‹ Lettres d'ItalieChapitre 1 sur 5 · MILAN · texte numérisé non relu

MILAN

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AU Comte E. GOBLET D'ALVIELLA

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Je me rends en Italie, vous le savez, non pour voir les paysages et les œuvres d'art que je connais, mais pour étudier de plus près les institutions et les hommes, qui peuvent noua oÉfrir plus d'un enseignement. Le développement des sciences économiques

^'' m'intéresse particulièrement ici. Nulle part, sauf en Allemagne, elles n'ont feiit plus de progrès.

'.' n existe en Europe deux foyers de haute culture

' intellectuelle, le foyer latin et le foyer germanique. Ils diffèrent beaucoup, maie de leur union naissent

< parfois des fruits exquis, comme, par exemple, le génie de Gœtbe, profondément germanique dans son inspiration, mais gréco-latiu dans la forme.

Les grands travaux des économistes allemands sont peu connus dans le reste de l'Europe. Les économistes

italiens seuls les ont étudiés d'une façon complète et, en y ajoutant la clarté, la vivacité d'exposition propre à l'esprit latin, ils font des livres très instructifs et très utiles. J'ai désiré connaître les auteurs de ces livres.

Deux problèmes pratiques se rapportant à l'enseignement ont reçu en Italie une solution qui mérite aussi notre attention, puisqu'on s'en occupe twit en Belgique maintenant : l'instruction religieuse dans l'enseignement primaire et le recrutement du corps professoral dans les universités. J'œsayerai de me rendre compte, des résultats obtenus ici.

Mais auparavant il &ut que je vous communique mes premières impressions depuis vion départ de Belgique.

3 noTerabre 1878.

Je m'arrête à Francfort pour voir l'économiste Karl Biicher, qui traduit mon livre sur les Fottms primitives de la propriété, sous le titre de : Ureigeti-tkam.'Le D' Bûcher écrit dans le Frank/urter Zeitung , le journal de M. Sonnemann, ce député que M. de Bismarck a attaqué avec tant de violence dans son dernier discours. Nos journaux ont donné à M. Sonnemann la qualification de * démocrate socialiste » ; c'est une grande erreur. M. Sonnemaïin représente Francfort, qui n'est certes pas encore acquis au socia-

lisme, quoique ce parti ait eu environ le tiere des voix aux dernières élections.

Comme M. Sonnemann, qui a une grande fortune, est très soigné dans sa toilette, M. Bamberger Ta appelé un composé de pommade et de pétrole, et le Eîadderadatsch a fait une pièce de vers sur le Pommade-Sûcialist. Vous voyez que c'est une variété nouvelle que j'ai oubliée dans la classification que j'ai essayé d'en faire dans mes articles de la .Sevue des J}eux Mondes. D'après M. Bûcher, la loi contre le socialisme ne diminuera en rien ses pr<^^, mais elle préparera une fermentation souterraine qui, inopinément, aboutira à une explosion ou à des assassinats, n faut faire respecter l'ordre, mais la compression à outrance n'a jamais donné que de mau- .vais résultats. Voyez la Bussie.

Nous sommes logés dans un magnifique hAtel, le Frwnhfwier Hof, construit et exploité par une société, dont M. Sonnemann est l'un des principaux actionnaires. Un escalier monumental, de proportions vraiment belles; une salle à manger digne d'uu palais, terminée, par un grand jardin d'hiver ; un somptueux ameublement ; le soir, du gaz qui brttle sans cesse et partout ; un système de chauffage perfectionné répandant de haut en bas une chaleur égale ; une armée de domestiques; toutes ces élégances raffinées de la vie moderne, toutes ces splendeurs ne m'empêchent pas de

r^^tter ces hôtels d'autrefois, où l'on trouvait la couleur du terroir et le reflet des mœurs locales. Maintenant, faîtes le tour de l'Europe et, dans ces vastes caravansérails cosmopolites, vous croirez partout loger au Grand Motel k Paris. Puis, que de frais, quelle somme de travail, quel capital perdus et inutiles ! Sans doute, tout cela est payé par le voyageur ; mais n'y a-t-il pas à faire un meilleur emploi de l'aient? D'après moi, la morale doit s'appliquer à l'économie politique et, en présence des sourdes mais profondes irritations des classes laborieuses, nous avons à faire notre examen de conscience sur l'emploi que nous faisons du produit net, augmentant sans cesse, que la rente et l'intérêt mettent h la disposition des classes supérieures. Plus de simplicité, plus de virilité dans l'existence seraient de saison.

Francfort, en ce. moment, souffre de la crise universelle comme le reste de l'Allemagne; cependant, depuis l'annexion à la Prusse, la prospérité à été très grande et la population a augmenté d'un tiers. Ou y bâtit un théâtre énorme et très beau. Le b&^timent séparé, destiné à renfermer les décors, est déjà un monument. Encore du babylonisme.

— En quittant Francfort, nous voyageons avec un Américain, au regard d'aigle, dont la joue est sillonnée d'une effix)yable cicatrice. Il est capitaine et a été cruellement blessé dana un combat contre les

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Sioux. n fut son tour d'Europe en deux mois. Jtien pour lui ne vaut l'Amérique ; notre continent lui parait petit et mesquin. Nous lui parlons de la crise industrielle ; il croit qu'elle a sa cause en Amérique, et je pense qu'il n'a pas tort. En effet, d'une part, la baisse des prix, quia été la conséquence de la contraction de la monnaie fiduciaire, a provoqué une gêne très grande dans l'Union, qui, par suite, a demandé moins de produits à l'Europe. D'autre part, le développement de l'industrie métallurgique aux États-Unis est inouï. Slon fils, qui visite en ce moment ce prodigieux pays, me raconte des merveilles de l'abondance de ses gîtes métallifères de toute espèce. Près du lac Gbamplain, il a visité une excavation grande Comme trois ou quatre cathédrales, taillée en plein dans une montagne de fer, iron mountain. Ailleurs, dans un centre nouvellement créé, à Leadvîlle — cité du plomb, — on obtient ce métal à un prix de revient presque nul, parce qu'il est le produit accessoire de l'aient. Le minerai de zinc abonde, et déjà l'Union se suffit pour cet article, et peut même exporter de la calamine, n y a sept ou huit ans, l'Angleterre envoyait par an un million de tonnes de rails en Amérique, et maintenant plus rien. Comment l'industrie européenne ne souffrirait-elle pas cruellement de la perte de cet immense marché ? Ce qu'U y a d'aËfreux, c'est que les États européens sont ainsi amenés, par la

concurrence, à se disputer les débouchés à coups de baisse des salaires.

Quelle étrange contradiction! L'Europe se plaint d'un excès de production et la moitié de sa population manque du nécessaire. D'où vient cela? N'est-ce pas parce que les forces illimitées dont nous disposons sont employées en trop grande partie k créer des choses inutiles, conséquence naturelle de l'in^^ité?

À Munich, la terre est couverte de neige. Il gèle. On plaint le marbre blanc des Propylées et de la Glyptotëque d'avoir à subir les morsures d'un pareil climat. Il faudrait toujours le soleil d'Athènes. Les cha- ' pelles de la cathédrale sont restaurées avec une * grande richesse et beaucoup de goût. L'art catholique fleurit dans la cléricale Bavière.

Le monument de Maximihen à Inspruck, que je ne connaissais pas, me fait une grande impression. Les bas-reliefe en marbre blanc du mbusolée forment une base trop fragile pour soutenir la statue de l'empereur qui la surmonta. Mais tout autour entre les colonnes sont rangées vingt-huiJ; statues colossales en bronze qui sont d'un effet saisissant. Ce sont les ancêtres de Maximilien, les ducs de Bourgogne, Phi-

lippe le Bon, le Téméraire, et les archiducs d'Autriche; puis Philippe le Beau et sa femme Jeaane; Clovis en costume de magnat hongrois et le roi Arthur en chevalier bardé de fer, qui est un vrai chefd'œuvre. Élégance, force, grâce, noblesse dans la pose, tout s'y trouve réuni. Cela vaut le Pensieroao de Michel-Ange. Les costumes des princes et des princesses sont des plus intéressants.

Dans un jardin au bord de l'Inn se trouve, comme dans beaucoup de villes de Suisse et d'Allemagne, à Genève, à Vevay, à Neuchâtel, à Munich, une colonne météorologique. Nous devrions en avoir une dans toutes nos grandes villes. Je recommande ceci instamment à. Houzeau. Cette colonne indique la latitude et ta longitude, la température moyenne des saisons et des mois : elle renferme un baromètre, un thermomètre, un hygromètre. Le public vient visiter la .colonne; il y fait des observations journalières et s'accoutume ainsi & l'emploi de ces instruments. C'est un enseignement scientifique pratique très utile, et la dépense est relativement minime. On pourrait placer une colonne de ce genre à Bruxelles, devant la Chambre des représentants ; h Anvers, sur la place Verte; à Gand, sur la. place d'Armes; à Liège, place du Thé&tre. Les promeneurs sauraient grand gré aux administrations communales qui leur offriraient ce petit monument. Pîirtout où j'en ai rencontré un, j'ai vu

la public coDsolter avec intérêt le thermomètre et le baromètre et je me disais : Pourquoi n'avona-noua paa cela chez nous ?

9 novembre.

Traversé le Brenner par une tempête de neige. La locomotive remonte péniblement la pente rapide„à pic au-dessus du torrent qui, mugit au fond du précipice. Le côté de la montagne est complètement revêtu de stalactites et de nappes d'argent formées par les eaux congelées. L'effet est féerique, A travers les flocons de neige on aperçoit les hauts sommets, pareils aux gigantesques fantômes des dieux de la mythologie du Nord, qui gardent le passage ; il semble qu'ils vont nous anéantir par les avalanches suspendues à leurs flancs. Sur le revers méridional la tempête cesse et nous arrivons è Vérone par une nuit splendide qu'illumine la lune sans un nuage.

40 novembre, Vérone est ravissant avec l'Adige qui se précipite sous son pont crénelé, ses collines couvertes d'oliviers, d'où s'élancent les flèches aiguës des cyprès, ses vieux et sombres palais, ses étonnants tombeaux des Scaligers et ses arènes si bien conservées. Nous sommesparfaitement accueillis par le préfet, M. Gadda, ancien ministre et membre distingué du Sénat, et par M. le conseiller de préfecture d'Aumiller Von Dac.

Le soir, M. Gaiida nous conduit au théâtre. Le théâtre en Italie est une institution' démocratique. L'entrée est insignifiante, souvent un franc. Les lo^s et les stalles se [payent à part. Les loges sont d'ordinaire la propriété des femilles qui en ont la clef et elles la donnent à qui elles veulent. La troupe coûte très peu. D'ahord, dans les villes secondaires, les chori$tes sont des chanteurs de la localité qui exercent un autre métier, à peu près comme les membres de nos sociétés de chœurs. Ensuite, pas de frais de décors : on prend ce qui existe en magasin. Les premiers sujets chantent bien et vont de ville en ville, même l'été, de sorte qu'ils se contentent d'appointements très peu élevés. Le théâtre est ainsi un plaisir vraiment populaire et non, comme chez nous, un paasetëmps aristocratique. La musique reste la chose principale, tandis qu'en France, à l'opéra, et, par suite, en Belgique, la mise en scène écrase le reste. Le grand opéra devient une série de tableaux destinés à frapper les yeux. Ainsi on matérialise l'art et on alimente énormément les dépenses. Je préfère le système italien.

Je visite les écoles primaires avec le préfet et son conseiller qui y prennent un intérêt particulier. L'une d'elles occupe des bâtiments superbes, un ancien cloître situé à côté des arènes. Par les fenêtres entr'ouvertea, on voit les magnifiques assises de la construc-

tion romaine et le beau jardin qui l'entoure. La galerie à arcades sert de lieu de récréation quand il pleut. Les g^ndes aallea voûtées forment des classes excellentes. Une vaste cour est consacréeà la gymnastique qui s'enseigne en Italie d'une façon sérieuse, dans l'école primaire comme dans l'instruction moyenne.

Dans le corridor, à l'entrée, je lis l'avis qui concerne l'instruction religieuse. En voici la traduction : « On feit savoir que l'instruction religieuse est facultative et qu'elle se donne tous les samedis, de 9 à 1 1 heures, aux enfants dont les parents en ont fait la demande, lors de l'inscription.» Ainsi l'instruction religieuse est facultative. Et elle se donne en dehors des heures de classe par l'instituteur, sans intervention ni contrôle du clergé. D'après la loi, elle est fecultative pour les parents, mais quand ceux-ci la réclament, elle doit être donnée. L'administration de Gênes l'avait supprimée. Les parents ont réclamé ; l'autorité centrale a décidé qu'elle devait être rétablie. Seulement elle se borne à apprendre les prières et un peu de catéchisme. Les directrices me disent que les enfants des classes pauvres ne savent aucune prière. Cela provient de ce que toutes les prières, même le Pater, se disent en latin, et comme les mères n'y comprennent rien, elles ne parviennent pas à les apprendre aux enfants. L'élément religieux, dans la Êunille, est ainsi réduit presque à rien.

Le directeur de l'école des arènes, d'où le clei^ est exclu, est un prêtre. Il est, m'assure-t-on, très, libéral, très éclairé, et il me dit qu'il est très satisfeit du syatèiiie en vigueur. L'enseignement primaire est complètement gratuit et, en outre, obligatoire. La nouvelle loi sur l'obligation est mise en vigueur à Vérone et' y donne déjà de très bons résultats. Les renitenti, les récalcitrants sont peu nombreux. L'inatituteur note les absences. Le directeur, puis l'inspecteur, appellent les parents, les avertissent et les engagent à remplir leurs devoirs. Le principal obstacle est l'extrême pauvreté qui empêche les mères d'habiller convenablement les en&nts, et elles n'aiment pas à exhiber leurs vêtements en lambeaux. H s'est formé^ des sociétés pour venir en aide à ces &milles, — chose excellente, — et ainsi les résistances s'évanouissent.

La Belgique est le seul pays où l'obligation n'existe pas et où il n'y a pas de lois pour préserver l'enfance contre les abus du travail. Quand ou est à l'étranger, on est gêné d'avouer ces lacunes, qui montrent que notre bourgeoisie n'a pas encore la conscience de ses devoirs à l'égard des classes laborieuses.

A Vérone, et dans les autres villes que j'ai visitées jusqu'à jffésent, le matériel scolaire, les bancs, les cartes, les modèles sont conformes aux types adoptés dans les écoles suisses, c'est-^'dire très bons. Ici, comme dans les écoles américaines, toutes les classes

de la société envoient leurs enfants dans les écoles gratuites. A Vérone, à Paàoue, même les fils de plusieurs femillea aristocratiques s'y rencontrent à côté de ceux des ouvriers. On obtient ainsi ce résultat de fusion que produit en Prusse le service militaire obligatoire. Le ton général est plus élevé que chez nous. Le costume des enfants est ici plus généralement soigné qu'en Belgique, quoique notre propreté soit proverbiale. Je ne pouvais croire que j'avais sous les yeux des enfants des classes pauvres. Un détail donnera la mesure de ce ton c comme il faut > de l'école primaire. A Vérone, on oblige les parents à conduire et à venir chercher les enfants à l'école, et cela se fait, paraît-il, sans difficulté. Les mères d'une rue s'entendent et vont tour à tour reprendre les enfants. Ainsi elles voient l'école et le personnel enseignant. Elles y prennent de l'intérêt. La bonne influence s'étend sur elles.

• A Padoue, on va plus loin encore. La municipalité a organisé tout un service pour chercher et ramener les enfants à domicile. Le maire me dit qu'il coûte plus de 25,000 francs par an, mais qu'il ne peut songer à le supprimer, tant la mesure est populaire. C'est une grande garantie pour les parents. Les enfants ne vaguent pas dans les rues. Le polisson des ruisseaux disparaît. L'enfaut passe du foyer domestique à l'école, et ainsi les classes aisées n'ont pas à craindre la con-

tagion de la « gaminerie». C'est aussi un grand stimulant à l'assiduité et cela rend fecile la mise en pratique de l'obligation. La visite quotidienne des représentants de l'école exerce sur le peuple une inSîience irrésistible.

Padoue, 13 novembre.

Je suis accueilli à braa ouverts par M. Luzzatti. Je veux TOUS dire quelques mots de cet homme éminent, parce qu'il est à mes yeux le type de la nouvelle école économique que je suie venu étudier ici- Il est professeur de droit constitutionnel, mais il a été entraîné à s'occuper aussi et à fond d'économie politique. Il est député et il a été chargé de la négociation des traités de commerce avec la France, l'Angleterre et les autres pays de l'Europe. Il parle l'anglais, l'allemand et l'eâpagnol et, bien 'entendu,-le iran-, çais aveo la plus brillante éloquence. Quand il a fallu défendre le dernier traité de commerce à la Chambre, il a, pendant trente jours durant, tenu tête aux réclamations de toutes les industries. Il a une sûreté de mémoire vraiment phénoménale. Il connaît l'histoire parlementaire, économique et constitutionnelle de la Belgique aussi bien qu'aucun Belge que j'ai rencontré. Il m'a cité les opinions des membres du Congrès sur les articles de notre Constitution, les discours de MM. Frère, Piimez et Jamar sur les ques-

tioQB fiDanciëres, les moindres détails de nos crises politiques. Il connaît à fond toute l'histoire parlementaire de la France et de l'Angleterre. Il a étudié par le menu les conditions de production des différentes marchandises dans tous les pays avec lesquels il a eu à négocier. Il s'occupe en ce moment d'un travail sur l'influence que le tarif protecteur a produit sur l'industrie en Amérique, et je l'ai trouvé en possession d'une véritable avaluiche de documents ang-lais et américains. Il ept le principal organisateur des banques populaires et il est en relation suivie avec MM. Bolin-Jaequemyns, Léon d'Andrimont et Micha. n collabore régulièrement à deux journaux et h. plusieurs revues. Il &it ses leçons à l'Université. II prend une part active aux luttes politiques au sein du Parlement. Il est membre du conseil supérieur de l'enseignement. Il se tient au courant des publications économiques dans toutes les langues et il lit jusqu'aux romans. Je n'ai jamais rencontré une activité intellectuelle amsi universelle et aussi incessante. Il dort k peine trois ou quatre heures. Vingt heures durant, son cerveau est en travail. Tout s'y grave, rien ne s*eflW;e, et les éléments innombrables sont classés, groupés, synthétisés et utilisés pour la discussion des questions d'intérêt général. M. Luzzatti n'a pas quarante ans.

Avec son ami, M- Forti, il publie, à Padoue, le

Oiornale degli Economisa, -^ai a fait sa trouée en Europe et qui fait connaître ali dehors les travaux de la nouvelle école économique italienne. Récemment, à Dublin, dans soq discours sur la situation actuelle de l'économie politique qui provoque tant de débats en Angleterre, M. Ingram parlait de l'école italienne. Ij'Econoniisk Tidschrift de Copenhague l'appréciait à son tour, et elle a trouvé de l'écho jusqu'en Amérique, Ces économistes italiens savent tous l'anglaÎBetrallemand. Ils peuvent ainsi suivre partout les évolutions de la science. Quelques-uns d'entre eux, comme M. Cossa, à Pavie, et M. Measeda^lia, à Borne, sont de vrais prpdiges d'érudition économique. He lisent tout ce qui se produit sur la matière. Ils sont vraiment, aoua ce rapport, les rivaux des Allemands. En Belgique, en Angleterre et en France, nous suivons trop peu ce qui se fait à l'étranger ; — par lums j'entends les économistes.

A Padoue, le maire de la ville, les inspecteurs de l'enseignement, le recteur et les professeurs de l'Université rivalisent d'obligeance pour me faire voir en détail les principaux établissements d'instruction de la ville. Je visite ainsi les écoles primaires de filles et de garçons, une école normale de l'État — les villes en entretiennent aussi, — un institut supérieur pour les jeunes filles, une école normale pour institutrices, une école professionnelle d'arts et métiers et de gymnase. Grâce aux soins de M. rinq)ecteur provincial, Vitta- ,

novicb, le matériel d'école est du type le plus perfectionné. Le costume des enfants est si soigné qu'on dirait qu'il n'y a pas de pauvres. La gymnastique s'enseigne parfaitement; sous ce rapport, tout est à faire chez nous. Ici, dans le « palestre » de l'école San- Stefeno, il y a tous les ans une grande f§te de gymnastique à laquelle assistent les parents sur des gradins en gazon, comme dans un cirque antique. En Italie, l'enseignement ne manque nulle part de magnifiques locaux. Les Italiens ont été, depuis les Romains, d'in- , fetigablea et puissants constructeurs. Un grand nombre de palais et de couvents sont aux mains de l'État et des municipalife, et on y installe largement l'instruction publique à tous les degrés. Dans l'école de dessin, organisée sous les auspices du marquis Selvatico, qui s'y dévoue complètement, nous trouvons d'excellents dessins d'ornement, de menuiserie,' de sculpture industrielle, de serrurerie, d'après les modèles de la reuaissance.

M. le député Piccoli, maire de la ville, que tout Padoue estime et.vénère, a établi un institut supérieur laïque de jeunes filles, où l'enseignement est poussé très loin. Il est à noter aussi que beaucoup de jeunes personnes, ici comme ailleurs, vont à l'école normale pour compléter leur instruction, et elles prennent même le diplôme d'institutrice, uniquement pour faire preuve de capacité. '

J'obtiens à l'Univeraité des renseignements sur une question qui me paraît de première importance pour la Belgique, le recrutement du corps profeBSoral universitaire. L'état de choses qui existe en Belgique ne se rencontre nulle part. Il est incroyable qu'on le tolère. De la valeur du haut enseignement dépend le niveau de la haute culture intellectuelle, et la valeur de cet enseignement dépend du mérite des professeurs. Or, rien ne se fait-chez nous pour former une pépinière de proièsseurs, et le minisjre nomme qui il veut, sans garantie aucune et malgré l'avîa des facultés. C'est ce qu'a fait récemmeût M. Delcour à l'université de Gând, C'est l'arbitraire absolu, En France on a le concours, en Allemagne c'est l'avis des &cultés et en Hollande celui des curateurs. En Belgique ni préparation ni conditions pour le recrutement.

Voici le système italien : c'est de l'éclectisme bien entendu. Il existe en Italie un conseil supérieur de l'enseignement de viagt-et-un membres, composé en majorité de professeurs d'université et, pour le surplus, d'hommea très éminents qui se fout hoiineur d'en fiiire partie. Quand une chaire devient vacante, le conseil nomme une commission spéciale de savants s'occupant de la branche d'enseignement où la nomination est à faire. Cette commission est présidée par un membre du conseil supérieur compétent en la matière. Si les membres de la commission trouvent

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un savant dont le mérite est tel, qu'il s'impose pour ainsi dire, ils proposent d'emblée ce candidat au conseil supérieur. De cette foçon, la commission appelle elle-même un homme hors ligne sans qu'il ait à se mettre en avant. Si cet homme d'élite ne se rencontre pas, la commission ouvre le concours. Les candidats peuvent déclarer qu'ils s'en réfèrent à c leurs titres », livres, articles, services rendus, ou Wen qu'ils acceptent Texamen. Cet examen ressemble h celui des docteurs spéciaux chez nous. Il faut un travail écrit, une épreuve orale et une conférence. La commission adresse alors son rapport au conseil, en rangeant les candidats par ordre de mérite, avec une appréciation de leurs titres. Le conseil adopte presque toujours les conclusions de la commission spéciale, et il n'est guère d'exemple que le ministre se soit écarté des propositions du conseil. Ce système a de nombreux avantages. D'abord, il permet au ministre de se soustraire aux exigences de ses amis politiques en invoquant l'avis du conseil. La science conserve ainsi ses droits. En outre, on évite les inconvénients d'imposer le concours d'une façon absolue. Le concours, en effet, éloigne les hommes de premier ordre qui ne voudraient pas se soumettre à une épreuve de ce genre. Au contraire, pour les jeunes savants, le concours est une occasion de &ire ïipprécier leurs aptitudes et leurs connaissances. Le jtigement est rendu par les hommes

les plus compétents en la matière et ils en portent la responsabilité devant l'opinion. Point de meilleure garantie contre la camaraderie que la responsabilité scientifique. L'arbitraire ministériel et les influences politiques sont paiement écartés. On échappe aussi à l'esprit de caste ou de coterie que dictent parfois les présentations des facultés. Je ne counais pas de meilleur système que celui qui est actuellement en vigueur en Italie.

En Belgique, nous avons aussi un conseil de l'enseignement supérieur qui se réunit une fois par an. Mais, de l'avis de tous, c'est un rouage inutile. Il est composé des recteurs et des professeurs des universités de l'État qui s'y succèdent par voie de roulement. On n'y trouve donc nul esprit de suite. Il faudrait créer un conseil permanent comme celui qui existe pour l'enseignement moyen. On pourrait y admettre les recteurs de ces universités, mais il faudrait y adjoindre, comme pour le cojjseil de l'enseignement moyen, des membres permanents qui se réuniraient trois ou quatre fois dans l'année. Quaind une place de professeur serait vacante, ils nommeraient une commission qui suivrait la même marche qu'en Italie. De cette façon, les plus sérieuses garanties seraient acquises aux nominations.

Il est un autre point non moins important, c'est de former des professeurs. Or, en Allemagne, on a pour

cela l'excellente mstitution des privai-doeenten. En Italie, on a introduit aussi les insegnaidi privati cm effeiti Isgali; niais, sauf à Naples, leur nombre est assez restreint, quoiqu'ils aient une part d'intervention dana les examens et qu'ils touchent la moitié de la rétributioo payée par ceux qui suivent leurs leçons. Mais quand les élèves sout peu nombreux ces honoraires sont très minimes. Seulement c'est le moyen d'entrer dans l'enseignement supérieur.

En Belgique, il faudrait nommer des professeurs suppléants, en leur' accordant une certaine rétribution. L'expectative de la chaire leur servirait de stimulant. Toutefois, ' il n'y aurait nul droit acquis, puisqu'il faudrait, en tout cas, passer par l'épreuve du concours, & moins qu'on n'eût conquis une notoriété qui s'impose.

