I» — LE PARTI SOCIALISTE EN ITALIE
Pendant mon voyagp. je n'ai pu étudier suffisamment le mouvement socialiste en Italie. Je l'ai fait depuis lors, el je complète ici ce que j'en dis daua mes Lettres.
Les premières sociétés ouvrières ont été fondées en Italie sous rinspiratlou de Mazzini. Elles datent de 184)^. En 1863, on en comptait 453 avec 111,608 membres, et en 1875. plus de 1,000 avec environ 200,000 affiliés. Un grand nombre d'entre elles — plus de 300 — se sont fédérées pour constituer «l'Union fraternelle des sociétés ouvrières », Società opérait itaUane affralellaie. Elles ont un comité directeur siégeant à Rome. Elles y tiennent presque chaque année un congrès. Mazzini, après sa sortie de l'Internationale, lui était devenu de plus en plus hostile à mesure qu'elle subissait davantage l'influence de Bakounine, Il lui reprochait premièrement de nier la notion de Dieu, la seule base du droit au nom de laquelle les travailleurs puissent réclamer justice; secondement, de supprimer la patrie, la forme essen-
tielle de la fratcroité humaine, et enfio, troisièmement, d'abolir la propriété, le seul motif qui porte les hommes à produire ce qui dépasse les besoins immédiat», et par conséquent le seul agent du progrès économique. I! ne repoussait pas les réformes sociales. Il cherchait, disaitil, un système qui assurerait l'union du capital et du travail et qui' transformerait la propriété sans l'abolir; mais il avait horreur du communisme. Il condamna avec indignation la commune de Paris, comme en 1848 il avait maudit les journées de juin . Les c anarchistes i le lui reprochèrent durement, et Bakounine se chargea de l'exécuter dans sa brochure intitulée la Théologie politique de Mazzini et l'Internationale (1871, sans nom d'imprimeur ni de ville). Mazzini n'était pas économiste. Il attendait le salut de l'inSuence moralisatrice des institutions républicaines. Ses disciples ont hérité de sa haine contre l'Internationale. L'un des chefs les plus en vue du parti républicain, Alberto Mario, ne manque pas une occasion d'attaquer avec la plus grande violeuce les internationalistes, qu'il appelle des incendiaires et des assassins. Récemmpnt, le cercle républicain d'Ossimo se défendait d'être socialiste : il se disuit mazzinieu. Le journal socialiste de Milazi la Plèbe, conclut: E poidite che i Mazziniani non, son divenuti codini * Après cela, qu'on dise encore que les mazziniens ne sont pas des réactionnaires. • Garibaldi tenait moins à la république, mais inclinait plus vers le socialisme, sans se rattacher à aucun système particulier. Il regretta la chute de la commune. Dans une lettre publiée par la Gazettina rosa en 1873, il dit ; » La défaite de la commune de Paris est un malheur pour l'humanité, car elle nous laisse le far-
deau d'une armée permanente, dout se servira chaque parti qui voudra dominer... Je le dis avec or(!;ueil : je suis internationaliste, et s'il se cooafituait une association de dénions pour combattre les prêtres et le despotisme, je m>nrôlerais dans ses ranges. ■ Après la mort de Mazzini, mazzinieus et garibaldieus s'unirent pour fonder une vaste association qui devait réunir tous les démocrates de la Péninsule. Us prirent le nom lie / franchi ca/oni. Leur journal était le Spartacus. Ce grand projet ue put 86 réaliser, et les ca/oni dérivèrent presque tous vers le socialisme.
