‹ Lettres d'ItalieChapitre 4 sur 5 · SM · texte numérisé non relu

SM

BEDce en Egypte, à l'époque de l'ouvertore du canal de Suez, sur le bateau que le Khédive avait mis & la disposition de ses invités pour remonter le Nil. Son Hérodote à la main, il nous faisait l'histoire des monuments, en contrôlant les assertions des auteurs grecs par les hiéroglyphes. Il a étudié le sanscrit pour remonter aux racines des langues modernes qu'il lit et qu'il parle couramment; il connaît h fond l'histoire de la philosophie, les sciences politiques, l'archéologie et les littératures anciennes, qu'il a enseignées. Son activité intellectuelle est prodigieuse. Il est le rédacteur en chef du journal La Perseveranza, et le collaborateur le plus fécond de la Nuova Ântohgia, dont il rédige la chronique politique. Professeur à l'université de Rome, il est très assidu à la Chambre, où il parle dans toutes les questions principales, il court sans cesse, du midi au nord de la Péninsule, pour prononcer des discours, présider des réunions littéraires ou électorales, organiser le parti modéré et réveiller l'ardeur de ses allié^. Chaque jour il dine en ville et passe ses soirées dans les salons, où les princesses se disputent la faveur de ses entretiens. Toujours gai et souvent goguenard, il raconte une anecdote mieux que personne. Ses discours à la Chambre font bondir ses adversaires. Au ministère de l'instruction publique, nul a^ montré plus de compétence et d'application au travail. A tous les

degrés, il a introduit des réformes et des améliorations. Cependant, quelle que sott son influence à. la Chambre, il n'est plus nommé par ses anciens électeurs. Le midi, ou il est né, est tout entier acquis à la gauche. Il est aujourd'hui élu par un collège de la Vénétie, mais il se trouvera toujours quelque localité qui sera fière d'être représentée par un orateur aussi éminent.

Fendant le dtner il nous explique ce qu'est la Camorra à Naples; c'est tout simplement l'art d'arriver à ses fins par l'intimidation ou, pour mieux dire, l'oi^anisation de l'intîmidatiDn et l'exploitation de la lâcheté humaine. Voua trouvez des camorristes partout, depuis les ruelles de Santa-Lucia jusque parfois dans les plus hautes positions administratives et politiques. L'intimidation! se produit par la menace tantôt d'un coup de couteau, tantôt d'une dénonciation, tantôt d'une persécution prenant les formes les plus diverses, A Naples, vous montez en voiture; le camorriste est là qui prélève un sou sur le cocher. Celui-ci n'ose refuser, de crainte que la camorra ne l'atteigne, en lui faisant perdre ses pratiques ou en occasionnant quelque avarie à son cheval ou k la voiture. Dans chaque rue il se trouve des camorristes qui prélèvent la taxe de la peur sur les détaillants. .

Dans les hautes sphères de la politique, la camorra

s'exerce par les inâuencea. Si vous lui résistez, elle vous perd. Si vous vous mettez à son service, elle vous pousse au but que vous poursuivez. C'est de la camaraderie, maie violente et sans scrupule, qui ne recule devant aucun moyen. Un grand seigfleur, syndic d'une ville du Midi, mais complètement ruiné par le jeu, trouve le moyen de bien vivre sans aucun revenu. Chaque jour il va faire un bon diner dans le premier restaurant de l'endroit, et jamais on n'ose lui présenter l'addition. En échange, quand il se donne un banquet officiel, il le fait obtenir à ce restaurateur et il ne chicane pas sur les prix. On raconte des traits inouïs de ce personnage, qui est encore député et très influent, très redouté. Un banquet doit être offert à Leurs Majestés qui visitent sa ville ; aoua prétexte de goûter les vins, il se refait sa provision et des meilleurs. Il se met k la tête d'une souscription pour les pauvres honteux : on n'entend plus parler,' du produit de la collecte. Il avait trouvé que le plus besogneux, c'était lui-même. On raconte ces traits et bien d'autres. Néanmoins le voilà k la Chambre, se rengorgeant, la poitrine bombée, la léfe haute, l'air protecteur, craint, flatté, salué. Dans sa ville, c'est une puissance. Il menace de sa popularité le syndic qui l'a remplacé. Il a une énorme clientèle qui lui obéit. Il fera une émeute quand il voudra. On trouve en tout pays des gens de cette espèce, mais ils ne devraient pas tenir le haut du pavé.

Je cause avec le député Berti de l'aveoir des partia en Italie. Comme je l'ai déjà dit, historieû, hotnine d'État, orateur, ancien ministre, Berti est un des membres considérables de la droite. D'après lui, l'échec de son parti tient principalement à deux causes. D'abord, aux nouveaux impôts établis par Sella et Mingbetti. Sans doute, dit-il, ils ont bien fait, ctir ainsi ils ont sauvé l'honneur et le crédit du pays. Tout bon patriote leur doit de la reconnaissance, mais le peuple ne pardonne pas d'ordinaire à qui lui saigne la "Bourse. Il se venge par le vote. En second lieu, la droite ressemble un peu à l'ancien parti doctrinaire ftBnçais. Elle est plus libérale, mais elle a des principes arrêtés, des idées réfléchies, une sorte de raideur genevoise jointe k une certaine tenue à l'anglaise, des connaissances et de l'instruction, ce qui gêne ceux qui en ont moins. Sans être faits pour s'asseoir avec Guizot sur « le canapé de la doctrine », la tour- □ure de son esprit n'est pas de nature à plaire au grand nombre, ni surtout aux gens du Midi.

Berti craint que son parti ne soit menacé dans l'avenir d'être écrasé entre le radicalisme et le cléricalisme. Le libéralisme conservateur est ^n juste milieu qui sera entamé h droite et à gauche par les deux extrêmes. La lutte des partis s'aigrissant sans cesse, ne laisse pas de place pour les nuances intermédiaires. Quand il ne restera en présence que la

radicalisme et le cléricalisme, le choc peut conduire à des violences, à des révolutions même. < Je crois l'Italie faite définitivement, dit^il ; nous sommes dans l'ère où les nationalités se constituent, et il n'y en a point de plus marquée que la nationalité italienne. La papauté, même victorieuse, n'aurait nul intérêt à la démembrer, pour refaire un État ecclésiastique qui n'est plus viable. Mieux vaut dominer l'Italie unifiée que végéter dans une de ses provinces. Ce que je redoute plutôt, c'est une alternative de révolutions et de réactions, de despotisme et d'anarcliie. Dieu nous préserve du sort du Mexique 1 Heureusement noua en sommes loin, et ceci n'est qu'un cauchemar qu'évoque parfois une mauvaise nuit. >

Parmi les convives se trouve aussi Ernesto Masi un des bons écrivains de l'Italie. Il écrit beaucoup, dana la Nitova Antoîogia et dans la Rassegna Seiiimanaîe. Il a publié des études très remarquées sur Savonarole, sur le poète Giusti, trop .peu connu à l'étranger, et sur Burlamacchi. Il s'est beaucoup occupé de l'instruction publique en Italie et lui a rendu de grands services.