La solution donnée' en Italie à. la question de l'instruction religieuse dans l'enseignement primaire, ne soulève pas de difficultés, parce, que le clergé n'est pas entré eu lutte ouverte contre la société laïque. La situation, sons ce rapport, est très différente de la nôtre, comme je le montrerai bientôt plus clairement. En Belgique, le clergé n'admettrait pas que l'instituteur puisse enseigner la religion sans son contrôle. Et n'aurait-i] pas raison? Quelle garantie offre l'instituteur soua ce rapport? L'instituteur échappera-t-il au souffie d'incrédulité qui traverse le monde, et

l'instruction religieuse peut-elle être donnée convenablement par un incrédule, surtout dans un pays où, comme chez nous, l'hostilité à l'influence du prêtre esl le mot d'ordre du parti libéral? A chacun son domaine : au ministre du culte la religion ; à l'instituteur lea conuMssances t laïques » .

Je visita le gymna-se ; ici, comme dans la plupart des établissements du môm& genre que j'ai vus en Italie, les bancs sont disposés en amphithéâtre. Cela est excellent. Le professeur voit mieux tous ses élèves, et ceux-ci peuvent beaucoup plus fecileraent suivre la leçon. Le local est, comme presque partout, un couvent.

— Le soir, à un dîner que m'offrent, avec la plus charmante cordialité, les députés et des professeurs de l'Université, on discute sur l'organisation de l'enseignement moyen en Italie. Voici les conclusions que je recueille de ce que j'ai vu et entendu jusqu'à présent. Ici l'enseignement moyen comprend le gymnase avec cinq années, et le lycée avec trois années d'études. Total, huit années. Le gymnase correspond k notre athénée; il est à la charge des communes. Le lycée qu'entretient l'État répond à peu près à la rhétorique et è. nos deux années de philosophie de l'université. lien résulte qu'en entrant h l'université, on aborde immédiatement le droit, la médecine, les sciences, les lettres et la philologie. Le conseil aupé-

rieur de l'enseignement moyen chez nous a toujours préconisé un système semblable. A'différentes reprises, il a exprimé le vœu qu'une année fût prise aux. études universitaires, pour l'ajouter à ceHes des atbénées. De l'avis unanime, nos élèves arrivent à l'université trop jeunes et trop peu préparés; parfois à quinze ou seÎ2e'an3, La suppression de l'examen de gradué, déplorable mesure, augmentera encore le mal. Il s'ensuit que la plupart des cours de la faculté de philosophie ne sont que des répétitions des leçons de la rhétorique de l'athénée. On ne peut enseigner la philol(^e ef la philosophie de l'histoire à des jeunes . gens qui connaissent mal les éléments des langues et les faits historiques. C'est vraiment un supplice, pour les professeurs éminents, de devoir donner un enseignement aussi élémentaire. 11 en résulte que les études supérieures ne peuvent se maintenir h leur vrai niveau. Il faut qu'elles s'abaissent juaqu'^ celui des élèves qui sont encore des enfents. Premier inconvénient, qui est le plusgrave.

Le second est que les jeunes gens, arrivant trop jeunes à Tuaiveraité, y perdent beaucoup de temps*. Ils n'ont pas la maturité nécessaire pour aimer la science et pour s'intéresser aux grandes questions qu'elle soulève. Quand ils travaillent c'est uniquement pour obtenir le diplôme, et il en va ainsi jusqu'à la fin. Â l'athénée, où les heures de classe sont

presque doubles de celles de l'université et où les élèves sont obligés de faire des devoirs, la somme de besogne accomplie est trois fois plus grande que celle qui se fait dans dos universités. Les jeunes gens sont soutenus, guidés par les professeurs, comme il convient à cet &ge. Les rapports personnels et incessants du maître et des disciples disparaissent à l'université. Quand la maturité y est, rien de mieux: l'originalité, la spontanéité se développent. Mais à seize ou dixsept ans, elles n'existent pas. Il s'ensuit que les belles années sont gaspillées et que des habitudes de paresse invétéréessecontractent.On entend dire souvent que le , niveau intellectuel baisse, que l'enseignement donne de médiocres résultats, que nous ne formons plus des hommes comme il y a trente ans, que la génération de 1830 n'est pas remplacée. Je crois ces plaintes fondées. La jeunesse actuelle, sauf derares exceptions, ne lit que des romans, pas d'histoire, pas de poésie, pas même Voltaire ou Rousseau. Le clergé rie doit plus demander qu'on brûle ces deux empoisonneurs des intelligences ! Nos jeunes gens connaissent leurs noms pour l'examen, mais ils se gardent bien d'ouvrir leurs écrits. Zola, à la bonne heure î L'enseignement moyen chez nous est bon, sauf un c(éfeut grave, que je signalerai tantôt. Mais il n'a pas assez d'années à sa disposition. Le temps manque pour obtenir des fruits sérieux. La faculté de philosophie est tout

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ce qu'il peut être, s'adressant à des enfants. Ce n'est 'qu'en Belgique qu'on arrive à l'université aussi peu préparé. En Allemagne, en France, en Italie, rien de pareil. En Angleterre, à l'université même, le régime du collège continue. Il faudrait donc, d'après moi, pour se rapprocher du système en vigueur dans tous les autres pays, en Allem^ne, en France et surtout en Italie, restituerànos athénées les deux années de philosophie de nos universités, qui appartiennent en réalité à l'enseignement moyen.

Ce serait aussi un avantage incontestable pour les parents. L'ensemble des études, jusqu'au diplôme ' final, ce durerait pas plus longtemps qu'aujourd'hui. Le fils à l'athénée coûterait moins qu'à l'université. Il resterait plus longtemps dans la famille. Il serait deux ans de plus tenu au travail régulier des devoirs à fidre. Il neserait pas trop tôt livré à lui-même. Il est évident que tous les parents applaudiraient à la réforme. La dépense serait, il est vrai, un peu plus grande pour l'État; mais, comme elle serait moindre pour les ûtmilles, il y aurait compensation.

En résumé, il est admis par tous les homraea com- .pétents que l'enseignement moyen en Belgique est insuffisant, parceque le temps lui manque, et il n'est pas moins certain que l'enseignement universitaire des premières années ne donne pas Tes fruits qu'on peut en espérer, piirce -que les élèves y arrivent trop jeunes et

trop peu préparés. Qçel est le remède à ce double mal? Il BOUS est indiqué par ce qui se fait dans tous les autres pays sans exception. Il faut établir un examen universitaire et prolonger le temps des études moyennes, en y faisant entrer la plupart des cours qui se font maintenant, à l' université, en philosophie.

Le programme des matières de l'enseignemieiit moyen, en Italie, parait très peu étendu, surtout si on le compare à celui de nos athénées si chargé, parce qu'il a fiillu accumuler dans un temps trop limité toutes les branches qu'im^sent, d'une part, la tradition, d'autre part, les besoins actuels. Les Italiens en sont encore à peu près au programme du siècle dernier.

Beaucoup de langues anciennes, un peu d'histoire, de mathématique et de sciences naturelles, moins encore de géographie, et pas de langues modernes, réservées pour les instituts techniques. Dans le gymnase, on n'a que l'histoire grecque et romaine. Au lycée, on aborde l'histoire moderne ; mais il n'y s pas d'histoire spéciale de l'Italie, ce qui est une inexplicable lacune. J'estime que c'est trop peu, surtout avec les huit années dont on dispose., Mais, chez nous, il y a trop, évidemment ; même avec deux années de plus, il y aurait encore trop de choses à mettre dans la mémoire des enfants. Cinq ou six langues, cinq ou six grammaires à la fois, latin, grec, français, flamand,

anglais ou allemand. Généralement, sauf pour les têtes exceptionnellement bien organisées, il arrive qu'on ne sait convenablement aucune lan^e. Le but principal des humanités, autrefois, était de bien enseigner la langue maternelle et de former le goût littéraire, au moyen des langues anciennes. Les langues ancieQnm étaient un moyen, non un but. On nous faisait apprendre par cœur les plus beaux passages de Virgile ou d'Horace, pour nous imprégner du sentiment exquis des lettres classiques. On ne cbercbait pas à nous expliquer toutes les difficultés de la langue et les arcanes des formes grammaticales. On visait à faire, non un philologue, mais un homme de goût. Le but était souvent atteint. On oubliait, alors comme aujourd'hui, le latin appris au collée ; mais il restait le style, le respect et le culte des belles-lettres. Maintenant, on veut faire des philologues, de douze à dixsept ans ; c'est impossible, on manque le but. Bientôt les connaissances grammaticales s'effacent ei de tant d'efforts, , de tant d'heures de travail, il ne reste presque rien. En outre, notreprogramme est encombré, surchai^, accablant, parce qu'à côté des deux langues 'anciennes qu'on conserve, on veut, outre le français, enseigner le flamand, qui est indispensable dads notre pays biUugue, et une autre langue germanique presque aussi nécessaire. Que faire? A mon avis, il faut sacrifier la langue ancienne,dont l'enseignement ne donne

aucun résultat sérieux : le grec. lei, où les Italiens apprennent le latin si facilement, on ne parvient pas non plus à faire savoir assez de grec pour en tirer un fruit réel. Chez nous, ce serait déjà un beau résultat, si on parvenait à posséder assez de latin pour se former le godt et le style, et pour se-pénétrer quelque peu du génie de l'antiquité. C'est une dérision de prétendre feire apprécier la littérature grecque è. un élève qui en reste k se traîner péniblement sur l'explication de quelques frag-raents et qui n'arrive pas à lire couramment un auteur.

Mais revenons à l'Italie actuelle. Ou y soigne avec raison l'enseignement de la langue maternelle. Je vois ' dans les instructions du ministre de l'iastruction publique Correnti, que l'on feit lire les anciens auteurs italiens, Dante, Boccace, Machiavel et les poètes modernes. Les Italiens consepveot généralement le goût des lettres, que nous avons complètement perdu, car. lire et aimer des vers est presque un ridicule. Même les jeunes ingénieurs italiens, qui viennent compléter leurs études à l'université de Liège et que j'y rencontre, ont presque tous quelque poète favori qu'ils connaissent par cœur. La pensée est ainsi élevée dans la région de la beauté abstraite ; elle n'est pas complètement absorbée par le maniement et la préoccupation des intérêts terrestres.

La circulaire de M. Correnti montre bien l'utilité

d'enseigner la philosophie, même avant l'entrée à l'université. J'y lis ceci : « A des jeunes gens exercés pendant plusieurs années, principalement dans l'art de bien écrire, il , faut enseigner aussi l'art de bien penser, qui est la base et le complément d'un bon style. lia logique peut conduire à ce résultat, surtout si elle se dégage de la scolastîque et si elle est toujours t illustrée > d'exemples et d'applications. Le professeur exposera les principes généraux, qui sont la base de la raison et du sens moral. Ces principes ne s'eEFaceront plus de l'esprit et préserveront la jeunesse de cette tendance à la critique négative, qui est si forte à notre époque'. Quand, à l'Université, ils assisteront aux luttes des systèmes et que même ils y prendront part, ils auront au moins comme point d'appui la philosophie positive du consentement universel de l'humanité. * Déjà, au lycée, on trace à grands traits l'histoire des principaux systèmes philosophiques. Voilà donc le spiritualisme du, si l'on veut, la philosophie dans ses traits généraux, introduite dans l'enseignement moyen. Cela est absolument indispensable, surtout dans les pays où, comme en Belgique, les exigences inacceptables du clei^ ont rendue impossible l'instruction religieuse dans l'école. Cette situation produit, dans nos athénées, une grave lacune. On n'y trouve pas d'enseignement qui ait pour but d'élever l'âme de la jeunesse à l'idée du devoir et de

cultiver le ■sentiment, religieux. C'est Ih ce que faisait le clergé. Il le feisait mal et dans un mauvais esprit. Je ne pense pas qu'il feille regretter sa retraite. Mais eaSn il fendrait le reinplacer et on y arriverait en introduisant la philosophie dans la dernière année de renseignement moyeu, c'eet-à-dire dans la rhétorique supérieure. Ici le gymnase est séparé du lycée, qui est le prodrome de l'Université. Certaines villes ont des gymnases et n'ont pas de lycées.

En 1871, il y avait 78 lycées avec 3,645 élèves, et 103 gymnases avec 8,277 élèves. Mais, en dehors des établissements de, l'État, il y a les écoles moyennes communales, qui comptaient 1 1 ,753 élèves, les écoles privées qui eu avaient 5,743 et les petits séminaires 10,076. Le total, 42,000, donne une proportion de 15 élèves de l'enseignement moyen par 10,000 hahitante, 9 pour la province des Abruzzes, qui en a le moins, et 25 pour la L^urie, qui en a le plus. On ne commence le grec et l'histoire que dans la quatrième Minée du gymnase, c'est-à-dire dans notre seconde. Voici le résumé du programme du lycée.

Nombre d'heures de leçons par semaine :

Classb infébibubb. — Latin et grec, 3 heures. — Latin, 4 1/2 heures, — Grec, 3 heures. — Mathématiques, 6 heures. — Italien, 6 heures. — Histoire, 4 1/2 heures. — Total, 27 heures par semaine. 2' CLASSE. — Latin et grec, 4 1/2 heures. —

Latin, 1 heure. — Italien, 3 heures, — Mathématiques, 3 heures. — Histoire, 3 heures. — Physique, 4 1/2 heures. — Philosophie, 4 1/2 heures, — Histoire naturelle, 2 heures. — Total, 26 heures par

CLA.SSE supÉBiBURB. — Latiu et grec, 3 heures. — Latin, I heure. — Italien, 3 heures. — Mathématiques, 3 heures. — Histoire naturelle, 3 heures. — Physique, 4 1/2 heures. ' — Histoire, 3 heures. — philosophie, 4 1/2 heures. — Total, 25 heures par semaine.

Au gymnase, après chaque année d'études, l'élève suhit un examen de promotion; puis, à la fin, un examen' de t licence gymnasiale > [Licenai giima' siaîe).

Ce dernier examen se fait avec quelque solennité, devant une commission de quatre pt-ofesseurs et un président. Il est écrit et oral, et porte sur toutes les matières enseignées. La taxe est de 30 francs. Les élèves de l'enseignement libre se présentent devant la commÎBsiou du gymnase de l'État.

A la fin' des études du lycée, nouvel e^Amen pour ohtenîr la licence lycéale [Lieema liceale). Pour s'y présenter, il faut apporter le diplôme de licence gymnasiale, obtenu au moins trois ans auparavant. L'examen est écrit et oral, et porte aussi sur toutes les matières enseignées. 11 se passe devant une commission

composée de professeurs du lycée. La taxe est de ' 75 francs. On n'est admis aux études universitaires qu'en présentant un diplôme de licence lycéale. On voit qu'ici on ne peut entrer à l'Université que très bien préparé, car ces examens sont sérieux et ils exigiînt qu'on revoie toutes les matières. Chez nous, sous prétexte de liberté, il faut laisser entrer les jeunes gens même les moins capables de suivre les coura. Ajoutez à cela la concurrence inévitable, imposée, des universités libres et des universités de l'État ; comment le niveau des études ne s'abaisserait-il pas? 43 novembre.

Je visite la Banque' populaire de Padoue, qui est un modèle sous tous les rapports. Elle est logée dans un beau palais, comme tous les établissements ici. L'aristocratie et le clergé ont tant bâti au xvi' siècle! Elle ■ compte 3,622 actionnaires pour 18,274 actions. Le ' fonds versé est de 905,063 francs et la réverve de 275,000 francs. L'action de 50 francs est cotée 64. Elle a fait, en 1877, pour 55 millions d'affaires. En examinant la qualité des actionnaires, je vois qu'il y a parmi eux beaucoup d' employés et de petits agriculteurs, et même des curés des paroisses rurales. C'est qu'en Italie le bas clei^é n'est pas, comme en France et en Belgique, rétribué sur le budget. Ceci mérite un moment d'attention.

A chaque cure est attaché un fonda de terre, une £emUa, une petite exploitation que le curé fait valoir comme il l'entend. Parfois, il la loue en tout ou en partie. Plus souvent, il la cultive lui-même, et alors, comme tout autre ag^'ieulteur, il a fréquemment besoin de crédit. C'est le bénéfice ancien. C'est ainsi que sont entretenus, en Suède, les soldats et les officiers de YJndella. Dans les villages de l'Inde, comme dans la Germanie antique, et partout où les formes primitives de la propriété ont survécu, il y a des fonds de terre qui sont destinés à rétribuer les industries indispensables à l'agriculture. On trouve le champ du charron, le champ du forgeron, le champ du potier. Ici, il y a le champ du curé. Une loi est déposée en Italie pour changer cet état de choses, Onveut que l'État prenne possession des biens de la cure et rétribue lé clergé sur le budget, comme en France et chez nous. C'est une mesure détestable au point de vue libéral, et cependant ce sont les adversaires les plus décidés du clergé qui la soutiennent. C'est le meilleur moyen de faire un clergé antinational et complètement dévoué au pape.

Déjà Tocqueville, dans son iiâmirable livre, la Révolviion et l'ancien régime, montre qu'un cieigé attaché à la terre et propriétaire, ne séparera jamais complètement son intérêt dece lui de l'État, Coupez ce lien, vous en faites un moine; il n'a plus qu'une patrie, Rome.

C'est à ce point de vue que Cavour ft toujours combattu l'incamération [des biens, non des couTents, mais du clergé séculier, ce qui est tout autre chose. « A ses yeux, nous dit M. Artom, voir Préface à l'Œwsre parlementaire de Cawur, il est désirable que le clergé soit relié à'ia société par les intérêts les plus nombreux possibles, et la propriété est l'un des meilleurs moyens de rattacher le prêtre aux institutions de la patrie. > , Voici un extrait d'un discours de Cavour à ce sujet : « 'L'incamération s'est accomplie sur une immense échelle dans quelques pays de l'Europe. Eu France, le clergé, avant la Révolution, était aussi riche qu'en Espagne. Qu'arriva-t-il ? Je respecte beaucoup le clei^ français et je reconnais qu'il est plus moral et plus zélé que celui d'autrefois ; mais personne ne niera qu'il ne soit beaucoup moins national , beaucoup moins libéral que ne l'était le clergé de l'ancien régime. Celui-ci était animé d'un esprit d'indépendance à l'égard de Rome, et d'un certain attachement aux maximes nationales; il avait des instincts de liberté. Tout est changé aujourd'hui. Tous les faits démontrent que le clergé de France est infiniment plus ultramontain que notre clergé italien. »

Tout le monde m'affirme ici que le clergé est en effet, comme le dit Cavour, beaucoup moins romain et moins fanatique que le nôtre. J'en entrevois plu-

D,mi,.=db,Goottlc

sieurs moti&, mais le principal qui me frappe ea ce moment est celui-ci. Le clergé est propriétaire, ou du moins le curé a la jouissance d'une propriété-. Il est ainsi engagé dans tous les détails d'une ferme à exploiter. Il désire bien vendre son bié, son vin, son huile. Il s'occupe de la culture de BOapodere. Il s'entretient avec les autres cultivateurs, des prix, du marché et des débouchés. Pour bien vendre, il faut que le paya soit prospère. Donc, il ne voudra pas y provoquer de crise.

Sien de pareil pour le curé rétribué sur le budget, son sort est assuré. Il touche son trimestre, quoi qu'il arrive. De ce côté, il n'a qucun souci. Le soir, au coin du feu, la nuit dans ses veilles, à quoi pense-t-ilî Comme le curé italien, à bien engraisser son veau ou & fumer son champ? Non pas; mais à la grandeur de l'Église, sa seule patrie. Comment pourra-t-il y contribuer ? Qu'aura-t-il à ftiire pour augmenter son .influence? Voyez ce qu'est devenu le curé belge et plus encore son vicaire : un soldat de Rome et un agent électoral. Bien de plus naturel. Ou lui a ôté tout intérêt national et on lui a ouvert toute large la porte des comices . Si l'Église est respectée, puissante comnje eu Belgique, leprêtrequilareprésenteestle vrai seigneur du village, celui devant qui tous s'inclinent. S'il parvient à faire arriver au pouvoir un ministère clérical, alors il est tout^puissant. Vous le voyez dans les rues,

dans les stations, s'avancer majestueusement, la tête haute, le regard assuré, attendant le salut que chacun s'empresse de lui faire et très bas. Il est le distributeur des faveurs ministérielles. Ses amis désirent-ils une place, il se rend à Bruxelles; il est reçu à l'instant par le ministre, qui ne peut rien lui refuser. Il a . bien plus d'autorité et dé pouvoir que sous l'ancien régime, incomparablement.

Ici, les prêtres que je rencontre sont pauvres, humbles, craintifs. Pourtant on les attaque bien moins que chez nous; mais ils n'ont pas la conscience de leur force.

Un clergé dont le traitement est payé par l'État et sans qu'il ait à s'en occuper, sera certainement bien moins national et plus romain que celui qui doit tirer sa subsistance du faire valoir d'une propriété. Le premier vivra plus que le second de la vie spirituelle, c'est-à-dire de la vie universelle de Eome.

L'exemple de la France et surtout de la Belgique est convaincant. Nos amis les libéraux italiens, en poussant à l'incamération des biens des curés, commettent une fente énorme. Ils croient porter un coup à l'influence du prêtre : c'est tout le contraire. Ils préparent la voie à un clergé détaché des intérêts fonciers et agricoles, qui s'élèvera ainsi au-dessus du paysan et qui, en lui inspirant plus de respect, deviendra son guide et son m^tre.

Les cléricaux, s'ils voienl clair, pousseront à Vincamératioîi, afin d'avoir un clergé vivant uniquement du"budget, comme le soldaf, et libre ainsi.de ne s'occuper que de sa missloo spirituelle et de lapropagande ultramontaine.

Je me suis bien écarté des banques populaires, mais j'y reviendrai plus tard, quand aura eu lieu, à Padoue, le « Congrès des banques populaires. > On espère j voir MM. Léon d'Andrimont et Micha.

a noTembre,

Conversation atec M. LmzatH.— «Vous, luidis-je, qui êtes le grand négociateur des traités de commerce de l'Italie, vous voulez y développer l'industrie. Vous vous défendez d'être protectionniste, et vous n'avez pas tort. Les maîtres de la science 'économique, Smith et Mill, admettent qu'un pays peut frapper d'une taxe de protection, pendant un certain temps, des objets manufacturés étrangers qu'il peut produire lui-même. C'eat le moyen de faire naître des industries naturelles, V^oilà ce que vous voulez faire chez vous, mais prenezgarde. Vous créez ainsi des intérêts protectionnistes qui, plus tard coalisés, seront vos maîtres. Vous serez entraîné à une guerre de tarifs avec les autres nations. L'Italie, ayant à résoudre ce difficile problème de la suppression définitive du pouvoir temporel, doit au contraire tout faire pour conserver les

sympathies générales qui lui sont acquises aujourd'hui. Évitez donc de leur fermer vos portes. Multipliez plutôt les liens qui vous rattachent à elles,

« D'ailleurs, est-ce donc un bonheur pour un pays d'avoir une grande industrie? Voyez quede souffrances cause en ce moment la crise industrielle. Des milliers et des milliers d'ouvriers sans ouvrage, la guerre incessante des travailleurs et des capitalistes, les faillites, les ruines de toute sorte, la gêne, la misère, qui se répand dans toutes les classes de la société, et tout cela résultantde causes générales, agissant comme des phénomènes physiques et échappant ainsi à l'action des hommes. Ces crises sont périodiques, et elles deviennent de plus en plus graves, parce que la lutte pour l'existence, le strugglefor life, embrasse aujourd'hui le monde entier.

«Heureux les pays agricoles ; Fortunatî nimium si sua botta norent, açricoîts. Ils vivent de leurs-produits, ils ne dépendent de personne. Ils sont moins riches peut-être; mais ils ont moins de désirs, moins de déceptions, moins de souffrances. Quand vous aurez parqué dans des usines et asservi à l'uniforme labeur de la machine vos populations, qui vivent aujourd'hui en plein air, sous votre beau soleil, croyez-vous que vous aurez rendu service k votre pays? »

' — « Il est trop tard, me répond Luzzatti, pour nous chanter ces bucoliques. Les églogues virgiliennes ne

sont plus de saison chez nous. Nous sommes un peuple moderne. Nous avons une groase dette, une forte armée, et notre unité à consolider par de grands travaux publics. De là, d'énormes besoins d'argent et des impôts accablants. Nécessairement, nous devons produire davanta^. Notre soie va à Lyon se transformer en étoffes que nos dames achètent à haut prix: pourquoi ne les fabriquerions-nous pas nous-mêmes? Le coton, qui vient de l'Egypte, c'est-à-dire, de nos portes, va se faire tisser à Manchester et nous revient, après avoir franchi deux fois l'Océan : pourquoi . ne pas le filer et le tisser npus-mômeB? Il en est de même pour la laine qui vient d'Australie, et que nous achetions en Belgique sous forme de draps. Déjà nous commençons à faire nos draps nous-mêmes à Biella, chezSella, etàSchio dansles fabriques de notre grand manufacturier, M. Bossi. Nous arriverons à fabriquer aussi bien et aussi bon marché que les autres. >

— € N'oubliez paa, repris-je, qu'il vous manque le moteur économique, la houille. Or, la machine remplace l'homme, et ainsi on peut proiJuire à bas prix, malgré une main-d'œuvre très chère. Voyez ce qui se plisse en ce moment en Aii^érique. La nature a &it de ritalieun pays agricole. Combien le capital est nécessaire pour améliorer votre agriculture, surtout dans le Midi, qui est b transformer I Ne détournez pas artificiellement votre pays de la voie que les conditions

naturelles lui i&diquent. Vous ne soutiendrez la concarrence que par des salaires très bas, c'est-à-dire h condition d'avoir une population ouvrière très misérable. Est-ce désirable t >

— Le protectionnisme en Italie n'est g^ère défendu théoriquement, mais il a po^^r lui, d'une part, les besoins insatiables du fisc ; d'autre part, les intérêts coalisés des fabricants, qui ne sont pas tenus en échec par la propagande des exportateurs et des commerçants.

Il est certain qu'un pays si évidemment créé et dessiné géf^raphiquement pour faire le commerce et pour servir d'intermédiaire entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique, doit être acquis au libre échange. »

De Padoue à Venise, 1* novembre.

