Et les dômes, à cette heure-là, de ce point de vue, ne profilent-ils pas toute leur hauteur? Et ne distingue- t-on pas avec netteté les croix qui les terminent, ou ces étoiles à multiples branches dont l'Eglise semble ici avoir consacré l'emploi symbolique? Et ne se rappelle-t-on pas quetout près la Villa Médicis perfectionne nos prix de Rome?

On peut la contempler déjà; ou mieux, on devine ses jardins, et que ce doit être un lieu de délices, si la vie y est saine, assez large, et pourtant sans nuances continues. Ce soir, je compte y aller... Ce doit être une clef de Rome pour de jeunes Français qui viennent de passer

les Alpes. — Tout le promet: et son attitude un peu fière d'observation, toute voi sine de l'esprit d'analyse; et son nom — je voudrais pouvoir dire en latin son cognomen — qui rappelle la première station de ce côté-ci de la montagne, Florence où déjà l'on connaît les ensembles architecturaux, les délicates peintures, les fleurs joyeuses ou fatiguées, un beau fleuve assez lent et des collines aux belles pentes, belles comme les surfaces polies, légèrement ornées de pourpres, d'une bonne muraille antique...

— Notre visite, ce matin au Capitole.

n'a pas été longue. — Pavais vu affichée pour ce soir une représentation en italien (mais la chance avait fait que j'aie dans ma malle sa traduction française) de Jules-César de Shakespeare. J'ai voulu retenir des places: plus une seule!... Nous retrouverons l'occasion; nous ne sommes arrivés qu'à onze heures au Musée, et je n'en ai vu que peu de pièces. Des bustes...

quelques nobles attitudes — plusieurs beaux sarcophages — une mosaïque qui m'intrigue fort, par son alliance d'archaïsme grec et d'archaïsme moderne (elle est d'ailleurs entièrement antique). — La Vénus du Capitole, dont la tête, déplaisante sous certains aspects, est généralement trop grosse... Il y en a là pour plusieurs jours de travail...

Ma chère Maman, je t'embrasse bien bien, bien, bien fort; et Suzanne aussi.

CH. DEMANGE

Rome, 17 décembre 1005.

Ma chère Maman,

C'est aujourd'hui une désagréable et énervante journée, dimanche. Et comment se peut-il faire que depuis huit jours déjà, nous soyons ici? — Nous avons passé la matinée au Capitole, au Musée que la foule encombrait et par conséquent abîmait; et cette après-midi.

quoiqu'il fasse beau, je ne sortirai pas Je suis fatigué et les bruits du dimanche sont plus insupportables encore dans lu solennité de Rome que partout ailleurs.

— J'ai étudié ce malin trois salles du Musée du Capitole, mais ne l'ai point vu autrement encore, et me promets même,

si j'en ai le temps, de revenir à ce que j'ai déjà vu. — J'ai vu, ce matin, une statue antique qu'on donne pour copie d'une œuvre de Praxitèle: un satyre au repos; — et il faut bien en effet qu'elle ait en elle quelque chose de grec et de divin, ce qui est tout comme; car, au milieu de toutes les autres, et quelles autres! elle paraît à elle seule toute beauté et toute admiration. Le sourire de la tête exprime ou plutôt établit à lui seul plus de philosophie, d'élégance, d'attitude et de persuasion que n'importe quel système, n'importe quel luxe, n'importe quelle architecture, n'importe quelle passion, quelle poésie L'extraordinaire n'est pas comme les statues, de Dieu, la tête d'Alexandre en face dans la même salle, ou dans la galerie, une prétendue tête de Junon, de faire régner un. type d'exaltation: c'est ici un modèle qui par son charme même, fait désirer de l'imiter. Mais à peine se le promet-on, et

par l'analyse en cherche-t-on les moyens, que la rareté de semblables ornementations de soi-même apparaît dans la vie:

non que leur disposition soit très malaisée à atteindre, à agencer; mais celui qui les aura portées un jour, s'il continue à vivre, les déchirera pour atteindre au lendemain; il faudrait dans un tel calme dormir les yeux ouverts; et sur cette route-là, nous n'avons encore saisi que les rêves et les extases: or, celui qui rêve, par définition, oublie le rythme même que contient l'instant, et qui le fait actuel. Jusqu'aux inclinaisons, jusqu'aux courbes du corps, tout paraît ici enfermer en soi ses propres lois, au lieu d'en subir, comme tout objet, fût-il très laid, quelqu'une extérieure. — La sculpture romaine, d'une façon générale, imprime dans ses œuvres les conditions physiques: la pesanteur s'y fait sentir, et l'œil, avec un peu d'expérience, y pourrait par simple contemplation déterminer, à très peu

près, le centre de gravité que fixent les mathématiciens. Gela est à un tel point vrai que l'une des principales orientations de sa décadence fut de chercher les paradoxes et les difficultés de ce genre: on représenta des Ganymèdes enlevées par l'aigle, des mouvements violents, des raccourcis (sarcophages, etc.).

— La sculpture grecque, au contraire, exprime avant tout dans les membres des statues le poids que notre propre volonté, notre propre sentiment a coutume de leur reconnaître. Ainsi la gravité du bras gauche n'est pas celle du bras droit; et quand le héros, l'Apollon par exemple, marche, l'attitude de la jambe gauche ne s'associe à celle de droite qu'autant que l'effort devenu conscient, réfléchi, de la marche, le commande. Par ce moyen, le spectateur systématise, organise la statue qui lui est présentée, sur le schéma de toutes les sensations qu'il a lui-même de son corps, de ses forces, de son indi-

vidualité. C'est sa propre humanité qu'il retrouve; ce sont ses propres limites qu'individualise cette statue. De là vient le grand charme de précision, l'impression de parfait que laissèrent de telles statues; elles veulent être organisées et s'organisent suivant le propre sentiment que nous avons de nous-mêmes quand on les a fait vivre, et on y parvient insensiblement — on les a comprises. Considérez au contraire une œuvre romaine: c'est là qu'il faut étudier, partager, proportionnaliser, et celui qui jouira le mieux de leur chef-d'œuvre, sera avant tout un anatomiste d'œil exercé.

Du point de vue moral et non plus esthétique, j'aperçois dès lors que tandis que l'œuvre grecque arrête et retient le regard sur elle-même, parce qu'elle mène à une unité à laquelle elle est adéquate, l'œuvre romaine au contraire, dont l'unité évidente d'abord sous une forme

H9> lettres d'italie

abstraite (souvent le sujet, toujours les quelques lois physiques) doit être décomposée, analysée en ses parties, exige à nouveau un effort de synthèse qui permet à l'esprit de s'échapper et de la dépasser. Tandis que poussé à bout, le système grec de la belle époque me persuaderait de la vie, de la fraternité de cet Apollon; et ainsi me persuade de lui rechercher un jardin qui soit son asile propice, une mentalité qui fournira à sa parole, une sentimentalité qui me permette de causer avec lui et de voir les choses comme lui, le résultat qu'atteignent les Romains est de faire entrer l'œuvre actuelle dans un système plus vaste qui l'explique, la soutienne et la domine: les caractères individuels deviennent trop évidents et trop saillants; après qu'on a commencé par recevoir tout d'un bloc, comme une donnée, les quelques grandes lois communes (pesanteur, etc.) qui régissent les caractères généraux. Donc à côté de cette sta-

tue dont j'ai décomposé l'unité et reconnu les caractères particuliers, j'en cherche une autre qui soit une individualité voisine; je les groupe, je les compare. Il est fatal que je cherche à connaître un terme plus général qui les rapproche, une loi nouvelle. Et comme les lois physiques ont été données et sont toute la base de mon travail, j'irai aux lois morales appuyées sur des caractères physiques, j'emploierai le langage intellectualiste. J'étudierai les mœurs, la race, les caractères, la signification abstraite, la valeur calculée des gestes; j'irai donc soit au portrait, soit à l'allégorie.

D'abord, au portrait. Et ici les Romains atteignent une réelle perfection. En effet, le travail de spectateur que je viens de décrire, le met en état, puisqu'on lui donne d'abord les caractères physiques généraux et qu'il a su se munir des distinctions abstraites et intellectualistes — de rapporter finalement l'un à l'autre et

de faire rentrer l'un dans l'autre; ainsi le dernier effort est de constater comment les particularités ont, en individualisant la figure, déformé les lois générales de l'existence, et en même temps de contempler la ressemblance. Ainsi par le portrait une certaine vérité est atteinte par cet art; et finalement le cercle que le travail analytique qu'il exige, a d'abord ouvert, se ferme.

Puis l'allégorie. — Ici l'unité se fait grâce à l'utilisation des lois générales tant physiques que morales l'une dans l'autre, pour une signification plus vague que la ressemblance, mais qui, supérieure au physique et au moral, le synthétise en le dominant de part et d'autre. Derrière cet espèce de portrait l'activité finit par sentir une réalité assez pauvre, mais plus construite, une par définition et grâce à un nom spécial (Mars, Junon, etc..) ; c'est encore une impression qui peut aboutir.

Mais que fatalement, tout cela se guindé,

a peur de la contradiction et s'éloigne de la belle douceur, du beau et tendre chant, de la lenteur insouciante, de la richesse qui s'expose à la pleine lumière et trouve encore moyen de gagner, aux rayons du soleil, l'éclat plus avivé que donnent les caresses.

Voilà, ma chère maman, encore une dissertation, et tout cela, pour dire qu'au Capitole, il y a une belle statue de Faune, grâce à la générosité de quelque Pape.

Ce sont en eft'et les Papes qui dominent ici; partout leurs armes, leurs clefs, leurs tiares. Et l'on rencontre leurs traces jusqu'au Pincio, jusqu'à la Villa Médicis.

Nous avons tenté d'y pénétrer hier, mais sommes arrivés trop tard... Je n'ai pu qu'entrevoir des charmilles épaisses, beaucoup de vétusté et peut-être plus de noblesse qu'en aucun autre lieu de Rome, ce qui n'est pas peu dire. Il est vrai que de là on a tout Rome devant soi. Mais si les Romains ont l'art de ne point paraître

trop entretenir leurs richesses, leurs places, leurs obélisques, leurs églises; si le roi tolère les herbes folles au Forum et recommande de n'y point cueillir de roses; si le Pape ne dispose, comme ses cardinaux, aux façades des Eglises que de temporaires écussons de carton ou plutôt de zinc peinturluré, signifiant par là que tous mourront bientôt et se feront assurément remplacer, du moins, on ratisse les parcs et on les tient aussi proprement que des jardins anglais. Dans les allées de la Villa Médicis, il m'a paru, au contraire, qu'on trouvait des feuilles mortes, des branches cassées, des fourrés trop épais, et pourtant de l'ordonnance et de la régularité. Ainsi, on y peut mieux sentir les saisons, le passage du soleil, la tombée de la nuit et les heures du jour; leur succession est plus assurée encore que celle des cardinaux ; leur effort moindre que celui de l'architecture de Saint-Pierre ; leur divinité plus immé-

diate donc que d'aucun paysage, d'aucune attitude... Les jardins, au soleil, étourdissent de chaleur et suffoquent de parfum; à l'humidité, ils enveloppent de brume, assourdissent les pas, humectent comme de chloroforme; chaque fois, ils sont plus actifs qu'aucune autre attirance.

Cil. DEMANGE

Rome, 18 décembre 1905.

Ma chère Maman,

— Oui, je crois que de Rome je tirerai profit. Ce qu'actuellement je ressens le mieux, c'est une grande jouissance tou-

jours renouvelée et qui se motive bien. Je suis convaincu que l'action du temps sera là-dessus excellente. Le temps est bien, en effet, le grand maître ici. C'est lui qui achève la moindre beauté ; son œuvre paraît toujours en état de perfectionner, jamais de détruire, ni d'user.

Vétusté et vieillesse ne sont point ici un même processus, il est rare de constater une décadence. Les visages humains sont eux-mêmes ou très beaux, mûrs, avec de beaux teints mats à larges traits accentués, sous des cheveux noirs, aussi noirs que les yeux ; ou vieillis complètement ; aucun type de transition n'intéresse.

Ainsi les dons des années ne semblent pas redoutables. Ce matin, au Musée du Capitole, je voyais, sur un tombeau romain, très sculpté, la parque filant déjà la laine tandis qu'Athéna anime une statue d'homme qu'achève Prométhée ; ainsi, il apparaît toujours à Rome que la vie enchâsse, nous précède et nous suit.

LETTRES D'il AMI! 07

Pour elle, nous sommes des ornements, des pierres et des joailleries le long d'une ceinture qui se déroule, cependant que varient également les divers signes du zodiaque. Nous n'existons donc vraiment qu'en tant que nous exprimons de la beauté et, au lieu de redouter les offres de la vie, il faut les prendre pour les organiser en soi, et par là, les compléter, les animer. Le temps n'est pas une descente avide qui nous poursuit, nous arrête, nous affaiblit, nous détruit ; c'est à tous les carrefours de Rome une sorte de Dieu Pan, souriant et affable, qui sur deux bras puissants, velus, musclés, capable de résister à tout effort, de rompre tout embrassement, tout étouffement, nous tend une riche et débordante corbeille.

C'est dans nos pays, où il neige, où les murs sont humides et les chambres sans feu, terrifiantes, que, comme le dit Pascal, le Tien et le Mien commencent à la

possession, à l'occupation d'une place au soleil. Ici, toutes les places sont au soleil; et ils le savent bien, les Italiens, qu'on rencontre tous étendus, dormant, se détirant. Je les imagine tous sur une large place qu'un escalier termine, dans la plus noble des architectures, entourant de leurs corps allongés mon dieu Temps qui sourit ; tout le long du fût qui le supporte jusqu'à hauteur de poitrine, ils l'agrippent, et cet exercice, dans un air libre et surchauffé, leur suffît d'ordinaire.