C'est Bakounine qui a apporté l'Internationale en Halle. En 1865, il y constitua un groupe de socialistes très actifs, qui publièrent le journal Lihertà e Giustizia. Us créèrent la section napolitaine de l'Internationale, la première en Italie. En 1867, des sections s'établirent à GcïnfS et à Milan. Les < Fils du travail >, de Catane, s'affîlièrent en 1868. En 1869, une section centrale fut fondée à Naples; elle adressa un appel aux autres sections pour constituer une fédération nationale; mats la police entama des poursuites. En 1870 et 1871^^ de nombreuses sections s'établirent dans Les Romagnes et se fédérèrent sous le nom de Foicio operaio. Le 12 mars 1872, elles tinrent un congrès & Bologne, où treize villes furent représentées. Le 6 août, les délégués du Faseio operaio se réunirent de nouveau k Rimini pour déclarer < b la face des travailleurs du monde entier > que la fédération italienne rompait avec te conseil général de l'Internationale. Les socialistes italiens se séparaient définitivement de Marx et se prononçaient pour Bakounine, qui avait été en effet leur messie. Depuis que
rinternationale a cessé d'exister, on a continué à donner ce nom aux associations socialistes, et du reste elles eappellent elles-mêmes Sectioa de la fédération italienne de l'Association inUmalionale des travailleurs. Leur nombre n'a cessé de croître en Italie. On peut afErmer qu'il en existe dans presque toutes les villes. Dans ces derniers temps, pour échapper aux rigueurs de la police, elles prennent le nom de « Cercle pour les études sociales > . Elles publient de temps en temps des manifestes et se réunissent parfois en congrès régionaux. Elles font une propagande active. Quoique le statut italien n'ait pas proclamé la liberté d'association en même temps que les autres libertés nécessaires, l'exercice de ce droit est entré dans les mœurs et il est reconnu e'n pratique comme garanti par la Constitution. Pour atteindre les associations dites internationales, la jurisprudence a dû les considérer comme des associations de malfaiteurs préparant des crimes de droit commun, l'assassinat et le vol '. C'est à ce titre qu'on les dissout et qu'on fait le
' Le H. août 1871, un arrêté ministériel déclarait dissoute la SHction de Naples, " coosidéraot ([ue la Société ioteruationale des travailleurs, par ses principes et par ses actes, constitue une attaque permanente contre les lois et les institutions fondamentales de la nation et est un péril pour l'ordre public, que le gouvernement doit maintenir-. La Jurisprudence des cours suprêmes a admis cette interprétation des lois existantes. Récemment encore, la cour de cassation de Florence, par un arrêt en date du 5 février 1879, décidait que : ■ A tout individu appartenant à une association internationaliste on peut inUiger l'admonition, attendu que ces associations peuvent être considérées comme composées de malfaiteurs, et leurs membres sont par conséquent soupçonnés de préparer des attentats à la vie et à la propriété des personnes. ■< — Pour l'Iiiatoire de riuteraatio -
procès à leurs membres. En 1874, on procéda k l'arrestation de toutes les commisaiona proviuoiales, k la dissolutiOD forcée de toutes les sections et au séquestre des registres et des papiers. Mais souvent le jury acquitte. Ces poursuites ne servent qu'à les transformer eu sociétés secrètes, ce qui augmente beaucoup leur prestige, leur inâueuce et leur popularité, car elles répondent bien mieux ainsi aux habitudes de conspiration invétérées dans le pa;s. Dans une lettre écrite de Locarno, le 5 avril 1872, & Francesco Mora à Madrid, Bakounine décrivait ainsi le mouvement socialiste en Italie : t Vous savez sans doute qu'en Italie, dans ces derniers temps, l'Internationale et notre cbëre A llianee ont pris un grand développement. Jusqu'à présent, ce qui avait manqué, ce n'étaient pas les instincts, mais l'organisation et l'idée. L'une et l'autre se constituent, de sorte que l'Italie, après l'Espagne, est peut-être actuellement le pays le plus révolutionnaire. Il y a en Italie, ce qui manque ailleurs, une jeunesse ardente, énergique, sans carrière, sans issue, et qui,- malgré son origine bourgeoise, n'est pas moralement et intellectuellement épuisée comme dans les autres pays. Aujourd'hui elle se jette à tête perdue dans le socialisme révolutionnaire avec tout notre programme, le programme de VAlUanee. Mazzini, notre • génial > et puissant antagoniste, est mort. Le parti mazzinien est complètement désorganisé, et Garibaldi se laisse de plus en plus entraîner par cette ,
nale en Italie, outre le livre déjà cl ta de Rudolpli Meyer, oq peut conaulter Eugenio Forni, VJnternazionale ê lo Staio; TulUo Martello, Storia delV InternaxiOTiale, et Jdhrbuch der Social" wUsenschafI, von Df Ludwig Richter, 1879.