Notre hôte Visconti-Venosta est certes le meilleur ministre des affaires étrangères qu'ait eu l'Italie, Il connaît à fond son Europe et il ne s'exagère pas le rôle qu'y doit jouer l'Italie. « La constitution de l'unité italienne est, dit-il, un grand avantage pour notre

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continent tout entier. L'Italie divisée et asservie était une cause permanente de troubles et de discordes. Elle n'était qu'un foyer de révolution et un champ ouvert aux luttes d'influences et de conquêtes des voisina. Que de fois leurs armées s'y sont livré bataille ! L'Italie unifiée sert de barrière et de tampon. Son intérêt suprême, évident, est la paix. Elle appuiera donc toujours les solutions qui peuvent en garantir la durée. On a prétendu que nous avions des vues sur l'Orient, que nous voulions prendre pied en Albanie. Rêve de cerveau brûlé ! conquête insensée dont la géographie et l'ethnographie ne permettraient jamais l'assimilation et que nous perdrions tôt ou tard; en attendant, cause dç dépenses et de feiblesse. Comme riverains de l'Adriatique, nous avons certfs un intérêt dans la question, mais un seul — et il est aussi celui de l'Europe — c'est que la péninsule des Balkans ne tombe pas tout entière aux mains d'un puissant empire, dont le voisinage serait pour nous, dans certaines éventualités, un danger et en tout temps une source d'inquiétudes. Nous devons désirer évidemment le progrès économique de tous Iqs pays transdanubiens, car ils constitueraient un marché pour les produits italiens. Mais le panslavisme ou ce qui y mène ne peut nous agréer. »

Visconti-Venosta n'a rien d'un Italien; il a tout à fait l'aspect d'un Écossaisde grande, race. La peau

très blanche, les cheveux et la barbe d'un blond ardent, le nez fin, Ira yeux bleus; très froid, très réservé, très silencieux; ne parlant jamais que quand il y est forcé; à la Chambre, exprimant, en un langage élégant, des idées très-précises et très claires; . estimé, respecté par tous. Très grand air ; une mise d'une correction parfaite. Type de diplomate de haute distinction. La question sociale le préoccupe,

< Cette après-midi, nous dit-il, je faisais une promenade dans la campagne romaine. Un ouvrier travaillait au chemin; je lui demandai 6e qu'il gagnât; il me répondit un franc ; ce qu'il mangeait : du pain arrosé d'eau claire. Cela est dur. Depuis Kome jusqu'en Sicile, Toiià donc à peu près ce qu'obtient un manœuvre. Ge n'est pas assez, même avec notre beau climat. Que de souffrances représente un salaire aussi insuffisant! Tous les partis devraient s'unir pour porter remède à cette situation. Il est vrai que le problème est bien compliqué. Les réformes économiques sont autrement difficiles que les réformes politiques. •

Je cite ce fragment de conversation pour montrer que, comme je l'ai déjà dit, tous les hommes considé* râbles en Italie s'inquiètent de la question sociale. Contraste assez curieux : les Français, les Allemands et les Espagnols ont presque tous une pointe de chauvinisme; ils vantent tout ce qui tient à leur pays.

Les Anglais, les Portugais et les Italiens éclairés, au contraire, sont plutôt disposés k voir chez eux tout en noir. Le patriotisme ne les aveugle pas. Ils constatent ce qui leur manque. C'est la source du progrès : Initium sapieniiae.

Les élections donnent lieu à autapt de fraudes qu'en Belgique, mais d'un autre genre. Chez nous, on agit sur les listes, ici au scrutin. Un grand mal c'est que le bureau est élu. Ceux qui arrivent les premiers le constituent, et la répression des fraudes est moins facile. L'autorité est aux mains de la majorité ou des plus habiles. On cite des traits curieux. Parfois on jette dans l' urne un paquet de bulletins, c'est le bloccû. D'autres fois on en fixe au couvercle avec une colle qui en séchant cesse de les retenir. Ailleurs on fait avancer toutes les horloges, et le scrutin est fermé quand l'autre parti se présente. Ici ou retient tous les chevaux pour empêcher les électeurs éloignés d'arriver; là on accapare tous les timbres pour empêcher que les adversaires expédient leurs proclamations. En Belgique, d'excellentes réformes ont été introduites dans le mode de votation. On peut dire que, grâce au système anglais modifié, nous avons vraiment maintenant le secret du vote.

Les Journaux. — A Kome, sur la place Colonna et dans le Corso, de six heures du matin à minuit, la voix aiguë des marchands de journaux crie : VOpinione. Fanfiilla, £ersagliere. Dirittô, Popolo Romano, Capitale, L'Iialia. La plupartde ces feuilles se vendent cinq centimes et tout le monde en achète. La vente au numéro est considérahle. Il y a relativement peu d'abonnés. Même dans les cafés, comme le Café de Rotne, on ne trouve point de journaux. A Milan, à Venise, à Gênes, à Florence, à Naples, la vente des journaux se fait sur la place publique; et môme des localités peu importantes ont leur feuille locale. Il n'y a pas de timbre à payer, le papier et la composition ne sont pas chers; la rédaction est souvent gratuite, et le journal est une source de revenus indirects, un instrument d'influence, un moyen de parvenir, parfois une arme de la Camorra.

Plusieurs journaux sont très bien rédigés. h'Opinione, le Perseveranza et le Diritto traitent en articles de fonds très nourrie et très sérieux les questions ii

...Gôoyic

l'ordre du jour. La Qazeiia d'italia, d'un format gigantesque, donne des extraits de tous les jounaux italiens et étrangers. La Fanfulîa, tient à la fois de notre Gazeiie-Peirus et du Charivari. Elle touche aux sujets les plus sérieux d'une façon rapide, humoriatique ou comique, mais avec un grand bon sens et sans parti pria. Tout est dit. en quelques mots; mérite rare et très apprécié, car on est souvent ici long et filandreux. L'italien est presque du français, sauf les désinences plus rapprochées du latin, et cependant le style, la façon d'écrire sont très différents. On commence par de longs préliminaires, on remonte volontiers au déluge ; on expose les antécédente d'une question et on se perd dans les développements. Lisez un article d'un journal français : dès les premiers mots, vous savez ce dont il s'agit, et l'opinion de l'écrivain est nettement exprimée. Dans les journaux . italiens, l'idée se dégage avec peine et reste flottante; on dirait qu'un certain nuage germanique est venu Voiler la précision de la pensée latine. Je remarque le même défaut dans beaucoup de livres et d'articles de revues.

En voici un exemple : Je viens de lire un très curieux ouvrage de Leone Carpi, intitulé Vltalia DÎ-mnie. C'est un tableau des différentes classes sociales de l'Italie contemporaine. L'auteur veut faire connaître la situation, les idées et les tendances de la

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noblesse actuelle, et il expose d'abord longuement les origines historiques de l'aristocratie en Italie. Pour nous montrer quelles sont les visées et l'in-* fluence du clergé, il remonte aux principes de tous les cultes et il fait une comparaison très étendue entre le christianisme et le mahométisme. Très inté-' ressant, mais non erat hic locus. Autre exemple : M. Eugénie Forni a écrit un livre, Ylniemazionale e lo Stato. Son but est de dire ce qu'est l'Internationale en Italie, mais il commence par un exposé de tous les systèmes de socialisme, et cela prend les trois quarts du volume. Au fait! au faiti est-on toujours tenté de s'écrier. Il en est de même des discours : ils sont ordinairement trop longs, mais la langue italienne est si harmonieuse et on est si charmé par la musique, qu'on attend sans impatience que l'idée arrive.