Quelques-uns atteignent plus haut encore, jusqu'à la corbeille, mangeant de ces fruits, et levant les yeux regardant alors son masque; il peut à ce moment advenir que dans ses traits, ils soupçonnent quelque chose, et puissent commencer à s'inquiéter. Mais que rares sont les Italiens qui s'inquiètent; et ceux-là perdent déjà cet héroïsme qui, avec leur ciel bleu métallique doit servir de fond

comme un large bouclier à tous leurs reliefs, à tous leurs temples, à la moindre de leurs statues.

J'ai passé la matinée au Capitole à dessiner un élégant buste d'inconnu; je ne saurais dire la finesse de ses traits, de son nez largement relevé aux narines, mais long et busqué légèrement, de ses yeux ronds, de ses cheveux annelés, de ses pommettes saillantes. C'est un type ardent de jeune homme exercé et prudent que nous ne connaissons plus guère avec nos mœurs trop amollies; celui-là devait être capable de plus d'un personnage, varier ses milieux, n'en effaroucher aucun, n'être rude pour personne, et connaître enfin cette universelle politesse qui n'est ni celle d'une caste, ni le dressage d'un métier, mais proportionne les interlocuteurs à ce qu'on espère tirer d'eux.

Puis j'ai fait conversation avec le Faune copié de Praxitèle, lui demandant

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100 LETTRES D'iTA Ml-

le secret de tant de souplesse et de pondération. On dirait qu'il est heureux de son propre corps, que le plaisir que dilate son petit nez lui vient de sa santé, de sa légèreté, des bonds qu'il a faits, des gambades qu'il essaie encore, de sa joie à se rouler dans l'herbe, à écouter de la bonne et simple musique, à préciser l'impression qu'il produit sur les nymphes, par les cris de frayeur que son apparition leur arrache. On dirait que ses yeux revoient eux-mêmes partout où ils regardent le personnage qu'ils animent ; ils le revoient dans le paysage, dans les cachettes. Mais ils ne s'arrêtent point à lui, ou du moins pour constater comme il s'accorde avec l'alentour, la saison, l'heure, la lumière. De là de l'aisance, de la sûreté qui paraît à nos yeux mal exercés de moderne, de la nonchalance... Je ne crois pas qu'aucun sentiment moderne se rapproche plus — et combien pourtant de celui qu'éprouve aujourd'hui mon

satyre au repos — que la douce vanité d'une petite fdlc de huit ans, à qui l'on dit qu'elle est jolie et coquette ; cela l'excite, elle sent autour d'elle de la sympathie; elle fait des mouvements inutiles. Mais la sympathie de ce temps-là ne s'exprimait pas par la bouche d'autrui ; les autres hommes importaient peu à l'homme, et quand il était ému de luimême, une détente naturelle et non pas brusque, ne faisait qu'harmoniser à l'instant qui passe, l'instant qui vient. On jouissait peut-être de la monotonie et de l'uniformité, et la conscience obscure que l'on avait de soi était un aboutissement plein d'hésitations encore, de charme et d'inconnu, qu'on ne dépensait pas.

— Oh ! que Rome me fait dire des bêtises ! qu'elle m'excite et m'enivre ! Seigneur, je n'ai jamais été buveur de vin; mais ce n'est pas à Rome avec le

Chianti ou le Salerne, ou le Laeryma

Christi que je commencerai : de telles boissons doivent affoler, si toute la poussière que j'avale parvient à me faire ainsi déraisonner.

Dis à Suzanne que moi aussi je danse, mais de la seule façon qui me plaise à peu près. Je mange l'éternel poulet de la table, au son des valses éternelles ou du pas de quatre, le mercredi soir et le dimanche, et c'est assez.

CH. DEMANGE

Rome, 19 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Et puis quoi! n'est-il pas naturel que mon tempérament impressionnable, trop impressionnable, dit Weiss, ait traduit le changement de climat; il est d'ailleurs des gens pour soutenir que ceux-là seuls sont fiévreux à Home qui ont de l'imagination : telle est du moins l'opinion du comte Primoli.

11 est bien logé à cette enseigne en eftet, car il habite au bord du Tibre, un vieux palais d'agréable caractère. D'abord on pénètre dans une grande cour humide et feuillue, toute garnie de lierres et de plantes vertes, et montant

au premier; après avoir l'ait passer nia carte, je l'ai trouvé qui m'attendait sur le seuil. Son cabinet est une grande et haute pièce assez assombrie, garnie de tableaux, mais que j'ai mal vue. Il a été fort aimable et je crois pouvoir admettre que je lui ai plu... Il m'a tout d'abord dit qu'il partait pour Paris, puis qu'il ne partait que dans huit jours et qu'ainsi il comptait bien avoir le loisir de me voir. Il m'a invité à déjeûner avec lui demain à 1 heure, puis compte me conduire chez le cardinal Mathieu qui, paraît-il, m'attend et chez Monseigneur Duchesne, puis je ne sais encore où; il a parlé de la Villa Médicis... Enfin, il m'a prié de lui réserver toute mon après-midi de demain, et déclare qu'il en sera heureux!... Il savait par mon oncle que j'avais un camarade, et très vite a demandé qui il était, s'il était là, et m'a invité à l'amener demain.

Il a fort aimablement glissé qu'il me

savait philosophe et protesté de son amitié pour Barres, qu'il a vu à Rome plus jeune encore, dit-il, que moi...?... et étant déjà ce qu'il est maintenant; naturellement deux ou trois mots sur l'Académie.

— De là, je suis allé au Musée du Capitole que j'ai achevé en étudiant toute une série de bustes de philosophes, de poètes, d'empereurs et de princesses...

C'est souvent grossier, parfois assez bien imaginé, souvent trop compliqué, mais presque toujours puissant. Une Agrippine assise étale merveilleusement les plis de sa robe, avec tant d'apparat qu'elle n'en est presque plus féminine, et qu'ainsi de sa toilette, ressort un caractère singulier de majesté régnante. Elle est si nette sur elle-même, qu'on ne l'imagine qu'énergique et volontaire... J'ai revu le Faune, les Vénus, mes autres amours... Et puis suis rentré à l'hôtel, tout en faisant ma dépèche. ch. démange

A M. MAURICE BARRES

Rome, 22 décembre W05.

Hôtel Suisse.

Mon cher Oncle,

J'aurais voulu t' écrire sitôt vu le Cte P. — Mais nous avons séjourné à Florence; et depuis qu'en effet j'ai fait cette visite, je n'ai plus eu un moment à moi.

Le O P. est charmant, charmant avec moi; et tous les jours s'occupe de m'in-

téresser. Sa maison est un musée ; ses discours et ses récits me ravissent plus encore par leur élégance qui dit tout en un mot, que par leur riche matière; sa complaisance est infinie. — J'ai déjeuné, pris le thé chez lui un autre jour; tantôt c'est à la Villa Médicis qu'il me mène, tantôt me présente au Cardinal Mathieu qui répond à l'avis que le Gte P. lui donne le matin de notre visite, que lui-même viendra, et nous emmène en voiture dans la campagne de Rome. — Oh! je me souviendrai de cette visite aux tombeaux latins, et à la Nymphe Egérie, entre un Bonaparte, qui raconte l'histoire d'un ton las, et un cardinal qui paraît vouloir brusquer les choses délicates de la diplomatie vaticane.

— Le Cardinal Mathieu a su d'abord avec un tact qui m'a fort ému, me parler de mon père, puis de toi, du cousin

Adolphe; — et très vite la conversation a marché, assez rondement pour qu'on en vienne à réciter des vers.

Tu vois donc que je me débrouille, comme tu le dis; et que tout au moins, je ne me cabre plus trop sauvagement

— Je suis peut-être un peu ridicule de te conter tout cela (voilà encore de la défiance) ; mais ne faut-il pas assurer mon patron de mes succès, et n'ai-je pas le droit de croire que je n'ennuie pas trop le O P ?

J'avoue que j'ai renoncé à me critiquer moi-même sans cesse, et que « je me jette à l'eau ». — Mais le soleil, l'air, l'oubli du temps, la passivité élégante de toutes ces ruines y aident tant !

— Le Gte P. m'a présenté à plusieurs artistes de la Villa que j'irai revoir. — Il m'a envoyé chez Mgr Duchesne prévenu par lui qui m'a fort courtoisement reçu; d'ailleurs j'y ai retrouvé Grenier dont tu me parles, et qui, quoique plus

âgé, est pour moi un ancien camarade de Nancy. — Tous les jeunes gens me font fête, ou plutôt y paraissent disposés, et après avoir revu quelques-uns d'entre eux, j'ai la douce sensation de savoir qu'ils désirent me connaître... De même villa Médicis. — Le Gte P. veut m'emmener mercredi à l'ambassade afin de voir les Carrache; le Cardinal veut que je revienne le voir; et chacun ici affirme ton élection assurée.

Voilà un aperçu des conséquences de ta lettre... Je pourrais longtemps continuer encore. — Ma reconnaissance... je ne sais comment t'en assurer.

Et vois-tu Rome est trop belle!... je ne me connaissais pas tel que je suis. Peutêtre sont-ce les impressions trop vives d'un convalescent qui échappe difficilement aux fièvres (tous les soirs un peu), ou d'un philosophe qui trouve enfin des paysages aux plus nobles idées. Mais, si je ne demande pas grâce — oh, certes

non! — du moins je m'en affole, et suis ravi de m'afïolcr. - - D'abord, je n'ai pas constaté cette surprise dont tous les jeunes gens parlent avec un peu d'ironie et de supériorité aux arrivants: je connaissais les propositions de cette architecture... Et les deux premières matinées ([lie j'ai passées au Forum, ça a été toute la douceur de vérifier les guides archéologiques que j'étudiais au Lycée, en 3e, de trouver des roses en pleine terre et un vent vif, de me détendre au grand soleil. — Aujourd'hui, après quinze jours, allant de St-Picrre aux thermes de Dioctétien, de la voie Appienne aux jardins et villas; changeant sans cesse de milieu et de conversation, je commence à sentir tout se brouiller, s'amalgamer... Et pourtant, j'ai une grande confiance dans le résultat intellectuellement ordonné de mon séjour, parce que je crois sentir, comme principe de réunion de tout cela, je ne sais quelle confusion

finale, hors du temps, dans la monotonie, la mélancolie et la lumière.

— J'en dis trop — et ne m'explique pas assez clairement. Mais puisque c'est encore l'obscurité même! Si tu m'as lu jusqu'au bout, écoute-moi encore qui te dis merci; et puis accepte pour ma tante et toi, mes meilleurs vœux... L'année va finir, mais à Rome on est à peine tenu de le savoir; il fait beau, et rien n'est distinct parce que tout enveloppe.

— Je lis avec admiration le voyage de Sparte, et connais peu de discours aussi beaux que celui du héros parlant au Cheval ailé. — A l'école de Rome, on en discute férocement.

CH. DEMANGE

Rome, 23 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Aujourd'hui enfin, c'est le calme, et la plus helle journée de soleil. Le matin, j'ai été réveillé par une fanfare de Bersaglieri; je courus à la fenêtre: le Roi, au milieu de tout un état-major, saluait la Reine-Mère en voiture qui descendait de son palais tout proche de mon hôtel.

Et nous fûmes à la villa Borghèse, quel immense et nohle jardin Peu de fabriques, et les plus habiles perspectives, de larges épanchements de pins-parasols, un sol noir et feutré, qu'on sent riche et que l'herbe, la mousse, décorent partout où il n'est pas d'usage de passer. — Puis la u maison », le casino Borghèse des

fenêtres duquel on découvre le plus simple, le plus calme, le plus gracile même des paysages — quelques lignes d'horizon, quelques pins plus sombres, et des cyprès dont l'inclinaison légère oriente la course ordinaire du vent; une ample montagne qu'on devine caverneuse, dans un coin. — Le tout, parc, demeure, vue, n'est pas proprement grandiose: ici les Bonaparte s'asseyent dans l'élégance et Pauline en marbre, sur un riche et confortable sopha, témoigne « des plus beaux dons de Vénus » ; pourtant on sait que l'Empereur aurait pu y venir, et deci delà, on retrouve ses aigles, — ce n'est pas non plus tout à fait gracieux: le luxe des appartements exprime un thème architectural un peu lourd; les statues sont trop nombreuses et inégales; mais c'est bien ici qu'il faut voir ce groupe antique des pêcheurs et chevriers, qu'on trouve dans une des salles du rez-de-chaussée. C'est là l'idylle de

Théocrite figurée, - et l'on peut à loisir imaginer ces moutons et ces bœufs que des poètes gardaient du temps de Virgile, dans la campagne romaine; aujourd'hui elle est nue, et trop humide ou négligée; à peine si quelques touffes de bois y ajoutent quelques particularités susceptibles d'animation.

Les collections Borghèse, dans les appartements qu'on n'a guère transformés, enchantent, mais n'offrent pas sans cesse une égale valeur. Une sorte d'intention générale préside à leur choix, les plus beaux corps, les plus éloquentes invitations: il y a là de quoi troubler, même une jeune fille.

Et la Villa Médicis où tout cela se passait... Figure-toi, si tu ne l'as visitée, le jardin le plus soigné et pourtant d'air abandonné, clairsemé d'ateliers (on dit bien mieux: studio) où s'élaborent les plus belles ou les plus laides choses; mais toujours de l'effort et du travail...