La terre noire et meuble est admirablement cultivée, souvent à labêcbe. Mais la campague présente un aspect très uniforme. Les champs sont tous coupés de lignes d'arbres plantés à 10 ou 12 mètres de distance : ormes ou mûriers, traités en € têtards », auxquels montent les vignes qui sont conduites en guirlandes d'un tronc à l'autre. La terre est partout lîtbourée, prête à êtrq semée. Il y a cependant quelques champs de navets. Il me semble qu'au moyen des racine en récolte dérobée, on pourrait obtenir un plus grand produit de l'étable et, par conséquent, mieux encore engraisser la terre, puisqu'on aurait plus d'animaux et plus de fumier; Le navet en seconde récolte est une source de richesse pour le cultivateur flamand. Ici, à l'automne, et jusque vers le 15 décembre, cette plante grossirait et donnerait plus de produits qu'en 'Belgique. '

Le bois des ormeaux, qu'on taille fréquemment pour les empêcher de donner trop d'ombre, sert de combustible. Le mûrier livre des feuilles pour le ver

à soie. On est parvenu à échapper à la maladie qui , tuait le ver à soie, en faisant venir des graines du Japon. Mais un autre danger menace cette industrie; c'est la concurrence de la soie grège de la Chine et du Japon.

Cette concurrence est déjà telle, qu'elle a fait baisser les prix d'un tiers, perte énorme pour l'Italie et surtout pour la Lombardie. Et ce n'est peut-être qu'un cammencement. Économiquement, l'Europe est menacée h la fois par l'Amérique et par l'Asie; par l' Amérique, à cause de l'abondance des richesses naturelles; par rAsie,à cause du bon marché de la main-d'œuvre. Le Yankee et le Chinois, voilà les maîtres futurs du monde économique.

En Lombardie, dans la Vénétie, en Toscane, dans l'Emilie, le système de culture est presque le même, en principe. On produit à la fois les céréales — blé et maïs — et le vin sur le même champ. Les racines des arbres et l'ombrage de leurs rameaux nuisent évidemment au rendement du froment qui est moindre qu'en Belgique. Certains agronomes prétendent qu'il y aurait avantage à séparer leë cultures : ici le vin, là le blé. Le feit est que le vin récolté sur les vignes a en festons » n'a pas le tanin et le bouquet des vins de France. Il ne se conserve pas bien et il ne s'exporte que pour les coupages.

Venise, 16 novembre.

Même en cette saison, Venise est une merveille. C'est la seule ville à laquelle aucune autre ne ressemble. La mer, grossie par le vent qui la refoule, s'engage avec un fort courant dans les canaux, déborde sur la place Saint^Marc et pénètre jusque dans la cathédrale. Elle est tr(inaparente,pure et du plus beau vert, au lieu d'être jaunâtre et stagnante comme l'été. Les gvndoles filent comme des oiseaux suspendus dans un élément azuré. L'eau claire, vive, joyeuse, baigne et reflète "les vieux palais sombres. C'est comme un souffle de jeunesse dans la vieille cité. Je revois avec un vrai plaisir Saint-Marc, le palais des Doges, la Place et le Grand Canal. Les souvenirs de Bjron, de Musset, de George Sand me reviennent à l'esprit : les Maîtres mosaïstes, VOrco, Zeone Leoni, charmants récits, pleins de poésie et d'enthousiasme. Lit-on encore ces livres aujourd'hui ? Combien de temps dure dans notre temps troublé et encombré le souvenir d'un auteur qui semblait devoir être immortel 1

Saint-Marc est la seule église d'Italie qui me laisse une impression complète et sans mélange. L'intérieur dudômedeMilan esttrès beau aussi, mais l'extérieur est trop chargé et pas d'un goût pur ; on dirait une cathédrale en albâtre ou en sucrerie. Saint-Pierre de Rome est écrasant de grandeur, mais gâté par la profusion

des ornements. La façade est manquée. Les églises d'Orvieto et de Sienne sont des bijoux, mais ne réveillent pas le sentiment religieux. Le Panthéon seul est un monument vraiment parfait, mais c'est un temple païen et non une église.

A Venise, la vie est charmante. Après une promenade en gondole, qui vous fait voir les grands aspects, rien n'est plus amusant que de flâner dans les petites mes, de franchir ces innombrables ponts et de rencontrer partbut un motif d'architecture, un coin pittoresque d'une vieille masure, une scène de mœurs. La race est ravissante. Souvent des cheveux blonds et la carnation éblouissante, même avec les cheveux noirs; mais jamais rien de lourd et de trop charnel ; le nez fin ; les yeux grands et doux ; le galbe oval. Au fond on retrouve la marque du type stave qu'ont apporté ici les Vénètes. J'ai rencontré ce mélange charmant du sang slave et italien de l'autre côté de l'Adriatique, h Capo d'Istria, Un dimanche, aprèsmidi, une musique venue de Trieste y avait rassemblé toute la population sur la Place, qui ressemblait en très petit à celle de Venise. Le lion de Saint-Marc étalait ses ailes ouvertes sur la façade du palais municipal. Presque toutes les femmes étaient jolies, quelques-unes étaient incomparables ; nulle part la race ne m'a paru aussi ravissante.

Le port de Venise reprend un peu d'animation. Les

grandssteamera de la Compagnie péninsulaireanglaise des Indes s'y arrêtent en partant et en revenant. Les marchandises arrivent d'Allemagne et de Suisse ou y sont envoyées d'ici par chemin de fer; c'est le déhouché sur la mer de la ligTie du Brenner. Les voyageurs et les petits colis sont débarqués à Brindisi. Les produite encombrants vont jusqu'à Venise. L'activité commerciale s'est développée ; cependant les Vénitiens se plaignent ; ils espéraient voir plus vite revenir les beaux jours d'autrefois. Il faut un temps très long pour donner au commerce une , direction nouvelle. Nous voyons un exemple curieux de ce tait. On a créé à Flessingue des docks, des ports, des installations m^jnifiques reliés directement à l'Allemagne par une voie ferrée. On espérait enlever à Anvers une partie du trafic. Guidés par cet espoir, des spéculateurs avaient acheté des terrains à Flessingue, espérant les revendre avec grand bénéfice. Ces espérances ne se sont pas réalisées. Le commerce ne se détourne pas du tout d'Anvers. Les hommes déterminent les voies commerciales plus que la nature.

Venise paraît plus prospère. Beaucoup de palais sont restaurés. On voit biçn moins qu'autrefois de maisons délaissées et tombant en ruine. Les boutiques sont plus belles, mieux fournies ; les feçades mieux entretenues. La misère est grande cependant. On compte 36,000 pauvres inscrits sur 130,000 habitants.

A Bruges, dans notre Venise du Nord, il y en a bien davantage; 22,000, je crois, sur 48,000 habitants ; mais le bureau de bienfaisance est si riche ! A Venise, la population augmente, lentement. En 1867, elle était de 120,000 âmes. Depuis lors, elle s'est accrue de 10,000. C'est évidemment un signe de prospéritérelative. Cela prouve au moins que le déclin est arrêté.

il novembre.

Je suis reçu ici par M. Castelnuovo, l'un des romanciers les plus goûtés de l'Italie, et par M. Politeo, qui est professeur de philosophie à la fois au lycée de Venise et à l'université de Padoue ; mais il optera probablement pour Padoue.

M, Politeo est un des hommes les plus distingués que j'aie rencontrés. C'est un spiritualiste, un platonicien de la grande école. Il voit toutes choses de haut. Il n'est pas apprécié à sa valeur en Italie, parce qu'il a peu publié dans un pays où l'on publie beaucoup. Et il n'écrit guère parce qu'il ne parvient pas à rendre sa pensée comme il le désire. 11 vise k une perfection qu'il ne peut atteindre. Par l'élévation des idées, il me rappelle ce grand esprit et ce grand cœur, Gustave Callier, qui, lui aussi, n'a presque rien écrit et pour la même raison. Jamais il n'était content de son travail. Il est vrai qu'il a laissé mieux que des écrits.

je veux dire des œuvres : ses écoles et des fils qui font honneur à son nom. M. Politeo partt^ nos idées sur la nécessité d'une réforme religieuse. Il connaît nos travaux. Il me parle de Partie perdue et de votre article Autel contre autel. On est très heureux de retrouver ainsi, à l'étranger, l'écho ou la confirmation de ses convictions. Seulement, M. Politeo qui, né eu Dalmatie, a du sang slave dans les veines, est animé d'une chaleur. mystique qui nous manque.

Nous causons de la situation de l'Italie. Ainsi que je vous l'ai dit, dès mon arrivée au delà des Alpes, j'ai trouvé toutle monde iuquiet, tourmenté de craintes , vagues, voyant l'avenir très en noir. J'en avais été très frappé, rien ne m'y ayant préparé. * Ce qui m'inquiète pour mon pays, me dit M. Politeo, c'est que le sentiment religieux disparait peu à peu de toutes les classes de -la société en laissant uo vide complet. En Belgique, en Allemagne, la foi subsiste dans une grande partie de la population. C'est peutr être une cause d'embarras dans les luttes politiques, mais c'est une garantie de moralité et de conservation. L'Angleterre est toujours le premier -peuple du monde, parce que c'est celui où la religion a conservé le pins d'empire. De là, ce sentiment du devoir, cette horreur du mensonge, ce respect du droit qui frappent chez l'Anglais. En Italie, l'indifférence est générale. Chez la boui^eoisie et même chez l'aristocratie, l'idée

i',., GcKjgIc

religieuse est morte. Chez le peuple des villes, elle trouve plutôt de l'hostilité, et dans les campagnes, elle ne survit que dans quelques pratiques sans influence sur la conduite journalière. Le clergé môme n'a plus d'idéal. Je n'oserais dire qu'il doute, tant U réfléchit peu aux questions religieuses ; mais il n'a nul enthousiasme pour sa foi. Le fanatisme est du moins ' une preuve de force de l'ftme et de vie spirituelle. Ici, vous ne rencontrerez pas un &natique. Le curé ' dit la messe par habitude; il s'occupe de ses petits intérêts et songe peu* à reconquérir le pouvoir pour l'Église ou pour le pape. De môme, la prêtrophobie, la haine du clérical, ai ardente de l'autre côté des Alpes, existe h peine en Italie. On ne songe pas à lutter contre qui n'attaque personne et ne résiste h rien . De ce manque général de fortes croyances résulte un affaissement des caractères, un abaissement du niveau moral, qui rend tout possible. Nous pouvons continuer à vivre très longtemps ainsi, dans un calme apparent; mais aussi, par suite d'une sorte de décomposition lente et invisible, nous pouvons assister à un écroulement subit. » »

— « Votre esquisse est peut-être vraie, lui dis-je, mais voua la poussez au noir, j'imagine. Le problème se pose partout dans les mêmes termes. Nous sommes dans une époque de transition. Les formes des cultes existants ne répondent plus aux besoins de notre

temps, l'humanité paraît incapable d'en produire de nouvelles. Seulement, cela est plus frappant, il est vrai, dans les pays catholiques que dans les pays protestants. M. de Broglie a écrit un jour un mot effirayant en parlant du catholicisme : La même chose, dit- il, et quelle chose 1 est à la fois indispensable et impossible. — Un peuple peut-il vivre sans religion? voilà le grand inconnu qui s'ouvre devant noua. Les croyances religieuses sont partout ébranlées. Sans elles, peut-il y avoir uue moralité vivante, efficace? Kt sans moralité, que deviendront les relations humaines, la vie privée et publique, la liberté et l'ordre? »

— * Sans doute, reprit M. Politeo, partout la question se pose. A mon avis, c'est le christianisme réformé et ramené à ses origines qui seul peut noua apporter le salut. Mais, en Italie, ce qui m'épouvante, c'est le marasme, le néant absolu en &it de religion.' Chez vous, en France, en Allemagne, il y a lutte, il y a vie. Ici, point : le sentiment religieux manque également chez le clei^ et chez ses adversaires. Il n'y a donc ni attaque, ni défense. Demandez k nos libéraux ce qu'ils pensent de la question religieuse. Ils vous répondront qu'elle n'existe pas en Italie. Cela est vrai en grande partie, et voilà précisément le mal. Le jour où le clergé songera à reprendre son empire, les résistances seront bien faibles. La disparition complète de la foi perdra l'Italie, ou son réveil l'asservira à Rome. >

Conversation avec U dépM Faittiri. — M^Fambri est un des meilleurs orateurs du Parlement. Lui aussi voit les choses en noir, mais à un autre point de vue que M. Politeo. « Sauf dans le Midi, dit-il, les classes dangereuses ne sont pas très nombreuses en Italie ; mais elles sont actives, remuantes, audacieuses, tandis que les conservateurs sont inertes, craintifs et se laissent intimider par la menace. Une petite minorité, en cas de trouble, peut dominer la majorité et l'écraser. Il y a, il est vrai, l'armée, qui est excellente. Elle est jusqu'à présent.animée d'un bon esprit; mais les démagogues cherchent à y acquérir de l'influence. Le sergent esttrèsmal payéet il jouit de beaucoup de liberté, Dans les-cafés, les meneurs lui payent à boire et s'emparent de son esprit. Les circoli Barsanii, qu'on a tolérés, sont une excitation directe à la révolte. Si jamais.ce mauvais esprit devait pénétrer dans notre armée, nous serions exposés aux plus terribles aventures. >

Voici ce que sont ces cifcolî Barsanti dont il est sans cesse question dans les journaux. Il y a cinq ou six ans, éclata à Pavie une petite révolte, à laquelle prirent part quelques soldats. Un officier fut tué ; le sergent Barsanti fut déclaré coupable du crime et fusillé. On prétendit que Barsanti avait été condamné à tort et qu'il n'était pas présent dans la caserne où l'officier avait été tué. De là, une protestation que les

meneurs de la démagogie ont organisée pour s'emparer de l'esprit des soldats et des sous-officiers. De divers côtés, et surtout -eu Romagne, on fonda des cercles Barsanti qui, en réalité, étaient des associations républicaines et démagogiques. Le ministère devait-il tolérer l'existence de ces circoîi Barsanti, dont le nom était manifestement la glorification de l'assassinat et de la révolte dans l'armée ? D'après la droite, évidemment, non. n aurait dû les dissoudre en vertu du pouvoir discrétionnaire que la Constitution a laissé au gouvernement. Les ministres Cairoli et Zanardelli prétendent, au contraire, que, comme en Belgique, le droitd'asEociation n'admet pa^ de mesures préventives, et que ce sont les tribunaux qui doivent appliquer la loi pénale, s'il y a lieu. C'est le gtand débat en ce moment. Les journaux en sont retuplis. C'est sur câ terrain que se livrera la bataille pariementaire, qui décidera du sort du ministère.

— Ce que m*a dit le député Fanibri donne à réfléchir. Les éléments de désordre augmentent* si rapidement dans nos sociétés profondément troublées, qu'il fiaut bien compter sur l'armée, pour en comprimer l'explomon. Mais qu'arrivera-tril si l'armée elle-même est envahie par les doctrines subversives? Dans les pays méridionaux, ce danger est plus à craindre que dans le Nord. Les idées se répandent bien plus vite. Elles passent de l'nn à l'autre par la p«ole vive et

aMente. Dans les pays où l'on boit de la bière, une parole s'échange toutes les dix minutes et il faut des aonées pour qu'une idée mûrisse. Ici, c'est toujours ■ la vie du Forum; la fermentation se communique de procbe en proche, comme l'étincelle électrique.

18 novembre.

La uuit dernière, nous entendons des cris, des chants, des musiques et un déchaînement de cloches, dont je n'avais nulle idée. Nous sommes logés sur le grand canal, entre l'église de San-Mosé et Santa- Maria délia Saîutè ; les cloches sonnent à toute volée; il semble que noua soyons dans leur bouche même,tant elles nous brisent le tympan ; nous supposons que c'est la fête de la paroisse. Le lendemain nous apprenons l'attentat de Passanante qui, au moment où le roi faisaitson entrée à Naples, en voitnre découverte, a essayé de le frapper d'un coup de poignard. La nouvelle est arrivée à Venise, à dix heures et demie du soir, et aussitôt on est sorti des théâtres et des cafés, et des démonstrations se sont organisées et ont duré toute la nuit. La ville présente un aspect curieux. Toutes les boutiques sont fermées. Tout le monde est dans la rue. Les maisons sont pavoisées. Partout des inscriptions : Vim il rè Umberto; musique sur la place Saint-Marc ; Te Deum chanté par le patriarche, qui prononce un discourB très patriotique dans l'église

. Saint-Marc. L'assistance applaudit comme dans un «meeting». C'est une explosion de a loyalisme» unanime et vraiment enthousiaste.

Cet attentat, suivant de près ceux de Hôdel, de Nobiling et de Moncasi, est un symptôme grave, parce que les souverains que les régicides veulent frapper sont extrêmement populaires etque, d'ailleurs, le crime serait sans résultat. Ce n'est pas le roi que ronveutatteindre,c'estl'institution,la royauté, et non la royauté comme institution politique, mais comme symbole de l'inégalité sociale. Voilà le point qui ■ donne à réfléchir pour l'avenir de l'Europe. La misère du peuple est réelle. La concurrence et les crises dans l'industrie et' dans l'agriculture, le prélèvement exagéré de la rente réduisent les travailleurs au minimum de ce qu'il faut pour vivre. Puis arrive le fisc, avec ses impôts écrasants pour l'armée et pour la dette', qui réduit encore ce ijiinimum, de sorte qu'il devient insuffisant. De là la misère. La misère, en effet, est effroyable, dans toute l'Europe ; en Italie plus encore peut-être que partout ailleurs, sauf en Russie. Autrefois le peuple se résignait à ces souffrances. Plus elles étaient extrêmes, pins elles l'abattaient. Aujourd'hui, les idées socialistes, sous une forme ou sous une autre, pénètrent partout et créent ainsi un fonds d'irritation sourde et profonde. Cette irritation concentrée, exaspérée dans la tète d'un fou ou d'un monstre, aboutit

au régicide, en temps calme, — maie, en cas de révolution, répandue dans les masses, elle livrerait nos cités au pétrole. Ces attentats sont comme des évents de âammes jaillissant parfois de la lave, qui court, brûlante, sous la surface paisible de notre ordre social. — On ne croit pas ici que le crime de Passanante soit le résultat d'une conjuration de l'Internationale. Les socialistes systématiques, comme en Allemagne, ne sont pas nombreux en Italie, me dit-on; mais on j trouve, à tous les degrés de l'échelle sociale, des bommes de désordre que le sojiffle des idées socialistes atteint et agite.

— M"" Peruzzi m'a donné une lettre pour la comtesse Marcello, qui a, dit^ou.le salon le plus ^réable de Venise, et je puis me foire ainsi une légère idée des relations sociales. La familleMarcello compte plusieurs doges qui ont des tombeaux intéressants du xiV et du xv siècle, dans les églises desFrari.et de SS. Jean et Paul. L'un de ces tombeaux a été érigé aux fraiâ de la république, eu récompense d'une action d'éclat qui rappelle la mort de Nelson. Dans un combat naval contre les Turcs, un Marcello est ftappé à mort : il donne l'ordre de le ^rter dans son armure au plus fort de la mêlée, et les Turcs sont vaincus. Donna Andriana est veuve. Mère de sis enfants, elle est encore une des beautés de Venise. Outre les langues modernes, elle connaît bien les langues anciennes; elle s'intéresse à

toutes les sciences, ' surtout aux: scielices sociales ; ob lui doit, à elle et au député Fambri, le réveil d'une industrie célèbre de l'ancienne république, les dentelles au fameux pointdeVenise. Dans l'île de Biirano, une vieille femme en avait conservé le secret. On lui donna des élèves, on forma des maîtresses et aujoui^ d'hui on fait des dentelles splendides, qui valent jusqu'à 2,000 francs le mètre. Celles-ci sontfaites k la main . On en fait aussi au carreau . Elles ont obtenu un grand prix à l'Exposition de Paris, et il s'en est vendu pour une centaine de mille francs.-.

A Murano, l'industrie du verre de Venise a pris aussi un nouvel essor. C'est ainsi, par le travail, qu'on combattra la misère.

L'existence moderne même la plus luxueuse est perdue dans les vastes appartements des anciens palais. Donna Ândriana n'occupe que le troisième étag^ du sien. Les autres sont consacrés à la bibliothèque. Elle reçoit dans une grande galerie peinte à fresque. Un piano à queue, des meubles de prix, des sophaa entourés de fauteuils forment autant de centres pour la conversation. A côté sont des salons plus petits, encombrés d'objets d'art, les murs couverts de tableaux, des portraits de doges et de membres du Conseil des Dix; les élégances de l'ancienne Venise se mêlant aux raffinements de la vie moderne. M™ Marcello aime k réunir chez elle les savants, les littéra^

leurs, les hommes distingués à divers titres, qui habitent Venise. Ils s'y rencontrent avec les représentants de ces familles dogales, dont les noms sont connus de toute l'Europe, par les palais qu'ils ont bfttis et par leurs hauts faits qui forment l'histoire de la république. Donna Ândriana tient à ce que ses âls soient utiles à leur pays. L'alné est marin, un autre se destine à l'armée, un troisième a de merveilleuses dispositions pour le dessin, et elle ne s'oppose pas à ce qu'il devienne artiste.

Deux faits m'ont frappé depuis le peii de temps que je suis en Italie. C'est que tout le monde parle et s'occupe de la question sociale et, en second lieu, que les hautes classes, au lieu de se retrancher dans une oisiveté qui serait comme le privilège de la caste, prennent une part active à la vie politique et- à la direction des intérêts publics de toute nature. Cela me rappelle l'Angleterre.

C'est une grande lacune quand dacns un pays les familles qui, "par leur richesse et leur autorité héréditaire, pourraient rendre de si grands services, en sont incapables par ignorance, désœuvrement, moi^ue ou indifférence. En Italie, l'aristocratie a toujours protégé les arts, la science et les lettres, et elle a pris une large part à leur développement. Je crois voir qu'il en est encore ainsi aujourd'hui.

Après le déjeuner au palais Marcello, la comtesse

nous conduit au Tt Deum, célébré & Saint-Marc it roccasion du salut du roi, Comme elle est dame d'honneur de la reine, elle ne'peut y manquer. Le soir, elle nous raconte des traits touchants de la bonté et de la . bravoure de la reine Marguerite. Un jour, une promenade ea mer avait été oi^anisée. Il faisait beau, mais il Boufflait sur l'Adriatique une lora furieuse. La reine ne prétendit pas reculer. On partit, le vent augmenta rapidement. Des vagues énormes déferlaient contre la barque très légère et non pontée. Impossible de revenir à. la voile. A la rame on n'avançait guère. L'officier qui tenait la barre crut qu'on ne regagneriiit pas la côte. La reine resta gaie et souriante comme tous les siens sur le champ de bataille.

19 novembre.

Je visite ici une iustitution bien curieuse, due & la bienfaisance intelligente d'un patricien vénitien : c'est l'institut Querini-Stampalia. Le nom de Stampalia vient d'une lie de l'Archipel, qu'un Querini avait conquise autrefois sur les Turcs. Le dernier du nom, mort il y a peu d'années, a laissé son palais, sa bibliothèque, ses tableaux et sa fortune, donnant environ 40,000 à 50,000 francs de revenu, pour favoriser le progrès des études. On a fait du palais une bibliothèque publique, avec salles de lecture ouvertes même le soir. On y trouve les journaux et toutes les

principales revues italiennes et étrangères. On peut venir y travailler à l'aise, et \m bibliothécaire très savant est prêt à. vous aider daua vos recberches. Plus tard, quand les frais d'établissement auront été couverts, on donnera des cours et des conférences. Il y a des salons particuliers 'pour les dames; j'en vois plusieurs dans la salle de lecture. L'évêqae Velbrùck a , fondé la Société de l'Émulation à Liège, mais sans lui laisser de revenus. C'est le seul exemple de ce genre que je connaisse en Belgique. Il est étrange que cette idée soit si rare chez nous. Que de célibataires passent leur vie à réunir des collections, lesquelles se dispersent à.- leur mort, vendues au profit d'héritiers éloignés et inconnus.

Pourquoi personne ne songe-t-il à laisser ses biens pour doter une chaire d'enseignement supérieui', une institution ouvrière, ou pour faire quelques recherches scientifiques? En Amérique, cela se voit tous les jours. Chez nous, on fonde un lit dans un hospice. La préoccupation du progrès intellectuel est si feible, que nul ne pense à faire un legs pour en favoriser l'essor, Eécerament un de mes oncles a légué toute sa fortune, — 1,300,000 francs, — aux hospices de Bruges. Il a eu raison de lui donner une destination d'intérêt général; mais quel autre résultat il aurait obtenu s'il avait laissé ce revenu de 40,000 francs h l'Académie de dessin ou à un institut qui aurait répandu à Bruges

le goût de l'art industriel, pour lequel la race flamaDde a tant de dispositions ! Mais, hélas ! on pense si peu, chez nous, aux œuvres de l'esprit pendant la vie, que ce n'est pas en la quittant qu'on songe à les favoriser. J'allais oublier le prix Guinard,. attribué d'abord à. Laurent pour l'épargne dans l'école, et la seconde fois à M. Melsens pour un remède contre les , maladies que donne le travail du mercure et du. plomb.

Je visite les écoles primaires avec un inspecteur, qui vient me prendre dans une gondole municipale, ornée du lion de Saint-Marc. Cela m'inspire un profond respect. Ici aussi, les écoles sont installées dans des palais, mais les locaux sont moins bien entretenus qu'à Vérone et à Padoue. L'instruction religieuse se donne tous les jours avant la classe par les maîtres et les maîtresses, sans intervention du clergé.

Cela a été accepté ainsi, d'abord, parce qu'il y avait fait accompli quand la loi actuelle a été mise en vigueur ; en second lieu, chose bien étonnante, parce que les parents n'ont pas réclamé ; ainsi, dans ^cette ville, l'instruction est exclusivement laïque- Cependant, comme me l'a expliqué plus tard M. Burzi, directeur général de l'enseignement primaire à Bologne, l'instruction est religieuse et morale. Les insti-

tuteurs et les institutrices font les prières avanfles classes, parlent de Dieu et de la loi morale et saisissent toutes les occasions pour réveiller et cultiver le sentiment religieux. Nous avons ainsi, dans un pays exclusivement catholique, une solution du problème tout à fait semblable à celle de l'Amérique : l'école religieuse, mais non confessionnelle. Les locaux ne sont pas mis à la disposition des ministres du culte en debo'rs des heures de classe, comme en Hollande. Le clergé a accepté cet état de choses, qui chez nous pto- Toqnerait toutes ses fiireurs. Cela tient à ce que, comme je le vola chaque jour plus clairement, les rapportside l'Église et de l'État sont ici tout autres qu'en Belgique. Un neveu de M. Minghetti, M. Ernest Masi, inspecteur de l'enseignement à Bologne, m'a dit que le clei^ n'oserait pas attaquer ouvertement les établissements de l'État ou des . communes. Je lui demande comment se donne cette instruction religieuse non confessionnelle. — Très bien par les institutrices, me répond-il, et aussi par plusieurs instituteurs. Mais il en 'est qui sont hostiles à l'idée religieuse. Que voulez-vous en attendre ?