J'imagine qu'au collège on apprend l'art des amplifications. Il faudrait au contraire inculquer le laconisme. Je donnerais un prix à celui qui serait le plus bref. On devrait étudier Voltaire, ou Léopardi. Léopardi, quel vrai poète et quel ennemi des chevilles et des longueurs I

Le style ici manque de trait. L'esprit, dans le sens de mots fins et piquants, est rare. La manière d'écrire est lâchée. On ne cherche pas à condenser la pensée ni à la revêtir d'une forme saillante ou brillatite.

Peu d'effort de composition. On se laisse aller k la facilité naturelle. On écrit comme on parle, -^ abondamment. On improvise.

Les trois principaux journaux du parti catholique sont h Civilta caltoliea, org'ane des -jésuitea; le plus répandu et le mieux fait; il a plus de 15,000 abonnés, dit-on; YOsservaiore romam et la Voce délia Verita, qui reçoit ses inspirations du Vatican. La polémique de ces feuilles est très modérée, relativement aux nôtres. Elles se tiennent, en général, dans la sphère des principes.

C'est, du reste, un des caractères de la presse italienne de traiter souvent des questions générales. Ainsi, passant à Salerne, j'achète les deux journaux qui s'y publient ; ce sont de petites feuilles locales.' Je trouve comme article de fonds, dans l'un, une étude sur le socialisme contemporain, dans l'autre, un examen de la philosophie positiviste. Il y a ici bien plus • d'idéalité » que chez nous. On discute volontiers les questions abstraites. On voit les choses par leur côté élevé, théorique. Nous ne regardons, nous, qu'à l'application.

— L'éminent statisticien Bodio estime la valeur de la propriété rurale en Italie à 30 milliards, celle des maisons à 9 milliards et la dette hypothécaire fi 8 ou 9 milliards <

— A un dîner de diplomates et d'hommes d'État

chez notre Tninistre Vau Loo, Minghettî raconte quelques histoires siciliennes. Chaque année il' va en Sicile pour visiter le domaine de Camporeale qui appartient k son beau-fils. On lui donne, une escorte pour le protéger contre toute mésaventure, mais elle le quitte quand il arrive aux limitas du domaine. Comme il reste encore deux lieues à parcourir, îl s'étonne qu'on laisse sa voiture continuer seule. * Vous n'avez rien à craindre, lui répond le commandant. Les brigands n'attaquent pas un propriétaire sur ses terres. Cela serait mal vu par les paysans dont ils ont besoin. >

La -Dendeita, la coltellaia est encore très pratiquée. Dans un voyage dé Minghetti à Camporeale, & l'époque où il occupait le ministère, le curé se présente à lui : « Je viens vous recommander, dit-il, un pauvre jeune homme qui a besoin de votre protection. » — € Et pourquoi? que veut-il.' » — < Rien ; seulement il lui est arrivé un malheur : il a tué un homme. > — * Comment! vous me demandez ma protection pour un assassin, à moi, au miiiistre, qui suis chargé de le faire pendre \ v — i Oh! Excellence, , un si bon jeune homme. Si vous le voyiez, vous l'aimeriez tant; voici précisément sa mère qui va vous en parler. » — a Je ne veux voir ni lui ni sa mère. > Mais il est trop tard. La mère entre, se jette aux genoux de Minghetti : « Un ai bon jeune homme,

doux comme un petit saint. Si vous vouliez le recevoir. » — < Mais jamais; sortez à l'instant. » La mère sort en eiïet, mais ramène sou fils. Tous deux sont aux genoux de Minghetti qu'ils embrassent en pleurant. Que faire? 11 les chasse, mais il croit bien avoir aperçu ce doux et bon assassin k la table du banquet qu'il offre d'ordinaire aux principaux tenanciers de Camporeale.

Une autre fois, on demande à Minghetti d'emmener dans sa voiture un des fermiers qui n'ose sortir de chez lui parce qu'il est exposé à une iDSndeUa qui ne l'épai^era pas. On a pendu trois rats morts devant sa porte. Un rat, premier avertissement. Deux rats, la menace est plus sérieuse. Trois rats, c'est la mort sans rémission. 'Minghetti emmène l'homme à Palerme. Il apprend bientôt que celui qu'il a sauvé n'était pas l'innocent menacé, mais l'assassin que cherchaient les gendarmes. Je ne vous raconte, nous dit-il, que les histoires vraisemblables. Les invraisemblables, je les réserve pour la prochaine fois.

Il nous parle aussi du progrès économique de la Sicile, qui est très réel et qui n'est qu'à son début. On étend sans cesse le long des côtes les jardins à orangers. Les mandarines donnent des produits fabuleux. Un hectare rapporte 4,000 et 5,000 francs. Partout où il y a de l'eau, on peut en créer. Et le vin, que de ■ richesses il donnera si on échappe au,phylloïeral Le

marsala vaut le Xérès et le m^lleur revient, rendu à Paris ou à Bruxelles, à environ 1 franc la bouteille. Le Syracuse n'est pas inférieur au malvoisie, et on peut en récolter sur presque tout le pourtour de l'Etna.

Jusqu'à présent, l'Italie n'a pas su tirer parti de ses vignobles. Elle pourrait exporter autant de vin que l'Espagne. A Brindisi, j'en ai bu d'excellent. Il était contenu, comme à Pompéi, dans d'immenses amphores ouvertes, où l'on puisait au moyen d'une spatule de la même forme que celles en usage dans les sacrifices des anciens. L'Italie a le soleil et le sol; il ne lui manque que les vignerons; il faut les former.

— Un diplomate raconte un souvenir de La Haye ; « Je vais voir un de mes amis, chambellau de la reine. Je trouve sur la table cinq volumes d'une reliure exquise, digne d'un ouvrage de choix. Je vois au dos : Mémoires dun Chambellan, avec ses initiales. 9 Comment, lui dis-je, voua avez écrit des mémoires; ce doit être très intéressant.> — « Sans doute et surtout très instructif; voyez plutôt. » — J'ouvre un des volumes. Ils contenaient les menus de tous les dîners auxquels il avait assisté. *

— Je trouve dans le cens italien de 1871 que le nombre des prêtres est de 100,515, et comme il y a environ 20,000 paroisses, chacune d'elles aSprêtres

en moyeune. Mais en Italie les paroisses sont très grandes et comprennent plusieurs liameaux- Il 7 a 258 diocèses avec cathédrale et chapitre de chanoines.

Dans l'enseignement moyen rétribué par l'État, sur 1,443 professeurs, 320 appartiennent au clergé. Dans les écoles publiques et privées, sur 45,594 instituteurs, 8,927 font partie du clergé régulier ou séculier,

— J'ai fait avec grand plaisir la connaissance du député Morpurgo, professeur de statistique à l'université dePadoue. Il est jeune encore. Il cause avec esprit et parle avec feu. Son principal ouvrage : La Statistica e le Scimee sociali, a été traduit en allemand, ce qui en prouve certainement le mérite. Sous sa plume, la statistique s'élève et touche à la philosophie.