Puis des arbres, des marbres; de l'eau et une terrasse; un escalier dont on a conservé les marches fléchissantes et qui n'aboutit à rien, d'un côté l'ancien mur de Rome datant de Bélisaire, de l'autre la plus belle vue dorée sur Rome, et St-Pierre... St-Pierre qui, d'ici, après la perspective d'arbres, a vraiment l'air d'un temple, et d'enfermer quelque chose; dont le rayonnement passionne, dont l'architecture précise, massive, imprime bien dans l'âme l'admiration, le respect, la vénération ; tous les sentiments enfin dont on enveloppe les objets lointains et à peu près inconnus. — Dans la ville, on dirait une jolie loggia de jardin — en style pompéien, — le réfectoire des élèves aux portraits multiples: « C'est là, disait l'Ambassadrice qui paraît fort préoccupée de la question Race, qu'il faudrait étudier les figures françaises » et elle s'adressait à moi, qui ai su lui répondre je ne sais quelle bana-

lité bien tournée... Et la bibliothèque aux rares et beaux livres, aux Gobelins colorés, toute l'histoire d'Esther... Esther qu'on retrouve, comme à St-Cyr, dans le seul établissement que l'Etat réserve encore à la seule aristocratie qu'il reconnaisse; Esther chez des jeunes gens dont tous ont de 20 à 30 ans, et qui, dans Rome, réalisent ou construisent les rêves les plus beaux...

Oh! qu'importe que la statue de Napoléon ayant été décapitée porte la tête de Louis XVIII, dans cette même bibliothèque: seuls les Bonaparte ont intérêt à réclamer, et le Cte P. n'y a pas failli. — Mais le tyran adoré, Assuérus devant lequel tremble Esther ; et les divins chœurs de Racine, dont les vers chantent aux oreilles, n'est-ce pas la plus ancienne musique, le plus vrai héros, tout ce que le temps a déjà usé: tout ce qui se prépare à sortir du temps; tout ce qui ne veut plus qu'être interprété...

Que diraient de cela les Pensionnaires?

Je ne sais. L'un, Bouchard, a un extraordinaire talent, plus vigoureux que Constantin Meunier dont il exagère les types, des ouvrières, des faucheurs, des semeurs, des forgerons... c'est puissant à faire peur. Quand nous arrivâmes chez lui, il coulait une cire, et tout le parfum acre en prenait à la gorge C'était singulier au sein des feuilles humides, tombées, et d'un relent de terreau.

Dotel, un graveur sur médaille, modèle des plus fines ciselures; — à son studio, on arrive par une petite galerie décorée de guirlandes, à la manière de Raphaël. Il faisait le portrait d'un camarade de l'Ecole de Rome, que j'avais aperçu chez Mgr Duchesne, mais à qui je n'avais pas été présenté. — Il est venu au-devant de moi, m'a demandé pourquoi j'étais parti si vite, et a été charmant, causant beaucoup.

Demain, dimanche, après-demain, Noël.

Mercredi, nous irons le matin avce lui au Campo rii Fiore, un marché où Ton trouve infiniment de choses, et peut-être à l'ambassade, si cela s'organise.

Le Cte P. parle aussi de me Taire connaître Mathilde Scrao.

J'ai écrit hier à M. M. et à l'Oncle pendant la soirée, et montré le plus grand enthousiasme. Le Cle P. m'avait dit hier: « Je viens justement d'écrire à votre oncle; — j'espère, ai-je dit, que vous ne lui dites pas trop de mal de moi. - Non, je dis même tant de bien, que voilà la lettre, elle ne partira pas » alors l'Ambassadrice, je dis toujours ainsi, n'ayant pas vu l'orthographe de son nom anglais, — et Suzanne te dira la différence d'orthographe et de prononciation, - a protesté... et j'ai ri, un tout petit peu interloqué...

Tu vois, ma chère Maman, que je suis ravi.

On parle beaucoup de guerre à non-

veau ici, et il paraît de même dans l'Est, à ce qu'écrit M. M. — Qu'en sais-tu ?

On prétend que cela éclaterait sans déclaration, au printemps.

On m'a volé dans ma chambre un joli dessin que j'avais fait d'un buste au Capitale, et des cartes postales. — J'ai réclamé, mais...

Avant-hier soir, le Cte P. a dit à un romancier belge: « C'est le jeune homme dont Barrés nous a fait le portrait... » — Que je voudrais le connaître et lire la lettre du Cte P. !

Voilà Noël, je voudrais pourtant le passer avec toi. — Enfin vous serez à Lunéville.

CH. DEMANGE

Le Cte P. m'a dit hier: « Au moins prenez-vous des notes sur tout cela ? »

Rome, 24 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Ce matin j'ai fait ta dépêche, acheté des cartes postales du Forum pour Philippe à qui j'ai écrit une épître en latin ..

La ville était fort animée, à peine avançait-on: une vraie veille de grande fête à Paris, quoique les voitures soient moins nombreuses. Les magasins ont peu d'élégance, mais la population assez bruyante et active.

Ce matin je suis allé au jardin Borghèse où Henri m'a retrouvé; le parc est immense, sans monotonie, et le soleil, les ombres, les brumes même, sous les pins-parasols, mes héros y propagent une esthétique facile, et plutôt molle...

Je n'ai pas pénétré dans le Casino, qui sert de Musée, cette fois, mais j'en savais les dieux tout proche; et trouvais une sorte de plaisir à modérer continuellement le désir que j'avais de m'abandonner à leur pleine chanson. — Il en résultait, tandis que nous nous promenions lentement, une sorte d'état, mi-sensation, mi-intellectuel, qui, tout à coup trouva le plus naturellement, le plus gentiment qu'il soit imaginable, à s'idéaliser.

Dans les bosquets écartés par une grille d'ailleurs ouverte, de l'immensité du parc, où l'on pénétrait déjà comme dans un salon; — où des bancs étaient aménagés pour s'asseoir, et des statues disposées en ornementation ; — deux colombes, dans une cage, roucoulaient...

d'abord, ce fut la Mosaïque du Capitole: l'Une d'elles se penchait au bord d'une écuelle, y buvait de l'eau claire, qu'elle ne troublait pas... Puis, doucement, déli-

catement d'abord et peu à peu avec plus de passion, elle se mit à becqueter l'autre... Elles seules persistaient donc à donner leur sens à ces lieux déserts, et elles y mettaient plus de mesure, que les choses elles-mêmes.

Madame H. me procurera un très réel plaisir en m'adressant à Gauckler ; si elle persiste dans son projet et qu'elle veuille lui écrire, je souhaite qu'elle le fasse directement.

C'était à un des débuts de ton existence que tu as vu Rome: aussi n'en as-tu peutêtre pas recueilli la si douce et si enveloppante leçon, oh! une leçon qui ne se raisonne pas, ne s'analyse pas, mais pénètre, mais emplit. Savoir vivre dans la lumière, et par conséquent n'exprimer jamais ni le passé, ni l'avenir, parce qu'à tous les crépuscules, à tous les orients, la lumière se modifie et ne demeure point. Il faut beaucoup de richesse intellectuelle, mais la répartir avec simplicité:

le temps coule et déforme; eh bien, puisque nous ne pouvons l'empêcher de couler, oublions qu'il coule, en ne prenant jamais les choses que sous leur forme parfaite, complète, jamais à leur naissance, ni dans leur décrépitude... Le temps ne sera donc plus que le mécanisme de nos constantes plénitudes... On m'a conté l'autre jour une jolie et mélancolique histoire qui va bien avec cela et qu'il faut que je te dise:

Une mère perdit, il y a quelques années, un fils de vingt-cinq ans dans un accident de chasse. Soit qu'en effet, elle n'eut point voulu voir son cadavre, elle ne voulut jamais admettre qu'il fût mort: elle l'attendit des années au retour de sa chasse. Ainsi dans sa pleine raison, ayant toutes ses facultés, elle parvint à se simplifier à ce point, qu'elle n'était plus qu'une attitude. Et son fils survivant décore sa tombe d'un bas-relief qui la montre au balcon, le regard perdu dans la plaine.

Mais toutes les pensées ne sont point des pensées de mort; et nous pouvons, nous devons d'ailleurs en avoir plusieurs, beaucoup, une infinité, autant qu'il peut y avoir d'instants, de moments simples dans le Temps. — Ce que je ne veux pas, c'est que l'un empiète sur l'autre, qu'on s'attarde à des inquiétudes qui sont des idées obscures encore et imparfaites; à des regrets qui sont des idées se défaisant, se détruisant. Jamais d'obscurité, mais toujours de la lumière: ayant à toute heure des regards simples, de ce long et limpide et assuré regard tout réservé à un seul objet, tout chargé déjà de sa contemplation que cette mère jetait sur la plaine.

Ne pas agir ainsi, c'est sans cesse chercher des justifications; plaider sa propre cause, et auprès des autres, et auprès de soi-même; de tels efforts, finissais-je par croire, n'aboutissent pas... Considérons seulement, si parfois nous y avons cédé,

que quelque chose s'étant décomposé en nous, il en fallait sortir tous les débris et les informes restes: avec des débris que vous rassemblerez pour le spectateur, jamais vous ne lui paraîtrez faire que de fallacieuses reconstitutions...

Oh ! laissons donc les ruines tomber, se défaire; cela ne signifie point que nous-mêmes nous défassions. Au Forum, pas un jour, pas une heure, la même pierre entourée de végétation, n'offre un même aspect: tout la modifie, soleil, humidité, perspective, association d'idées.

Ainsi des souvenirs qui s'effacent, en tant que souvenirs sont odieux: mais la moindre pensée qui s'en pare, pour ellemême a sa nouveauté. Quand on sait vouloir la simplicité de chaque moment où l'on vit, on n'est jamais seul : quelque perfection s'assied sans cesse à vos côtés.

Je sais bien qu'après avoir beaucoup souffert, souffrant toujours, on est tenté

de prendre de telles paroles pour de simples paroles en effet: autant en emporte le vent, comme on dit. Il faudrait que ce soit le vent d'Italie qui te porte tout cela, avec tout ce dont Rome le charge, parfum, poussière, soleil, marécageuses odeurs, le « brutto », comme on dit, celui qui vivifie.

Vous êtes au contraire à fêter Noël, dans la neige presque, le brouillard, du feu (à peine si nous en avons) : mon Dieu, que ferions-nous de tout cela? Hier pourtant j'ai mangé des marrons, non glacés, hélas! mais grillés au four, et je pensais à nos goûters d'enfants.

J'embrasse Suzanne, et toi surtout, ma bonne et chère maman: allons, commence l'année avec joie. Elle me ramènera bientôt, et pourquoi enfin ne nous apporterait-elle pas quelque bel événement?

CH. DEMANGE

Rome, 25 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Je n'ai pas passé une très joyeuse soirée de Noël... les jours de fête sont toujours un peu pénibles loin des siens...

Je serai donc seul pour le 1er janvier, ma chère maman, cela ne laisse pas de

m'attrister un peu. Mais je songerai beaucoup à vous; je saurai que tu penses à moi: comme Rome est alors inabordable, j'en ferai un jour de repos et de tranquillité. Ma santé est tout à fait rétablie; je n'ai plus le soir ni fièvre, ni excitation et les 75 gr. de quinine par jour, sont enfin à la longue venus à bout de tout cela. N'y songe plus, et sois absolument tranquille.

Ce matin, j'ai vu à Saint-Pierre une inimaginable cérémonie, la grand'messe célébrée par le cardinal Rampolla. Il a la plus belle tête, régulière et légèrement exotique; une vieillesse plus feinte que réelle; beaucoup de dignité et cependant de grâce. Lors de la bénédiction, ce fut merveilleux. Et toute la pompe qui l'entourait, évêques, autres cardinaux, gardes, secrétaires, choristes ; l'encens, la foule, les chants et la chapelle sixtine, les trompettes d'argent; tout, il n'y manquait que le pape.

Nous le verrons bientôt, car je reçois un mot du comte P. qui m'avise que le cardinal M. nous attend ce soir à 9 heures pour nous en parler, et me prévient qu'il donne le salut à 1 heures à Saint- Louis-des-Français ; il faut donc s'habiller et y courir. D'où la nécessité d'écourter ma lettre.

Hier, le P. L. est venu.

Nous allons, grâce à lui, demain aux Catacombes avec guide spécial.

Je vais lui porter ma carte.

Je t'embrasse très, très fort et Suzanne aussi.

Bon Noël.

Très bien pour tes étrennes de Philippe.

CH. DEMANGE

Rome, 26 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Ma journée de Noël a été fort bien remplie: le matin, comme je te l'ai écrit, messe solennelle à Saint-Pierre, le cardinal Rampolla officiait et processionnait; une des plus magnifiques choses que j'ai vues; — lui-même a la tête d'un beau masque de Trajène, qui est au Vatican près de la statue de Météagre, si je ne me trompe.

En rentrant, j'ai trouvé un mot du comte P. m'informant que le cardinal M. (à qui je n'avais point osé laisser mon adresse) le priait de m'apprendre qu'il donnerait le salut le soir à Saint-Louis-

dès-Français (église française) et m'attendrait le soir chez lui à 5 heures. Nous fûmes donc à Saint-Louis : l'Office ne valait certes pas Saint-Pierre; mais une douce tristesse, et comme un sentiment d'exil. Un autel illuminé à profusion: les cierges et les chants, une splendide musique, en étaient le seul vrai luxe, délicat et élégant. Puis une nef obscure, emplie de beaucoup de sœurs exilées. C'était presque pénible. Le cardinal M., d'une voix qui m'a bouleversé par son accent lorrain, a renouvelé le vœu de consécration de la France à la Vierge... et il a donné comme autrefois à Charmes, le soir, dans une église qui ne paraissait pas plus grande, la bénédiction du Saint Sacrement. Le comte P., que nous retrouvions chez le cardinal, me dit y avoir été, nous ne le reconnûmes pas.