D'après ce que je vois dans nos journaux, c'est le système que l'oa proposera pour remplacer celui de la loi de 1842, C'est, en effet, le moyen qui apporterait le moins de changements à l'état actuel. L'inspection ecclésiastique serait supprimée et l'instituteur

contîauerait.à donner rinstruction religieuse comme il le fait maintenant. Si le clergé accepte cette solution, ainsi qu'il le fait en Italie, rien de mieux, et je comprends qu'on l'adopte, parce que moins on change, mieux cela vaut; mais, si le clergé l'attaque de toutes ses forces, comme semble l'annoncer la "pastorale colleptive dés évêques, on sera placé sur un très mauvais terrain pour se défendre; carie pouvoir laïque se sera- pmparé de l'enseignement dogmatique, qui n'est pas de sa. compétence, là où, comme en Belgique, il y a séparation de l'Église et de l'État. La nouvelle loi hollandaise de 1878 donne une solution plus rationnelle et plus logique. Elle porte : Set geven van godsdienstig ondermjs Uijft aan de godsdieTistleerare% overgelaten, « l'enseignement religieux est abandonné aux soins des ministres du culte ». Voilà, évidemment, la seule disposition conformé à l'esprit de notre Constitution. J'ai indiqué cette solution dès 1858, dans un travail intitulé : Débats sur l'eîiseignemettt primaire, dans les Chambres Mllandaises (session 1857). Nons entrons aussi dans une école Frœbel parfaitement oi^nisée, grâce à une dotation de M™ Hélène Rafelovitch-Comparetti, la femme de l'illustre professeur de Pise. La donataire a voulu que tout culte fût exclu de l'école, aiîn de ne pas éloigner les dissidents. On y fait la prière en termes généraux qui ne peuvent froisser ni les juifs, ni les protestants, ni les

catholiques. C'est ce que l'on fait encore souvent dans les écoles hollandaises.

L'enseignement obligatoire commence aussi à s'appliquer sérieusement à, -Venise.' On tient note des absences et on en avertit les parents. Seulement, l'extrême misère est un grand obstacle. Pour le vaincre, des sociétés de bienfaisance se sont formées, qui distribuent des vêtements et des soupes aux enfants fréquentant l'école.

Venise, 2i npvembre.

C'est encore de Venise que je vous adresse ma lettre. Je voudrais rester ici tout un mojs, circuler en goudole sur l'eau verte, parmi ces monuments et ces palais dont chaque pierre parle h l'imagination. Je comprends majnteaant le livre de Euskin, Stones of Venice. Mais trêve à la poésie. L'économiste seul doit vous envoyer sa prose,

— On me disait hier soir que, peu à peu, tous les palais du grand canal passent aux mains des Israélites. Ainsi, la perle de Venise, la Ca' d'Oro, a été ' achetée par les Errera. On ajoutait qu'un tiers de la valeur de la ville appartenait déjà aux familles juives, soit en propriété, soit par hypothèque. Le chiffii-e est sans doute très exagéré, mais il est certain que l'accroissement de leur puissance financière est prodigieusement rapide. Il en est de même & Padoue. Dans

le Parlement italien, il y a trois ou quatre fois plus de > députés juifs qu'il ne devrait y eu avoir, eu égard à leur nombre; preuve certaine qu'ils l'emportent par le talent, puisqu'ils arrivent aux premières places, malgré le préjugé. 11 est vrai que celui-ci me paraît plus faible ici que partout ailleurs.

Cette ascension rapide de l'élément Israélite est un fciit qu'on peut observer partout en Europe. Inutile de rappeler qu'à Paris, à Bruxelles, à Amsterdam, à Francfort, les grandes puissances financières sont juives. Maïs, dans l'Europe orientale, le.phénomène est bien plue marqué. En AllemagTie et surtout en Autriche, la presse est aux mains des juife. Plus de la moitié de Pesth leur appartient. En Hongrie, ils commencent à acheter, la terre. En Roumanie, d'après ce que prétendent les Roumains eux-mêmes, si l'égalité absolue est établie, les juifs deviendront les maîtres uniques du sol. On affirme la même chose en Gallicie et en Moravie. Les paysans sont les débiteurs des juifs, qui tiennent les débits de boissons. Le portrait qu'en a fait Cherbuliez, dans son roman, Samuel BroM et C", est pris sur nature. Quant aux seigneurs, ils empruntent aux banquiers israélites. Encore quelques années, et une Liquidation opérerait un transfert général de la propriété aux mains de la nation élue. Pendant la guerre turco-russe, partout, aux avantpostes, on voyaitdes marchands et des colporteurs j'uifa

vendre ce qui était nécessaire aux soldats et aux officiers. La dernière fois que je me trouvais à Pesth, on me disait que les moulins à &rine appartenant aux juifs avaient donné 12 p. c. et les moulins des chrétiens 4 p. c, quoique se trouvant exactement dans les mômes conditions. D'od venait cette différence? De ce que les juife, servis par des colporteurs répandus dans tout le pays, achetaient le blé à meilleur compte, et aussi de ce qu'ils jugeaient mieux les fluctuations générales des prix sur les grands marchés des ce- réaies. Si ce mouvement ascensionnel des Israélites continue, ils seront, dans un siècle, les maîtres de l'Europe. Je me rappelle avoir lu autrefois un livre d'un fonriérîste qui avait bien de l'esprit, Toussenel ; les Juijs, rois de l'époque. C'est une.prophétie.

Le valgaire attribue ce fait à l'usure, à la rapacité, à. la dureté d'ârae, que sais-je encore? C'est une complète erreur, un préjugé sans fondement. Quand toutes les transactions sont libres, nul n'est tenu de subir des conditions plus onéreuses que celles du marché général. Les chrétiens ne se font pas faute de profiter, comme tout le monde, des occasions favonablea que les conjonctures leur offrent. C'est aujourd'hui la loi universelle. Dans les grands scandales financiers de nos jours, notamment en Belgique, on n'a vu figurer que des chrétiens.

Les naturalistes vous le diront, si dans le stmggle

for life une race l'emporte sur les autres, c'est qu'elle est douée de quelque supériorité. Ce doit être évidemment le cas pour les juife. Et d'abord, ce qu'ils ont fourni de poètes, de philosophes, de musiciens, de peintres et de littérateurs, est hors de proportion avec leur nombre relatif. Ils ont un sentiment très vif, rès juste de la réalité, qu'ils saisissentet rendent avec une extrême netteté, et, en 'même temps, une forte ■'idéalité, une imagination puissante. Heine me parait le type de ce rare mélange de qualités en apparence opposées. Appliquez ce génie aux affëires, et le succès s'explique. L'imagination, l'invention découvrent les opérations avantageuses, le bon sens solide feit voir les bons et les mauvais côtés et préserve des illusions. Parmi nous, les hommes d'affaires qui ont de l'imagination se perdent par optimisme, et ceux qui en manquent se traînent dans la routine.

Il est hors de doute qu'Israël a plus d'esprit que nous. Ce sont trois juifs qui ont créé ce genre d'esprit mordant, qui s'est traduit dans les Berliner Possen et dans leKladderadatsch : David Kalish, Hermann Salingré et Edouard Jacobson. Les Pères de l'Église du socialisme allemand, Lasgalle et Karl Marx, juifs aussi, ont apporté dans les questions sociales cette même ironie, cette même verve endiablée. Je ne parlerai pas de leurs musiciens si connus: mais parmi les savants actuels combien et des plus distingués sont juifs! . 5

Un philosophe, comme mon ami Politeo, trouverait encore un autre motif. Tel culte, tel peuple, a dit Quinet. Or, dégagez le culte de Moïse des pratiques qu'expliquent les nécessités du climat, et il reste un magnififlue déisme sans superstition, sans anthropomorphisme, et dans les prophètes les sentiments d'égalité, de charité, de fraternité, que le christianisme a voulu réaliser et qui répondent si parfeitement aux besoins de l'humanité, surtout à notre époque.

Pascal, voyait dans la durée du peuple juif, au milieu des persécutions, un miracle' et la preuve de la malédiction divine. Quand on considère l'influence qu'il exerce actuellement et la puissance que l'avenir paraît lui réserver, on croirait plutôt à la réalisation des croyances messianiques de ce peuple élu, qui espère régner un jour sur tous les royaumes de ce monde. Darwin lui accorderait la palme.

— M. Castelnuovo me conduit à l'École supérieure du commerce, où il est professeur. L'organisation y ressemble beaucoup à celle de notre école d'Anvers, mais l'enseignement me paraît ici plus élevé et plus développé. Ainsi pour ma branche — que je représente seul à l'université de Liège et qui n'a également qu'une chaire à Anvers, — il y a ici trois Cours : l'économie politique, la statistique et une introduction générale aux opérations commerciales, que donne

D,mi,.=db,Gooylc

M. Caatelmiovo. Le directeur est M. Ferrara, l'un dèséconomistes les plus éminentâ de l'Italie et le chef de l'école économique orthodoxe. C'est un polémiste redoutable ; sa plume acérée et sa logique impitoyable n'épargnent personne. En ce moment, il malmène, dans la Nuova Ântologia, la Revue des Deux Mondes italienne, M. Eossi, le grand fabricant de draps de Schio, qui s'était fiiit l'organe des idées protectionnistes.

Les langues orientales ont plusieurs chaires : grèc moderne, arabe et japonais. L'école est installée, sur le grand canal, dans le palais Foscari, l'un des plus beaux de Venise. C'est dire que.les locaux ne laissent rien à désirer. Le nombre des élèves est d'environ 120, appartenant à des nationalités diverses ; beaucoup de Levantins et de Jeunes gens de la Dalmatie. L'Italie i exerce ainsi son influence sur l'Orient, où sont établis tant de ses nationaux. On forme ici les aspirants aux consulats. On a proposé en Belgique de choisir à cet effet des ingénieurs. L'idée est bonne; mais ces ingénieurs devraient compléter leurs études par des notions de commerce, de droit et de langues étrangères.

D,mi,.=db,Goonl^.'

20 novembre.

De Venise à Bologne. — Les campagnes que nous traversons présentent partout le même aspect : champs carrés d'un demi-hectare environ, séparés par des fossés et coupés de rangées d'arbres où s'eulacent les vignes.

Luzzatti monte à Padoue et nous conduit jusqu'à Bologne. Il m'explique la crise ministérielle qui se prépare. Les deux ministres, Caipoli et Zanardelli, ont prononcé, pendant les vacances, des discours où ils ont proclamé la liberté d'association. Mais l'attentat contre le roi, les craintes du pays, la- propagande des circoli Barsanti et des associations républicaines ont soulevé un mouvement d'opposition dont profiteront leurs adversaires et qui aboutira à leur chute. > Cette conversation avec Luzzatti me donne une idée assez nette de la composition des partis. La Chambre se divise en gauche, droite et centre, La droite compte environ 1 10 voix, le centre une trentaine et la gauche ,360, Mais ces divisions ne répondent en aucune façon aux mêmes dénominations en

UBag;e dans les autres pays. La raison en est simple : la vraie droite, qui serait ici comme chez nous le parti clérical, est absente, en raison du programme imposé par Pie IX ou plutôt par les jésuites de la Civilia cattoliea : Ni elettori, ni eletti. Ni électeurs, ni élus, c'est-à-dire que les vrais catholiques ne doivent ni voter, ni se porter candidats. Donc pas un seul clérical avoué ne siège à la Chambre. Ceux qui en faisaient pao'tie avant l'occupation de Rome ont obéi aux injonctions du Vatican, et ne se sont pas représentés. Figurez-vous notre Chambre privée de ses députés catholiques. Qui formerait la droite? Ce que l'on appelle les libéraux doctrinaires. Â gauche siégeraient les représentants de Bruxelles et une partie de ceux de Gand, de Liège et de Verviers. Mais il n'y aurait aucune ligne de démarcation fixe; car, sur les différentes questions qui se présenteraient, il se ferait une nouvelle division des partis qui auraient ainsi une composition sans cesse variable. Sella et Minghetti, les deux chefs de la droite, seraient partout ailleurs de lag^uche radicale. Sella a voté et proposé les mesures les plus anticléricales. Mioghetti est partisan, comme les plus avancés d'entre nous, de la suppression du budget des cultes ; je le tiens pour fortement i&fecté de ce virus qu'on appelle le socialisme de la chaire. Luzzatti, aussi de la droite, ne l'est pas moins, et il nous conseille, contre l'ingérence cléri-

cale, des mesures auxquelles les libéraux les plus extrêmes ne songent pas en Belgique.

A gauche, parmi les députés du Midi, plusieurs ont été élus avec l'appui des prêtres et comptent peut-être parmi les plus cléricaux de la Chambre ; tandis qu'à droite ■ vous trouverez plusieurs des adversaires les pli« décidés de l'influence politique du clei^é.

Il n'est pas possible de citer une question capitale au sujet de laquelle on pourrait établir la distinction des deux partis. Il fout se contenter de dire qu'il y a deux tendances. A gauche on a plus de confiance dans le peuple, et ainsi on est enclin à adopter toutes les mesures qui ont une couleur démocratique; on y est doctrinaire, c'est-à-dire qu'on croit aux formules générales et aux principes abstraits, et on s'inspire des exemples de la Révolution française. A droite OQ se préoccupe davantage des nécessités du gouvernement ; on pense que le même régime idéal ne convient pas à tous les pays et on invoque souvent les exemples de l'Angleterre dont on vante l'esprit pratique, A gauche on dirait volontiers : Tout pour le peuple et par le peuple ;kiToite : Tmtpour le peuple, mais sans le peuple.

Autant que je puis en juger, la gauche oublie trop que toute la moitié méridionale de l'Italie sort d'un long serva^, et que les institutions qui conviennent aux peuples du Nord sont prématurées pour une

Dation dont les quatre cinquièmes des habitsuts sont complètement ignorants et où il n'y a nulle tradition, nulle habitude de la liberté. D'autre part, la droite ne compte pas assez avec les idées populaires. Elle était restée constamment au pouvoir, sous des ministères différents, depuis 1861 jusqu'en mars 1876. Elle a donc présidé k la formation de l'Italie et, grâce à ses mesures financières énergiques, elle est parvenue Rétablir l'équilibre du budget. C'est précisément au moment où ce but a été atteint qu'elle est tombée. C'a été un changement complet. .4.u lieu de 300 voix, la droite n'en a plus que ,110, et il lui &udra bien du temps pour reconquérir son ancienne prépondérance. Seulement, il est probable qu'il se formera de nouveaux groupements de partis.

Bologne, 21 novembre.

Après Venise, Bologne paraît très sombre, avec ses arcades, ses grands palais sévères et ses monuments de briques. Mais il y a de l'activité, du mouvement dans les rues et une apparence de prospérité réelle. La population augmente et des fabriques s'élèvent de divers côtés. C'est une des villes qui a le plus profité du nouvel état de choses et des chemins de fer. Bologne est aussi un centre important du mouvement ouvrier.

Je suis reçu et € piloté > par mes deux coliques d'économie politique, MU. Marescotti et d'Apel, l'un

représentant de l'école orthodoxe, l'autre, des tendances nouvelles. Toute la ville est eu fête. C'est le jour de naissance de la reine Mai^erite. Elle est * adorée et elle le mérite. Lors de son passag^e en Belgique, elle a laissé la meilleure impression à tous ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher. Sur tous les ma^ gasins on a coUé des bandes de papier avec des mots en grands caractères ; Vim la. rtgina Marghmta. Chacun porte à la boutonnière des fleurs de marguerite. La protestation contre l'attentat imprime à la fête un caractère d'enthousiasme exalté. Bologne est cependant une ville où le parti républicain compte un certain nombre d'adhérents. Mais tous ont condamhé le régicide en termes indignés,

— Dans l'après-midi, j'assiste à la réunion du conseil provincial, qui vote une adresse au roi. Les institutions provinciales sont exactement copiées sur celles de la Belgique, Les institutions communales ressemblent aussi beaucoup aux nôtres. Seulement, les membres du conseil municipal et du collège sont plus nombreux. Dans les grandes villes,, il y a 50, 60, jusqu'à 75 conseillers, et 8 ou 9 échevins, constituant la givnta, le collège, M. Minghetti, en sa qualité de président du conseil, prononce un éloquent discours à propos de l'attentat. Il parle parfaitement : élégance, élévation, clarté, chaleur, il réunit toutes les qualités de l'orateur. On lit ensuite une adresse au Roi, qui est votée h. l'u

Je suis présenté au marquis Pepoli, dont la mère était une Bonaparte et qui a épousé une princesse Hohenzollern, cousine de la corat«sse de Flandre. Il est président d'une société ouvrière et s'occupe beaucoup de la question sociale. Je lui recommande l'admirable livre de Laurent : les Sociétés ovmières de Qand. Les Pepoli, au xin' et au xiV siècle, ont joué un grand rôle dans l'histoire de Bologne et leur représentant actuel a le sentiment qu'il se doit k la chose publique. ' '

L'un des écbevins, M, Burzi, est ég^alement président de plusieurs sociétés ouvrières. Il s'efl occupe avec grand dévouement et, par suite, il est très populaire. Après la séance, le préfet et M. Burzi me proposent de les accompagner à la manuiacture de tabac, où doit avoir lieu une manifestation en rh<jjineur du roi et de la reine h propos de l'attentat. Le bâtiment de la manuiacture est énorme. Il est rempli de femmes et déjeunes filles. Elles sont mises avec soin, mais à peu près comme nos ouvrières. Beaucoup d'entre elles sont très jolies. Leurs yeux noirs, pleins de feu, ressorteut sur une carnation aplendide. Des souvenirs de Carmen reviennent h l'esprit. Nous avançons, précédés par une musique, et les drapeaux des sociétés ouvrières sont portés au-dessus de nos têtes. Les femmes crient avec frénésie : Vim il Twstfo prefetto ! Viva Burzi! Le préfet d'abord, puis M. Bui^i pro-

noncent un discours où ils se félicitent de voir rattachement du peuple pour le roi, et où ils recommandent, en excellents termes, toutes les vertus qui peuvent relever la classe ouvrière. J'admire combien l'art de la parole parait un don inné en Italie 1 II est vrai que la langue italienne, ayant du nombre, de la cadence, des brèves et des longues, est déjà par elle-même un enchantement pour l'oreille.

Le préfet, en me ramenant, me parle de la question sociale. Il en est très préoccupé, t II y a des souffrances très grandes, me dit-il, la misère est réelle, et la résignation à cet état de choses, général autrefois, disparaît avec le sentiment religieux. Il est étonnant et effrayant de voir avec quelle rapidité il a fait plaèe à une incrédulité absolue et souvent à la haine contre la religion et ses ministres. En Komagne surtout, cette hostilité se rencontre dans toutes les classes. Je ne crois pas que les doctrines socialistes théoriques soient très répandues en Italie, mais la misère fait qu'il se développe dans le peuple, en ville comme à la campagne, une irrilation sourde et des haines violentes contre l'ordre social actuel. Un ouvrier me disait récemment : « Vous autres, riches, vous avez € toutes les jouissances de la vie sans rien feire, et « nous qui travaillons tout le jour et toute la vie, € nous vivons misérables. » Voilà les idées qui se propagent, et pour l'avenir, je vois là un véritable

danger. Il n'y a, point de dynastie plus populaire que la nôtre. Les radicaux eux-mêmes comprennent que la maison de Savoie a fait l'Italie et que, sans elle, l'unité s'effondrerait dans îe chaos. Mais le grand problème partout sera de feire vivre la royauté avec la démocratie, > — • Oui, lui répondis-je, vous avez raison, mais ce qu'il s'agira de feire vivre avec la démocratie, c'est non seulement telle ou telle institution politique, mais l'ordre social actuel. >

Le soir, représentation gala au théâtre. On donne un grand ballet avec pantomime : Messalina. Le théâtre est très beau. Les loges ressemblent à des balcons avec balustres et on y voit parfaitement les toilettes, qui sont fort élégantes. Dana la loge de la régence, où je me trouve, l'un des conseillers se lève tout à coup et crie de toutes la force de ses poumons : Vitia la regina Margherita! Vim il re [fmèerto! Des applaudissements et des vivats éclatent avec transport. L'inno! l'innol L'orchestre entonne l'hymne national. C'est une marche- militaire sans originalité, mais pleine d'entrain. On la redemande une fois, deux fois, trois fois. Le maire reçoit un télégramme de remerclment du roi. Il le lit tout haut. Les transports d'enthousiasme recommebcent. Et toujours l'hymne répète trois ou quatre fois de suite. Cela dure plus d'une heure. Dans le Nord, on n'a nulle idée d'une semblable exaltation.

32 Dorembre.

Visite à l'Université. Elle occupe un magnifique palais. Galeries, colonnadea, escaliers gigantesques comme on n'ea trouve qu'en Italie, auditoires excellents. On voit ici, incrustées dans les murs, des plaques de marbre -blanc avec des inscriptions en l'honneurdea professeurs émiueats et des bien&iteurs de l'Université; parfois un médaillon ou un buste. C'est un excellent ust^e. Oa ratt^:he ainsi les générations actuelles à celles qui les ont pr<Jcédée3 et on inspire le respect de la science. En Suède et à Helsiugfors, en Finlande, les portraits des professeurs les plus connus ornent les murs des auditoires où ils ont professé. Chez nous, les corridors, les salles, tout est froid et nu; l'art, les souvenirs manquent complètement, et cependant nous sommes un peuple artistique !

Dans l'ancien bâtiment de l'Université, devenu maintenant l'archi-gymnase, les murs de l'escalîer, des galeries et des grandes salles sont complètement revêtus des armoiries et des emblèmes des docteurs d'autrefois. La môme chose existe à Padoue. Toutes les nations de l'Europe y sont représentées. Mon éminent collègue, M. de Ciiyper, a conservé les meilleurs souvenirs de l'université de Bologne, où il a fait ses études. Il y a toujours ici des étudiants de notre pays.

parce qu'il j existé une sorte de collège Wlge, comme l'institut de France à Rome, c'est-à-dire une maison et un fonds donnant un revenu pour y entretemï" les étudiants. Ceux qui se trouvaient en ce moment à Bologne sont venus me voir. Noua avons causé de leurs études en Belgique et en Italie. Ils m'ont dit qu'ici les élèves travaillaient davantage et qu'en moyenne les cours leur paraissaient supérieurs. Ils croyaient qu'on aurait bien fait de supprimer la maison et de consacrer tous les revenus de la fondation h des bourses avec habitation libre. J'ai bien regretté que mon départ pour Florence, où j'étais attendu, m'ait empêché d'accepter le dîner que mes compatriotes voulaient m' offrir. A l'étranger, le sentiment de la commune patrie parle vivement au cœur. Je leur envoie encore mes remerclments et mon meilleur souvenir. ,

II y a ici, comme dan» nos universités, quatre facultés :' philosophie et lettres, droit, médecine, sciences naturelles et mathématiques; mais la faculté de philosophie et lettres n'est pas, comme chez noue, une préparation au droit. Elle a pour but, comme 1^ dit le règlement : 1" a de maintenir et d'accroître la culture philosophique et littéraire de la nation > ; 2° de fournir aux élèves des aiitres facultés des connaissances sur ces matières; 3° de former les professeurs de l'enseignement moyen et supérieur. Il en

résulte qu'il n*y a presque point d'élèves dans la faculté de pliilosophie et lettres : une quinzaine dans les grandes universités et pas du tout dans les autres. Voici les matières enseignées dans cette faculté : l' littérature italienne; 2" littérature latine; 3' littérature grecque ; 4° archéologie ; 5" histoire comparée des langues classiques et néo-latines; 6" histoire ancienne; 7° histoire moderne ; 8" géf^aphie ; 9° philosophie théorique; 10" philosophie morale; 11' histoire delà philosophie ; 12" pédagogie. En outre, on enseigne à Bolf^e la philosophie indo-européenne.

La faculté de philosophie et lettres confère deux grades ; la licence et le doctorat [Laiirea). Pour se présenter à chacun de ces examens, il faut avoir suivi les cours pendant deux ans ; donc, quatre années pour le doctorat. i

La faculté de droit comprend les matières suivantes : 1" introduction encyclopédique; S'institutes du droit romain ; 3" histoire du droit ; 4" droit romain ; 5" droit canon; 6° droit civil; 1" droit commercial; 8" droit et procédure pénale ; 9° procédure civile et organisation judiciaire; 10° économie politique; 11° statistique; 12° droit constitutionnel; 13° droit administratif; 14" droit international ; 15° philosophie du droit ; 16° notions élémentaires de médecine l^le. Toutes ces matières sont, obligatoires; mais Tintroduction encyclopédique, la statistique et la médecine l^^^^e ne font pas partie des examens.

Il y a deux examens, la € promotion > et le doctorat, qui se passent, l'un et l'autre, après que l'élève a smviles coxvK oUigatoirement pendant deux annéea; doue, en tout, quatre années. Sur la proposition de la Faculté, chacun de ces examena peut être divisé en deux épreuves, de sorte qu'alors il y en a une après chacune des quatre années d'études. En Belgique, les cours de dioit ne prennent que trois ans et le programme est nécessairement moins complet.

En Italie, pour le doctorat, le récipiendaire doit présenter une dissertation sur une des matières de l'examen. La commission d'examen se compose des professeurs des matières qui en font partie et de deux autres membres nommés par le ministre, sur la proposition du conseil de la Faculté, le Conseil supérieur de l'enseignement entendu. On voit que des mesures sérieuses sont prises ici contre l'arbitraire ministériel. L'intervention des corps compétents est partout assurée. C'est ce dont on s'est toujours trop peu occupé en Belgique.