jeuuesse qui porte son nom, mais qui vti et court infiniment plus loin que lui. >
Comme le dit Bakounine, en Italie les éléments révolutionnaires existent, mais, & mon avis, une révolution y est presque impossible, parce qu'il y manque une capitale révolutionnaire. Les Américains bien avi.<és placent le cbef-lieu de leurs États dans de petites villes. Les républicains français, plus imprévoyants, ont ramené les Chambres à Paris, faute énorme. La malaria, qui rend Rome inhabitable une partie de l'année, la préservera longtemps encore du péril de devenir le siège d'une nouvelle commune.
Les journaux socialistes ont pullulé en Italie, grâce à la liberté illimitée de la presse. Mais ils ont eu la vie courte faute d'abonnés : ils meurent après avoir dévoré le petit fonds qu'un groupe enthousiaste constitue au début. Z(t PUbe de Milan fait exception: elle existe depuis quinze ans. Un jeune et savant professeur de l'université de Palerme, M. Cusumano, a fait la liste des journaux I rouges 1 qui ont paru et disparu. Le total dépasse quatre-vingts. Il s'en trouve qui ODt des noms bien caractéristiques : ainsi il Communardo, de Fano; Salana, TAieû et il Ladro «le Voleur-, de Livouroe; la Canaglia, de Pavîe; il Lvcifero, d'Ancône; Spartaco et la Campaaa, de Naples ; l'Eguagliania et la Giustizia, de Girgenti ; il Pelrolio, de Ferrare ; il Potero, de Palerme; l'Aiiticristo, de Milan; ii Proltlario, de Turin. J'emprunte à M. Rudolf Meyer quelques extraits de journaux qui montrent les tendances du socialisme extrême. D'abord, guerre^ toute idée religieuse: a Dieu, dit le Proletario, est le plus grand ennemi du peuple;
car iL a maudit le travail. » — « Plus de foi ui d'obéiasaoce au surnaturel, dit VA Imanaco repuhlicano, c'est à cette coDditioQ seulement que la démocratie matérialiste pourra construire une société nouvelle. » — Plus de patrie, plus de nation; rien que la commune et l'humanité. I La patrie, dit la Campana, est une idée abstraite et creuse au nom de laquelle les rois poussent les peuples il s'entr'égorger.. . La patrie est t un fait physiologique » qui est représenté par la maison que tu habites, par la commune où tu trarailles. Au delà 11 ne faut voir que le cercle où régnent les mêmes principes et où s'étend la solidarité des mêmes besoins.» —Parlant de l'idée cosmopolite, la Plihe s'indigne du mouvement de Yllalia irredexla : ■ Quoi ! dit-elle, vous voulez faire la guerre & l'Autriche pour lui enlever une partie du Tyrol et Trieste, mais contemplez donc nos lerre redenle, notre territoire affranchi : on y meurt de la pellag^re et de faim. I — Plus de gouvernement, plus d'autorité; l'anarchie, tel est le but anal. < L'ère nouvelle, dit la Cam~ pana, consacrera la libre expansion de toutes les aapiratious humaines. Toute autorité humaine ou céleste doit disparaître, depuis Dieu jusqu'au dernier agent de police. »
Voici maintenant quelques extraits des manifestes socialistes. Dans celui des internationalistes de la Pouille (août 1878) nous lisons : « Le but à atteindre est d'assurer aux hommes là félicité la plus complète possible par le plein développement de toutes leurs facultés. La femme doit être la compagne de l'homme, non une esctave ou un instrument de plaisir. L'amour doit être libre et soustrait aux codes et aux rituels. Chacun doit