— Nous retrouvons à Rome le capitaine Vennini, dont la famille habite une charmante villa sur le lac de Côme à Varenna, près Aifinme hile, dont la cascade d'argent, vue de Bellaggio, fait un si charmant effet .Nous l'avions rencontré àZemetz, enEngadine,

■ et nous avions visité ensemble la vallée peu connue et peu habitée de Santa-Maria, où les ours sont encoretrès nombreux. Par le passage de Buffalors, on arrive auStelvio. Le capitaine faisait dans ces parages des études de géographie militaire. Il nou» traça aux

deux crayons une carte des excursions que nous comptions faire, avec une exactitude'et une perfection de dessin qui me frappèrent extrêmement. J'ai appris, depuis, que la connaissance de la géographie est une de^ supériorités reconnues des officiers d'état-major de l'armée italienne. Au dernier congrès de géodésie tenu à Genève, les rapports des sociétés italiennes firent sensation. Les cartes publiées et exposées par le gouvernement italien, h Paris, au Champ-de-Mars, en 1878, étaient parmi les meilleures de l'exposition. Les livres de géographie italiens, ceux de Balbi par exemple, ont une réputation universelle méritée. Les études de géographie militaire du colonel d'étatmajor Sironi sont considérées, parait-il, comme une œuvre excellente. Les voyageurs italiens prennent tangà côté des Anglais et des Alîemandsdans l'exploration des régions inconnues en Airique, dans laNouvelle-Guinée, en Asie. L^ Société de Géographie italienne est une des plus active et des plus, dévouée. On peut donc\ dire que, pour la géographie, l'Italie occupe une place tout à fait distinguée. '

— Dîner chez le sénateur Alfieri, avec le conate Maffei et Carabrai-Digny, ancien ministre des finances. Maffei était secrétaire du ministère des aflaires étrangères Sous Cairoli. Il a quitté cette place à l'arrivée de Depretis, et il est nommé ministre h. Athènes. Il est jeune, beau, élégant et très recherché partout.

Il pense que, dans la question grecque, l'Italie doit appuyer franchement la France pour demander la rectification des frontières accordée à la Grèce par le traité de Berlin.

Deux raisons, dit-il, imposent cette attitude au gouvernement italien. D'abord, l'Italie s'est constituée sur le principe des nationalités. Elle doit donc, dans la mesure du possible, soutenir les peuples qui invoquent ce principe. En second lieu, l'Italie ne peut pas désirer que toute la péninsule des Balkans passe aux mains des Slaves. C'est ce qui arriverait si on sacrifiait l'élément hellénique. Ce serait d'ailleurs une iniquité et une source de troubles pour l'avenir.

L'honneur et. le bonheur de l'Italie, c'est que partout son intérêt bien entendu lui commande de défendre la cause du progrès, de l'humanité et de la justice.

Le comte Cambrai-Digny est un Piémontats, son nom l'indique. Il a fait excellente figure au ministère. C'est un calculateur exact et froid des forces politiques en jeu dans son pays. Il croit aussi que l'influence du clergé grandira. «Sans la question de Rome, dit-il, qui empêche la fusion avec le parti conservateur patriote, il iàudrait déjà maintenant compter avec lui. Le haut clergé est tout dévoué au Vatican. Cependant tous les évoques ne sont pas encore prêts à dépecer l'Italie.

€ Vous vous rappellerez qu'à Venise, après l'attentat de Passanante, le patriarche, an Te Deumk Saint- ^ Marc, a prononcé une allocution patriotique que la . foule a applaudie, comme au théâtre.

«L'influencedu clergé n'est pas la même dans toutes les provinces. Dans le midi, les prêtres sont ignorants, superstitieux, grossiers, et par suite très démocrates et même socialistes d'instinct. Ils sont peu favorables à l'unité, mais sans exaltation sentimentale. Ils ont de l'inâuence, mais d'homme & homme, et non comme pasteurs. Au centre, dans les Marches, en Toscane, dans l'Emilie, ils ont peu d'autorité. Dans tout le nord, au contraire, ils en ont beaucoup ; mais là ils sont encore souvent bons patriotes, et ils se heurteraient au dévouement sincère et profond à la maison de Savoie. Seulement, il se forme partout des sociétés politiques cléricales. Ainsi, le congrès régional catholique de la Ligurie a été inauguré récemment sous la présidence de l'archevêque de Gênes, qui, dans son discours, a fait ressortir l'importance de ces congrès régionaux, que le ^pe approuve et désire voir se multiplier. '

* Laconstitutiond'un parti catholique sérieusement représenté à la Chambre serait d'un bon effet pour notre vie parlementaire. Elle empêcherait les divisions incessantes du parti libéral et donnerait ainsi aux ministères plus d'autorité et plus de durée.»

— Le marquis Alfieri est resté fidèle aux idées de Gioberti et de Montalembert. Il est également dévoué k la liberté, h l'Italie et au catholicisme. Il rêve et il espère leur alliaoee. Au fond, d'après lui, ce n'est qu'un omlentendu qui lea sépare. Le christianisme n'a-t-il pas donné au monde l'égalité, la charité, la vraie liberté? La société peut-elle subsister sans religion? Rappelez-vous ce que dit Tocqueville à ce sujet. La liberté n'est possible qu'feppuyée sur le sentiment religieux. Un peuple cesse-t-il de croire, il faut qu'il serve. — « Ce qui m'effraye pour l'avenir de l'Italie, ajoute-t-il, c'est la guerre sans relâche que l'on fait à la religion dans certaines classes. La franc-maçonnerie exerce une très grande influence, et elle est devenue absolument antireligieuse. Si vous arrachez du cœur des populations tout sentiment religieux, l'idée du devoir disparaîtra, la moralité sera profondément ébranlée. Vous aurez les revendications violentes, l'agitation révolutionnaire, le désordre, et comme une société ne peut vivre dans l'anarchie, on arrivera à la compression, an despotisme.»

t J'admets pleinement, lui répondis-je, la vérité profonde de la remarque de Tocqueville, mais il faut prendre les institutions comme elles sont de par l'histoire et non comme, on rêve qu'elles doivent être. Si le catholicisme — qu'il ne faut pas confondre avec le christianisme — représentait la liberté, croyee-vous

qu'il soulèverait contre lui cette opposition que vous déplorez? N'est-il pas étrange que dans tous les pays catholiques on s'arme contre la religion? Plus a été grande la puissance du catholicisme, plus on le combat. En Espagne, on a supprimé tons les couvents, pris tous les biens ecclésiastiques et même brûlé ou fusillé les moines. En Portugal, une loi d'exception interdit toute espèce d'association ou de corporation religieuse. Au Mexique, un prêtre n'ose plus sortir en soutane, et le clergé vit d'aumônes. En France,, en Belgique, on vote des lois pour enlever à l'Église toute ingérence dans l'enseignement officiel. En Italie, vous faites à tout moment des lois dans le même esprit. D'oii cela vient-il? Est-ce de gaîté de cœur que ceux qui sont au pouvoir provoquent cette lutte périlleuse? Est-ce, comme le disent les journaux cléricaux, par une sorte de haine et de fanatisme antireligieux? Vous ne pouvez le croire. Si dans tous les pays catholiques la société civile croit devoir se défendre par des mesures plus ou moins violentes, n'est-ce pas parce que partout le clergé, au lieu de prêcher l'Evangile, poursuit une suprématie temporelle que notre époque ne peut plus supporter? En Russie, en Angleterre, on peut s'éloigner du culte établi, on ne le combat pas comme un ennemi. S'il en est autrement dans les pays catholiques, la faute n'en est-elle pas à ce rêve de domination que poursuit l'Église de Eomeî >

Le marquis Alfieri, comme Jacini et tous les catholiques libéraux, espère qu'un pape viendra opérer la réconciliation entre l'Église et la civilisation moderne, et ils ne sont pas éloignés de croire que ce pacificataup sera Léon XIIL