II n'y a qu'un grade, la distinction (loda), et il se donne rarement ; par exemple, h Bologne, en 1877, elle n'a été obtenue que par cinq docteurs en droit, un en sciences philosophiques, un en sciences naturelles et un en médecine.

Les taxes universitaires sont pssez élevées; elles montent en tout, pour le docteur en droit, à 860 fr. :

40 fr. d'immatriculation, 660 fr. payables en quatre années pour les inscriptions, 100 fr. pour l'examen et 40 fr. pour le diplôme. On paye autantpourla médecine et pour les sciences mathématiques; 450 fr. pour la philosophie et lettres ; 200 fr. pour le notariat, qui comprend les cours de droit civil, de droit pénal, de droit commercial,, de procédure, civile et les institutes du droit romain.

En 1878, il y a eu à l'université de Bologne 534 étudiants, dont 17 pour la philosophie, 147 pour le droit, 51 pour les sciences, 190 pour la médecine, 34 élèves-ingénieurs, 12 pharmacie, 9 accouchement, 42 vétérinaires. Fait curieux à noter, le nombre des étudiants tend à diminuer en Italie. En 1868, non compris Naples, il y en avait 6,818 pour tout le royaume, et en 1875, seulement 6^446.

A Naples, on a compté en moyenne, par an, de 1868 à 1872, 3,935 étudiants inscrits et 11,368 examens. Cette différence s'explique par la raison qu'à Naples l'inscription n'était pas obligatoire.

Le recteur que je vois à l'Université se plaint de la difficulté de recruter le corps professoral. Il m'affirme qu'un grand nombre de chaires sont vacantes, faute de pouvoir y nommer des candidats capables. Voici, me semble-t-il, l'explication du fait : les 'primti insegnanti ne sont pas assez encouragés. Ils n'ont que la moitié du minerval payé par leurs élèves, ce

qui est insuffisant. Comme je l'ai déjà dit, on ne rencontre guère de priixii docenien qu'à Naples, où le Dombre énorme d'étudiants peut fournir une rétribution convenable. Le professeur ordinaire a 5,000 fr, par aji, avec une augmentation de 500 fr. par cin(| années de fonction; mais il ne touche rien des minervais et peu de chose pour les examens. Le traitement est insuffisant. De là les difficultés du recrutement. Il feut absolument organiser un système sérieux de jmtaii imegnaïUi ou de suppléants, sinon le recrutement du corps professoral laissera toujours beaucoup à désirer.

— • Trois jeunes filles italiennes suivaient les cours : une pour la médecine, une pour les sciences et une pour la philosophie. Le recteur m'a assuré que cela ne donnait lieu à aucune difficulté. Elles sont respectées par leurs condisciples, tant pendant qu'après les leçons. Bien entendu, elles n'ont été admises qu'après avoir subi, comme les autres étudiants, toutes les épreuves préliminaires, et conquis la < licence licéale » . Dans ces conditions, aucune loi, aucun règlement ne s'opposerait chez nous à l'admission des femmes dans nos universités. Il ne &ut pas oublier que Bologne a eu autrefois des femmes illustres comme professeurs : Clotilde Tambroni,quî enseignait legrec; LauraBaasi, la physique, et Marie Àgneti, les mathématiques.

Le recteur me dit que les professeurs sont généra-

lement trèB^^satlB&^te de la génération actuelle. Elle travaille bien, et chose excellente, ce i^ui la pousse au travail, ce n'est pas tant le désir d'obtenir le diplôme que le goût de la science. Que ne pouvons-noua en dire autant en Belgique I Chez noua, sauf parfois en sciences, le but unique, c'est l'examen. Il est vrai que la science est si peu honorée et si peu encouragée ! En Italie, il n'en est pas de même. Le gouvernement et la société s'empressent d'accorder aux vrais savants la considération et le respect qu'ils méritent. En Allemagne, et plus encore en Angleterre, il en est comme en Italie.

Le soir, nous dînons chez M. Uinghetti. M. Minghetti a publié, l'an dernier, un beau livre sur les rapports de l'^^lise et de l'État, dont M. Laurent a rendu eompte dans la Revue de Belgique, en soulevant de sérieuses objections. On se rappellera que le principal point de dissidence était le suivant : M. Minghetti ' est aussi hostile que M. Laurent aux prétentions excessives du clergé; mais il croit que l'ultramontanisme sera vaincu par les idées modernes et qu'on ne peut refuser aux cultes, complètement séparés de l'État, le droit d'acquérir et de posséder. L'été dernier, en revenant d'Ostende, M. Minghetti est allé à Arlon pour fîùre la ccninaissance personnelle de M. Laurent et pour discuter cette question. II me parle avec admiration de cet homme de bien, de ce puissant lutteur 1

€ n ne m'a pas convaincu, me dit M. Minghetti, maie il m'a fiut réfléchir. C'est un véritable apôtre. iComme économiste, M. Minghetti incline vers les idées nouvelles., Il a écrit aussi, il y a quelques années, un excellent ouvrée sur les Rapports de Véconomie poiitique avec le droit çt la morale, qui, malheureusement, a été défiguré par la traduction.

La droite a fondé, dans les villes principales, des associations constitutionnelles qui, ainsi que les associations libérales chez nous, ont pour but de s'occuper des élections, mais qui discutent aussi des questions de politique générale. Comme président de l'association de Bologne, M. Minghetti a prononcé dernièrement un discours, qui a eu uu grand retentissement dans toute l'Italie, et oh. il traitait de la réforme électorale. Des rapporteurs sont chassés d'étudier les différentes questions et M. Minghetti résumait leurs travaus. Sous tous les rapports, il occupe une place considérable. Il a été quatre ou cinq fois ministre. Il a pris part'à tous les grands événements qui ont créé l'unité italienne. En sa qualité de chevalier de l'Annonciade, il est, avec quatre ou cinq autres, cousin du roi, qu'il sait immédiatement dans toutes les cérémoniee publiques. C'est une belle et puissante intelligence et un grand cœur. Et tant de bonté, de finesse, de douceur t II a approfondi tous les sujets qu'embrasaent la politique et l'économie politique. Avec sa

taille élevée, son teint frais, ses cheveux et ses fiivoris blancs, coupés court, sa mise correcte et soignée, il a tout ^ fait l'extérieur et les allures d'un homme d'État anglais, et ses idées, au fond, sont celles des grands whigs, de lord John Russell ou de Gladstone, par exemple.

Sa résidence aux portes de Bologne, à M^zarota, est ravissante. C'est une partie d'un ancien couvent. Elle est située au haut d'une colline d'où l'on a une vue admirable sur la ville et sur les environs. Le " jardin en terrasse est tout planté d'arbres verts, cyprès, pina, lauriers. Nous sommes reçus dans un salon grand et haut comme une église. II est complètement revêtu d'une cretonne aus couleurs vives et gaies et rempli de sièges, de sophaa, de meubles élégants, qui en dissimulent les'vastes proportions. Il est divisé en trois par d'immenses portières. La première et la dernière partie sont éclairées par la lumière douce et rosée qui tombe de grandes lampes opalines. Le pavement en ■ mosaïques est recouvert de tapis turcs. Ce réfectoire de couvent, accommodé à toutes les élégances de la vie moderne, offre un piquant contraste. On j reconnaît le goût d'une femme artiste. C'est ce qu'est, en effet. M"' Minghetti, à la fois Anglaise et Sicilienne, née Acton et veuve du prince Camporeale. C'est un charme de causer avec elle des questions politiques, sociales, religieuses ou artistiques. Elle y porte le plus

vif intérêt et une âme émue; d'un mot, elle les résume. Puis vient une tirade animée, vive, éloquente, et parfois des traita comme des flammes qui éclairent et réchauffent. Du sérieux, de l'enthousiasme pour le bien, une commisération profonde pour les souffrances humaines, une grande ardeur de réformes. Nul préjugé. C'est exactement la tournure d'eaprit des grandes dames du sviir siècle.

La conversation peadant le dîner est vive, piquante, sans lourdeur, et cependant elle touche aux choses sérieuses.

M. Minghetti indique quelles sont, d'après lui, les causes qui ont amené la chute de la droite, t Elle a été au pouvoir sous différents chefs, pendant dix-huit ans. Que de mécontentements elle a dû provoquer pendant un temps si long! Puis des impôts, toujours des impôts, même les plus vexatoires, jusqu'à ce que l'équilibre financier, lepareggio, fùtétabli. Nul pays, pour faire honneur à ses engagements, ne s'est imposé d'aussi lourdes chargea. La propriété paye souvent le tiers et même la moitié de son revenu. La résignation du contribuable a été admirable. Mais epfîn, quand l'équilibre a été établi, quand le navire est entré au port, le pays s'est retourné contre ceux qui lui avaient imposé de si durs sacrifices. C'est ainsi que la droite, qui avait les trois quarts des voix, n'en a plus que le cinquième. Naturellement j'ai trouvé d'abord que

c'était de ringratitude.Nous avions foit do^ devoir. Nous avions sauvé l'honneur financier de Tltalie et rétabli son crédit. Nous croyions avoir mérité quelque reconnaissance. En j réfléchissant, j'ai compris qu'il ■ ne pouvait en être autrement. Partout l'électeur aurait agi de même. Le traitement appliqué au malade était nécessaire, mais il était trop dur pour qu'on nous le pardonnât. Ce qu'il nous reste à faire maintenant, , c'est de réunir tous nos efforts pour que nous ne retombions pas dans le déficit. > . ,

Nous abordons un autre sujet : « Ne croyez-vous pas, lui dis-je, que si le pape renonce & la fomeuse maxime : JVÏ éUtion, %i eleiti, et s'il pousse le clei^ à intervenir dans les élections, le parti catholique enlèvera bien des sièges?

«Non, me répond M.Minghettijje ne pense pasqu'il arrive à avoir plus de 40 à 50 députés bien à lui. Sans doute, en s'alliant à d'autres partis, il peut obtenir sa part d'influence; mais seul, il est en somme très faible. Je parle du présent, non de l'avenir : ( je ne sais pas prévoir les malheurs de si loin. » Voici les raisons de la faiblesse du clei^é comme parti politique. D'abord, s'il descend dans l'arène, le drapeau papal à la main, il représentera le rétablissement du pouvoir temporel, donc Rome enlevée à l'Italie comme capitale, et le morcellement du pays. Vot«r pour un candidat franchement clérical, c'est voter la destruc-

tion de la patrie, c'est une trahison. En Belgique, en France, celui qui donne sa voix à un candidat clérical peut croire qu'il vote pour le principe conservateur qui assurera la grandeur de son pajs. Ici, celui qui vote pour uu candidat du clergé sait qu'il vote le démembrement de l'Italie. En second lieu, beaucoup de nos curés sont bons patriotes. Ils ne sont pas du tout disposés à se faire les instruments obéissants des évoques ou môme du pape. Enfin, ils ne sont pas dressés h la lutte politique. Ils y seraient très maladroite. Leur influence serait minime, cat le peuple n'est oullement préparé à la subir.

< Voilà les principaux motifs qui font que, d'ici à longtemps, le parti ultromontain ne sera pas très nombreux h. la Chambre, En ce moment, il n'y est pas du tout représenté. Je pense, quant à moi, que c'est un mal. D'abord, je suis d'avis, en r^le générale, qu'il est utile que toutes les opinions sérieuses et quelque peu considérables aient leurs représentants au Parlement. En second lieu, l'arrivée du parti clérical aurait pour eSet de réunir plus intimement toutes les fractions du parti libéral et de faire occuper & chacun la place qui lui appartient.

< N'est-il pas absurdeque nous, qui partout ailleuTB, chez vous, en France, en Angleterre, formerions le centre gauche, ou même la gauche, nous soyons ià l'extrême droite, comme si nous étions des réac-

tionilairesî Le système représentatif en Italie ne marche pas comme il le &udrait, parce qu'il n'y a point de partis opposés en présence. Au fond, sur les grandes questions, nous sommes tous de la mâme opinion, sauf 17 ou 18 républicains. Droite et gauche, nous sommes tous libéraux et tous conservateurs, c'est-à-dire partisans du régime établi. Dès lors, sur les différentes questions qui surgissent, il se forme des majorités flottantes. Aucun ministère n'a une majorité sûre, avec laquelle il peut gouverner comme il l'entend. Pour vivre, il doit, par des négociations et des concessions, s'assurer le concours de deux ou trois groupes, dont l'un ou l'autre peut à chaque instant se dérober. De là viennent ces changements fréquents de ministères et le peu de puissance dont ils disposent pendant qu'ils sont aux affaires. »

— e Voua avez raison, lui dis-je; le parti clérical arrivant au Parlement en nombre respectable, voua procurerait cet avantage de vous donner les deux partis opposés nécessaires pour faire fonctionner régulièrement un gouvernement de majorité. Mais cet avantage ne serait-il pas acheté bien cher ? Le malheur des pays catholiques, c'est que, quand le parti clérical intervient dans les luttes électorales, son arme de combat est le sentiment religieux. C'est par la chaire, par le confessionnal, par la communion, par les sacrements, qu'il impose ses volontés. Ceux

qui veulent lui résister doivent forcément tendre à détruire l'arme qu'on emploie pour les asservir. Les journaux libéraux font ainsi une guerre acharnée et constante au prêtre. Comment le sentiment religieux n'en serait-il pas ébranlé? Tant de courante divers le battent déjà en brèche ! Qu'en restera-t-il si, jeté dans les luttes politiques, par ceux qui le représentent, il devient l'objet des assaute d'un parti puissant, actif et maître de la presse? Déjà, en Italie, la foi s'en va rapidement, me dit-on,' et cependant le clergé, ne se mêlant pas à la politique active, n'est g;uëre attaqué dans vos journaux'. S'il l'était comme chez nous, une hostilité ardente contre toute idée religieuse se développerait, et alors se poserait ce formidable problème : Un peuple peut-il vivre sans religion ? >

— < Oui, s'écria M" Minghetti, voilà ce que je me demande souvent avec angoisse. Autour de moi, dans le monde, je vois que la foi véritable devient bien rare, même chez les femmes. Il n'y a pas souvent chez elles incrédulité raisonnée, révolte absolue ; il y a doute, refroidissement, indifférence. La croyance en Dieu va-t-elle disparaître? Le ciel sera^t^il vide et n'y aura-t-il plus un être suprême en.qui chercher une consolation dans nos heures de tristesse et de découragement ? Tout va-t-il se réduire pour nous à cette terre, à ces courts instants si souvent assombris, attristés, désespérés? Ne sentez- vous pas alors comme le froid du néant qui vous saisit?... >

Nous reprenons avec M. Minghetti la questioq débattue avec Laurent.

ff Si vous supprimez, dit-il, le budget des cultes, comme le principe de la séparation de l'Église et de l'État vous y oblige, pouvez-vous leur refuser le droit de posséder au moins ce qui est indispeowble h leur existeneeî C'est une des manifestations les plus nobles, les plus bieo&iBaates de l'activité humaine. L'étoufferez-vous en la privant de la nourriture dont elle ne peut se passer ? Voyez aux États-Unis, aucun culte n'y est rétribué, mais tous ont le droit de posséder. L'Europe sera amenée à imiter en ce point l'Union américaine. En outre, ne vaut-il pas mieux, au lieu de la propriété clandestine, la propriété au soleil, soumise b l'inspection et au contrAle de l'État ? Vous n'accordez pas à vos couvents le droit de posséder. Cela les empêche-t-il de se multiplier, d'arrondir leur domaine et surtout leur portefeuille? A moins de proscrire le droit d'association, yous n'empêcherez pas leur richesse de s'accroître. Bien entendu, je n'accorderais jamais la personnification aux couvents, mais seulement aux églises. Vous auriez ainsi un droit de surveillance que vous n'avez pas maintenant. >

— < La question, répondis-je, comme la plupart de ceUes qui touchent & l'Église dans les pays catholiques, ne me paraltpas offirir de solution satis&isante.

La Ic^que exi^ la suppression du budget des cultes, et cette Buppresaion impose, en effet, comme on l'a fait aux États-Unis, qu'on accorde aux diverses communioris le moyen de vivre. D'autre part, si vous donnez à l'Église catholique le droit illimité d'acquérir, dans un pays de foi, avec les testaments et les derniers sacrements, en un siècle ou deux, elle possédera tout. »

Je demandai si le mouvement de l'IUUm irred&iUa avait quelque importance. < En réalité, très peu, me répondit M. Minghetti. Aucun homme sérieux ne l'appuie. En tout pays, il y a des individus qui se plaisent dans les agitations de la place publique, et comme l'Italie s'est faite au nom du principe de la nationalité ethnc^aphique, on exploite encore aujourd'hui cette idée.' Mais alors il faudrait donc arracher à la France Nice et la Corse, Mtdte k l'Angleterre, le Te^in à la Suisse, Trente et Trieste à l'Autriche? C'est

M. Minghetti ajoute qu'il approuve, en somme, le traité de Berlin. Loin que l'Italie doive se montrer hostile à l'Autriche, il faut, au contraire, qu'elle l'appuie franchement dans la mission civilisatrice qu'elle a à remplir au delà de la Save. L'avenir est aux populations slaves. On ne doit donc leur refuser !

aucun des moyens de se développer. Mais, d'autre part, il ne faut pas oublier que les Grecs occupent le I

littoral, et il est juste que leur indépendance ne soit pas noyée dans le flot montant du slavisme.

Dans cette région, dit-il, l'Italie n'a aucun intérêt égoïste à défendre. Elle doit seulement fa,voriser toute solution qui y apportera le progrès et la civilisation. Car, comme voisine et riveraine de l'Adriatique, c'est elle qui retirerait le plus grand profit de toutes les améliorations qui s'y feront.'

Bienentendu, je ne fiiis, qu'esquisser les idées de M. Mînghetti. Que ne puis-je y ajouter la variété, la profondeur, l'originalité des aperçus, la connaissance complète des faits, l'abondance des preuves, tout ce qui fait la vie et le charme de la conversation d'un homme vraiment supérieur!

— A Bologne, je suis frappé de voir, sous les galeries, sur la place, devant les cafés, un grand nombre d'hommes achetant et lisant les journaux, discutant politique et ne ressemblant k aucune des classes sociale qu'on rencontre chez nous. Ils sont vêtus mieux que des ouvriers, moins bien que des bourgeois. Ils ne paraissent pas avoir assez d'aisance pour vivre sans rien faire et cependant il ne semble pas que lemétierqu'ils exercent les occupe beaucoup. On dirait une classe de politiciens qui tiennent à leur manteau, même quand il montre la corde, et qui ont proscrit ■ l'usage de la brosse et du cirage. Sont-ce les terribles internationalistes dont on parle tant? Il parait que

non ; mais ce sont les soldats de Vltalia irredenta, les adhérents des circoli Barsanti. A Bologne, me diton, où la population est en général très laborieuse, ils sont en réalité peu i^ombreux ; mais dans les petites villes des Marches, où il n'y a nulle industrie et où, par conséquent, les oisifs sans moyens réguliers d'existence foisotment, ils constituent une classe dangereuse. D'autres personnes m'affirment qu'il y a à Bologne plus de 500 affilia & l'Internationale. Ma chi lo sa.

— On dirait qu'à Bolc^ne le système de la représentation des minorités a été mis en pratique, car, au conseil communal, tous 1^ pai'tis,méme les plus extrêmes, sont représentés. Il s'y trouve des républicains, dont . plusieurs sont des esprits distingués, point démagogues et n'attendant le triomphe de leur idéal que de sa force propre d'attraction, par exemple, l'éminent professeur de l'Université, Cenere ; — des cléricaux et enfin des constitutionnels nationaux, droite, centre etgauche. Si les "électeurs de la commune nomment ainsi des conseillers de toutes les nuances, c'est la preuve qu'il n'existe pas deux partis nettement opposés. Dès lors, il y a place pour les influences personnelles, pour les transactions, pour les alliances, en un mot, pour l'imprévu. Il en est un peu de même dans les élections générales et dans le Parlement. C'est ce qu'à Genève on appelle des élections panachées.

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Pour comprendre la situation politique en Italie, il &ut se pénétrer de ce fait capital, qu'il n'y a pas ici de démarcation nettement tranchée entre les partis. En Belgique, entre catholiques et li1;iéraux la sépara- tion est absolue. En France, il en est de même entre monarchistes et républicains. En Italie, on passe, par gradations insensibles, de l'extrême gauche à l'extrême droite, et nul n'a pu me dire clairement quels sont les c grands principes > qui séparent les deux nuances.

Je ne vous parle ni des monuments ni des tableaux ; vous les connaissez. Cependant je dois vous signaler les tombeaux que l'on a découverts récemment à Bologne, bien au-dessous du niveau des constructions romaines. On y a trouvé des corps très bien conservés, des armes et des vases avec des ornements d'une époque très primitive. Ils appartiennent à une race bien ^térieure aux Étrusques. La matière et les formes des poteries, les dessins très archaïques qui les décorent doivent remonter certainement' à la période préhistorique. Que de souvenirs dans cette vieille terre italique! Que de races s'y sont succédé ! On trouve souvent trois ou quatre antiquités superposées 1 Italia, magna parens vimm.

De Sologne à Florence. — Le chemin de fer suit le Reno, rivière-torrent qui, comme presque tous les. cours d'eau italiens, dévore ses rives et entraîne la terre végétale dans la mer, en y formant des lagunes. Le sommet des montagnes est déboisé. La pluie, qui l'hiver tombe en abondance et en fortes averses, n'est point retenue par la végétation. Elle creuse des ravins; elle emporte tout et ne laisse plus que le rocher nu. En haut, stérilité et dénudation; en bas, marais et malaria, voilà le résultat. Ce fléau du déboisement a sévi dans tout le bassin de la Méditerranée, depuis l'Espagne jusqu'en Asie Mineure. Les anciens avaient bien raison de consacrer les bois des montagnes & leurs divinités. La science et l'instruction répandues par l'État et des lois énergiques suffirontelles pour réparer le mal?

Quand on descend sur l'autre versant des Apennins, dans le bassin de l'Amo, la vue est magnifique. Les pentes sont couvertes de châtaigniers d'abord, puis d'oliviers et de vignes, au-dessous desquels verdissent déjà le jeune blé et les premières pousses des légiimineuses. Au bas s'étend la riche plaine toscane ; mai» on ne jouit que peu d'instants de ce panorama. La

voie est presque tout entière en tunnel. Le train reparaît un instant au jour et puiB ae replonge dans les

On arrive ainsi à Fistoia, petite ville calme et propre, où Tart a eu, au xin* siècle, un moment d'épanouissement charmant. A l'hôpital del Ceppo,les basreliefe de Luca délia RohHa, en terres cuites coloriées de 1525, sont une merveille. Elles repr^entent les œuvres de la charité. C'est un mélange ravissant de réalisme et de tradition classique. La place de la Seigneurie, avec le palais communal, le tribunal et la cathédrale, fiut une vive impression. On est transporté au XIV* siècle. I-es églises en marbre blanc et noir et leurs chaires sont aussi bien curieuses. Voilà ce qu'il y a de merveilleux eu Italie : allez dans n'importe quelle petite cité et vous y trouverez quelque ornement, quelque tableau, quelque statue, quelque œuvre d*art qui a son caractère propre et qui reflète une époque. Nous ne nous arrêtons à Fistoia que peu d'heures et je n'y vais voir personne ; mais, en jetant un coup d'œil sur les affiches, je constate qu'O existe ici un mouvement ouvrier bien plus actif et surtout d'un ordre plus relevé que dans nos petites villes. Ainsi une société ouvrière convoque ses membres pour envoyer une adresse au roi, à propos de l'attentat. La société académique ouvrière, Società œcademica o^eraia, donne un bal, vna/esta di lallo. La Ligue de

...Gaonlc

l'enseignement annonce qu'elle ouvre ses écoles pour les ouvriers. Ces trois affiches se trouvent à la fois sur . le même coin de mur.

' Florence, 20 novembre.' La capitale de la Toscane est toujours la charmante cité que vous connaissez! Depuis que je ne l'ai vue, elle est bien embellie. On a abattu les anciens murs; des quartiers nouveaux ont été construite. La magnifique promenade dei Colli a ét^ créée sur les collines qui entourent Florence au midi. En sortant de la porte romaine, on passe près des immenses cyprès de l'avenue du Poggio impériale. Des deux côtés de la route, des jardins publics, des squares, quelques villas charmantes. On aboutit au chemin bordé d'arbres verts qui conduite San Miniato.Là, sur une immen.'-'e terrasse, s'élève up monument consacré à Michel- Ange. La statue grandiose du David est posée sur un puissant socle de granit. De ce point la vue est admirable. A nos pieds, le proKl si original de la vieille cité, la puissante tour de l'hôtel de ville, l'élégant campanile de Giotto, le dôme de la cathédrale ; au fond, les montagnes violettes, et à droite et à gauche, l'Apno qui serpente à travers les riches campagnes.

A Florence, je retrouve M. et M"' Pertizzi. O'est pour moi un vrai bonheur, car je crois pouvoir les. considérer comme de vrais et bons amis. Ancien collègue de Cavour et plusieurs fois ministre depuis, Ubaldino

Peruzzi appartient à cette forte et brillante génération d'hommes d'État italiens qui ont fait l'Italie. Les Peruzzi, qui ont leur chapelle du xv° siècle à Sauta- Croce, étaient la grande puissance financière de Florence, longtemps avant les Médicia. Ils avaient prêté à Edouard III d'Angleterre 300,000 écus d'or, somme énorme pour l'époque et qui t valait un royaume >, comme disent les historiens du temps. Edouard III fit faillite; il répudia sa dette et les Peruzzi restent les créanciers de l'Angleterre. Si elle payait ce qu'elle lui doit, Peruzzi pourrait rembourser la dette de Florence. J'ai rencontré Ubaldino Peruzzi et donna Emilia en Egypte, à l'époque de l'ouverture du canal de Suez. Nous remontâmes ensemble le Ni!, sur les vapeurs du K-hédive. les beaux souvenirs 1 Le merveilleux climat : la chaleur de juin avec un air vif, sec, léger, réconfortant; les couchers de soleil éblouissants sur le désert et sur les roeherd rougeâtres qui bordent le fleuve; les claires nuits, éloilées; et ces monuments écrasants de puissance, dont rien en Europe, pas même Pœstum, ne donne l'idée.