Puis, après avoir lu ta lettre trouvée en rentrant, visite chez le cardinal où étaient le comte P., la marquise de M., d'autres

gens encore à qui on m'a présenté, mais dont j'ignore le nom.

Le comte P... m'a présenté avec complaisance. Le cardinal a été charmant et m'a remis pour nous deux une demande d'audience particulière auprès du Saint- Père; sur son conseil, je l'ai portée dès ce matin à Mgr Biletti au Vatican; j'ai fait rayer la demande d'Henri qui part décidément samedi (sa place de sleeping est retenue); et j ai reçu promesse d'être convoqué à la première occasion. Il me faut acheter deux chapelets et une photographie à faire bénir; et je serai tout content de vous rapporter cela ; peutêtre faudrait-il donner une image à la cousine A. ?

Nous devons aller demain matin avec le comte P. au Canipo di Fiore qui est le marché populaire de Rome, où l'on trouve de tout. Puis il a donné nos cartes à l'ambassade; l'ambassadrice veut bien nous recevoir vendredi, et il nous mènera

donc chez elle. Ce soir, en rentrant, nous avons trouvé à notre adresse des cartes libellées de ce beau et simple nom :

« l'ambassadrice de France ». La journée d'aujourd'hui a encore été formidablement remplie.

» Puis au Vatican chez Mgr Biletti d'abord qui, au nom du cardinal M. a été charmant, et ensuite au Musée des Antiques, j'ai été vite, y retournerai plusieurs fois et t'en parlerai alors; le fameux Laocoon m'a plutôt déplu, et j'ai trouvé cinquante pièces d'une esthétique supérieure.

Le soir, nous fûmes faire la dépêche, je suis content d'en recevoir une qui m'en dispense, et puis chez le P. L... qui nous donna un jeune prêtre fort intelligent, savant, pour visiter les Catacombes d'où nous ne sortîmes qu'après trois heures de promenade inouïe ; et ravi, je raconterai cela une autre fois encore. Enfin, à

5 h. 1/4, E. G..., qui était venu hier, ne nous avait pas trouvés, et indiqué ce rendez-vous : il part demain pour Bologne, et nous ne l'avons pas rencontré.

Sans doute a-t-il été retenu au dernier moment. Je reverrai le jeune prêtre du P. L...

Et voilà : à une heure, j'ai eu une bonne lettre de toi, ta correspondance m'arrive ainsi plus vite. C'est extraordinaire.

Il est certain que je prolongerai après Henri. Combien ? je ne sais. Je verrai comme je serai seul, et si le beau temps continue. Mais j'ai tant encore à voir.

Je t'embrasse bien, bien fort.

CH. DEMANGE

Encore ceci que j'ai toujours oublié :

le comte P... est très frappé de ma ressemblance avec Philippe.

Kcql

Rome, 27 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Je continue à bien aller, et à ne plus éprouver de douleurs. Tu peux donc être absolument tranquille là-dessus.

J'ai reçu de toi, comme je m'y attendais un peu, une lettre trop courte, écrite le jour de Noël : quatre pages seulement; et de Suzanne une lettre inachevée. C'est assez singulier.

Vous avez bien fait d'aller à la messe de minuit... Que cela seulement ne l'ail pas trop fatiguée, la course à Lunéville s'y ajoutant le lendemain, et que vous ne vous y soyez pas refroidies.

Cette journée a encore été bonne et toujours grâce au comte P...

Nous devions le retrouver au Campo di Fiore. Quand nous arrivâmes le prendre chez lui, il y était déjà.

Son concierge nous devait amener, ce qui fut fait. Nous le trouvâmes au milieu d'un groupe, des fleurs, des marchands, bronzes, étoffes, livres... J'ai trouvé un livre fort rare de Lorraine (tout est à Rome) de Barclay; et je ne vous enverrai pas d'étrennes : je crois plus prudent de vous les rapporter moi-même.

Puis — ce que je n'avais pas compris — le comte P... nous a emmené déjeuner, déjeuner nous deux, le jeune de M... et deux convives qui arrivèrent : P. M..., un historien bonapartiste qu'on commence

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à connaître, et un écrivain du théâtre italien. Le dîner a été gentil.

Nous avons pris congé du comte P... à trois heures et nous sommes un peu promenés, mais la pluie nous a surpris, et nous voilà de retour à l'hôtel! Pourvu que cela ne dure point vendredi, le comte P... nous mène à l'ambassade.

Voilà le récit des nouveaux événements. Pour vous, je suis très à l'affût de vos nouvelles: la lettre de S... exprime à propos de la messe de minuit « qu'il est dommage qu'elle n'eût pas quelques années de moins, car c'eût été un rêve de petite fille réalisé ».

Je reçois aussi plus tôt ma correspondance. La politique étrangère me paraît bien mauvaise, et le pessimisme qui règne ici ne semble pas outré. Mais quelle horreur si vraiment les Allemands nous lombent dessus ! et ces armements

qu'on pousse tant et plus dans nos arsenaux! C'est infernal. Je tiens à être tenu très au courant de tout cela afin de pouvoir revenir. Si tu sentais qu'il le faut, et vite, voici ce que tu me télégraphierais : Je vais bien ; je prends à dessein une phrase quelconque et qui ne saurait créer de malentendus. Car on pourrait redouter que toute autre dépêche rédigée clairement ne soit pas transmise.

Le comte P... a reçu encore une lettre de l'oncle, demandant de mes nouvelles : elle a croisé ma propre lettre. Il paraît qu'il est inquiet ; le comte P... se considère presque comme responsable de moi, « c'est très amusant ».

La visite d'hier aux Catacombes a été magnifique; trois étages sous terre, c'est à faire frémir, et nous l'avons faite cette visite, avec un jeune abbé archéologue, allemand, mais très gentil et qui nous en a raconté long. Seulement, tout cela me touche moins que la grande beauté de

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plein air; et je persiste, je vais de plus en plus à avoir horreur du tragique.

Pour le Musée du Vatican, il faut encore y passer des journées. Mais seulement que le beau temps revienne, et que la pluie eesse : or, on dit qu'ici elle dure cette saison. Si cela est vrai, j'achève les Musées et reviendrai ; heureux (pie j'ai déjà beaucoup vu du plein air. II... part toujours samedi.

CH. DEMANDE

A M. MAURICE BARRES

Rome, 29 décembre 1905.

Mon cher Oncle,

Merci des étrennes que tu m'as choisies. Il est intéressant de constituer une bibliothèque rare de philosophie, avec ta dédicace, et m'offrant, comme Ex-Libris, une circonstance de ma propre jeunesse. Tu as eu raison de me trouver un Spinoza, tu as eu raison encore de me sacrer Romain, car je le deviens avec beaucoup de conviction, sinon de la meilleure manière.

Que tout ce qui m'entoure ici est triste..., et cela encore n'est pas le vrai mot. Il ne s'agit pas d'une tristesse causée par la déchéance, les ruines, l'histoire; — puisque le soleil et le ciel bleu

et les pins-parasols et la couleur des pierres ou de la terre et les gens euxmêmes, je trouve tout cela triste. J'entends par là qu'on se prend à goûter l'immobilité, à ignorer le temps, à sortir de toute circonstance, à simplifier, simplifier

Moi qui ai été un grand amateur de logique, je prends en horreur toute organisation, tout enchevêtrement, tout ce qu'on croit voir se faire plutôt qu'être.

Je suis intellectuellement dans une telle détresse que je n'accepte que des similitudes ; et ne voudrais plus que dilater quelques instants de ma journée, au lieu de bourrer les heures d'objets hétérogènes.

De sorte que je ne sais quelle admiration de l'immobilité, de l'indépendance parfaite, de la simplicité la plus approchée, m'envahit... Et pourtant, quand tu me parles de jouissance paisible, en ce sens, cela n'est pas. Beaucoup d'énervé-

ment vibre dans ces instants de soleil, de contemplation. Quand je cherche à saisir un peu nettement et la réalité du spectacle et mon propre apport, j'échoue: je ne sais absolument plus si les individualités, les unités que je vois ont été découpées par moi, ou sont des ensembles qui s'imposent. Donc même plus d'universel, de loi. Cela m'affole.

Aujourd'hui j'ai vu les Carrache de l'Ambassade: c'est encore là une obligeance du Comte Primoli qui m'a présenté à Mme Barrère. Il s'occupe sans cesse, presque tous les jours, de moi; et comme Henri part demain, il aurait voulu que je vienne séjourner chez lui. (Il m'a dit avoir eu une lettre de toi qui fixe ton élection le 25 — tu as oublié de me le dire — et l'invite à assister au triomphe, ce qui le ravit.) Je retournerai à la Villa Médicis qui est bien « un des plus beaux endroits du monde », et à l'Ecole de Rome.

Et puis ma vie est sans cesse agitée, et chacun me tire à soi.

CH. DEMANGE

Rome, 29 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Je reçois ta lettre en rentrant à six heures, et la lis avec plaisir.

La soirée d'hier, à la Damnation de Faust, a été amusante ; mais quelle mutilation de Berlioz: sa musique, par transformation de la mesure, des nuances,

par coupures le devient musique de

danse, et prétexte à ballets : ce sont des sylphes dansant, suspendus par des fils, en l'air, etc.. Tous les rêves de Faust au début, fête villageoise, défilé de troupes,

etc.. sont figurés C'est extraordinaire

et inepte. Enfin, je suis content d'avoir vu cela. Un seul acteur se soutient, le Méphisto, dont le chant et la pantomime

LETTRES D'ITALIE 1 't7

amusent : il est lout noir, boite, a des griffes, un grand manteau effrangé dont il use comme de grandes ailes, pour de beaux gestes ravisseurs. Faust était bébête, et Marguerite une nourrice.

Ce matin, je suis retourné seul au Musée des Tbermes, où j'ai passé deux bonnes beures; puis l'Ambassade. Je suis interrompu.

Le jeune de M... vient me chercher pour ce soir neuf heures au théâtre; j'accepte... et je dois fuir, pour dîner et m'habiller.

J'écrirai demain.

CH. DEMANGE

Rome, 30 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Tu as dû ne rien comprendre à la fin brusque de ma dernière lettre. Voici ce qui s'est passé. Il était près de 7 heures

quand on me dit qu'un jeune homme me demande : c'était le jeune de M... qui venait me proposer de sortir avec lui ce soir, et aller au salone Margherita.

Je vais tout de suite aux remerciements que je dois à Suzanne pour sa si douce surprise. On vient de me la remettre, comme je sortais, et vraiment c'est trop joli : je suis tout content ; que c'est bien choisi, et que l'envoi en est adroitement calculé pour compenser le départ d'Henri.

Je ne sais quand je reviendrai ; je ne fixe pas de date, quoique naturellement celle du 20 soit l'extrême. Tout dépend de ma santé physique et morale, du temps, de ce que je verrai et aurai encore à voir.

Le comte P... partira sans doute le 6 ou le 7.

Le comte P... nous a conduits hier à l'ambassade.

J'ai vu une splendMe suite de Gobelins

d'une fraîcheur inouïe, et la fameuse galerie des Carrache : une abondance de formes rosées, de fonds verdâtres qui maltraitent l'œil et un peu le goût, mais saisissent par leur luxe, et leur violence... C'est très gai de couleurs, les tons étant clairs ; et pourtant un peu triste, à cause de l'effort, de la tension, de la débauche d'imagination que cela respire.

J'ai écrit à l'oncle pour le remercier du livre qu'il m'a envoyé : une vie très rare de Spinoza ; et je sais par le comte P..., à qui il a encore écrit, que l'élection aurait lieu le 25 janvier.

Ce matin s'est passé au Capitole, au Musée du Palais des conservateurs qui renferme quelques beaux antiques, mais malgré son étendue, est pourtant à mon avis un petit musée. Dans une galerie ornée de vitrines de Saxe, j'ai remarqué ton groupe de la naissance de Vénus, mais beaucoup plus petit et moins fin.

Cet après-midi, j'ai pris une voiture qui

m'a conduit à Saint-Paul-hors-les-Murs.

L'église a été une déception : elle est toute neuve, ayant été brûlée en 1891 et depuis reconstruite. Mais on trouve à côté un ravissant cloître un peu barbare, dont les galeries, portées par de fines colonnes de tous modèles, souvent semées de petites mosaïques, entourent un ancien cimetière où croissent les herbes folles, entre des débris antiques et un vieux puits : j'ai trouvé sur le sol l'inscription d'un autel dédié à Apollon. Apollini sacrum...

Il fait chaud, lourd, un peu pénible, ce qu'on appelle le sirocco ; tel que les temps de soleil voilé sur la Riviera, quand les nuages sont bas sur la mer et que les rayons les percent à peine. Parfois, cependant, le ciel découvrait de grands lambeaux de son bleu ; et c'est sur un tel fond que la place du Quirinal, près des chevaux qu'on attribue idéalement à Phidias et à Praxitèle, au pied

d'un gai et ample jet d'eau, tout rafraîchissant que j'ai vu mieux que jamais le dôme de Saint-Pierre.

En rentrant de Saint-Paul, je voulus visiter l'église de Sainte-Marie-de-la-Minerve ; mais il y faudra retourner : il faisait trop sombre déjà et à peine ai- je distingué le Christ odieusement déformé, ceinturé et chaussé de bronze, que Michel Ange avait osé. Mais du parvis de l'église, j'ai aperçu l'Hôtel de la Minerve, et je me suis souvenu qu'autrefois vous y êtes descendus. Cela m'a ramené tout naturellement à toi-même, au souvenir de papa... Pourvu que l'année qui commence vous soit facile ! je veux le croire ; je le souhaite très fort là dedans tout ce qui peut te rendre heureuse, et je t'embrasse bien, bien fort pour ce 1er janvier.