recevoir une instruction intégrale, afin de pouvoir choisir la fonction k laquelle il est propre. La libre Tédération des individus, des groupes, des associations et des communes forme la confédération du g^enre humain. La révolution n'est pas uue conspiration qui aspire à changer en un jour la face de la société. C'est une lutte permanente, matérielle, morale et intellectuelle contre l'organisation actuelle pour j substituer l'association libre, t — Le 6 mai 1877, les dames intemationalistes des sections féminines de la Romagne et de Naptes adressent un manifeste à toutes les ouvrières de la Péninsule : « Notre salaire, disent-elles, étant insuffisant, nous dépendons des hommes pour vivre. L'émancipation de la femme est au fond i'émancipatiou de l'ouvrier. L'une et l'autre sont les victimes du capital. La société actuelle nous dit : t Yends-toi ou meurs de faim, i La société de l'avenir nous dira : t Vis, travaille, aime. > — Le cercle des études sociales de Rome publie son programme (juillet 1878); ses principes sont: • l'abolition de tout privilège; 2",^ travail productif, unique source légitime de la richesse ; 3* les instruments de travail propriété des travailleurs ; i' émancipation et ■ réintégration de l'homme individuel et collectif ». — En juin 1878, la fédération internationaliste de Rimini lance un manifeste où il est dit : Plus de propriété privilégiée, mais collectivisme, c'est-à-dire possession en commun de la terre et de tous les' instruments de travail. Plus de maîtres, plus d'usuriers, plus de voleurs; travail, pain, richesse, iustructioQ, justice, liberté pour tous. La terre à qui ta cultive, la machine à qui l'emploie, la maison à qui l'habite. » Mélange inconscient de communisme et d'in-
dîvidualiame. — Le programme du cercle socialiste de Plaisance (avril 1878) porte : t La terre et tous les instruments de travail doivent devenir la propriété collective de la société tout entière, a&n d'Être utilisés par les asaociatious agricoles et iadustrielles : où commeDce la science cesse la foi. Chacun a droit au nécessaire. Nul n'a droit au superflu. Pas de droit sans devoir, pas de devoir sans droit, i — ■ Dans un manifeste des internationalistes de Môntenero, Ântignani, Ardenza et San- Jacopo, la théorie de l'anarchiame est nettement formulée : t L'État est la négation de la liberté; car n'importe qui commande, tous servent. L'autorité ne crée rien et corrompt tout. Tout État même démocratique est un instrument de despotisme. Le meilleur gouvernement est celui qui parvient à Èe rendre inutile. Changer de régime politique est inutile. Un homme a une épine dans le pied : il croit se soulager en changeant de bottes; mais il souffre tout autant. C'est l'épine qu'il faut ôter. L'homme libre dans la commune libre; et dans l'humanité, rien qu« des communes fédérées, voilîi l'avenir. » Ces extraits suffisent pour montrer que le programme" du Bocialiame militant en Italie n'est autre que celui de Bakounina et du nihilisme, et il en est de même en Espagne.
Parmi les hommes distingués avec qui il m'a été donné d'entrer en relations, j'aurais dû citer encore
Luig^ Mirâg'lift, philosophe et économiste, professeur à riastitiit de Portiei, auteur d'un écrit récent sur le^j Douvelles tendances de l'ÉcoDomie politique :Ze due Fait délie seienzie economiehe ; le aénateur Tullo Massarani, de Milan, critique d'art et esthéticien ëminent, artiste lui-même; et Pitre, de Palerme, qui recueille les monuments de la poésie et des traditions populaires en Sicile.