Nous revînmes ensemble par Brindisi et l'Italie. Nous causâmes deux jours et deux nuits durant. Après cela, je connaissais l'Italie politique de ce temps-là mieux que la Belgique.

Le premier mot de donna Emilia, quand je la revis, fut : < Eh bien! sommes-nous tombés aux mains des

cléricaux ? » Elle continuait ainsi une discussion commencée dix ans auparavant — je me le rappelle encore — sur le bateau qui nous ramenait d'Alexandrie, en vue des montagnes dénudées et blanches de la Crète . Je prétendais que peu & peu Ï6 clergé reprendrait en Italie autant de pouvoir qu'il en avait acquis en Belgique, par un travail lent et continu de trente années. Donna Emilia soutetiait le contraire, et elle m'expliquait par&îtement les différences nombreuses et profondes entre la situation de son pays et du mien, — < Voyea, disait-^lle, nous avons supprimé les couvente, taudis que chez vous ils abondent et se multiplient tous les jours. » — € C'est vrai, intervint Peruzzi, les grands couvents qui s'étalent au soleil ont passé aux mains de l'État ; seulement, k côté, il s'en élève de nouveaux plus petits, mais plus nombreux que les anciens. »

Cette fois, je dus avouer cependant que le parti clérical n'avait pas &it, en Italie, autant de progrès que je l'avais prévu. Néanmoins je maintins que, d'après tout ce que je voyais, l'influence du clergé devait être très grande, quoiqu'il n'en ^t pas encore usage dans les luttes politiques. Je citai ce fait des Scolopes qui avait récemment passionné tout Florence. Les frères Scolopes, c'est-à-dire ijes scoîepie, des écoles pieuses, donnaient l'enseigneme^nt moyen pour compte delaville.Laloi n'était pas olservée, car elle ne permet pas aux villes de iaire donner l'instruction par des

... ..Goô^lc

corporations. Le ministère Cairoli exigea que des maîtres laïques fussent nommés. Les Scolopes ouvrirent alors UQ établissement privé, et ils eurent immédiatement autant d'élèves que quand ils occupaient le local communal, — Le comte Bastogi, ancien ministre des finances, aujourd'hiui directeur des chemins de fer méridionaux, intervint à son tour pour m'expliquer l'incident des Scolopes. Ces religieux, d'après lui, ne manquent pas de connaissances. Ils avaient formé toute la génération actuelle. Comme ils avaient conservé en certaine mesure la tradition libérale du clei^ d'autrefois, ils n'avaient point soulevé d'Lostîlité. Les parente avaient confiance en eux. Ils voulaient que leurs fils fussent élevés par les maîtres qui les avaient formés eux-mêmes. — « Sans doute, répondis-je, ces raisons expliquent le feit. Mais i~l n'en reste pas moins certain que, dans une ville qui ne passe pas pour cléricale, un grand nombre de familles considérées comme libérales ont préféré un établissement ecclésiastique à une école communale soutenue par l'État. C'est la preuve que la lutte contre l'influence du clergé n'est pas encore très vive ici. »

— r Le salon Peruzzi est un des plus intéressants de l'Italie. L'hiver, on y rencontre tout ce que Florence compte de personnes distinguées, tant parmi les Italiens que parmi les étrangers. Donna Kmilia s'occupe avec un feu et un enthousiasme lumineux de toutes

les questions politiques du moment. Sa correspondance estplua étendue que celle d'un ministre. Chaque matin, elle écrit une quantité inouïe de lettres, pour demander des renseignements, des appréciations, des idées et pour communiquer les siennes. Le soir, elle cause de tout ce qu'elle a ainsi traité dans sa correspondance. Sa voix forte et bien timbrée, ses grands yeux brillants d'intelligence, la coupe du vis£^e font penser à M'"*'de Staël. Peruzzi est le type le plus partait de l'esprit toscan , Une ironie fine, peu de mots 'mais pleins de sens, un jugement exprimé par un geste ou Un sourire, la quintessence du sel attique de l'Athènes moderne. Tandis que donna Kmilia est toute passion et toute flamme, lui, au contraire, est toujours calme et contenu ; mais tous deux adorent paiement leur chère Florence. Ils ont le patriotisme civique du moyen âge. La cité est leur vraie patrie, celle du cœur.

Leur salon n'est pas ouvert en ce moment. Ils sont encoreàla campagne, dans leurvilla d'Antella. Cependant, une après-midi j'ai rencontré chez eux quelques hommes distingués, que je désirais connaître. C'est d'abord Angelo deGubernatis,avec qui j'ai eu d'excellentes relations, quand il était directeur de la Rivista eu^opea. Il est maintenant professeur de sanscrit à VinstUiUo di studii mperiori et il écrit dans la Nuova antologia. C'est un de ces écrivains italiens cosmopolites

qui forment le trait d'union entre la vie littéraire de l'Italie et celle des autres pays. Il fait paraître des articles ^ans VAtlienœum de Londres, dans Vln^natioTud Remem de New- York, dans la Qreniboten de Leipzig, dans la Deuische Rundschau de Berlin. Par sa femme, qui est Eusse, il a ses entrées dans le monde slave et il écrit daaa la Viesthik Swop^ de Saint- Pétersbourg. Il &it aussi connaître les livres russes au public italien. 3on ouvrage capital s paru d'abord en anglais, sous le titre de Zoohgical Mythology. Il s été traduit en allemand par Hartmann et en français par Regnaud, avec une préface par Baudry. H y étudie le rôle des animaux, dans les mythes. Il a sous presse une Botanique mythologique, également en deux volumes. Ses travaux sur l'épopée de l'Inde ont aussi Une grande valeur.

Je rencontre encore ici M. Genala, le défenseur le plus actif, avec M. Brunîalti, du principe de la représentation des minorités. Cette idée a attiré chez nous trop peu d'attention, malgré les travaux de MM. Rolin- Jaequemyns et Pety de Thozée. En Italie, les hommes les plus éminents se déclarent partisans du système, entre autres, Penizzi etMijighetti. Il est certain que ce serait le meilleur moyen de donner à la représentation plus d'originalité et de consistance.

La question de la réforme électorale est k l'ordre du jour en Italie. Actuellement, le cens est le même qu'en

Belgique, 40 francs; mais chaque collège ne nomme qu'un seul député. Dana beaucoup de localités, l'indifférence est telle, qu'il est rare de voir la moitié des . électeurs se rendre au scrutin. Cette indifférence tieut, me dit-on, à deux motifs. D'abord, la dlEférènce de principes que représentent les concurrents est souvent si légère, que la lutte n'inspire d'enthousiasme à aucun des deux partis. En second lieu, les électeurs se disent : Que l'un ou l'autre soit nommé, le résultat sera le même; ce seront les mêmescrises ministérielles, la même marche des affaires et surtout les mêmes impôts. Dès, lors, à quoi bon nous déranger? Quoi qu'il en soit, les abstentions sont si nombreuses, que de divers côtés on y cherche un remède. La représentation des minorités réveillerait évidemment le zèle des électeurs, puisque chacun pourrait voter pour les candidats qui auraient toutes ses sympathies. La gauche voudrait introduire le scrutin de liste et donner le vote à tous ceux qui savent lire et écrire. D'autres réclament le suffrage universel.

Je cause ensuite avec M. Comparetti, le savant professeur de littérature grecque, d'abord à l'université de Pise, aigourd'bui à l'Institut supérieur de Florence, directeur de la Rivista di Filologia. II me confirme ce que l'on m'avait dit déjà à Padoue et à Bologne : les jeunes gens n'arrivent pas, dans l'enseignement moyen, ^ conn^tre sérieusement le. grec.-Cependant

ici le latin, si rapproché de l'italien, s'apprend facilement, et il n'est point fait de place aux langues ' vivantes.

U Dpvenlbre.

Tout le monde me parle de la crise effroyable que traverse Florence. C'est une situation désolante. A l'époque où Florence était capitale, elle a été entraînée à de grands travaux qui ont exigé de nombreux emprunts^ En 1864, avant le transport de la capitale, lé budget de Florence se soldait par un excédant. En 1878, elle était chaînée d'une dette de 166 millions, et le déficit pour 1879 est calculé à plus de 9 millions. Après avoir épuisé toutes les ressources et poussé l'impôt sous toutes les formes aux plus extrêmes limites, la pauvre cité aux abois a àù avouer qu'elle était hors d'état de payer l'intérêt de sa dette. Elle a fait làillite. Ce qu'il y a de cruel, c'est que parmi les créanciers figurent les caisses d'épai^e, la Banque toscane, la commune de Prato, des établissements de bienfaisance et des particuliers qui ont escompté des lettres de change. Les titres de la dette communale se trouvaient répandus dans toutes les classes de la population. La faillite est ainsi une ruine générale. Le transport de la capitale à Rome a fait partir plus de 50,000 habitants. La consonjmation a énormément diminué.. Toute l'activité commerciales été atteinte. En même temps, l'accroissement continu des impôts

rendait tout travail plus onéreux. Les loyers baissaient énormément. La valeur des immeubles diminuait des trois quarts. Les revenus des particuliers étant ainsi considérablement réduits, leurs dépenses l'ontété daïis }& même proportion. Les sources du travail ont été taries de toutes façons. Ce serait une instructive mais lamentable étude à faire que de suivre dans toutes ses conséquences la ruine et la faillite d'une grande ville.

L'État, dit-on, viendra au secours de Florence, Il serait juste qu'il lofasse largement. C'est le départ pour Rome qui a ruiné Florence. Le crédit de l'Italie est intéressé à ce qu'il n'y ait pas ici"une désastreuse feillîte dont, en réalité, elle serait solidaire. Déjà les esprits sont très aigris. L'explosion des bombes Orsini montre que les haines sont devenues si violentes qu'elles frappent au hasard, uniquement pour feire le mal. Ce serait un grand malheur pour l'Italie si le vrai cœur du pays restait profondément ulcéré. A de si grands maux, il faut d'énergiques remèdes.'

Avec Je secours qu'on obtiendra certainement, il faut, avant tout, rembourser les caisses d'épargne. Mais, en tout cas, il ne faut à aucun prix augmenter les impôts. Ce serait contraire à l'intérêt même des créanciers, car ce serait achever de ruiner Florence. Mieux vaut réduire momentanément les intérêts, sauf à reprendre le payement intégral, quand la- situation se sers améliorée.

2S novembre.

Je visite l'Institut eupérieur. Florence n'a pas d'université, — -.celle-cise trouve à Pise, — mais elle a un institut où il y a une faculté de philosophie et lettres, de sciences naturelles et de médecine, avec d'admirables collections et de vastes locaux qu'on achève en ce moment. La dépense annuelle e'étève à 550,000 francs. Aucune université chez nous n'est aussi bien montée et n'a un enseignementaussi approfondi. Ainsi, outre Gubernatis, qui enseigne le sanscrit, je trouve A. Severini et C.PiciDipour les langues de l'extrême Orient, L. Fausto pour les langues sémitiques comparées et pour l'arabe, D. CastelH pour l'hébreu, M. Paoli pour la Palét^rapbieXhose remarquable, tous ces cours de langues étrangères sonttrès suivis. Ainsi, en 1877, je note 5 élèves pour le japonais et le chinois, 14 élèves pour l'arabe, 9, élèves pour l'hébreu, 4 pour les langues sémitiques comparées, 23 élèves pour le sanscrit dont 22 appartiennent aux cours normaux et se destinent à l'enseignement moyen, 13 élèves pour la paléographie, dont 9 normalistes.' Ces chiffres prouvent un grand amour de la science. Eu Belgique, nous n'avons pas toutes ces chaires, étsi nous les avions, combien, hélas! yaurait-11 d'auditeurs? Il est vrai qu'ici le respect de la science est général et les savants reçoivent les honneurs qui

leur sont dus. Les, plue éminents, sans distinction de parti, ont été nommés sénateurs par le roi; ils ont reçu les plus haute grades des ordres nationaux; par- , tout on les recherche et même les salons les plue exclusifs s'honorent de les recevoir.

Florence devrait être la vraie capitale littéraire et artistique de l'Italie. Son glorieux passé lui-assigne cette mission. Puisqu'il a fallu fixer à Rome la capitale politique, on devrait fiiire de Florence le centre des hautes ëtudes. Ce serait là la meilleure compensation à lui donner. Ici encore, je trouve l'aristocratie dévouée au progrès de l'enseignement. Pepuzziest président du conseil d'administration de l'Institut supérieur, dont font partie les marquis Bidolfi et Alfieri.

Le professeur d'anthropologie, Mantegazza, me montre ses collections. Ilaheaucoup voyagé et beaucoup écrit, Laliste de ses ouvrages prend deuxgrandes pages in-S". il publie les archives d'anthropologie et d'ethnologie. Outre ses publications purement scientifiques, il a fait paraître des notes de voyage, des souvenirs, des œuvres littéraires qui ont eu le plus grand succès. Il a réuni une collection de cr&nes extrêmement complète, surtout pour les anciennes races italiques. Il prétend qu'on distingue toujours facilement le crâne d'un homme de celui d'une femme. L'arcade sourcilière est beaucoup plus marquée chez

l'homme. Il a publié différents travaux à ce sujet. Il me montre aussi un crâne trouvé aous le péperin et qui remonte ainsi aux époques les plus reculées. Ce crâne n'est pas inférieur h cplui de la race blanche actuelle. Ce n'était donc pas une race rapprochée de l'animalité qui vivait alors.

Le professeur Herzen a un institut parfaitement monté pour la physiologie. Il me donne le détail d'eKf)érience3trè8 curieuses qu'il poursuit. Plus l'émotion qu'un individu éprouve est vive, plus le cerveau développe de chaleur. Les expériences se font sur un chien. On lui présente une feuille de papier: son attention est attirée par cet objet. Cette émotion produit un certain degré de chaleur. On lui offre un morceau de viande: l'émotion est bien plus forte et la température s'élève beaucoup plus. M. Herzen me montre l'instrument au moyen duquel il fait ces délicates observations.

A l'Institut supérieur, il y a une chaire spéciale pour l'explication du Dante. Elle est occupée par M. Juliani, qui a publié toute une série de travaux sur le grand poète florentin. L'étude du Dante occupe une place considérable dans l'enseignement supérieur et même dans l'enseignement moyen. Beaucoup de personnes savent la Divine Comédie par cœur. C'est ainsi que se perpétue l'idéalité. Ici, on aime encore les beaux vers. La poésie fait partie de la haute culture.

C'est certainement un élément de supériorité pour la nation. A notre époque, on n'est que trop porté à e'absorber exclusivement dans la poursuite des intérêts matériels. Ailleurs on ne lit plus de vers.

— Le marquis Alfieri,au prix d'énormes sacrifices, a fondé avec quelques amis et collaborateurs une École des sciences politiques et adminisiraiites, comme celle que M. Boutmy dirige avec tantde succès àParis. L'État devrait encourager ces études et il le pourrait d'une façon très efficace et aana débourser un sou. II suffirait d'établir un diplôme spécial de docteur en sciences politiques et administratives comme celui qui existe en Belgique, en exigeant ce grade pour les baut«s fonctions, par exemple pour celles de préfet et, de sous-préfet. Comme le nombre de ceux qui espèrent ' un jour — et non sans raison — arriver à ce poste est énorme, les cours seraient très suivis. L'utilité serait considérable pour la bonne marche des affaires.

Des connaissances sérieuses de politique et d'économie politique sont aujourd'hui indispensables. Grâce à la méthode d'observation, ces sciences peuvent fournir des solutions positives. Dans un pays où la boui^eoisie gouverne, si elle est ignorante et nourrie d'illusions, elle 'fera maintes sottises. Les lois seront mauvaises ; la nation en pâtira et la liberté même sera un jour compromise. Par suite du culte des théories abstraites et absolues, que d'erreurs enracinées dans

les cervelles contemporaines ! Pour être admis à la Chambre, il faudrait avoir passé un examen sur Montesquieu et Tocqueville. Que delumièrea, que d'avertiasemeuts, que de dangers signalés dans leurs livres 1

Nous marchons irrésistiblement vers la démocratie. Mais si la démocratie n'est pas sage, elle conduira au despotisme, comme jadis en Grèce et à Borne. Faire vivre ensemble la liberté et la démocratie, tel est le grand et redoutable problème, £i nous ne parvenons pas à le résoudre, le césarisme reviendra. En 1848, la république a échoué en France ! En ce moment, expérience nouvelle, entreprise avec plus de maturité et de sagesse; mais les difficultés sont grandes encore. Montrer à quellesconditions des institutions libres peuvent se fonder et durer, voilà ce que peut enseigner une école comme celle qu'a créée le marquis Aliîeri. Il y a mis une clairvoyance, une persistance, un dévouement inspirés par un amour ardent de cette Italie qu'a faite son oncle Cavour.

L'Italie est constituée géographiquement, mais elle cherche encore son assiette intérieure et elle remanie ses institutions de droit public. Comment le fera-trelle avec succès, sans les lumières de la science spéciale.? L'État ne devrait rien négliger pour attirer à l'école politique de Florence toute la jeunesse qui plus tard gouvernera le pays, L'Italie a ce grand avantage que l'histoire des institutions et des luttes intérieures de

ses républiques 06^ k la science politique basée sur l'observation les matériaux les plus abondants, les plus instructifs que l'on puisse désirer. Le passé ainsi interrogé doit servir de guide à l'avenir. Que de belles études à faire en ce sens.

— Noue dînons chez 11™° Mariani. Dans son salon se réunissent, comme chez Peruzzi, les hommes de lettres, les artistes, les savants et ceux qui les recherchent. L'appartement est fait pour recevoir une ai docte compagnie. Il est immense, mais si rempli de meubles, qu'il reste peu de place libre. Tout autour, des bibliothèques basses, dont les rayons sont garnis de beaux livres et dont les tablettes sont couvertes de statuettes, de vases anciens, de bronzes et d'une foule d'objetsd'art les mieuxchoiais ; aux murs, des tableaux . De grandes tables couvertes d'albumset de photographies. De divers côtés, des groupes de fauteuils et de sophas, qui semblent appeler les causeurs. Dans ce milieu, on respire un air tout imbibé d'effluves artistiques et littéraires. Nous sommes heureux de revoir ici M™° Minghetti, qui se rend h Rome. Parmi les convives se trouve un conteur charmant, d'une mémoire inouïe et qui connaît toute l'Europe. C'est sir James Lacayta, qui, par je ne sais quelle combinaison de nationalités, se trouve être à la fois gentilhomme

anglais et sénateur du royaume d'Italie, Sir James est Italien de tfaissance; mais il a si longtemps résidé en Angleterre, qu'il y a été naturalisé. Il a été l'ami intime de lord Landsdown, l'ancien ministre, et il l'est resté de toute la &mille. Il a été aussi secrétaire de M. Gladstone, quand celui-ci a visité les lies Ioniennes, lors de ce femeux voyage qui a abouti à la cession des lies à la Grèce. Sir Jamefi nous cite tour à tour des poésies italiennes et des vers anglais. Ce mélange intime, dans lamême personne, du génie littéraire de l'Angleterre et de l'Italie feit une impression vive et étrange.

Je cause longuement avec Karl Hillebrand qui, lui, est autant Italien qu'Allemand. Il écrivait autrefois dans la He'Bue des Deux Mondes, mais, après les événements de 1870, sa position y est devenue, impossible. Maintenant, il réside à Florence et il publie à Leipzig une revue, Italia, . consacrée uniquement à fiiire connaître l'Italie à l'Allemagne.

Les relations entre les deux pays sont beaucoup plus intimes qu'on ne se l'imagine d'ordinaire. Les jeunes savants italiens vont fréquemment achever leurs études dans les -universités allemandes, et presque tous en savent bien la langue. Le nombre des Allemands qui visitent l'Italie est très considérable. Cependant les sympathies pour la politique de l'empire germanique se sont singulièrement refroidies depuis

que M. de Bismarclr semble vouloir se récoocilîer avec Rome et se brouiller avec la liberté. Le revirement est , frappant. C'est la France, aujourd'hui, qui redevient pt^ulaire, parce qu'elle a échappé aux tentatives de restauration et qu'elle semble vouloir fonder déânitivement un régime d'ordre et de liberté.

Hillebrand connaît k foud l'Italie. D'après lui, le clergé n'a guère d'influence, parce qu'il manque de dignité, d'instruction, de ressources et souvent de moralité. Une réaction n'est donc pas à craindre. Le mal de l'Italie est que ses forces se consument en crises incessantes qui rendent l'action du gouvernement plus nuisible qu'utile. Avec le coi^ électoral actuel, il n'y a pas de remède. Il faut l'élargir et ne pas craindre d'aller jusqu'au suffrage universel. Lepaysan qui viendra voter est très intelligent, même quand il n'a pas d'instruction. Il choisira des gens qui s'occupercHit des intérêts réels àa pays et non des luttes de coteries. C'est & cela qu'il faut échapper h tout prix.

Je réponds que le suffirage universel aura peut-être pour effet de créer des partis mieux définis, ce qui serait un avantage incontestable. Mais, d'un autre côté, ne fera-t-il pas arriver à la fois des radicaux élus par les villes, et des cléricaux élus par les campagnes? Le pays est-il déjà assez fortement constitué pour ne pas souffirir de ta lutte violente des deux partis extrêmes, sans compter le danger qu'ils s'unissent

,1111 jour pour écraser le parti national-libéral bourgeois qui a &it l'Italie? 11. y a là, k mon avis, un redoutable iDConnu. C'est ici, plus qu'en Angleterre, qu'on pourrait dire qu'une réforme ausai radicale serait un leap in tlie dark.

U. Barzellotti, professeur de pbilosopbie, jeune encore, mais à qui, dit-on, est réservé un brillant avenir scientifique, me dit quelques mots du mouvement philosophique en ItaUe. L'bégéliaoisme est toujours représenté avec éclat, à Naples, par les profosseura Vera et Spaventa.On trouve encore par-ci par-là quelques platoniciens, quelques spiritualistee, mais on ne peut nier que les doctrines positivistes et même matérialistes ne fassent de grands progrès, à l'ombre des formules scientifiques. Les écrits d'Herbert Spencer sont beaucoup lufi et exercent une grande influence.

Le soir, une dame autrichienne, pour qui précisément notre amie. M"" PaulaE..., m'avait donné une lettre, vient rendre visite à M'" Mingbetti — c'est la princesse de Salm-Lichtensteiu. Nous causons, naturellement, de l'Autriche. Elle appartient' au groupe de l'aristocratie libérale qui, comme telle, n'a pas vu avec plaisir l'annexion de la Bosnie, voulue et préparée par le parti militaire. Cette conquête, qui doit fortifier l'élément slave, a réveillé, dit-elle, le cooflit des oatioualités. Les Hoi^rois sont mécontents, parce

qu'ils trouvent qu'il ; a déjà trop de Slaves dans l'empi;^. Les Allemands ne sont pas plus satisfaits: ils voient dans les annexions au delà de la Save une , cause inévitable d'accroissement du budget de la guerre et, pour l'avenir, une occasioa de conflits avec 1» Russie et même avec la Turquie. Chose étrange, les plus conservateurs, les plus réactionnaires parmi la haute aristocratie, les féodaux, s'entendent avec les démocrates tchèques et avec les fauteurs du slavisme pour approuver l'annexion. Et cependant, en entraînant l'Aub^che dans la .voie de la reconstitution des nationalités, elle aboutira au progrès de la démocratie. — Les féodaux autrichiens révent le fédéralisme. Us espèrent que l'élément > slave, forti&é par , l'adjonction d'une nouvelle province slave, deviendra assez puissant pour qu'on soit obligé de lui accorder l'autonomie. Alors le dualisme centralisateur austrohongrois, qui existe maintenant, devra cesser. Il faudra accorder & la Bohême les mêmes droits qu'à la Hongrie et à la Cisleithanie. Le Tjrol réclamera à son tour et, pour aatiafiiire tout le monde, il faudra aller jusqu'au fédéralisme. Dans ces divers pays autonomes, rattachés seulement, comme sous l'ancien régime, par un lien très l&che, les féodaux espèrent . exercer une influence prépondérante qu'ils ne peuvent avoir maintenant ni à Vieuue, ni à P^th.

Je me permets de dife qu'à mon avis, les féodaux.

— isoleront pFo1>&blemeDt déçus dans leurs espérances de restauration de l'ancien régime, mais qu'au fond cependant ils défendent les vrais intérêts de l'Autriche et, par suite, de l'Europe.

L'Autriche n'a plus le choix. Ou elle donnera satisfection aux Slaves, qui à eux seuls sont aussi nombreux que les Allemands et les Hongrois réunis, on elle cessera d'exister. La domination turque est finie. Lord Beaconsfield ne ressuscitera pas un mort. Si l'Autriche se refuse à grouper sous son égide les populations slaves du Danube et des Balkans, si elle s'oppose k leur développement, celles-ci se tourneront vers la Russie. Cela est inévitable et naturel. Elle sera ainsi enserrée de toutes parts edtre les provinces du grand empire moscovite. Les Slaves des pays autrichiens, surtout ceux du Sud, de même langue que ceux de la Turquie, voudront se réunir à ceux-ci. Les Tchèques suivront le même mouvement, on le ■voit déjà maintenant. Il se fera ainsi un travail de , décomposition irrésistible : ceci est absolument évident. L'Autriche ne peut donc se sauver qu'en occupant elle-même la place laissée vide par les Turcs. Ainsi, en constituant un second empire slave, elle empêchera le triomphe du ' panslavisme et sauvera l'Europe. Voilà pourquoi les partisans du principe des nationalités et des idées libérales et démocratiques doivent applaudir à chaque pas en avant que £ùt l'Autriche dans la péninsule des Balkans.