CH. DEMANGE

Rome, 31 décembre 1905.

Ma chère Maman,

Puisque tu n'as reçu ma lettre de mardi que le vendredi, il est probable qu'il en sera encore de même pour celle-ci.

Gomme mardi, nous ne sommes rentrés que fort tard des Catacombes, et que je n'avais pas eu le temps d'écrire avant d'y courir, le concierge m'avait dit que la lettre pour la France partait tout comme si je la lui avais remise avant six heures. Il m'est plus commode d'écrire à la fin de la journée, et j'avais pris ce procédé pour la correspondance de cette semaine. Mais, du moment que cela occasionne un tel retard, j'y renonce:

j'en suis même un peu ennuyé...

Cet après-midi, j'ai enfin envoyé mes cartes, ne les ayant eues qu'hier soir, j'ai un peu travaillé et ai voulu aller voir les illuminations du Gesu, dont parle le guide: mais l'église était fermée. L'autre soir, vendredi, nous avons assisté, dans l'église Ara-Cœli, aux prédications d'enfants devant la crèche: c'est populaire, enfantin, inepte, et ne signifie absolument rien. J'ajouterai que dans les églises italiennes, où l'on cause, où l'on se promène, dont la porte s'ouvre grande sur la rue et le ciel; de telles manifestations bruyantes étonnent moins que dans nos églises.

J'ai reçu hier le joli souvenir de Suzanne; je le regarde souvent et j'en suis enchanté. II est serré avec d'autres richesses dans ma malle. Mais les chocolats paraissent vouloir imiter les marrons ; riez... enfin, s'ils arrivent!... Je te remercie toujours et suis bien touché de ta pensée. Ce qui me préoccupe, c'est

qu'avec ce retard imprévu de la correspondance, mes vœux ne seront pas arrivés à temps.

L'oncle m'a chargé de lui acheter une certaine gravure de Talamata à la Calicographia royale : c'est le fameux portrait de G. Sand, en habits masculins.

Je crois que tu es avide, et Suzanne plus encore, de détails sur la visite aux Catacombes. Je crois t'avoir donné déjà mon impression générale; quant aux détails, ils sont d'ordre archéologique, et par là ne vous intéresseraient guère; on se perd dans l'infinité des galeries et leur long, long dédale. Tu sais, nous en avons, grâce au P. L..., beaucoup plus fait que les voyageurs ordinaires; et il arrivait des passages si bas qu'il fallait se courber, et une atmosphère si raréfiée que les cires ne brûlaient presque plus, qu'on respirait mal et qu'on avait chaud. Tout cela est encore plein de cadavres, dont on voit les squelettes;

comme ce sont des os de martyrs, on pourrait être tenté d'en emporter: mais le pape excommunie quiconque l'ose, et notre petit abbé tremblait que nous ne commettions ce crime. Rien n'était beau comme de le voir, avec son long manteau de cour, descendre devant nous dans les galeries, levant un bras pour mieux nous éclairer; cela avait un aspect d'illustration romantique tout à fait réussi, je ne sais quelle fastidieuse mise au tombeau. Et puis il mettait à ses explications, en même temps qu'un scepticisme très averti et élégant, beaucoup de dévotion. Les inscriptions l'enchantaient; les peintures aussi; et rien ne vaut ce jeune théologien expliquant « le symbolisme romantique » d'une crypte et de ses chambres

Ma chère Maman, voilà que l'année va finir: sois bien certaine que je la termine de pensée avec toi. Il m'arrive souvent aussi de songer à Papa: c'est terrible

d'avoir un semblable deuil dans sa vie. Enfin la gaieté — il faut bien se le dire — doit être possible quand même; et je veux me convaincre que tu ne l'oublies pas.

Il me faut lutter parfois, je t'assure, pour ne point prendre le train et rentrer auprès de vous, mais je songe alors que de belles choses me restent à voir, et sans doute, combien de bons moments les jours qui viennent me réservent. L'absurdité logique d'un départ devient vite évidente; et je reste... Mais qu'il me tarde que la journée de demain soit finie! Il ne faut jamais vieillir, dit-on; je donnerais pourtant contre rien les vingt-quatre heures qui vont venir. Je ne m'ennuierai pas au sens propre du mot, mais je sentirai que je n'emploie pas cette journée selon la tradition, ni comme elle le devrait être à Rome, et cela apportera en moi certainement un peu de gêne.

CH. DEMANGE

Rome, 2 janvier 1906.

Ma chère Maman,

C'est détestable: nie voilà encore en retard, puisqu'il est 5 heures 1/2, mais qu'y puis-je? Si je ne t'écris que le soir, la lettre ne te parviendra qu'après deux jours entiers; si je t'écris au début de l'après-midi, comme le déjeuner ne finit qu'à 2 heures, je ne sors qu'à 3 heures et tout ferme, soit à 3, soit à 4.

J'ai reçu, non pas hier 1er janvier, mais aujourd'hui, par trois fois de vos nouvelles: le matin, une lettre de Suzanne; et à une heure, deux que tu m'avais écrites samedi soir et dimanche. C'est gentil de penser aussi efficacement à moi et de chercher à m'entourer, le plus que

la distance le permet, le premier jour de l'an.

Enfin, elle est passée cette fête qui n'en pouvait guère être une pour moi; et je me retrouve en pleine activité.

J'ai été porter hier soir, après t'avoir écrit, ma carte chez le Comte Primoli, que je n'ai pas trouvé; mais je l'ai rencontré ce matin; comme j'étais en voiture et lui à pied, nous nous sommes seulement dit bonjour sans arrêt. La ville était singulièrement animée, hier, mais d'une vilaine foule; toutefois, comme je remontais la Via del Tritorre, j'ai eu la chance de rencontrer un grand cortège pompeux et très décoratif. D'abord des cavaliers de la garde, puis une suite de carrosses dorés, capitonnés de soie blanche, portant à l'arrière des laquais poudrés, portant bicorne, et en veste à la française rouge. Mais quel singulier effet produisaient les deux messieurs noirs, en chapeau haut de forme, que ces équi-

pages historiques transportaient. Je crus qu'il s'agissait du Roi; ce n'était que l'ancien Roi de Rome, le Sénateur.

En rentrant, j'ai trouvé des journaux que je suis loin de juger, même les Débats, aussi rassurants pour quelques semaines que tu me l'écris; dans tous les cas, je serai au moment de rentrer quand ouvrira la conférence d'Algésiras.

Ce matin, je suis retourné au Musée des Antiques du Vatican: j'ai fait avec soin la visite de la galerie dite des statues, et la salle des Muses. Comme à force de voir des chefs-d'œuvre on devient difficile! Au début de mon séjour, je ne comprenais pas qu'on se récrie tant devant les restaurations des statues, je trouvais ridicule de réclamer un musée de débris et je trouvais charitable autant à l'égard du visiteur qu'en honneur même de l'œuvre, d'en essayer la reconstitution. Aujourd'hui, je ne puis plus les admettre; je trouve les mieux faites mal

travaillées, quand l'esquisse est satisfaisante: je voudrais qu'on ne leur accorde plus que la valeur d'un moyen de présentation des véritables reliques antiques.

On rencontre parfois dans les galeries des membres, ou mieux des parties de tronc, de buste humain que l'on a simplement soutenus d'un bloc de pierre et de plâtre coulé: ce procédé a l'inconvénient de briser les lignes du motif et par conséquent d'abîmer plus encore que les cassures ce qu'il nous reste de l'ensemble. J'accepte donc jusqu'à un certain point qu'on ajoute une jambe là, pour rétablir la hauteur, le point de vue; mais déjà serais-je plus difficile pour une restauration des bras.

J'ai eu la joie d'étudier dans la même galerie un relief artistique d'une grande beauté, qui y a été apporté en 1902 seulement et se trouve être un original athénien; rien n'est plus rare. Et c'est d'une grâce, d'une juvénilité, d'un

parfait qu'on ne saurait méconnaître: il s'agit, je crois, d'un jeune athénien à qui un petit esclave présente au Stade un objet de toilette... Ah ! voilà qui n'est pas pommadé ! et que, si mon oncle l'avait remarqué, il n'aurait pas fait dans son voyage à Sparte, telle appréciation sur la statuaire grecque.

Deux autres bas-reliefs de la même galerie sont hellènes également, l'un tout petit: Dionisios et Ariane; l'autre plus grand: une famille rendant hommage au dieu de la santé. Les têtes, les membres en sont restaurés; mais les bustes, après avoir été mutilés, demeurent et en dépit de tous les heurts, gardent cette inexprimable souplesse, cette impondérabilité, dont je parlais déjà au Capitole, devant la copie du Faune du Praxitèle.

L'Apollon Sauroctone n'offre qu'un buste un peu courbé: tout le reste, ou peu

s'en faut, est restauré. Mais là, les lignes sont si belles et si idéales qu'au travers de la vie la plus naturelle, suivant le geste le plus conséquent, sans rien forcer, sans rien omettre, on distingue cependant quelques plans généraux qui réunissent entre elles les diverses parties, et donnent ainsi à l'ensemble plus d'unité que le simple assemblage anatomique des membres. Ainsi, l'attitude est simplifiée, et tout en devenant plus intense par son expression, laisse au contraire à chaque membre plus d'individualité : c'est pourqoi peut-être chacun paraît concourir avec tant d'aisance au mouvement total, qu'il semble animé d'une vie spéciale intérieure.

Je suis curieux, après cela, de voir le Michel-Ange de la Sixtine, mais si j'en juge par ce que connais de ses sculptures, son système d'organisation est absolument inverse.

Cet après-midi, je suis allé déposer

mes cartes chez le P. Leminus et son dis- «ciple qui nous avait conduits aux Catacombes. Le premier est à Naples ; le second était occupé par des examens. Il convenait d'être en règle de ce côté-là. Je ne sais ce qu'a fait Henri avant son départ.

Comme le couvent du P. Leminus en est tout proche, je suis allé visiter le Colisée, que je n'avais fait qu'apercevoir. C'est beau et grand; mais l'effet, contre l'attente, est presque préférable du bas que du sommet. Quand je le quittais, le soleil se couchait, en donnant à tout un pan de ses murailles, à tout un côté du Forum aussi, la plus délicate teinte de rose; l'arc de Constantin se dessinait en noir sur la partie claire et dorée du ciel qui s'élevait de derrière l'éminence et les quelques arbres dépouillés du Mont Cœlius, les constructions du Palatin.

Peu auparavant, j'avais aperçu des galeries supérieures, la longue voie Appia,

qui, d'une ligne droite, s'en allait à travers la plaine, vers Naples, un pays de plus de douceurs encore, que, cette année

du moins, je ne connaîtrai pas Les

Barbares de l'arc triomphal peu à peu envahis par l'ombre, gagnaient encore en rudesse; bientôt on ne distingua plus, dans leur silhouette épaissie, que la pointe de leurs barbes et l'avancée de leurs deux mains liées. Un gamin s'entêtait à me parler de l'Arco de Tito, tout proche, je poussai lentement jusque-là; et curieux de connaître les restes du temple de Rome et Vénus que l'église de Sainte Françoise conserve encore, j'y pénétrais. Une belle voix d'homme s'essayait à l'orgue; et de mesure en mesure, s'interrompait pour demander un complément à un petit sacristain qui, vêtu de blanc, veillait autour de l'autel, aux lampes de la confession « Moltobene !

Moltobene ! » Le brouillard montait, je n'eus pas autant d'énergie que deux prê-

très entêtes à relever le plan crime basilique chrétienne primitive, Saint Laurent, et m'en revins à l'hôtel par la Via dei Serpenti, nom honorifique, mais que rien ne semble plus justifier.

Il faisait beau hier, il fait beau aujourd'hui, il fera encore beau demain

C'est le pays de la confiance que celui-ci, ou plutôt de la chance continuelle: les Italiens ont été favorisés des dieux, et c'est pour se donner encore la pression de la crainte dont les dispositions de la nature paraissent les vouloir priver, qu'ils réclamaient autrefois des jeux du Cirque et se passionnent maintenant de Loto.

Oh ! c'est une belle chose que la chance ! Je sais bien qu'il n'y faut pas croire et que mieux vaut, en bon disciple, soit une hypothèse explicative, soit même un mythe, que ce mot vide de sens. Mais quand je songe à toute la vertu esthétique qu'elle ajoute aux hommes et aux

choses, on est tenté de l'admettre. La chance, c'est d'être intact! c'est de ne rien connaître ou subir encore d'inharmonique, c'est de ne pas avoir à demander aux autres de se troubler pour sympathiser avec vous. C'est cette simplicité supérieure de la vie qui en révèle les quelques plans, et pourtant les compose d'une infinité de moments; ce sont les choses qu'on ne décompose pas, qu'on n'analyse pas; les vies qui ne connaissent point de périodes; les gestes qui, dans les statues, s'achèveront si complètement qu'on les entend sans réellement voir leur fin.

A moins que je ne change d'avis, car tout est possible, je ne partirai pas avant la fin de la semaine prochaine: ce temps qui est à peu près le temps fixé, m'est le minimum indispensable, puisque j'ai notamment encore toutes les peintures à voir, et je leur consacrerai bien une

semaine entière. Il n'est en somme pas du tout nécessaire de rien préciser de cette sorte.

CH. DEMANGE

Rome, 3 janvier 1906.