Les économistes me font le très grand honneur de m'offi-ir un banquet où l'on doit discuter la question des nouvelles tendances de l'Économie politique. M. Mioghetti préside. Deux ministres — tous deux économistes distingués — y assistent : M. Magliani, ministre des finances, et M. Majoranar-Calatabiano, ministre de l'agriculture, précédemment professeur d'Économie politique à l'université de Païenne, auteur "d'un traité où les vues neuves abondent. Je remarque encore parmi les convives : Mancini ; Luzzatti; Protonotari, professeur d'Économie politique k l'université de Rome et directeur de laNnova Anlohgia; Bonghi; le prince Bospîgliosi; les députés Berti et Boselli; l'éminent statisticien Luigi Bodio; Ellena; le professeur Pipemo; les sénateurs Finali, Âlfîeri et marquis Vitelleschi. Comme au dîner des économistes à Paris, la discussion s'ouvre au dessert. Le président Mingbetti fait connaître l'objet du débat. J'expose ensuite mesidées à cesujet. Les ministres Majorana et Magliani Boulèvent des objections. Mancini et Luzzatti parlent

sar la question, ilaie, comme le parti orthodoxe de Florence est abseot, le choc n'est pas ,tt^ vif. Je me permets de reproduire ici mon petit sjmck, parce que, àua mee lettres, je fais souvent allusion à ces teadànoes neuvelles de l'Économie politique que je crois très importantes. Je demande pardon an lecteur pour ce hon-d'œuvre trop indigeste.

< Notre éminent président, M. Minghetti, a indiqué avec une clarté par&îtâ quelques-unes des diCKrences qui existent entre œ qu'il appelle « les deux tendances > derÉcononue politique. Mais, h mon avis, la dissidence est plus profonde, et il y a vraiment deux I écoles >.

« Tbatefois, je m'etapresse de le dire, il n'y a entra ces deux écoles ni hostilité ni antagonisme. Premi^ rement, l'école nouvelle admet toutes I^ conquétefi ■acientiâqnes des orthodoxes, et, dans ses investiga^ lifRis, elle s'appuie sur les principes démontrés par .ses prédécesseurs. En second lieu, les deux écoles ont un maître commun, Adam Smith. Mon émîueut ami M. LuzBatti a démontré récemment que les bases sur iBsqwdles se fonde la nouvelle école se rencontrent iDules dans le livre du maître, The weaith of nations. Il y a trois ans, au banquet du centenaire de Smith, j'eus l'occasion, en répondant au tosst de M. Gladstone, de démontrer que la méthode de Smith était la méthode expérimentale indactive, préconisée par

l'école nouvelle, et non la méthode déductive, àpriori, mathématique de Bicardo, de Bastiat et de M. Lowe. Malgré des divergences très grandes, les deux écoles ont donc des principes communs, une origine commune, n n'y a pas entre elles d'antagonisme radical.

• Quant à ces divei^ences, voici en quoi elles me semblent consister. L'ancienne Économique a pour fondement l'optimisme. Elle porte l'empreinte du siècle où elle est née, le syrrr siècle, qui était absolument optimiste. lîousseau en a donné la formule quand il a dit : f Tout est bien sortant des mains de la «nature; entre les mains de l'homme, toutd^énère.» Cela signifie que dans l'homme, naturellement bon, il existe des instincts qui, abandonnés à eux-mêmes, non troublés par de mauvais gouvernements ou par de fausses reliions, conduisent les sociétés à l'ordre, au bonheur. De là résulte, en politique, une foi illimitée dans la volonté populaire, le suffrage universel, la démocratie absolue et même le gouvernement direct, comme le voulait le Contrai social de Bousseau, et ces principes appliqués partout, ainsi que le rêvait la Révolution française. De là en Économie politique le fameux principe des physiocrates : Laissez faire, hissez passer. Le nom même de ceux-ci indique leur foi en l'ordre naturel, ce qui est proprement l'optimisme .

«L'idée fondamentale de l'Économie politique ortho-

doxe, que tous trouvez ausBÎ dans Smith, est ceUeci : Chacun guidé par son propre intérêt voit mieui que les autres ce qui est utile. De tous les ^^ïsmes en action, de toutes ces poursuites de l'intérêt personnel doit nécessairement résulter le bien général, la plus grande somme possible de bonheur pour tous. Donc, supprimez toutes les entraves ; nulle intervention de l'État, liberté en tout et pour tous ; l'ordre naturel sera le résultat de la libre concurrence. Ce point de vue explique la lacune qui existé chez les Économistes orthodoxes touchant les rapports de leur science et de la morale. Cette lacune était telle que l'Institut de France ouvrit un concours pour la combler, et c'est sur ce sujet que notre éminent président,M.Minghetti, écrivit le beau livre que vous connaissez tous.

« Ainsi donc, l'Économie orthodoxe se fonde sur l'optimisme. Elle croit que l'ordre sort nécessairement du farà da se. de la nature humaine. Or, ceci est une grande illusion. L'homme de la nature n'est pas bon. Les hommes abandonnés à eux-mêmes ne fondent pas Tordre. Chacun fait consister son bien dans les jouissances grossières et immédiates, et à son intérêt, il sacrifie sans hésiter les droits d'autrui. Quant à son semblable, il le mange d'abord, puis il le réduit en esclavage- Tel est le régime de toutes les sociétés primitives et barbares.

< L'humanité n'est sortie de la barbarie que par

rinfluence des rérélatetirs et des l^palateurs, psr l'action de la religion et de 1* loi, qui ont réfréné le» passions brutales et les égoismes férooea, de façon h faire régner un ordre de justice et de droit phia ou moins parfait, mais toujours progressif. Ceci esb l'œuTre de l'État, non du peuple. C'est l'État qui, domptant les passions anarebiques, a produit la cirilisation.S'il en est ainsi, la miseion de l'État est enctffe considérable aujourd'hui, attendu qu'on grand nombre d'hommes, ne sont pas encore sortis de la barbarie {ffimitive et n'en sortiront jamais d'eux-mèmea. L'économie est politique précisément parce qu'elle s'occupe de l'État, de la ^(fÀ,^. Lo tjpe le plus parfait des sociétés humaines, la cité grecque, Âthfanee, est une pure création de l'État. Il y a quelques années, un président de la Nouvelle-Grenade, tout dévoué auxsaines idées économiques, annonça, en arrirant au pouvoir, qu'il les appliquerait à la lettre et qu'il mettrait fin à toute intervention de l'État. Sa présidence n'était pas terminée que tout était désorganisé: l'instruction publique en pleine décadence, les routes détruites, le commerce diminué, en somme, un recul vers la barbarie.