M. Pasquale Villari vient me voir et m'apporte des lettres de recommaodation pour Naples, d'où il est originaire. Il est aujourd'hui professeur de la philosophie de l'histoire à l'Institut supérieur. C'est un des écrivains les pluâ distingués de l'Italie. Ses deux grands ouvrages : Sawnarola e sui tempi et MacUorvelli e sVii tempi, sont devenus classiques et cités partout. Dans ses Letiere méridionale il a tracé d'une plume incisive et véridique un tableau frappant des souSrances et des vices de Naples et de la Sicile. Quoiqu'il ne s'occupe pas ex pro/esso d'économie politique, on le range parmi les £'athedersocialiilen et les réformateurs avancés. Nous causons de la situation des classes inférieures. D'après lui, elle est bien ftcheuse presque partout. En Lomhardie, la nourriture des ouvriers agricoles est si insuffisante, que l'abus de la polenta de maïs leur donne une espèce de lèpre, la Pellagra. pans les Romanes, ils sont couverts de haillons et vivent dans des trous, quand ils ne sont pas décimés par les fièvres. Dans les campagnes des provinces méridionales et en Sicile, leur sort est si pitoyable, qu'ils aiment aouveut mieux se jeter dans la montagne et vivre de brigandage. Â Naples, les pauvres sont entassés dans des caves et dans des b&timents-casemes dont l'horreur ne peut sa

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dépeindre. Ce n'est que dans la Toscane, dans TÉmilie et dans le Piémont que la condition des ouvriers est meilleure.

— N'ayant pas le temps de visiter en ce moment les campagnes toscanes, je lis l'excellent travail, la Jffezzeria m Toscana, du baron Sidney Sonnino. Il connaît à merveille cette région, puisqu'il y vit au milieu dé ses propriétés. Le régime agraire ici est le métayage. Le propriétaire fournit la terre et le capital d'exploitation, il paye aussi l'impôt foncier et, a^ès la récolte, on partage par moitié les produits. Bismondi" a tracé, dans ses Études économiques, uu tableau enchanteur du bonheur champêtre des métayers toscans, qui était classique en son temps. Récemment, M. Bertagnolli, s'armant des faits recueillis avec une universelle érudition, a dressé contre le métayage un accablant réquisitoire '. D'après M. Sonnino, li où les anciennes conditions du métayage n'ont pas été aggravées au profit du propriétaire, la condition des cultivateurs, sans être tout à fait aussi heureuse qu'elle apparaît dans l'idylle de Sismondi, est néanmoins très tolérable. Les mauvaises années, ils souffrent et s'endettent. Mais les propriétaires exigent rarement le dernier sou et, ce qui est très favorable, le fermage réglé par la coutume n'est pas soumis à

' La colonia parziaria ai C. BertagnoUi, segreUirio al miDistero d'Agricoltura. Roma-'Bartiera 1877.

l'âpre enchère de la concurrence. Les relations entre propriétaires et locataires restent encore empreintes de l'ancien esprit patriarcal. La guerre des classes n'est pas déclarée, et c'est là un grand point. Quant aux résultats économiques, ils ne sont pas mauvais, car les campagnes du bassin de l'Arno sont cultivées comme un jardin et les bâtiments, les clôtures, les chemins, les fossés, tout est bien entretenu et répond aux besoins. M. Minghetti est aussi grand partisan du métajE^e. Le fait est que la r^on bolonaise est parfaitement cultivée et que le paysan paraît y jouir d'une certaine aisadce.

— Dans toute cette région, le curé exerce encore une assez grande influence. Ce n'est pas comme chez nous celle d'une autorité supérieure qui s'impose et qui s'arme du pouvoir surnaturel des sacrements; c'est celle d'un bon voisin que l'on rencontre au marché, dans la boutique de l'épicier, sur la place publique, avec qui l'on cause volontiers et qui donne de bons conseils. Quand il n'y a pas de lutte politique et que le prêtre ne prétend pas être le maître, rien n'éloigne de lui ses paroissiens; au contraire, leurs intérêts sont presque toujours les mêmes et il a l'influence naturelle que donne un peu plus d'instruction. Pourquoi combattre un curé qui ne demande qu'à vivre tranquille et k dire sa messe, en pensant à sa vigne et à ses oliviers? C'est tout simplement u^^

D,mi,.=db,Gooylc

paysan qui s'est un peu frotté de latin et qui vit comme les autres; ce n'est pas un soldat militant de l'Église universelle, un apôtre qui croit devoir travailler à établir l'omaipotence de la papauté. Tel est encore ordinairement le prêtre actuel, maie bientôt il aura ' changé, car, au séminaire, on prépare une génération dressée et armée pour le combat.

S9 novembre.

i>6 Florence à Rome. — Noua ne restons paà à Florence le temps voulu, parce que je désire assister à la séance plénière de l'Académie dei Lincei, où je trouverai réunis un grand nombre d'hommes distingués. Jusqu'à présent le temps aété détestable. Presque toujours scirocco humidâ et pluie. Décidément il ne faut aller &i Italie, pour y voyager, qu'au prin- ,temps. L'hiver, quaud la température est douce, il pleut et quand la pluie cesse, on a la tramontane qui vous glace.

On pourrait généraliser le proverbe italien à propos de Tivoli ;

luUia dt tiittla sorte

Ut' il venloûpwv'amorU.

Nous avons une belle journée pour allerde Florence à Bome. Jusqu'au la* de Trasimène, c'est la campagne toscane. De petites fermes isolées, entourées de vignes suspendues aux ormes et aux mûriers. Le pays est accidenté ; au premier plan, des collines et, dans

le fond, les Apennins. Après Orvieto, on passe dtins le bassin du Tibre, et k mesure qu'on approche des anciens États romains, l'aspect du pays devient plus triste et celui des hommes plus misérable. Les fermes sont plus rares, puis disparaissent complètement. La culture de la vigne cesse. On ne voit presque plus d'wbres. La terre est tour k tour en jachère ou emblavée en froment. Le Tibre* gonâépar les plaies, roule des eaux jaunâtres, si chargées d'argile, qu'ondirait de la boue liquide.

Rien de plus triste que les effets de l'érosion sur les collines en culture. L'eau y ereiise des rigoles qui s'agrandissent et deviennent des ravins. La terre est entraînée. Les champs sont rongés par les éboulements. Quelques cultivateurs en haillons s'efforcent de réparer les ravages, en comblant les rigoles à leur début et en aplanissant le sol, afin de pouvoir encore y semer; mais la première pluie torrentielle entralnwa tout et ce sera à recommencer. Nulle part on ne voit autant de ces affreux affouillemeuts des terrains en pente. Les Apennins étant, dans cette région, formés en grande partie d'aigle, n'offrent aucune résistance au ravinement. Ces montagnes de terre glaise se délayent sous la pluie ou se fendillent et se crevassent sous le soleil. Pas un brin de végétation ne peut s'y fixer, ni herbe, ni broussaille. Tout est nu et stérile. Ailleurs les rochers ont au moins des formes abruptes

Dans leurs fentes se logent et poussent quelques plantes. Ici les hauteurs n'ont ni arêtes ni profils^ Elles sontenvoiede déformation permanente. L'œuvre de destruction ne s'arrêtera que quand elle aura tout nivelé et que tous ces débris liquéfiés auront été transportés dans la mer.

En approchant de Eome, on traverse Vagroromano, encore tout couvert de l'eau des récentes inondations du Tibre. A la dernière station, deux mercanti di eampa^na montent dans notre voiture. Ce sont des entrepreneurs de culture qui louent les latifundia de la campagne romaine et qui les mettent en valeur, tantôt en les sous-louaut pour le p&tur^e des moutons, des bœuts et des chevaux, tantôt en les cultivant en froment & de longs intervalles. Ils habitent Borne d'cttdinaire. Ils disposent d'un grand capital et s'enrichissent. Ce sont des intermédiaires, des middle-men, comme ceux de l'Irlande. Leur bénéfice est prélevé sur la rente du propriétaire et sur le salaire des journaliers. Ceux qui sont assis près de nous sont Jeunes encore, très vigoureux, l'air intelligent, des traits fins et énergiques. Ils parlent avec feu et une véritable éloquence. Ils se moquent de la nouvelle loi que vient . de voter le Parlement pour le bonificameniû de l'a^ro tomano. Grosse question. Tant que Rome était la viUe morte, la cité des ruines, il lui seyait d'être entourée de cette triste campagne, frappée de malédiction par

la malaria. Mais maintenant qu'elle est une capitale moderne et vivante, ne doit-elle pas combattre le âéau? La malaria commence en juin, et c'est lore des premières pluies^ en septembre, qu'elle est surtout dangereuse. Les nuits sont cruelles, l'été, paraît-il. La chaleur est accablante, et on ne peut laisser pénétrer l'air extérieur, crainte des miasmes.

On veut arriver & ,&ire mettre en 'culture tout le pourtour de la cit^, en donnant aux propriétaires des primes et en leur forçant un peu la main. Réuaaira-ton? Les mercanti prétendent que les quelques millions qu'on veut y consacrer ne suffiront pas à payer l'enterrement des ouvriers qu'on y emploiera. Je m'intéresse à la question, parce que je l'ai traitée dans la Semé des Deux Mondes (1" juin 1872), en me servant de documents que je devais à l'obligeance de M.' Sella. Mais je n'avais pas saisi alors le g^rand obstacle qui s'oppose à la transformation de Vagro romano. Dans l'état actuel, sans entretien de bâtiments, sans frais d'aucune espèce, il rapporte, m'a affirmé M. Mingbetti, en moyenne 100 francs par hectare. AVec le pâturage on n'a à craindre ni le phylloxéra, ni les mauvaises récoltes, ni la concurrence des céréales américaines. Le prix du bétail, et partant la rente s'élèvqnt sans cesse. Quand oii aura dépensé par hectare 1,000 francsetlavied'unàdeux ouvriers, on aura un revenu plus incertain et de grands frais

d'entretien. L'intérêt économique se trouve ainsi en conflit avec l'intérêt hygiénique.

On avait compté sur l'eucalyptus qui, en effet, préserve de la fièvre. Les religieux du couvent, des TVti Foniane, au delà de Saint Paul hors les murs, eu ont &it une plantation qui leur permet d'y rester maintenant pendant l'été. Auparavant, île devaient rentrer en ville sous peine de mort. Mais, d'après ce qu'on m'a dit, l'eucalyptus ne réussit pas bien aux environs de Some. Dans les premières années, U souffre du vent qui le secoue et casse lâs jeun^ pousses et, en outre, pendant les hivers rigoureux, il gèle. Mais cela ne provient-il pas de ce qu'on n'a planté que des arbres isolés? Près des stations du chemin de fer on voit un ou deux eucalyptus mal venus et très maltraités par le vent. H faudrait tout un massif. C'est ainsi seulement qu'ils peuvent agir comme préservatif de la fièvre et prospérer en se préservant l'un l'autre, comme on le voit à Nice et en Algérie. Il est impardonnable que l'expérience ait été si mal conduite. Est-ce un insuccès définitif? L'exemple des Tre Fontane prouve que non. Il fendrait entourer toutes les stations et - toutes les fermes de la campagne romaine d'un massif d'une cinquantaine d'eucalyptus au moins. Conçoit-on qu'aucune étude sérieuse n'ait été faite à ce sujet? Il s'agit, cependant, d'un intérêt de premier ordre.

Le ministre actuel de l'a^culture, l'économiste Majorana Calatabiano, qui comprend ai bien l'importance de la sylviculture, devrait prendre sérieusement en main la question de l'eucalyptus.

Cependant, après tout, est-il désirable que la inalaria disparaisse? N'est-ce pas un bonheur pour l'Italie que sa capitale soit inhabitable pendant une partie de l'année? La centralisation, l'accroissement démesuré des capitales est un des dangers de la vie politique des États modernes. Les Américains y ont obvié en plaçant la capitale de leurs États dans de petites villes sans grand avenir. C'était sage et prévoyant. En France, on avait eu le bon sens de les imiter en mettant les assemblées à Versailles. On va foire la sottise de les transporter à Paris. Si Borne était une ville saine et agréable comme Florence, le parlement, les ministères et l'attraction toujours croissante d'un centre artistique et littéraire appelleraient et axeraient dans la capitale toute» les familles riches et l'élite intellectuelle de la nation, que des intérêts majeurs ne retiendraient pas en province. Ce serait comme en France, où Paris inflige l'anémie à toutes les autres villes. Maintenant, à moins d'y être absolument obligé, on ne reste pas à Rome. On y prend un appartement pour l'hiver et on fuit quand l'été arrive. On y campe. De cette façon les autres tilles conservent leur vie [wopre. Félix culpa, a dit

un père de TÉg^ise, du péché origiael. On dirait volontiers aussi Félix malaria. Bespectons la; c'est encore une des bénédictions de l'heureuse Italie.

30 novembre.

C'est la troisième fois que je visite Rome. J'y suis venu en 1845 et en 1853. L'aspect extérieur, les rues, les maîsoQB n'ont ^ère changé. On a. eu le bon goût de ne pas hausmanniser la vieille ville. On a créé tout un quartier nouveau, mais c'est aux alentours du chemin de fer, entre Sainte-Marie-Majeur et Saint- Jean de Latran. C'était un càté de la ville où il n'y avait que des vignes entourées de grands murs, et quelques ruines que l'on a respectées. On n'a fait qu'une percée pour relier au Corso la Via Tuizionale, grande rue-boulevard qui part de la gare. Mais l'aspect de la population est complètement différent. Les ruea sont pleines maintenant de gens a&îrés, - vêtus comme dans nos villes. La couleur locale a disparu. Les buffles ne ruminent plus au Forum. Plus de bouviers k cheval, avec leur veste et leur culotte en peau de chèvre et la lance au poing. Plus de costume national, sauf sur le dos des modèles qui, sur la place d'Espagne, attendent l'heure de la pose.

Comme ville moderne, Eome n'est pas belle. Les rues, môme le Corso, sont étroites et sombres. Il s'y trouve de très beaux palaÏB, mais ils sont mal situés

et tous du xvi* ou du xtii* siècle. Nulle part il n'y a autant d'objets iatéressaots à voir qu'à fiome; mais je n*aimerai8 p&s à y vivre. Tout porte à la mélancolie, sans qu'on ait, comme autrefois, l'impression profonde d'une ville mortâ.

La première fois que je suis venu ici, avec mon ami Borguet, c'était eu plein mois d'août. Nous Dfl songions guère à la malaria. Nousn'aviops emporté que Musset et Léopardi, et pas le moindre guide. Nous voulions aller à la découverte et tout trouver par nous-mêmes. Nous avons manqué bien des choses; mais ce que nous trouvions était comme une conquête en pays inconnu. L'impressiou était bien plus vive. De neuf heures du matin à six heures du soir, nous courions par les rues désertes sous un soleil sénégalien. Le ciel était d'un bleu implacable. Les murs blancs aveuglaient, avec des ombres si intenses, qu'elles semblaient noires. Les vieux monuments étaient jaunes et dorés et la campagne toute roussie. Pas un touriste. Personne dans les rues, sauf, vers le soir, des séminaristes rouges, jaunes, bleus, noirs et des moines bruns ou blancs. Je me rappelle qu'au Monte Testaoio le seul être vivant que nous avons aperçu, c'est une énorme couleuvre, que nous poursuivîmes à coups de pierre, dans les grandes herbes desséchées. C'est ainsi qu'il fallait voir la métropole de la théocratie. L'hiver, tout est ordinairement gris

et VaffTo romaiu) est vert comme un polder, ce qui manque de couleur locale. Les grands aqueducs n'ont tout leur effet qu« quand ils s'embrasent des rayons enflammés du soleil couchant en été.

1"' déûembre.

J'assiste à la séance de l'Académie dei Liacei dont je suis correspondant. Elle a pour siège le Capitole. t)'eat très glorieux, mais très incommode. Tous les éta^s sont occupés par les bureaux de la municipalité. Les Lîncei sont relégués sous les combles. Il est vrai qu'ils ont de là une vue eplendîde sur le Forum, sur tout Kome et la campa^e. Mais on n'j arrive qu'au prix d'une ascension très pénible pour des savants qui ne sont pas tous des Alpinistes comme le président Sella. A-t-on cru qu'il fallait nécessairement offrir un panorama & leurs yeux de lynx? Le fait est qu'ils sont peu satisfeits du local et qu'ils sont en instance pour en obtenir un autre. C'est une séance plénière des deux classes : Sciences naturelles et mathématiques, et sciences morales et politiques. On me remet Velenco, la liste des membres. J'y remarque parmi les Italiens, Amari l'orientaliste, Correnti, Comparetti, Carrara le criminaliste, Mamiani, Garutti, Bongbi, Lampertico, Cantù, Messe* d^lia, Mancini, Boncompag^i di Mombello, Fiorelli, l'illnstre diiecteor des fouilles de tout le royaume.

Bcrti, Luzzatti, Miaghatti, Ferrara, Villari, Boecardo, Spaventa, Vera, TuUo Maeseraiii, Morpurgo, Botta et Cosea; parmi 1^ étrangers, Geoffroy, Senao, Jules Simon, Barthélémy Saint-Hilaire, Franck, Michel Chevalier, Mignet, Laboulaye, pour la France ; Gladstone, Herbert Spencer, Freemao, Rawlinson, Maine, Thomton, Maximllien MuUer, pour l'Angleterre; Gregorovius, von Arneth, Sybel, Mommsen, Roseher, Jhering, Schultze-Delitseb, Bluntschli, Keller, pour l'Allemagne; Madwig pour le Danemark; Bancroft et Wells pijur lea États-Unis; Laurent pour la Belgique.

Luzzatti donne lecture d'une remarquable notice sur l'économiste Scialoja, ancien ministre des finances, que l'Académie a perdu récemment. Le viceprésident Mamiani, à côté de qui j'ai l'honneur d'âtre assis, approuve les tendances spiritualistes de la lecture. Luzzatti a rappelé, dans une citation très heureuse, que trente ans auparavant, Mamiani avait dit, que l'économie politique, pour bien remplir sa haute miasion, doit se retremper dans la morale, et c'est précisément ce que veulent les Estheder-Socialiaten : transformer l'économique en science éthique, Ethische WisienscTutft,

Dana le volume des Âtti dei Lincei, que l'on me remet, je trouve l'histoire de la fondation de l'Académie, écrite par Fun de aea membres, Carutti. J'y

— IW —

vois qu'elle e^t due en grande partie h un jeune savant des Pays-Bas, Johannea Heck, — Eckius en latin — de Deventer. C'est un curieux épisode. Le jeune Heck, né vers 1577, s'était rendu en Italie et avait obtenu la lav/rea du doctorat en médecine, en 1602, à l'université de Pérouae, Aux environs de Borne, il eut une discussion avec un certain Eaniero, au sujet d'un mMicament que celui-ci devait préparer. Raniero, furieux, attaque traîtreusement Eckius. Eckius tire son épée et porte à l'assaillant un coup à la tête dont il meurt. Il se constitue prisonnier; le procès s'instruit, mais il est acquitté, ppûba^ blement par l'influence du jeune prince Federico Cesi, avec qui il avait eu quelques entretiens auparavant. Cesi le reçoit dans le palais de son père le duc d'Acquasparta. Deux de ses amis, Francesco Stellutti, de l'illustre maison de Fabriano, et Anastasio de Filiis, de la famille des Cesi, partageaient le goût du jeune prince Federico pour les' sciences naturelles, auxquelles les initiait sans doute Eckius, àg^ alors de vingt-six ans. Ceai, qui n'en avait que dix-huit, conçut une idée vraiment admirable qu'il développa dans un livre intitulé Liiiceografo. Il voulait fonder une vaste société scientifique dont les membres porteraient le nom de LyTictei, parce qu'avec des yeux de Ijn», ils devaient pénétrer tous les secrets de la ■ nature. L'Académie devait avoir dans les quatre par-

tjes du moDde des résidences avec des revenus suffisants, pour l'entretien des associés qui y vivraient en communauté. Ces résidences seraient pourvues de ' bibliothèques, de laboratoires, de musées, d'imprimeries, de jardins botaniques, en un mot, de tout ce qui est nécessaire aux études. On ferait partout des observations par écrit qui seraient communiquées à. totis les membres de la société. Les Lyneai devaient renoncer au mariage, que Cesi appelle mollis ei efeminata requies, et qui nuirait aux études; mais ' cependant les religieux n'étaient pas admis. Plus tard, un des membres, s' étant fait jésuite, fut exclu. C'est l'église de la science que Cesi voulait constituer. Renan expose quelque part le môme rêve.

Les jeunes amis prirent pour symbole le Lynx — qui existait encore alors dans les Apennins — avec la devise : Sagacius ista. Les associés « devaient pénétrer à l'intérieur des choses pour connaître leurs causes et les opérations de la nature, comme on dit que fait le Lynx, lequel voit non seulement ce qui est au dehors, mais ce qui se cache au dedans ! > Les académiciens portaient un anneau avec un chaton d'émeraude où se trouvait gravé un Lynx. Ils ne devaient jamais l'abandonner quihums charior divi~ tiis, grtUiorçue sit. Ce que rêvaient ces quatre jeunes gens, ce n'était rien moins que l'organisation de la science modraue basée sur la méthode de robaerva-

tion. L'Académie des Lyiicei est la première société scientifique qui se perpétua. Au commencement du XVI' siècle, Léonard de Vinci avait fondé, h Milan, une académie scientifique et expérimentale, et vers la fin du siècle, Jean-Baptiste délia Porta en institua une autre à Naples, soua le nom de Dei Secreti; mais ni l'une ni l'autre ne dura.

Le duc d'Acquasparta, ne pouvant comprendre ce que faisaient les quatre amis, les accusa dé nécromancie. Il les dénonça au Saînt-Offîce et au cardinalvicaire. Pour fuir les persécutions, Eckius quitta Rome et retourna à Deventer. Puis, il parcourut toute TEurope, se livrant partout à des observations sur les animaux, les plantes, les pierres et les usages des peuples. Bevenu à Rome en 1606, il rédigea les Qesia Lynceorum. Ses écrila sont nombreux; Carutti en donne la liste. La société arriva bientôt à compter trente-deux membres. Le cinquième admis n'est autre que Galilée, qui a signé ainsi : GalHaus Lyncœus Vincentiifilius Florentinus œtaiis meœ 48 Anrio. Sas. 1611. Manu proprio scripsi. Le trente-deuxième est un Flamand de Gand qui signe : Justus Riqums Lyncms Jacoli F. Qandavmsis. Ailleurs, il est nommé Rycquius, c'est-à-dire en flamand de Ejcke '.

< J'apprends que le savant bibliophile H. Van der Haeghen a schelé pour l'université de Gand, d'un professeur de Bol(^e, un gTsnd nombre de muiuscrils de B^cquius. La bibliothèque de

— iST —

Kd 1616, à une séance des Lyncœl, il fiit annoncé que Eckiua mente sU inquietus, et depuis lors il n'en est plus fait mention. Le prince Ces! mourut, jeune encore, en 1630. L'Académie a été réOT^niaée sur ses bases actuelles en 1875.

A la sortie de la séance, notre confrère Mancini, l'énjinent président de l'Institut de droit international, me conduit en voiture faire une promenade au Pincio. Quiconque a carrosse s'y croit obligé. Avec son intéressante végétation de palmiers, d'araucarias, de yuccas, d'aloès et de cactus, et sa belle vue sur le parc de la villa Borg-hèse, le Pincio est un lieu de promenade ravissant, mais si resserré, qu'il faut y tourner en rond comme au manège. Après un nombre convenable de tours, on va faire son Corso. Dans la rue du Corso, qui a environ un Itilomètre de longueur, se forment deux lignes de voitures, l'une qui monte, l'autre qui descend. Elles marchent a la file, au pas; souvent elles s'arrêtent. La rue est étroite et sombre, la vue nulle. Les personnes assise dans les voitures paraissent en proie à un spleen noir. On

Gan<] possède plusieurs de ses ouvrages, el U. Vao dea Berghe prépare une notice sur notre Lyncasus. Il est né à Gand, le 6 mai 1587, de Jacques de Rycke et de Catherine Stada, iîlle du célèbre mathématicien Jean Sladius. Il occupa la chaire d'éloquence à l'université de Bologne. Il mourut à Rome en iGaT. Son principal ouvrage est intitulé ; De eapitoliù romaiw œmmenlarius. Gandavi 1617, in-4°.Ha grand'mëre de Ryckc était de cette Emilie.

dirait qu'elles suivent un enterrement. C'est lugubre. C'est cependant la distraction la plus gaie que lea EomaiDs puissent se procurer, le jour.

Mancinî m'explique la question qui divise en ce moment les partis au parlement. Pour les libertés modernes, le Statut a copié la Constitution belge. Il garantit la liberté de la presse, de réunion, ' des cultes; mais il ne dit rien de la liberté d'association. Le Statut a craint peut-être de favoriser Ja résurrection des couvents. Mais on l'a interprété dans le sens de la liberté. Seulement cette liberté s'étend-elle aux , cercles, républicains; aux circoli Sarsanti? premier point, et second point' : le gouvernement peut-il agir préventivement, par mesure de police, et dissoudre une association anarcbique, sans attendre que la justice ait.prononcé? La droite dit oui, la gaucbe dit non. Sous un régime de liberté complète comme en Angleterre, la réponse ne serait pas douteuse. Si le fait est , prévu par le Code pénal, la police agit, sauf à faire appliquer la peine par la justice. Si le fait n'est pas. défendu par la loi, la police ue peut intervenir. La droite veut qu'on agisse préventivement, parce qu'elle croit la répression judiciaire insuffisante. En cela elle a tort. Si la loi est mal&ite, modi&ez-la, mais n'abandonnez pas la liberté à l'arbitraire de la police et du pouvoir exécutif. C'est la solution qu'on adopterait eu Belgique. Seulement, Mancini pense que les

minJBtres Cairoli et Zanardelli, tout eo ayant raison, au point de vue constitutionDel, ont manqué de prudence dans leurs manifesteE. Lorsqu'il est devenu ministre de la justice, Mancini a quitté sa chaire de droit public, qu'il a cédée à son gendre, notre excellent confrère Pierantoni, qui quitte Naples pour Rome, où l'appelaient déjà ses fonctions de député. Mancini 88 consacre tout entier au barreau^ dont il est sans contredit l'orateur le plus éloquent, le plus savant et le plus écouté. Par une disposition très singulière, le Parlemeot ne peut compter que quatorze professeurs d'université. Si les électeurs en nomment un plus grand nombre, on tire au sort pour savoir quels sont ceux qui doivent ou renoncer à la chaire ou quitter' la Chambre. C'est à qui sera sacrifié, comme sur le radeau de la Méduse. Dans ma prochaine lettre, je m'occuperai du Parlement et de la vie politique.

Rome. Décembre.