Ma chère Maman,

Je suis encore en retard, c'est une fatalité... Mais c'est trop difficile de s'y

prendre autrement et je ne puis pas toujours y réussir.

Tu auras vu par les lettres précédentes que j'ai reçu le cadeau de S..., qu'il plaît à vous sentir petit, et que j'en jouis beaucoup. Ce soir sont arrivés enfin les chocolats, dans le meilleur état et très, très bons... Je puis maintenant, en connaissance de cause, te renouveler les remerciements que ta douce intention m'avait déjà arrachés. Moi aussi, j'ai fait mes emplettes: et je les crois merveilleuses; je suis tout réjoui à l'idée de vous les remettre et de savourer votre satisfaction. — Le Campo dei Fiori où je suis retourné ce matin est sûrement un singulier endroit: on y trouve de tout; et de plus, il est d'un pittoresque ! les deux plus beaux palais de Rome, le palais Farnèse et le palais de la Chancellerie, comme entourage le terrain où fut brûlé Giordano Bruno, comme champ et comme histoire; des horreurs et des ra-

retés, les plus beaux fruits, les légumes les plus colorés, les étoffes les plus chatoyantes et les plus vénérables bouquins, comme produits: là-dessus le plus beau soleil et un large et vaporeux ciel bleu; là-dedans des cris, des costumes et pourtant un tapage murmurant plutôt que violent. Pas la moindre brutalité !...

Seulement, tout à coup, vers midi, un coup de pistolet, et un remous, puis des rires: c'était une histoire d'amour qui venait finir là par une vengeance et un meurtre...

J'ai passé là la matinée et m'y suis réellement fatigué. J'ai notamment remué beaucoup de livres et ai pu y faire quelques jolies découvertes: notamment une édition princeps de Helvétius, une autre de Lamartine, une autre de La Mennais, reliée en maroquin, avec sur les plats des armes royales; également d'un ouvrage rarissime du fameux Rameau, sur la Musique, et qui porte l'ex-libris de

Berthier; rien n'est plus amusant qu'un tel livre trouvé à Rome.

Cet après-midi, j'avais à mettre de l'ordre dans mes affaires; je comptais écrire ensuite avant de sortir. Mais quatre heures était arrivé. — Je n'en suis pas moins arrivé en retard à Sainte- Marie-Majeure: la porte close. — Mais l'extérieur m'a déjà plu par ses grandioses proportions; et je compte y retourner. De là, je suis descendu en ville, fait une course dans le Corso que je suis intentionnellement ; me suis promené tout le long du Corso. Et enfin ne rentrai que pour sept heures, ayant largement pris l'air, mais peu satisfait de la température: le temps est décidément à la pluie. A peine si ce matin il avait paru moins maussade, depuis le Campo dei Fiore. C'est un brouillard terrible qui prend à la gorge, oppresse, et me fatigue beaucoup. Voilà plusieurs jours qu'il règne; on dit qu'en voilà pour l'hiver, et

s'il en est ainsi, je ne resterai plus longtemps.

Il devient absolument impossible et malsain de pénétrer dans les jardins; la ville perd de son animation, parce qu'on ne sort plus; la campagne est lamentable et trop peu sûre. Il ne reste donc plus que les Musées: c'est à les achever que je vais m'employer, en outre d'une matinée que je consacrerai au Palatin, la première qui nous découvrira le soleil. — Il est donc probable que je partirai non pas dimanche, mais jeudi, c'est-à-dire dans huit jours, autrement dit, le 11 janvier. — Mon impression de la ville se gâterait à vouloir la compléter quant au plein air: et dans ce délai, je pourrai étudier ce que je prétends étudier de ce voyage. Pour mieux faire, ce n'est pas trois ou quatre jours de plus qu'il y faudrait employer, mais un mois encore. Or, j'ai divers motifs de ne pas dépasser le 15 : d'abord mon billet me force à partir le

20 au plus tard, et je tiens énormément à être à Nancy lors de l'élection présidentielle; de plus, la conférence d'Algésiras m'inquiète assez pour être rentré quand elle commencera.

Je sens que ce voyage m'aura fait — et j'ai encore huit jours complets à passer — un bien infini et moralement et intellectuellement. J'espère que je ne « déchoirai » plus et qu'au contraire j'utiliserai tout cela. En réalité, je commence à éprouver un besoin toujours plus intense de mettre de l'ordre dans toutes mes acquisitions, mes joies; — et il est impossible d'y parvenir à Rome. Pour cela il faudrait y vivre, y passer plusieurs mois. Et mon esprit commence à regorger, à essayer de crier grâce. Mais la curiosité aussi m'entraîne... C'est pourquoi il faut que je me fixe un terme à l'avance, et ne me permette plus de subir trop d'impressions nouvelles: pour ce que j'en voulais, je risquerais à ce jeu

de ne pas aboutir. C'est aussi un art que de savoir orienter ses regards, et de se mettre des œillères: le regard en profondeur y gagne. Et puis je serai content de vous retrouver et de vous saisir plus en train, en plein élan...

Et je ne sais pas si vraiment j'ai par les Barrés beaucoup de sang méridional dans les veines; mais en tout cas, quelle sympathie je garde à ces pays brûlés de soleil et clairs et limpides, et non pas joyeux et trépidants comme nous autres romantiques du Nord les dépeignons, mais calmes, « quiets » et beaux, beaux...

J'ai reçu ce soir une carte très aimable de G..., annonçant son retour pour dimanche, heureux à l'idée de me retrouver: je te re verrai une fois. Je t'écris cependant que les trompettes du poste du palais de la Reine M. ne cessent de résonner: il y a bal ce soir et les voitures

défilent dans la boue — la boue de Rome! — et sous l'ondée.

Ma chère Maman, il est tard, et je voudrais que ceci parte à 10 heures. Donc, je t'embrasse très, très, très fort ; suis content de te savoir joyeuse et veux que tu embrasses Suzanne. Je t'embrasse encore.

CH. DEMANGE

Rome, 4 janvier 1906.

Ma chère Maman,

Cette fois, j'espère que je pourrai faire partir ma lettre à temps. Je veux aller ce soir faire visite au comte P., mais j'ai une demi-heure devant moi.

Je suis décidé à partir jeudi; je suis fatigué de visites, de raretés; j'espère utiliser tout cela et, dans ce but, il me faut en sortir.

J'ai été visiter ce matin les reliques des Forums impériaux: de ci, de là, quelques colonnes, de larges et solides murs, des pavés réguliers. La prison Mammertinc fait beaucoup d'effet et en ferait plus si on y parlait moins de Saint Pierre; et l'Académie de Saint-Luc, que j'ai égale-

ment visitée, renferme de beaux tableaux: deux Raphaël, quelques Titien, un beau Saint Gérôme de l'Espagnolet, de lumineux Vernet et son joyau, à mon avis, une marine de Claude Lorrain. Je commence à être de son avis; à Rome, il y a tant de belles choses que, finalement, on devrait toutes les oublier pour ne se souvenir plus que de la lumière... C'est la plus grande parure et même mieux que leur parure, l'essence, la condition de ces lieux-ci. Peut-être osé-je là une hérésie, mais je suis moitié de Charmes, et Claude du village voisin Chamagné ; nous sommes deux qui avons vu le soir, du plateau de Chamagné et Sainte- Barbe, les brumes de la Moselle se colorer de lumière, et qui avides de joie de retrouver des riches misères isolées sur un ciel plus délicat encore, dans la campagne de Rome.

Où donc, sur la Moselle, est Cuse? Il faudra que je cherche la position de cette

patrie d'un cardinal du xve siècle enseveli à Saint Pierre-aux-Liens, la môme église qui, derrière un beau et noble portail, parle de la Rovère; après une splendide avenue de colonnes doriques anciennes, abrite, sur le côté droit, le Moïse de Michel Ange. Oh! c'est admirable ; j'en ai été tout ému, tout troublé. Et qu'il est beau ce geste inutile, insignifiant, qui consiste à rejeter sa longue barbe sur un côté! Le héros y gagne je ne sais quelle expression de la puissance qu'il exerce, non seulement sur les autres, mais sur lui-même. Le profil gauche en est inouï de hauteur, de dédain, et aussi, non pas d'onction, comme dans certaines figures, mais de science. La déformation du visage est si violente que la bouche en avance, a du type animal, le singe ou le bouc.

J'ai, en effet, employé mon après-midi à une promenade par les églises; d'abord Sainte Marie Majeure, où j'ai pu toucher

du marbre venu de Grèce ; sa nef est soutenue par 36 colonnes des carrières de FHymette! où j'ai pénétré dans la chapelle Borghèse, la plus riche, la plus noble et merveilleusement historique. Le plafond tout doré de la nef ploie, et dans la légère courbe qu'il dessine, on retrouve de cette élégance dont témoignent les fûts renflés des colonnes bien taillées. J'aime moins d'ailleurs que la voûte cette disposition accoutumée des églises romaines; mais il est vrai que la région du chœur et l'abside y gagnent en isolement et, par conséquent, en élévation dans leur effet moral. D'ailleurs, au bas de l'autel principal, le souterrain, les degrés, la balustrade de la communion insèrent, pour ainsi dire, dans le couloir plat de la toiture qui est la nef, la ligne de la coupole. De S. M. Maj., je fus à Saint Poraxède, vieille église sans grand intérêt que des reliques et sa propre vétusté trop réparée, puis à Saint Martin des Monts, l'église

du Poussin, celle où il peignit des paysages à fresques, maintenant trop réparés.

Pourtant, à gauche, j'en ai trouvé un admirable: des vaches dans la campagne romaine, limitée au loin par les monts couverts de neige, avec une atmosphère tranquille et un peu brouillée, éclairée d'une lumière que les objets semblaient décomposer; la vue enfin dont j'ai joui l'autre matin depuis une des fenêtres de la galerie des statues au Vatican.

Tandis que je visitais l'église, on baptisait en grande cérémonie un marmot; c'est à peine si la mère ne le présentait pas à l'officiant la tête en bas, mais il cria si fort sous le sel et l'eau qu'il doit avoir une solide constitution et qu'évidemment on pouvait déjà se permettre avec lui ces libertés. Puis S. P.-aux-Liens et me voici.

Le temps continue à être hésitant, humide, désagréable. Je ne sortirai plus le soir et, en effet, s'il le faut, qu'en voiture.

Sois contente, contente; je reviendrai bientôt, et je t'embrasse bien fort, pressé par l'heure. Je t'embrasse encore, Suzanne aussi.

CH. DEMANGE

Rome, î) janvier 1906.

Ma chère Maman,

Tu dois avoir de moi une lettre datée de chaque jour. H ne s'est pas passé un soir que je ne t'aie écrit. Donc, si tu n'as rien reçu du 30 décembre, c'est que la lettre a été arrêtée en route; non seulement ce jour-là j'ai écrit à Suzanne, mais je ne l'ai fait qu'après l'achèvement des pages que je te destinais.

J'avais d'ailleurs tout calculé pour que mes lettres arrivent le 1".

Ce matin, je suis allé aux peintures du Vatican. J'en suis confondu... J'ai à peine entrevu la Sixtine où je passerai

une des matinées qui me restent. Mais j'ai fait les loges et les chambres de Raphaël et la chapelle Nicolas V. Celleci de Fra Angelico n'est point si douce que la plupart de ses peintures; les sujets des martyrs en sont sauvages, les figures ont des expressions un peu forcées et je n'y retrouve pas, sauf dans les figures de pape, de la suavité, les jolies simplifications du cloître de Saint Marc, à Florence, le Fra étant plus à son aise dans les cellules des moines que chez le Pape.

Les Loges, où peu est de Raphaël, ont une jolie élégance générale; on y respire mieux que partout ailleurs au Vatican.

C'en est comme le pigeonnier au sommet d'un château fort. Certains tableaux sont franchement laids, quelques-uns inouïs d'adresse ou de grandiose concentré, et la jolie figure rose d'Eve à sa naissance, de Raphaël, vaut le tout.

Les chambres... on n'en parle pas quand

on les a vues. Mais je ne crois rien supérieur à l'école d'Athènes, et peut-être surtout à la Messe de Bolsena; il y a là une perfection, une adaptation du sujet, des couleurs, de la signification. Le dessin est aussi beau que partout ailleurs; les tonalités, noir, rouge, or, blanc, sont trop belles.

J'étais allé à pied par un commencement de 'belle journée qui s'est vite gâté; on tient à peine sur la boue des trottoirs, et je suis revenu en voiture.

L'après-midi s'est passé à la galerie1 de peinture Borghèse; quelques Sodoma, des Albane, un Lorenzo di Gredi, un beau Christ adolescent tenant le monde, des Titien, des Carache, des Hassan et un Véronèse surtout dont je n'oublierai plus les douces teintes, l'atmosphère qui flotte, sa peinture en nuées; il s'agit d'une prédication de saint Jean-Baptiste. Et voilà la journée.

Dans l'intervalle, j'ai lu ta bonne lettre,

Je t'embrasse bien, bien, bien fort, après une aussi longue lettre, ma chère Maman, et Suzanne aussi.

CH. DEMANGE

A MADAME EMILE DEMASGE

Rome, 6 janvier 1906,

Ma chère Maman,

Je suis vraiment fatigué de Home à cause de sa température. Bien qu'elle soit très favorable à mes douleurs et que, dans cette étuve, je n'en ressente aucune, cette atmosphère lourde, molle, m'énerve au suprême degré; je ne dors plus facilement et suis souvent fiévreux. D'autre part, je souffre étrangement du désordre intellectuel où toutes ces nouveautés m'ont condamné; et comme elles

ne sont certes pas épuisées, je ne parviens pas, sur les lieux mêmes, à les élaborer. Il me faut prendre du champ et retourner dans le calme et le froid de nos pays... Sinon, je devrai rester ici plusieurs mois encore, et c'est un rêve impossible. Je suis impatient d'en finir avec ce malaise qui me pénètre jusqu'à devenir physique.