« Ainsi, premier point de divei^noe : l'Économie orthodoxe, aveuglée par l' optimisme, n'a pas vu que l'État était, un instrument néceasaire du progrès, comme le prodame la nouvelle école.Toute&i&,calle-ci

ajoute que chaque cae d'interveation doit être examiné en s'appuyant Bur les faits acquis. On ne peut pas invoquer ici de principe général. Ainsi, on a dit que les éoônomistes novateurs sont protectionnistes. C'est ■ une erreur. Je me trouvais en 1875 au Congrès de8 Katheder-Sodalisten à Eisenach, où l'on me fît même l'honneur de me nommer vice-préeideQt. La plupart des membres du Coogrès étaient opposés à la protection. M. Rudolf Mejer, qu'on croyait envoyé par M. de Bismarck, ayant demandé qu'on mît à l'ordre du jour la question de la protection, sa proposition fut éoartée sans discussion.

f Voici un second point de dissidence, conséquence du précédent. Les orthodoxes invoquent sans cesse les loi&économiqueB naturelles, les lois nécessaires, et ils publient que ces lois agissent sous l'empire des loia civiles, lois arti&oielles qui sont dictées par le législateur et qui peuvent être plus ou moins par&ites. Prenons, par exemple, la loi de l'offi-e et de la demande, la plus générale de ces c lois naturelles >. Je la trouve en vigueur en Russie, où la propriété foncière appartient à la collectivité de la commune; en Bosnie, où la terre est possédée par le groupe familial; en Angleterre, où elle forme d'immenses latifimdia, et en France, en Suisse et en Norvège, où, divisée en un grand nombre de parcelles, elle appartient aux paysans qui les cultivent. Les effets de ces

différents régimes agraires sont différents aussi. Quel est le meilleur, quel est le plus conforme h la justice, Toilk ce que se demande la nouvelle écoltf. L'ancienne ne s'en occupait guère, d'afcord parce qu'elle partait des lois établies comme d'une Imse indiscutable; en second lieu, parce qu'elle disait que les lois économiques sont d'une application universelle ; en troisième lieu, parce que, d'après elle, la libre concurrence doit résoudre toutes les questions.

«Faire pénétrer la notion de droit et de justice dans l'Économie politique, telle est l'idée neuve et féconde qui transformera nos. études. Sans doute, l'école orthodoxe n'a jamais été hostile aux idétes de droit et de justice, mais elle ne poursuivait pas la réalisation d'un idéal. La raison en est simple. L'abolition de toute entrave suffisait : les lois naturelles, les lois pJiysiocmtiq'ties devaient créer l'ordre véritable et le droit. La nouvelle école, au contraire, constate que les lois qui président au partage de la propriété et des instruments de travail sont des lois civiles émanant des législateurs, et elle examine si elles réalisent la justice. Ainsi, elle recherche un idéal comme Iç font la morale et le droit, et en ceci elle s'inspire dii christianisme, qui est le culte de l'idéal. La mission' de l'Économie politique se trouve résumée dans cette admirable et profonde parole de l'Évungile : Cherchez d'abord, la justice , et le reste vous mendra par surcroît.

* Faire r^^er la justice, voilà toute la questioD Bociale ; pour l'Économie orthodoxe, il n'y a pas véritablement de question sociale. Il y a sans doute des souffi-ances sociales, la statistique et l'évidence ne permettent pas de le nier; mais, comme elles sont l'effet de lois nécessaires, la législation ne peut y apporter de remède. Le Katheder-Socialist, au contraire, dira : Le mal étant constaté, il &ut examiner s'il n'est pas l'effet de lois civiles mauvaises, injustes; et s'il en est ainsi, ces lois il faut les changer.

clci,les 8ociali^tes de la chaire et les socialistes proprement dits se rencontrent ; mais, tandis que ceux-ci arrivent avec leurs utopies, avec leurs ignorances des réalités et leurs haines subversives, et au besoin avec le fer et le pétrole, les autres procèdent au moyen des recherches patientes de la science et prennent pour guide l'amour de la justice et de l'humanité.

< En ceci, ils ne dépassent môme pas le programme de Smith, qui admet que la mission principale de l'État est de faire respecter le droit, cuiqve svwm tribuere. Mais, qu'eat-ce que le droit? R^:ne-f-il dans nos sociétés? Comment l'y établir? Voilà le difficile problème qui s'impose à nous.

fDans les consciencieuses études deMM.Franchetti et Sonnioo sur l'Italie méridionale, je vois, sur une terre fertile, sous le plus beau ciel du monde, des cultivateurs qui travaillent sans rel&che et qui cependant

BOQt plongés dans une aSreuse misère. Je me demande : • Cela est-il l'effet de» loîa naturelles nécessaires et cela est-il conforme à la justice? Ëq étudiant l'économie rurale dans les différents pays de l'Europe, j'iti trouvé un état de choses semblable, partout où la terre n'est pas aux malus de ceux qui lacultivent. Encore une fois, cela est-il l'effet de lois économiques auxquelles on ne peut échapper ou de la l^islation civile qu'on peut améliorer? La nouvelle école se prononcera pour cette dernière opinion et l'ancienne pour la j^emière.

« Bemarquez la force du courant qui porte de ce côté. L'orthodoxie économique .ne se trouve plus nulle part. En Allemagne, presque tous les professeurs d'université sont des KatAed^-Socialiaten. Le clergé catholique &it du socialisme ultramontain. Bécemmenf, un prédicateur de la Cour, le D' Stoker, a créé le parti socialiste conservateur évangélique. En Danemark, la revue économique FconomisA tidschrift est acquise aux tendances nouvelles. En Angleterre, les remarquables travaax de M. Cliffe-Leslie et le récent discours de M. Ingram montrent de quel cdté souffle le vent. En France, plusieurs des nouveaux professeurs d'Économie politique nommés dans les facultés de droit sont d^ hérétiques. Enfin, en Italie, la nouvelle école est représentée dass ses diverses nuances par des écrivains plus appréciés peut-âtre encore hors de

D,mi,.=db,Gooylc

vos frontières que chez voua. C'est nécessairement dans cette voie qu'il foudra marcher dorénavant, sinon tout serait terminé, 1& science serait fitite. Dai» le cercle où se limitait l'ancienne économie, tout est élucidé. Le manuel de M. Joseph Garnier nous en oSie le plus parfait résumé.

c En somme, outre les divergences ^gualées par M. Minghetti, j'en constate deux autres et qui sont capitale : conception trop restreinte de la mission de l'Ëtat ; négation de la question sociale et d'un idéal de justice k poursuivre, ces opinions résultant de l'optimisme phjsiocratique. J'en conclus qu'il y a réellement deux écoles. »

Alèano. — NouspartonspourAlliano. J'y vais passer quelques jours pour étudier tous les documenta qu'on m'a remis. Nous sommes seuls k l'hôtel de la Poste. En hiver personne ne vient ici. Cependant, môme en cette saison, le paysage est bien beau. De la terrasse de notre appartement, nous avons la vue de la mer qui est éloignée de quatre lieues; on la dirait tout près. Albano est situé sur les premiers relèvements "des monts Latins. On voit au premier plan les collines toutes couvertes d'oliviers; à droite, les pins et les gigantesques chênes verts de la villa Doria. Plus loin, un mamelon que couronnent les ruines du château fort des Sarelli. Puis commence la grande plaine ' romaine d'un vert pâle, ourlée d'une ligne d'un vert plus foncé : ce sont les maquis de lia côte. Enfin, à l'horizon, la mer qui, à de certaines heures, brille comme un miroir d'argent. On y voit passer les gavires. Quand le soleil couchant s'y plonge, l'argent se change en or étiucelant ou en pourpre-orangé.

Les promenades dans les bois qui entourent le lac sont charmantes. Les grande châtaigniers et les chênes

ont conservé leurs feuilles jaunies. La terre est toute , verte. La fougère aquiliue, les scolopendres et les cyclamens, avec leurs feuilles tachetées, forment un un vrai tapis. Déjà, par-ci par-là, on peut cueillir des fleurs d'anémones, des scillas d'un bleu éclatant, et même des cyclamens rosées.' Les jaunes c];iaton3 du coudrier jettent , leur pollen. Le smylax, comçie un lierre étrange, suspend aux branches du taillis ses tiges volubiles, garnies de feuilles aux pointes acérées. La végétation se' réveille. C'est comme le premier printemps du mois de mare chez nous.