J'assiste aux débats de la Chambre des députés. Notre obligeant secrétaire de légation, M. Le Gliait, m'a procuré une carte pour la tribune diplomatique, ce qui me permet d'y aller tous les jours et d'y rencontrer les ministres étrangers r La Chambre siège au palais du Monte Citorio. Dans la cour de ce palais, on a construit une vaste salle sur le modèle de l'an-

cienne ChanAre des députés de ïVancei seulement dans des proportions plus vastâs. Les tribunes sont grandes, mais beaucoup trop élevées ; on y entend très mal. Le public avec ou sans carte n'a que très peu de place. Les députés ne peuvent obtenir une carte d'entrée qu'un jour sur deux. Une vaste tribune est r^rvé© exclusivement aux officiera. C'est une preuve de la sympathie qu'inspire l'armée; mais cela ne me parait pas bon pour plusieurs motifs. Est-il prudent d'entraîner les officiers dans les débats journaliers de la politique? N'est-il pas à craindre que si la lutte des , partis devedait plus violente, la réunion de militaires d'opinion différente, au foyer même du combat poli- ■ tique, ne donnât lieu h des querelles, & des duels?

Les journalistes et les < reportera > occupent tout un côté des tribunes. On a bien traité le quatrième pouvoir. Le palais lui-iméme, avec ses immenses escaliers, siss grands corridors, ses vastes salles, offre aux députés toutes les aisances imaginables : au rez-dechaussée, des ajçartementa pour leur correspondance; au premier, les salons de la présidence et tes salles de . lecture; au second, une vaste bibliothèque très bien tenue et où tout est disposé pour le travail. Beaucoup de députés, qui n'ont à Rome -qu'une chambre, passent leur journée et leur soirée jusqu'à minuit dans le- palais du Monte Citorio. Pour y^ vivre comme on peut le faire dans le palais du Parlement à Londres, il n'y manque qu'un restaurant.

Deux salons communiquant directement arec la rue sont réservés pour les peraonOes qui désirent parler h un député. Des imprimés sont préparés pour avertir M. le député un tel qu'un tel désire le voir. On remplit les noms, on remet le billet à un des huissiers qui va porter le papier au député désigné. Ces salons d'attente sont toujours remplis de inonde ; des ouvriers, des militaires, des dames, des prêtres. Quoique le parquet soit couvert d'un tapis, on y fume, le chapeau sur la tête, et les pieds crottés y apportent beaucoup de boue. Le tapis est un luxe inutile. Il y a ici, comme trop souvent ailleurs, défaut d'économie. Une natte suffirait. Les Italiens auraient en ceci de bons exemples à prendre en Prusse et en Autriche. On ne peut être assez économe des deniers publics, surtout dans un pays où l'impôt écorche les populations jusqu'au sang.

Les orateurs parlent de leur place. Presque tous ceux que j'ai entendus s'exprimaient tellement, correctement, mais non sans longueurs. Les membres écoutent leurs collègues avec une tolérance et une patience parfaites. La discussion à laquelle j'assistais était très émouvante. Les passions devaient être excitées. Le sort du ministère Cairoli était en jeu. Néanmoins, les interruptions étaient très rares. Jamais de rumeurs. Pas un mouvement d'impatience, môme quand on répétait la même chose pour la troisième

ou la quatrième fois. Aucune chambre en Europe ne montre autant de longanin^ité ; c'est exempltyre. Comment les tempéraments ardents du Midi n' éclatent-ils pas en gestes et en clameurs? Est-ce indifférence ou politesse et savoir-vivre? Il est vrai que les partis n'étant pas nettement tranchés, les passions politiques ne sont pas très vives. Un député m'explique que cette tolérance réciproque vient de ce que les membres de la Chambre se rencontrant constamment dans les salles de conversation, de lecture et dans la bibliothèque, des relations de camaraderie naissent ainsi de la familiarité naturelle aux Italiens. Cela émousse les angles et tempère les chocs.

J'entends de très bons discours de Bongbi, de Sella, de Minglietti, deCaîrolî, de Zanardelli et de Mancini. Sella n'est pas orateur à la manière des autres. Le , début est difficile. Il n'est pas abondant, mais clair et énergique. Sa parole forte et virile, d'une concision toute britannique, forme contraste avec la tonalité un peu molle < du doux langage d'Ausonie >.

Voici approximativement la force des différents partis ou plutôt des différente groupes. La droite compte environ 110 voix. Elle a pour chefe Minghetti et Sella , deux hommes du plus grand mérite, parlementaires exercés, qui feraient grande figure même à Londres ou à Caria. Autour d'eux se groupent plus d'un homme éminentiVisconti-Venosta

qui, à différentes reprises, a si habilement dirigé les affaires étrangères ; Spayenta, Napolitain qui, après 1849, avait été jeté en prison par le roi de Naples avec Poerîo. On se rappellera que, déportés en Amérique, ils s'emparèrent en pleine mer, lui et ses compagnons, du navire qui les transportait en Amérique et qu'ils débarquèrent en Angleterre, où ils reçurent l'accueil le plus enthousiaste ;Lanzaqui, jeune encore, a été plusieurs fois déjà président du conseil des ministres; Perruzzi, qui représente la nuance particulière à la Toscane; Berti, esprit net et bien pondéré, auteur de bons livres sur le procès de Galilée et sur Giordano Bruno, et parmi les nouvelles recrues, le marquis di ■ Rudieri, grand propriétaire sicilien, et le comte de Sanbuy, du Piémont. I-e centfe, ordinairement si nombreux, ne compte ici qu'une trentaine démembres. 11 avaitpourcliefCesareCorrenti, intelligence élevée et fine, servie par de vastes connaissances. Depuis qu'il s'occupe moins activement de la politique, Mordini a pris sa place. Le centre n'a pas de programme spécial. Il se rapproche de la droite. La gauche est très nombreuse, mais très divisée. Sans les vingt républicains qui suivent Bertani, elle dispose d'environ 350 voix. Le groupe Cairoli en a 140, le groupe Nicotera 60, le groupe Depretis 90, et les fidèles de Crispi 20 à 30. Quelques hommes éminents, comme Mancini et De Sanctis, ont une position particulière qui les rapproche du cei;tre.

En général, on se plaint des excès de l'eaprit de parti. En Italie, ce qui manque, au contraire, ce sont de vrais partis. Il en résulte que le régime parlementaire ne marche pas aussi bien qu'on pourrait l'espérer.

Le gouvernement constitutionnel est essentiellement un gouvernement de partis. Quand il y a, comme en Belgique, deux partis nettement opposés en présence, il s'ensuit que le ministère peut s'appuyer sur une majorité sûre et qui ne l'abandonnera pas. Lui refuser son vote serait une trahison. Il n'y a point de voix flottantes. On connaît au juste la force relative' des deux armées. Une forte discipline s'impose. Le ministère peut exiger, au nom de l'intérêt supérieur du parti, le sacrifice des vues spéciales. Il gouvernera avec autant de suite et d'autorité que le ministre d'un roi absolu. Le cabinet restera au pouvoir tant que le corps électoral lui conservera la majorité. Il aura, pour la direction politique générale, un programme nettement défini, dont ses adhérents ne pourront

En Italie, il n'en est pas de mâme. Les inâuences personnelles et les convenances locales jouent un rôle prédominant dans lesélections.Comme les partis'n'ont pas chacun un programme, une plMfarm, qui s'impose à tous, chaque candidat aura ses idées particulières en fait d'impôts, d'enseignement-et de réformes

politiques. Il s'ensuit que, suivant les questions soulevées à la Chambre, il se forme des groupements inattendus. Ainsi M. Jacini veut une lai^e autonomie provinciale comme les républicains fédéralistes à la &Ç0Q de M. Mario. Le cabinet Minghetti est tombé, parce que les Toscans, obéissant aux idées de l'économie orthodoxe, n'ont pas voulu que l'État exploit&t les chemins de fer.

Un cabinet n'est jamais sûr de sa majorité. Sans cesse elle est prête à se dérober. Chaque jour, il doit .travailler à la reiàire, par des concessions, des tranr sactions et des combinaisons. Le moindre incident produit une crise inattendue. Le chef d'un groupe se croit blessé d'un procédé même extra-parlementaire : il boude et refuse les votes dont il dispose. Un autre groupe, cette fois local, réclame un pont, un chemin de fer ou une route. Il faut lui donner satisfaction, ou il va grossir l'opposition, et le ministère tombe. La somme d'esprit, d'adresse, d'éloquence bu de souplesse qu'un" ministère doit dépenser pour durer un an, est inouïe. Le travail de la diplomatie est jeu d'enfant à à côté de ceci.

L'instabilité des ministères est fe fléau de la Tiie partementaire. Il y a eu beaucoup plus de crises niinistérielles qu'il ne s'est écoulé d'années depuis que le royaume d'Italie existe.

De cette instabilité, il résulte qu'un ministère ne peut

jamais feire ce qu'il avait rêvé ou promis. A peine a-t-il commencé une amélioration, qu'il tombe. Le nombre de bonnes lois qui ont été votées est cependant très grand. Cela prouve qu'au Parlement italien on ne perd pas son temps, comme cela a lieu souvent daus d'autres pays.

Les Italiens se plaignent parfois que leur Chambre soit pauvre en bommes distingués. C'est k tort. Il y en a plutôt trop. Il s'y trouve au moins une soixantaine d'anciens ministres qui peuvent espérer le redevenir. Ils fonnent autant de prétendants dont il faut ménager la très Intime ambition.

En Belgique, où la discipline des partis embrigade tous les représentants, jusqu'au dernier, en deux camps nettement marqués, le mécanisme parlementaire marche très correctement, mais nous payons cet avantage par la pauvreté du programme politique. Tout ce qui ne se rapporte pas à la lutte du libéral contre le clérical intéresse peu. Dieu me garde de rapetisser les proportions de cette lutte. C'est la plus grave de notre époque, d'autant plus qu'elle prend déjà et prendra de plus en plus, et partout, qu'on le veuille ou non, un caractère religieux ; car l'idée religieuse est au fond du débat. L'Allemagne, la France et l'Italie nous suivent dans cette voie. Mais la grandeur même de la lutte rend indifférent & tout ce qui n'est pas elle. De là une impuissance inouïe d'accom-

plir des réformes ordinaires. Le levier iodispensable pour vaincre la routine manque. Je citerai un exemple. Depuis des années, les universités de l'Ëtat réclament des améliorations reconnues indispensables et surtout un meilleur mode de recrutement des professeurs. Les recteurs rédigent à ce sujet mémoires sur mémoires, rien ne se fiut.

L'exemple de l'Italie permet donc de considérer comme une vérité acquise k la science politique que des partis nettement tranchés sont indispensables h la marche régulière du r^me parlementaire. D'autre part, l'existence de ces partis oE&e aussi bien des inconvénients. Qu'eh conclure, sinon que gouverner , les hommes est chose bien difficile.

Bonghi me disait récemment, en parlant du système parlementaire : Et sojnger que c'est Ih ce que les hommes du xix" siècle ont encore trouvé de mieux en fait de gouvernement.

— M. de Noailles a l'extrême prévenance de m'of- &ir l'occasion de rencontrer chez lui M. de Lesseps, de passage à Rome. L'ambassade de France auprès du roi d'Italie occupe le palais Famèse. En fait dé monuments modernes, je ne connais rien d'aussi beau que cette œuvre de Michel-Ânge . C'est admirable de simplicité, de grandeur, de puissance, comme les temples de Pestum. Tout est parfait. Chaque architecte devrait avoir bous les yeux la reprodoctioa de

cette merveille,' non pour la copier, mais pour se pénétrer de ce qui constitue le beau en architecture, je veux dire la prpportioa, l'harmonie des lignes, la sobriété de l'omementation. La cour Farnèse est, selon moi, bien autrement belle que celle du Louvre, moins élégante sans doute, moins ornée surtout, mais plus parfaite en ses proportions.

La réception en petit comité a lieu dans la galerie •d'Annihal Carrache. Autre chef-d'œuvre. Elle est éclairée à giorno en l'honneur de M. de Lesseps. Je ne connais pas de plafond peint comparable & celui-ci. Je le préfère, non pour les figures, mais comme ordonnance, à celui de lt£ Famésine. Ces scènes mythologiques vous donnent l'impression puissante du naturalisme païen. La joie sans mélange de la vie des dieux y déborde. C'est la fâtede l'existence chwnelle, mais sous les formes de la beauté idéale la plus exquise. Le plafond représente le triomphe de Bacchus et d'Ariane. Dans les parties moins élevées de la voûte, on voit d'autres épisodes empruntés à Ovide, Carrache a consacré à ces fresques neuf années de sa vie. Ce plafond me iait penser aux théories du naturalisme contemporain. L'art antique était d'un a,naturahsme • sans réserve. 11 représentait la réalité, toute la réalité, sans voile et sans pudeur. Mais le réalisme antique, c'est un dieu jeune et beau, étalant en plein soleil les muscles de l'animal humain dans leur inimi-

table perfection. Le naturalisme moderne n'est qu'un grossier ivrog^ne, dont le visage est injecté et abruti, et dont le corps, déformé par le vice, est couvert de haillons tachés d'alcool et de boue.

M. de Leaseps, que je n'ai pas vu depuis le jour où, il Ismaïla, il présidait à l'ouverture du canal de Suez, a conservé une inaltérable jeunesse. On lui donnerait cinquante ans à peine, et il en a plus de soixante-dix. 11 est l'image de la volonté intelligente. On ne s'étonne pas qu'il ait refait et corrigé une "des parties du globe et transformé toute l'Afrique en une île. Ilveut opérer un autre miracle. 11 revient des côtes de la Russie. Ayant adopté l'idée de transformer * les chotts » de l'Algérie en une mer centrale, il est allé vérifier les nivellements et il croit à l'exécution du projet. Trente millions suffiraient. Il expose avec une entraînante éloquence les avantages de l'entreprise. Qui pourrait ne pas être convaincu? Il part le lendemain de Civita- Vecchia sur la frégate que le gouvernement français a mise à sa disposition. M"" de Lesseps se plaint de' cet excès d'honneur. Comme elle souffre du mal de mer, elle préférerait l'humble wagon. L'éclat profond de ses yeux presque démesurés, la blancheur éblouissante de sa carnation, les pierreries qui étincellent sur sa robe aux reflets d'or en font comme l'apparition de l'impératrice des Indes. Elle parait toute jeune, et cependant elle a, me dit-on, six enfants. En regar-

dant M. et M°" de Lesseps, on ne roiigit pas trop de notre espèce.

— En allant le samedi aux réceptions de M. Minghetti, on comprend ce qu'était autrefois un salon. Il faut la réunion de la fleur exquise de toutes les supériorités politiques, scientifiques, artistiques et aristocratiques, et en outre, une maltresse de maison qui sache tirer parti de ces éléments, en ménageant la rencontre des gens qui causent, en soulevant à propos un sujet, en ne laissant personne isolé ou ennuyé. C'est ce que M", Mînghetti fait dans la perfection, parce qu'elle s'oublie constamment elle-même.- . Dans les grandes capitales, à Paris ou & Londres, les vriùs ( salons > sont très rares. La vie de tous est trop encombrée. Je me souviens encore du a^on de Savigny, le grand jurisconsulte et l'éminent ministre. On y rencontrait tous les soirs sa belle-sœur, Bettina d'Amim, dos Kind de la correspondance de Gœthe. Elle avait alors soixante-quatre ans et une chevelure de Méduse, mais son esprit était toujours étincelant, et elle avait deux filles charmantes qui présidaient aux réceptions de leur oncle. On y trouvait souvent Humboldt, un des Grimm, Varnh^en, M. Nojhomb, le prince Waldémar de Prusse qui revenait de l'Himalaya, et M"" 3ontag, la comtesse Rossi qui était la grâce même. Le ton général était sérieux, mais l'intérêt extrême.

Le saloD de M*** Minghetti est di^ne de ses hôtes. Grftce à ses vastes proportions, k l'élévation de l'étage avec deuï rangées de fenêtres superposées, au plafond du XTi' siècle h caissons profonds, il a conservé la noblesse des anciens palais de Rome, Mais les vives couleurs des étoffes rares et la multitude des objets d'art font penser h la fois à un musée et à un atelier. Sur la haute cheminée en pierre sculptée est posé au paon dont la queue est un phénomène. C'est le plus beau qu'ait pu se procurer Victor-Emmanuel pour l'offrir à donna Laura. Des bahuts, des scribans, des crédencès de la renaissance italienne divisent l'immense salle en une série de retraites, où s'incrustent des sophas et des fauteuils pour recevoir les causeurs. Sur les murs, des terres cuites de Lucca délia Robbia et quelques bons tableaux, entre autres un Sodoma, ce qui est une rareté. Nul apparat dans la réception. Les domestiques n'entrent que pour servir le thé. Ils placent sur une table, du vin, de l'eau et quelques bonbons secs, et chacun se sert à sa guise. On arrive dès neuf heures et l'on se retire à minuit, souvent pour aller ailleurs. Tout se ùàt tard k Rome. Parfois, vers 1^ fin de la soirée, l'ambassadeur d'Allemagne, M. de Keudell, se met au piano. Il joue comme un. artiste et sa mémoire musicale est' comparable à celle > de Bulow. n exécute absolument tout ce qu'on lui demande en ûdt de musique classique. Les représan-

tanta les plus éminents de la droite se réunissent volontiers chez Minghetti, leur chef naturel à Rome. C'est le fond permanent : viennent ensuite ce qu'il y a de plus éclairé parmi l'aristocratie romaine ralliée, des professeurs de l'université, des collègues des Lincei, des peintres, des sculpteurs et la plupart des hommes éminents qui passent par Rome. Peu de femmes, le samedi ; parmi les fidèles, l'une des femmes les plus distinguées de l'Italie, la nièce de Cavour, la marquise Alfieri et sa fille qui a épousé récemment - Visconti-Venosta.

— Déjeuner chez Minghetti avec Strossmayer, évêque de Diakovar, en Croatie, le grand apôtre des Slaves. A l'époque où je parcourais les pays slaves méridionaux de .l'Autriche, dans toutes les auberges, jusque dans les endroits les plus reculés, on voyait le portrait de Strossmayer. Nul homme n'est plu^* populaire là-bas. Son nom est vénéi'é par tous, dans toute la région du Danube en Croatie, en Serbie, en Bosnie, en Bulgarie. On se rappelle qu'au Concile où ftit proclamée l'infeillibilité, il résista avec une admirable éloquence et un courage sans égal. Il ne s'est pas encore soumis. Il est venu à Rome pour s'entendre avec le pape sur l'organisation ecclésiastique des districts catholiques de la Bosnie. Il salue M™" Minghetti avec un mélange charmant de respect et d'affection. Il ne porte pas la soutane. Il est vêtu d'une longue

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redingote noire; au lieu de rabat un haut col et des culottes. En Croatie, les prêtres portent la botte hon- ^oise. Sa figure rappelle celle des saints de Fra Augelico. Maigre, ascétique; des clieveus cendrée, rares, relevés entoarent sa tête comme d'une auréole. Ses yeux sont admirables : clairs, lumineux, inspirés. Une flamme à la fois vive et douce en jaillit; reflet d'une grande intelligence et d'un grand cœur.

M. Minghetti avait fait lire à Strossraayer un article que j'avais publié récemment dans lé Fortnightly SevieïD et où je démontrais la nécessité pour l'Autriche d'annexer la Bosnie et de prendre franchement ea main la cause des populations slaves. Il me saisit les deux mains : Je vous remercie, mon ami, me dit-il,vous avez parlé pour la justice. En Autriche et même en Europe, on n'aime pas les Slaves ; on craint les Russes. On ne voit pas qu'en voulant arrêter les progrès de l'élément slave, on donne des armes à la Russie. Oh! l'aveuglement est vraiment trop grand, surtout en Angleterre. Il y a en Europe des peuples déshérités et des classes déshéritées; d'un côté, la question des nationalités, et partout la question sociale. Nous devons de toutes nos forces travailler à relever les humbles, voilà le vrai christianisme. Nous sommes tous frères. Il faut que la fraternité devienne un fait, non un vain mot.

Il parle ainsi avec là plus pénétrante éloquence,

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tantôt en français, tautdt eu latin. Nul en Europe ne se sert comme lui du latin. On se rappellera qu'il a émerveilUé les pères du Concile.

Pendant le déjeuner, il nous explique que la Bosnie sera toute dévouée à l' Autriche, mais à condition qu'on comprenne les besoins de ses populations.

Il &ut accorder des droits %aux à tous' sans distÎQCtîoQ de cultes. Grecs, musulmans ou catholiques de religion, tous sont Slaves, tous parlent la même langue; donc la fusion est facile. Qu'on écoute leurs vœux, et surtout qu'on les gouverne par des employés slaves. Malheureusement, pour se concilier les Hongrois, on va y envo^fer des Magyares; faute éùorme. Les Magyares d'instinct sont hostiles aux Slaves. Ou il ne faut pas annexer la Bosnie ou il feut la satisfaire; sinon, avant peu les Bosniaques regretteront les Turcs, et au lieu que la Bosnie devienne pour l'Autriche une force, elle sera une nouvelle cause de faiblesse et de division.

Je rappelle tout ce que Strossmayer a fait pour les Croates et les Serbes : le réveil de la littérature encouragé, une université slave fondée à Agram, l'hiatoire nationale approfondie, la fraternité des Serbes et des Croates, de Belgrade et d'Agram établie, entretenue par l'apôtre de la nationalité, malgré la différence des cultes.

Voilà, répond Strossmayer, ce qu'il faut &ire

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maintenant pour la Bo8Qiâ. C'est à cela que je dé- Touerai le reste de ma vie. Les jouruaux de Pesth et de Vienne disent que je suis l'ennemi de l'Autriche, parce que je veux relever mes pauvres Slaves. Quelle calomnie! Pour notre chère Autriche je donnerais ma vie à l'instant. Vous avea eu hien raison de dire que l'Europe doit Boutenir l'Autriche. Mais le moment est critique et décisif. Si l'Autriche se refuse à remplir la miaaioD qui lui a été dévolue par la Providence, elle est perdue. Il fout qu'elle soit l'amie des Slaves, sinon le panslavisme russe la dévorera. Les Hongrois sont une race admirable. Ils ont l'esprit politique, une constance héroïque dans la défense de 'leurs droits ; ce sont eux qui gouvernent l'immeuse empire austro-hongrois; mais ils sont aveuglés par leur haine des Slaves. Ils veulent nous magyariser. C'est ' absolument impossible. S'ils ne consentent pas à admettre l'^alité des races, ils seront uoyés dans l'océan slave.. Oh! que le rôle de l'Autriche serait grand ai elle pouvait le comprendre! L'empereur le voit, lui, mais partout, autour de lui, que d'aveugles résistances! Et cependant le moment est venu. C'est dans ces années-ci que se décidera lavenir de l'Autriche,

Écoutez bien ceci : si Vienne va gouverner ses nouvelles provinces entièrement slaves par des Hongrois ou des Allemands, les Autrichiens seront bientôt plus détestés que les Turcs.

Nous étions tous remués par cette parole merveilleusement éloquente et si profondément convaincue. C'est Is première fois que je rencontra un véritable apôtre. Dans notre Occident, trop de questions diverses nous absorbent. C'est dans les pays primitifscomme dans les tempa anciens qu'on trouve l'homme d'une seule idée; cela donne une force incomparable.

M. Mioghetti, qui a vu de près tous les. hommes éminents de notre temps, confirme cette impression. Deux personnalités, dit-il, lui ont paru d'une autre trempe que les plus disting^ués même parmi nos contemporains ; ce sont M. de Bismarck' et Strossmayer.

Eu écoutant l'évoque de Diakovar, je pensais parfois à Gladstone. Chez Gladstone aussi, il y a la haute éloquence, la conviction profonde, l'amour de la justice ; maie, comme les autres Occidentaux, il s'occupe d'un grand nombre de questions et ainsi sa force s'éparpille. Il n'a pas d'ailleurs une race à relever, un peuple à créer.

Rome. Décembre.

— Je vois assez souvent M. Eibetti, pBsteur de l'Église protestante vaudoiae. Il feit le service dans une chapelle très convenable, via délie Vergine.

L'assistance est nombreuse et le pasteur éloquent. La langue italienne de l'Évangile se rapproche tant du latin qu'on croirait entendre cette langue. La simplicité du culte vous transporte aussi à l'époque des catacombes. Le troupeau se compose presque entièrement de convertis qui, en général, sont de la classe aisée. Les gens du peuple restent attachés aux pratiques catholiques ou bien deviennent complètement indifférents, parfois même très hostiles au catholicisme. Mais dans la bourgeoisie il y a des ^milles qui, d'une part, veulent un culte et qui, d'autre part, voient clairement qu'il est impossible de rester dans une Église qui condamne la liberté et qui veut détruire l'Italie pour rétablir le pouvoir temporel du pape. Comment des patriotes éclairés ne comprennent-ils pas que la meilleure réponse & faire au pape est celle-ci : Vous voulez au nom du catholicisme

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noua asservir et anéantir l'unité italienne 1 Eh bien, nous abandonnons définitivement un culte dont le chef est l'ennemi déclaré de l'Italie.

Il est impossible d'être à la fois en Italie bon patriote et bon catholique. Car, si on est bon catholique, on doit vouloir le morcellement de la patrie. Je suis en relation avec deux écrivains distinguée" qui s'efforcent de &ire comprendre cette vérité, le professeur Sbarbaro, l'ami et l'admirateur de Laurent, et le marquis Carlo Guerrieri-Gonzaga, qui a traduit en italien l'étude que j'ai publiée naguère : De l'influence du caiholiciswie et du proiesiantisnte sur la liberté et la prospérité des peuples. Ce petit écrit a été traduit en onze langues différentes, ce qui semble prouver qu'il répond à certain courant d'idées dans la plupart des pays civilisés.

Les Vaudois sont les apôtres dé la Réforme en Italie. Ils parlent italien, et étant Piémoutais, ils ne sont pas considérés comme étrangers, ce qui leur assure un plus facile accueil.

L'existence des Vaudois est un vrai miracle. Leur histoire a été admirablement racontée par Hudry- Menos, dans la Revue des Deuw Mondes (1867-1868- 1809). Ce petit peuple, « l'Israël 4es Alpes >, qui ne compte que 300,000 finies, s'est conservé dans les vallées du Piémont, sur le versant italien du mont Viso, malgré toutes les persécutions. Ils étaient réfor-

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