Cet état se traduit d'une singulière façon. Chaque fois que, étant hors l'hôtel, je songe au retour, mise à part toute question d'affection et sans évaluer le bonheur de te revoir, il devient évident que partir me coûte et, qu'en somme, si je le pouvais, je resterais. Ma curiosité est infinie, sans cesse excitée, et quand, sur les pentes du Quirinal, la légère fraîcheur du matin s'ajoute aux promesses de ce que je vais ou voir ou revoir, je sens que jamais je ne me porterai mieux. Mais chaque fois aussi que, rentré chez moi, je fais un effort pour utiliser toutes

LETTRES D'jTALIE 191

ces récoltes, il n'aboutit pas, tout en me laissant le très, très profond sentiment qu'il devrait aboutir; et alors, le seul remède réapparaît dans le retour.

De plus, je sens que mes idées se complètent par les objets qu'elles accumulent, comme soutient à leur base, mais ne s'élèvent plus; elles en sont à un degré où les voilà pour quelque temps. Sitôt qu'elles en doivent redescendre, soit qu'elles doivent partir de cette balte pour monter plus liant, selon une même ligne; cela ne s'exprimera nettement qu'après plusieurs semaines, trop tard pour que je puisse rester jusque là. Cependant, l'acquit se désagrégerait, et je me trouverais finalement entre ce que je n'aurais pas su garder et ce que je n'aurais pas encore atteint. Mieux vaut briser là et revenir...

Et puis, vraiment, les questions de notre politique extérieure m'inquiètent; je trouve qu'on ne peut absolument rien entrevoir de précis. Je désire être là.

l'>'2 LETTRES D'ITALIE

La ville est aujourd'hui d'un bruyant tapage. C'est l'Epiphanie qu'on célèbre, c'est le cas de le dire, à cor et à cri... Il y a foire de jouets sur la longue et majestueuse place Navone et tous les enfants, par tradition, circulent avec de petites trompettes droites, de métal blanc, dont le cri est plus strident encore que les sifflets de nos petits ballons rouges quand ils se dégonflent. A tous les coins de rue, près des fontaines, au pied des obélisques, entre les étalages de fleurs, des bandes de gamins font musique en conscience, et toute la populace les écoute avec complaisance.

C'est la seule musique italienne, ou du moins la seule solennelle que j'aurai entendue. Je regrette beaucoup, en effet, de n'avoir pas été entendre au théâtre un opéra de Verdi par exemple. Mais, jusqu'à cette semaine, les diverses administrations n'ont donné que de la musique étrangère. Le théâtre Costanzy,

notamment, qui est la grande scène musicale de Rome et n'a ouvert qu'à la fin de décembre, était tout à Berlioz.

Malgré la foule, j'ai voulu employer ma matinée et, en sortant, suis allé tenter d'entrer à la Galerie Colonna, que j'ai malheureusement trouvée fermée1. De là, je suis descendu jusqu'à Sancta Maria délia Pace, pensant avec raison qu'un jour de grande fête les églises tout au moins seraient ouvertes. J'ai donc pu contempler la fresque, ou plutôt les deux fresques de Raphaël, les Sibylles et les Prophètes. Je leur préfère de beaucoup les chambres du Vatican, et j'ai senti trop de convenu, une simple décoration et pas assez de volonté. Puis, saut' deux ou trois tètes, les types ne sont pas beaux, et enfin la coloration est monotone. Je

suis rentré déjeuner, lu ta lettre , les

journaux. Je crois démêler depuis quelque temps, dans ton écriture, un désir bien plus violent de me revoir, si cela es!

I9i LETl m:s D'ITALIE

possible, et tu ne saurais croire combien, en embellissant l'image de mon arrivée, cela me procure à l'avance de plaisir.

La joie de Philippe m'a beaucoup touché, et plus encore qu'on t'ait transmis sa gentille phrase.

Je t'embrasse bien fort, ma chère Maman, bien, bien, bien fort, et Suzanne aussi.

CH. DEMANGE

Rome, 7 janvier 1906.

Ma chère Maman,

Mais non, je n'irai pas à Naples, je reviens le 12; je pars jeudi et vous arrive vendredi. Je suis très impatient de rejoindre mon pays, mes habitudes, et surtout de te retrouver et de revivre à coté de toi. Seulement, j'ai été très touché de ton offre, et cette fois, je déclare très franchement, et non pas par l'usage

d'une simple formule, que c'est trop

Le voyage que j'ai fait à Florence, Pise, Rome est d'une tout autre sorte que s'il devait aboutir à Naples; et je considère comme de mon intérêt que je n'aille pas là cette année. Comme je suis à peu près assuré de revenir dans toutes ces con-

trées, je ne me prive de rien en reculant cette expédition. Non, mon voyage est fini: il faut que je revienne. Ma dernière lettre te Ta expliqué très franchement; j'ai été trop bouleversé par tout ce que j'ai vu pour pouvoir subir encore une semaine de nouveautés ; je me gâcherais à moimême le résultat. Sans doute, ce n'est pas sans beaucoup de regrets que je quitte tout cet « extraordinaire », je dois faire effort pour dompter ma curiosité:

mais je préfère la mesure à tout, et je sens trop qu'il me faut m'arrêter.

Je serai tout content de te revoir, ma chère Maman ; de rentrer dans la maison, ma chambre; de vous réentendre toutes les deux parler des occupations quotidiennes de votre vie; et de causer avec toi Songe que de choses nous occupent, et tout ce que nous allons avoir d'abord à nous dire Je suis très impatient Il n'est pas jusqu'à notre climat

qui me fera intellectuellement du bien:

certainement, j'y gagnerai quelques douleurs; mais je crois qu'il m'aidera à travailler, à utiliser toutes mes nouvelles richesses. Oh! que je suis content d'avoir fait ce voyage! et que je t'en suis reconnaissant! Si j'avais pu rester trois mois encore, et vous faire venir, je serais peutêtre resté: mais plusieurs jours seulement, une semaine: non Ne te figure

pas que ce soit le poids trop lourd de l'isolement qui me ramène: il est vrai qu'il me faut un peu combattre, mais là n'est pas la cause déterminante. Elle est d'ordre intellectuel; et si, dans mes lettres de ces derniers temps, j'y reviens si souvent, c'est afin que tu pénètres bien cette conviction. La nuance générale de ce que je vais te dire t'expliquera peutêtre tout cela, mieux que toute analyse abstraite.

Sur les sarcophages romains, on trouve souvent ce joli contraste; les parois de la caisse portent le relief d'une bataille ;

des Barbares défaits par quelque général triomphateur; des géants écrasés par une divinité plus puissante; cependant que le rebord du couvercle offre une bande ornementale de ciselures plus calmes ; des guerriers, des prisonniers blessés que des femmes consolent, que la vie quotidienne avec ses mille soins corporels, ses soucis, reprend et guérit. Eh bien! je ne me suis pas battu, je n'ai pas eu a lutter; je n'ai certes pas à être ni consolé, ni guéri, et vous n'allez pas encore une fois devenir les saintes femmes, à qui il faudra prendre soin de moi. Je reviens au contraire en meilleure santé, et dans l'allégresse... Mais, comme le général triomphant, j'ai vu quelques jours trop de choses violentes, découvert ou pressenti trop de façons d'être, pour ne pas comprendre que maintenant de la douceur, de l'ordinaire, un peu de monotonie, peuvent seules agencer, proportionner tout mon butin, me libérer de toutes

les idées obscures qui me saisissent, en les traînant peu à peu au jour; nie redonner du ton intellectuel. In Barbare, tant qu'il demeure en Italie, y régneraitil, reste un Barbare; mais sitôt qu'il a repassé les Alpes, voilà que tout ce qu'il rapporte se dispose, et lui rappelant de merveilleux modèles, perd à la lumière du Nord, sa valeur d'emprunt, pour paraître la plus singulière originalité : et de l'ait, il y ajoute quelque chose, toute la voracité, tout l'appétit septentrional qu'il a dépensé avec un peu de boute au festin.

Tout cela est ambitieux... Si tu veux, parlons plus simplement. Tu te rappelles (pie, petit, je préférais à toutes les espèces de soldats de plomb les nationalités étrangères ; on m'en donnait ; vous m'en donniez d'Allemands, d'Anglais, d'Italiens, d'Espagnols, même des Dahoméens ou des Annamites.. T'étais ravi de les toucher, de les manier; il me sem-

blait presque qu'ils venaient de tous les beaux pays étrangers; et comme je lisais peu de Jules Verne, ils furent vraiment pour moi les livres d'images les plus excitants. Je les disposais alors méthodiquement, à l'ombre de palmiers de plomb, sur des rochers en papier d'emballage froissé; je cherchais ainsi à me représenter des batailles, des contrées, des expéditions, tout un luxe que je n'avais point vu. Eh bien! maintenant c'est l'inverse qu'il me faut faire. J'ai vu ces ensembles, et j'en ai distrait quelques détails : j'en reste abasourdi ; et pour m'accommoder de telles acquisitions, je ne trouve qu'un moyen, celui-là même que j'employais, enfant, à jouer avec mes soldats de plomb, et qui, jusqu'à ce jour, plus ou moins transformé, est resté le fondamental procédé de ma vie intellectuelle:; manier, saisir, agiter tout cela avec ordre; me créer un mouvement de tous ces morceaux, et m'ordonnancer de

beaux combats, de logiques batailles, des paysages possibles...

A propos de batailles, je suis content du calme qu'on garde à Nancy et parmi les officiers de la garnison. Mais je n'en persiste pas moins à dire qu'on ne peu! absolument rien prévoir de la future conférence : c'est exactement l'opinion des Débats, et il est bon de prendre ses précautions, puisqu'en armant à outrance, notre gouvernement, d'habitude, si léger, prend les siennes.

J'ai été très ému par le récit de ta visite à la cathédrale, ma chère maman. Et les mêmes souvenirs me sont venus à l'esprit souvent en visitant ces temps derniers les Eglises romaines dont chacune a également sa crèche. Mais ce ne sont point des fabriques telles que nous avons coutume de les imaginer: point de neige ni de sapins; des nuages, des apothéoses, des lumières et souvent de vastes archi-

tccturcs pour abriter l'enfant. Je crois aussi que l'année nous sera plus facile et désormais plus favorable. Je te supplie de ne pas inutilement regarder trop loin; les eboses deviennent si peu ce qu'on avait voulu les prévoir.

Je me suis contenté, pour employer ma matinée, de visiter la Basilique et le Baptistère de Latran. C'est une magnifique église; pour certains côtés la plus belle de Rome; et elle a je ne sais quoi d'un peu septentrional ou moins méridional qui me plaît fort. Ses plafonds sont merveilleux, et le Baptistère garde de ravissantes mosaïques. Et puis, n'y voit-on pas de splendides colonnes, des portes de bronze du Palais des Césars, et (des Thermes) le sarcophage d' Agrippa ? Il faut que je retourne avant mon départ à Saint-Pierre et au Panthéon, mes amours.

Le temps est toujours le même, hésitant et désagréable, mais Dieu merci !

nous n'avons pas de tremblements de terre, et je ne connaissais pas l'abominable catastrophe dont tu parles.

CH. DEMANGE

Rome, S janvier 1006.

Ma chère Maman,

Il fait un temps, un temps, c'est effrayant !... le déluge ; quand les chevaux passent on dirait que, de leurs sabots, ils se servent comme de rames; l'eau coule à flots par terre, rien ne paraît plus solide dans la boue. De la fenêtre, on ne voit personne dans la rue, sauf de gros et larges parapluies, des voitures. Ce cataclysme a commencé subitement à midi et demi, comme j'étais à Saint Pierre, où je devais retrouver le Comte P. II y avait foule et quand on fut sorti de l'église, ça a été une bataille pour avoir un fiacre. Enfin, avec la promesse d'un pourboire, j'ai eu mon cor-

roze, sans quoi, je sentis rentré les habits collés au corps.

La soirée, hier, avait pourtant été fort belle. Après avoir écrit ma lettre, j'ai trouvé le ciel si limpide, les étoiles si brillantes, que je me suis décidé à braver la foule du dimanche et à sortir. Bien m'en prit. Rome, à la clarté de la lune, est vraiment magnifique. Ses églises, qui portent presque toutes un dôme, donnent à cette demi-clarté, le plein effet de leur masse; et quand je passai au pied de la colonne Trajane, je restai stupéfait d'admiration... Alors, je tentai un grand coup: je pris une voiture et me fis conduire, malgré tes recommandations, au Colisée.

Le Comte P... m'avait à peu près persuadé de l'impossibilité de ne pas le voir, et vraiment cela passe l'imagination. Le ciel est immense, les étoiles vives, le silence profond. Les pierres deviennent des rocs et l'espace n'offre plus de dimensions. Comme on n'aperçoit pas de cen-

tre du monument, une seule ligne droite, l'imagination pressent toute la rareté, toute la quasi perfection du spectacle.