La merveille d'Albano, ce sont ses deux allées de chênes verts, l'une dominant le lac, la Galleria ai soprà; l'autre, conduisant à Castel-Gandolfo,la QaUeria di sotto. Ces chênes verts sont gigantesques. Leurs troncs noueux, leur racines qui se tordent, leurs branches qui s'enchevêtrent sont couverte de loupes et de verrues toutes vertes de mousse. Leurs petites feuilles dures, qui ne toûbent pas l'hiver, luisent au soleil. Les arcades de verdure se penchent au-dessus du lac dont les eaux, d'iin bleu sombre, miroitent à cent mètres au-dessous.

Le palais de Castel-Gandolfo, où les papes faisaient leur villégiature d'été, est un immense bâtiment sombre, mal entretenu : c'est comme un grand couvent adossé à une église. Â distance, les proSls ont de la grandeur, mais de près ce monument de l'oi^ueil dea

pontifes n'io^ire que trîirïsBae et enuiii. On arrive sa palais an traversant une rue sal«, formée de maisons délabrées. Les femmes menaient et des gamioB en baillons nous jettent des injures et des pierres.

Comment l'influence civilisabioe de la papauté, dont les catholiques parlent tant, ne e'eet-elle pas exercée ici ? La misère et la sauvagerie des habitants n'est-elle pas le résultat de cette pompe vaine et de toutes oes pierres accumulées ? Les papes, le doux Pie IX, par exemple, et les cardinaux >qai ont cTiaque été occupé ce palais, n'ont-ila donc jamais été froissés de cette d^radation qui grouillait sdus leurs fenêtres? Ou bien les prélats dans la pour^e et le traTailleuf «n haillous leur ont-ils paru d'ordre providentiel?

Même contraste à Genzano, au bord du lac de Nemi. Le duc Sforza-Cesarini y a un superbe palais ti^ bien entretenu, chose rare. Le parc est un Eden. Il descend en pentes rapides toutfts couvertes des plus beaux arbres, jusqu'aux rives du lac, fantique miroir de Diane. A côté du palais, ou passe sous une arcade de marbre et on pénètre dans une ruelle ; elle est sombre, gluante, affreuse ; un égout. Cela s'appelle le Corao! Quelques masures en ruines remplies d'immondices sont de vrais cloaques, et dans des Constructions hideuses, vivent des êtres humains. Des pourceaux y prendraient la lèpre. De cet amas de choses horribles sort uine odeur repoussante . La

^c Sforza, que j'ai rencontré h la Rassegna, est un jeune bomme élégant, député au Parlement, bon patriote, qui consacre de Tfa^nt à son parc qu'il aime, à des cbevaux, à des cbiens. Il a autour de son palais une immense propriété dont les bâtiments sont en bon état. Comment souffire-t-il ces puanteurs sous ses fenêtres, qu'il ne pei.it ouvrir sans que les éma^ nations j pénètrent7ÂTec quelques milliers de francs, il pourrait ou raser ces bicoques ou en faire de bonnes habitations pour ceux qui les occupent. Il semble qu'on n'ait pas ici, comme dans le Nord, la passion de feire régner autour de soi l'ordre et la propreté.

Les Orsini viennent d'acheter la bout^ade de Nemi. Ils déblayent un peu les immondices. Mais il iBXA dire que rien n'est plus pittoresque que ces amas de vieilles maisons groupées autour d'un château fort, sur lea pentes abruptes des crat^es. fiocca di Papa^ sous ce rapport, est merveilleux.

Noios moutons au îionte-Cavo. C'est le point le plus élevé des montagnes du Latium, On retrouve encore, sous les taillis, la voie triomphale en blocs de basalte par laquelle les généraux se rendaient au temple qui dominait toute la contrée. Un couvent a été construit avec ses ruines. De cette hauteur la. vue est incomparable. A l'est, la chaîne des Apennins couverte de neige ; au nord, la campt^e et Eome avec ses dômes et ses palais ^u bord du Tibre. A nos pieds, les cra-

tères des anciens volcans, le lac d'AJbano, le lac de Nemi et cette cuve verte qu'on appelle le camp d'Annibal. A l'ouest et au sud, la mer d'un bleu intense, où se dessine, en bleu cendré, le promontoire du Monte-Circelo et les îles de Ponza.

Marino, près d'Albano, est renommé pour son vin. Le boui^ est bâti au bord d'un ravin creusé dans le tuf volcanique où coule un ruisseau. On s'en est servi pour faire un grand lavoir. Toutes les femmes s'y • réunissent pour laver le linge. Quoique les costumes manquent, c'est un tableau tout fait! Les propriétaires des campagnes environnantes, les Colonna, sont tenus dedonnercbaque année aux habitants, gratuitement, une étendue d'une cinquantaine d'hectares pour planter leurs oignons. C'est une compensation pour les usurpations anciennes. Les laiifundia se partagent tout le pays. La petite propriété n'existe pas. De là la misère.

— Au moment où j'écris ceci, je lis dans un journal de Mexico, le Monitor repvblicano, le télégramme que voici : Movimiento en Presas a fwmr de Negrete. Sofocado. Mîierios îos cabecilîas. Non hay jumdad. Peut-on mieux peindre l'anarchie à l'état chronique ? « L'insurrection étouffée. Les chefs tués. Rien de neuf.» Ce dernier trait admirp,b]e.

— ' Dans nos promenades, noua voyons encore sauvent des moines. Ils demandent l'aumône sans

Tergogne et donnent ainsi un mauvais exemple qui o'eat que trop suivi. Presque tous les gens que l'on rencontre, marne des ouvriers travaillant dans des carrières, mendient. Les moines n'ont pas été chassés ' ici avec violence et avec haine comme en Espace ou en Portugal, parce qu'ils n'ont pas exercé iine aussi intolérable tyrannie. Lors de la dernière suppression des couvents en Espagne, il y a un trentaine d'années, le geuple s'est livré h des atrocités. Dans certaines villes, après avoir mis le feu aux bâtiments, on emp^ chait les moines d'en sortir h coups de fusili Tous étaient ou brûlés vifs ou fusillés.

En Portugal, je n'ai pas rencontré un seul religieux ni une seule religieuse. L'interdiction était ah- . Bolue. Je me rappelle iili épisode.qui m'a été rapporté à Lisbonne. Des sœurs françaises étaient venues s'y fixer sous la p^tection de l'ambassade de France, pour donner des soins aux malades de leur nation»lité. Bientôt elles ouvrirent une école où elles attirèrent des jeunes filles du voisinage, donc portugaises; on leur fit observer que cela était interdit par la loi. Elles n'en tinrent nul compte. Nouvelles observations plus pressantes. Bésistance non moins persistante, epcouragèe par le ministre de France. Le gouverne-^ ment portugais voulut en finir. La police transporta très poliment ces dames à bord d'un bateau qni partait pour le Havre. Napoléon III se fâcha. Pour

complaire au parti clérical, il réclama une éclatante réparation de l'insulte &ite au drapeau de la France. Notes et contre-notea. Quelques frégates même furent envoyées dans le Tage. Le Portugal offi-it des excuses, mais les sœurs ne revinrent pas.