Si, on voit une ligne droite: la brèche du mur, cette diagonale qui termine, interrompt, la paroi la plus haute et extérieure; mais celle-là est d'une telle hardiesse que, dans la majesté aplanie, reposée du lieu, elle devient de l'insolence et a quelque chose du cri. Au travers des arcades, les arbres du pourtour, notamment du M. Ccelius se disposent, en décors; tout au fond, le passage de la Mort, par où l'on traînait les cadavres hors l'arène, ne laisse plus briller que quelques flaques d'eau; mais ce sont des détails et qui deviennent mesquins. L'horreur que les actions des hommes peut dégager n'a point de sens ici ; on est comme en présence d'un large marais dont on soupçonne les profondeurs et l'obscurité; à sa surface, la lune, dans la nuit, détermine quelques intéressants

jeux de Lumière; mais qu'importent les lentilles d'eau et tous les détritus qui

flottent sur cette mort. L'animation que de tels lieux reçoivent, elle ne leur vient plus sous forme de mouvement, ni non plus d'immobilité, c'est un composé de monotonie et de modulation, quelque chose comme une caresse qui retentit profondément. De là vient que des lieux aussi déserts excitent tant d'ardeurs, de désirs, et pourtant reposent. Leur impression paraît aussi bien n'effleurer que pénétrer: c'est qu'elle s'organise en un élan inexprimable, dont la lassitude, l'abandon, l'enthousiasme, la victoire, en dépit qu'ils se contredisent, nous donnent des valeurs approchées...

Quand on a vu le Cotisée un soir de belle lune, les plus belles veillées devant un panorama de montagnes perdent ce qu'on appelle leur majesté. De telles vues peuvent bien encore offrir du grandiose, mais elles n'ont pas eette puissance néga-

tive de ne pouvoir pas être autre jamais qu'aujourd'hui : le Cotisée ne doit plus, ne peut plus avoir d'histoire; il ne se chargera plus d'aucun poids. Que celui des années le détériore encore, il s'écroulera. Et personne ne le verra jamais notablement, vraiment autre que je ne l'ai vu hier, en janvier 1906. Si j'y ai distingué quelque chose de plus ou de moins, la faute est à moi-même, non à lui... Aussi, en sa présence, il n'y a plus à compter, à mesurer, à analyser, à raisonner; il est hors de tout, il n'a pas de limite, puisqu'il ne touche à rien. C'est la plus belle, la plus large indifférence. Les montagnes, au contraire, changeront leur profil, leur nom, le revêtement de forêts dont elles s'ornent à la base et la glace qui les couvre; elles engloutissent des touristes, subissent des routes, limites des territoires et contribuent à l'histoire des hommes. Ils sont, ces massifs alpins, sous la neige qui les blanchit, comme un grand

troupeau de bœufs qu'on redoute au passage: un taon peut les piquer, une colère les prendre, un pâturage les tenter. 11 leur faut une discipline extérieure; ils demandent de l'ordre et imposent des précautions. Le Colisée, lui, ne sait plus ce qu'est le futur ou l'autre que lui-même; il s'enveloppe éternellement de bleu nocturne.

Puis j'ai contemplé également le Forum. Mais là, quelle dévastation! Le sol est creusé, retourné et si, de jour, on admire ces recherches et ces bouleversements parce que la science toute claire, toute blanche, sagement raisonnante, nous les explique, comme, de nuit, alors qu'on voudrait .de la continuité et presque de la musique, on en est gêné. L'œil pourtant s'amuse à des illusions plus faciles; il est aisé d'accuser l'obscurité de nous cacher ce qui n'existe plus des temples, et il suffit de quelques colonnes éloignées pour apercevoir toute la pers-

pective d'un portique. Peut-être entre là un procédé de reconstitution supérieur à tous les Canina possibles, à tous les travaux de concours d'architectes, prix de Rome.

Je regretterai tout cela, ma chère Maman, et heureusement que j'y reviendrai.

Mais la sagesse veut que je parte et j'admets qu'au milieu de tant de grandeurs, la modération soit ma sauvegarde.

Ce matin, j'allai retrouver le comte P... à Saint Pierre. J'ai reçu de lui, au premier courrier, un mot très, très gentil et aflFeetueux en réponse à la carte-lettre dont je t'avais parlé et que j'avais mise à la poste. Il se disait très désappointé de ne m'avoir plus vu; ajoutait qu'il m'avait attendu et me priait d'être à midi au grand portail de Saint Pierre, où je le retrouverais, pour voir les jeunes mariés D... venir saluer l'apôtre. Ils sont arrivés en une jolie automobile, entourée d'une très nombreuse et brillante livrée;

la mariée, toute vibrante sous ses voiles blancs, comme il est tout naturel ici qu'on le soit, mais comme Paris s'en étonnerait; le marié très joli garçon. Tu sais que les D... sont une des très, très anciennes familles prineières de Rome.

Le comte P... les a photographiés, tandis que je faisais conversation avec Mgr D... a été charmant avec moi, me parlant de philosophie après (pie moi, je lui eus fait compliment de son livre.

Sais-tu que j'ai failli être du mariage D... qui fait courir tout Home depuis quinze jours; il paraît que j'ai été invité grâce au comte P... (qui m'a raconté tout cela) à une réception du prince à qui il voulait me présenter. Mais il y a eu toute cette semaine des malentendus, car j'ai cru comprendre que le comte P... m'avait écrit pour me transmettre cette invitation évidemment faite à la dernière heure4; et le billet se sera perdu dans la correspondance hâtée du jour de l'an.

En tous cas, je déjeune demain mardi chez le comte P... avec C. B..., le critique musical. Cela va beaucoup m'amuser et clôturer bien mes mondanités romaines.

J'ai encore beaucoup à faire : des visites, des courses, des cartes à déposer, Ambassade et Ecole de Rome. J'aurais voulu retourner voir les artistes de la Villa, mais ce ne sera guère possible, surtout par cette humidité. D'ailleurs, mes principales visites sont aux monuments et aux œuvres: que n'ai-je pas encore à faire au Vatican! et le Panthéon où je veux retourner, et

Mais j'aboutirai, puisqu'il le faut. Tu sais que mon billet de sleeping est pris pour jeudi et je me réjouis infiniment de vous, de te retrouver. Toi aussi, ma chère maman, j'imagine d'ici ton plaisir, et je serai si heureux de t'embrasser. Je t'embrasse moins bien mais très, très, très fort d'ici et Suzanne également.

CH. DEMANGE

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Rome, 0 janvier iïtOfi.

Ma chère Maman,

Le déjeuner chez le comte P... était nombreux et gentil : G. B..., puis des jeunes gens; un qui est fils d'un ministre, et s'occupe de philosophie très sérieusement; le comte P... a tenu à nous rapprocher. Je compte demain demander à L... d'autres renseignements. Puis L..., très gentil, et deux autres dont je n'ai pas retenu les noms.

J'ai pris congé très affectueusement du

214 LETTAE8 D-IT-ALIE

comte P... que j'aurais voulu revoir demain, mais il va chez la Reine. Il a déploré encore que je parte; a redit qu'il regrettait de ne pas être le 25 à Paris ; m'a chargé de toutes ses « tendresses » pour mon oncle; et m'a gentiment donné un gros bouquet de violettes : j'en garderai pieusement, n'est-ce pas ?... Ah ! c'est un beau moment de ma jeunesse que je viens de vivre, je le sens bien; et je t'en suis, à toi et à mon oncle, si reconnaissant ; aussi, je te rapporte de belles choses parce que je veux qu'en les voyant tu y songes toujours. Je n'ai rien envové et distribuerai moi-même : sans doute que je me suis mal exprimé.

Oui, vois-tu, si je pouvais t'aimer mieux qu'auparavant, j'y réussirais après ce voyage. Le Cap d'Ail et le séjour à Florence m'avaient enchanté.

Cette fois, je reviens apaisé, et ravi, et

LETTRES D'ITALIE 2l.r>

enrichi; et veux garder mes espérances... Je crois à l'existence et à la possibilité des moments heureux, et j'entends seulement que tu partages cette paix.

L'inconnu, c'est la splendeur de la lumière pure, sans objets qui la cristallisent; c'est le rêve de Claude Gellée qui ne Taisait du solitaire que ses premiers plans trop durs... j'en aurai le souvenir.

Voilà donc la lettre qui va clore cette correspondance où j'ai tant mis de ma vie, avec une si douce franchise; je ne sais comment la terminer ; et je crois finalement qu'il n'y a pas de fin à lui faire... Son destin, c'est que tu y resonges souvent; que tu prennes de jour en jour meilleure conscience du cadeau que tu viens de m'ofïrir; à vrai dire, ma joie ne doit point finir; parce qu'elle doit pouvoir retentir sans cesse en loi, se mêler à tous tes souvenirs, égayer tes deuils... et te remettre pour toujours dans le

regard un peu de cette limpidité joyeuse qu'il fait si bon de promener simplement sur la plaine, dans toutes les attentes! — Rappelle-toi ma légende. — Et n'ai-je pas pour garant ces mots que le soir, après mes examens, sur la terrasse de Charmes, bonne maman me répétait pour me dire combien — elle le savait, elle aussi, pour son fils — ton esprit suivrait mon esprit, et tes pas mes pas

J'ai passé une partie de la matinée à Saint-Pierre; c'est plus beau que jamais; ce sera plus beau encore quand j'y reviendrai. Ah! je veux «l'asseoir aussi dans un fauteuil qu'entourent des nuages dorés ; admettre les plus harmonieuses fantaisies, et tout attendre de ce que je voudrais réellement encore

J'ai trouvé la gravure de G. Sand demandée par l'Oncle ; et de beaux G. Lorrain qui me rappelleront une bonne part de ce que j'ai le mieux subi, comme influence de Rome.

Je répète ({lie des affaires politiques, rien n'est à dire. On espère seulement ici beaucoup de Visconti, comme médiateur; mais on craint énormément Guillaume et l'Angleterre. Guillaume qu'effraie le socialisme intérieur, et l'Angleterre qui ne veut pas d'une grande flotte allemande.

11 est très digne d'attention que les Espagnols laisseront la présidence effective à Visconti. Les Russes nous soutiennent complètement ; les Américains envoient

une flotte II n'y a pas plus à craindre

qu'à dormir; c'est chances égales. Jamais je ne voudrais pas être rentré et être là.

Enfin, à bientôt, vendredi soir, dans deux jours ; je t'embrasse encore bien, bien, bien Tort, et Suzanne aussi. A bientôt.

(H. DEMANGE

A M. MAURICE BARRES

Rome, 10 janvier 1906.

Mon cher Oncle,

Je quitte Rome demain, ravi, confiant et désireux d'activité

J'emporte la gravure de Calamata, et te la remettrai moi-même à Paris, quand dans quelques jours j'irai t'embrasser, après ton triomphe. Au cas où tu en aurais un besoin immédiat, je me résignerais, sur ton ordre, à lui faire courir les risques de la poste.

Le comte P... a persisté dans son extrême complaisance à mon égard; me recevant, me promenant, me présentant, m'introduisant... Je viens de prendre congé de lui; il m'a remis un gros bou-

quet de violettes. Il m'a chargé pour toi de toutes « ses tendresses » et regrette de ne pouvoir être rendu à Paris le 25: des soins d'architecte le retiennent à Home.

Quant au cardinal, il paraît qu'il n'est pas trop mécontent de moi ; il déclare qu'il m'aime beaucoup.

J'ai vu de nombreux jeunes gens et lié, je crois, quelques amitiés.

Et puis j'emporte tous mes souvenirs et surtout cette belle lumière dans cette grande immobilité, ou mieux ce hors du temps.

J'ai conscience de n'en pouvoir jamais rien oublier; — donc, je me souviendrai de la façon dont tu as su t'assoeier à toutes mes joies. — Crois, mon cher oncle, à nia respectueuse affection, et rappelle-moi, je t'en prie, au meilleur souvenir de ma tante.

CH. DEMANGE

A MADAME PAUL BOPPE

Rome, PT décembre 1907.

Ma chère Suzanne,

Pardonne ce papier; j'en manque, du moins, de correct et je ne veux pas attendre de songer à en acheter pour te répondre.

C'est gentil de m'avoir écrit la première, et à peine revenue chez toi. Je comprends ou devine tout le plaisir que toi et Paul goûtez à votre jolie solitude; sous un climat de printemps, dans une des plus grandes douceurs que je connaisse — quand on se promène, avide et isolé sur les rives de Pau, c'est à la vue de la vallée, un alanguissement de tout l'être, qui fait un mal de l'espèce des fleurs fortes, des violons, des visages qui

passent trop vite sur rue, et des grands chants d'église... J'en entends ici d'admirables; je m'y perds... Pendant que je t'écris, des ambulants jouent sous nus fenêtres; mais ce n'est pas les remous de l'air qu'on croit sentir dans les grandis églises romaines pleines d'encens et d'odeur de cire, plus dorées, plus lumineuses qu'un salon et qu'on emplit de plus de visages encore, qui s'inclinent comme il plaît.

... Les gens peuvent bien, à l'alentour être vulgaires ; ils ne me gênent plus. D'ailleurs, en vérité, qui est vulgaire dans une église.

Je passe de lentes, longues, d'abandonnées journées; travaillant et m'énervant; mais songeant, si je reprends un peu conscience de moi-même, qu'il n'y a qu'à remplir les heures d'amitié, de sen sibilité et d'intelligence. Je me grise de lectures catholiques ; et j'adore comme les âmes se construisent avec des res-

pects de ces grands sentiments que nous appelons: mort, abandon, amour, et qui errent partout jusque dans la déception. — Mon livre? j'y travaille, il avance... Mais quel effort — j'ai bouleversé tout un chapitre; enfin l'on verra bien ce que mes marionnettes, mes bamboches comme on dit ici, mon Jean vaudront eux aussi sur l'Inconnu.

CH. DEMANGE

Fini d'imprimer

le 30 Mai 1913

par

Martin, à Niort et à Paris

1, rue Saint-Benoît

pour Georges Crcs et Cl\

La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance

The Library University of Ottawa Date due

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