La situation du Portugal est unique en Europe. Non seulement on ne voit pas uu moine, ni noir, ni blanc, mais pas même de prêtres, semble-t-il, parce qu'ils ne portent pas de soutane. Les curés de campagne sont très pauvres. Ils vivent maigrement, souvent de la table d'une bonne âme tendre. Aucun esprit de propagande ou de domination ne les anime. Ils sont indifférents en matière de religion comme leurs ouailles. Ils sont même libéraux à l'occasion. Quand je visitai le Portugal, le parti libéral était au pouvoir et le préaident du conseil était un prélat,l'évéque de Viseu. Je le vois encore à la Chambre des députés, répondant à une interpellation, en redingote, la main dans la poche, l'air goguenard, l'œil brillant, le teint chaud et débordant de vie. Quand il s'était rendu au concile pour voter l'Immaculée Conception, il s'était fait accompagner de deux nièces jeunes et jolies. C'était sans doute pour mieux approfondir la question, en s'éclairant de leurs lumières. On . trouva k Rome que c'était j apporter trop de soins et de scrupules ; mais il ne céda pas. Pourquoi donner gain de cause aux mauvaises langues?

D'où vient que le Portugal aoit le seul paya catholique où il n'y ait pas de parti clérical? Est-ce parce que le catholicismey est mort? Curieux chapitre de • l'indiférence en matière de religion > . »

— Quand nous nous prpmenons dans les campagnes et dans les bois, aux environs d'Albano, nous ne rencontrons presque personne, et les gens que nous voyons, hommes et femmes, sont mal vêtus, en haillons souvent. Ils ont l'air triste et sombre. On n'entend jamais rire ou chanter. Le dimanche nulle fête : pas de musiques, ni de danses, pas même de promenades. Les hommes arpentent les rues, la veste sur l'épaule, ou boivent dans les cafés et dans les débits de vin. Les femmes sont assises sur le pas de la porté. Les enfants même ne jouent pas. Toute la population habite les bourgs et les villf^es. Point de petites fermes répandues dans les champs. Les familles s'entassent dans des maisons délabrées, puantes, souvent à moitié ruinées. Les intérieurs sont noircis par la fumée ; les meubles et les ustensiles grossiers, sales, sans nulle valeur. Ce n'est qu'à Albeno qu'on trouve un peu d'aisance, et elle y est apportée par la villégiature des Romains aisés.

— Quand on pense à l'Italie, on croit voir, en rêve, soiis le ciel bleu, à l'ombre des pampres, de beaux jeunes couples danser au son des tambourins. Hélas! on ne danse plus que sur commande et pour l'argent

iea é^rmagers. Où. est le temps>oCi les jenoes fillea, la tuniqae entr'onitTerte, ^ottâissaient, joyeuses, lé thyrse à la main, au bmit rythmé dea crotoLea? La jeunesse de rhumaïutô et la jeonesBe de la nature n'existent plira que dams les marbres des bas-relie& antiques. Le costume de» femmes de la eantpag^e romaine que, depuis Léopold ïËobert, tout artiste a peint ou dessiné, ne se ntronve sujourd'hui que Bur les marcbes de la Trinità di Monte^ porté par les modèles. Le jupon et ta jaqnette d'indienne le remplacent.

coton ! je te maudis au nom de l'art et au nom de l'hygiène! Tu es récolté dans les larmes et dans la douleur, par le nègre d'Amérique, par le fellah d'Egypte ou par le paria de l'Inde. Tu es fiié et tissé dans ces immenses manu&ctures où l'être humain, la femme, l'enfant, ne sont que tes accessoires de la machine dont le brait les assourdit et doot l'infatigable activité les dévore. Partout tu as remplacé les cc^tnmes nationaux, ai variés, si pittoresques, si bien adaptés aux nécessités du climat, ces bonnes étoËFe» de laine, aux vives couleurs, tissées, les soirs d'hiver, au coin du foyer, qu'égayaient les récits de la veillée ou les chants populaires. Partout, de Ruasie en Espane, d'Ecosse en Sicile, la même cotoanade violette, triste et pauvre. Au mois d'octobre, j'ai va it Moscou les femmes grelotter îous ces nipipes qu'elles racoux

vptiiéftt de viÈillfeâ nattes tfoaéêa. En Andalousie, je n'ai 'plus apétçu de bagqàines ni de jupops ondoyants suï- les hancbea. Seuls îes Slaves du Dabube et de la Savè ont encore cènBefvé,avec leurs antiques' institu-' ■ tiODs fiimiliales, le costume des aïeux, et j'ai admiré k Siaset et à Garlstadt, en Croatie; des chemises de femmes dont le Corsé^ et les manches brodées étaient des merveilles; maîselîes Valaient plus de cent francs. Bientôt du leuf apportera, avec la civilisation, les chemises à Vingt sous.

— Ici dans les maisons on entend beaucoup de cris et de disputes. Marchands et chalands se querellent. Les ïnères tempêtent contre leurs enfants ; mari et femme 36 disent souvent de gros mots, et il n'est pas rafe que les coups suivent. Ce sont des habitudes anciennes, semble-l^il. On les retrouve encore dans Molière. Dans ses comédies les injures pleuvent aussi et la meniace du b&ton est un compliment habituel.

— Les chevaux sont ordinairement petits et laids. Ils ont parfois du poids, mais pas de tournure. La croupe s'abaisse; le ventre est trop gtoa. L'animal a été mal nourri. On oi^snise des chasses et des courses et on veut à tout prix introduire ici le cheval anglais. Ne vaudrait-il pas mieux améliorer les races indigènes

. par la sélection î Le cheval anglais est une béte essentiellement aristocratique et exigeante, qui ne convient pas aux oodditiDQa actuelles du pays.

— Je note le prix de certaines denrées h Rome. La meilleure viande sans os coûte 2 fr. 10 c. le kilo; la qualité ordinaire, 1 fr. 65 c; les côtelettes de porc, ,1 fr. 80 c; l'huile d'olive fine, 1 fr. 50 c. le Utre; pommes de terre cuites au détail, 15 centimes le kilo; pain gris, 45 centimes le kilo; vin, 40 centimes le litre; riz, 60 centimes le kilo; pâtes, 90 centimes; une Wcasse, 2francs ; un bon poulet, 1 fr. 50 c; un âne, 60 à 70 francs; un mulet, 100 à 200 francs; un cheval, 300 à 400 francs. La journée de l'ouvrier rural à Albaiio, 1 fr. 30 c.

— Je suis étonné que les petits cultivateurs, si misérables et si mal nourris, ne s'occupent pas, surtout en Italie, de l'élève du lapin. Ils pourraient s'en faire, non les 3,000 livres de rente légendaires, mais un supplément à leur maigre salaire ou à leur plus maigre ordinaire.

Lés enfants de nos paysans, en Flandre, élèvent tous quelques nichées de lapins, et Ostende en expédie à Londres pour des millions; lea peaux restent dans le pays pour la fabrication du feutre. Cela se ferait miei)x encore ici, d'abord parce qu'il y a plus de terrains où l'on peut librement couper les plantes'spontanées, et ensuite parce que la végétation est toujours active, même en hiver.

Je recommande à mes amis les agronomes italiens l'étude de « la question du lapin dans ses rapports avec r&limentation des classes inférieure? ! »

Ne pourrait-on pas auasi cultiver davantage la luzerne, le sainfoin ainsi que le navet ou le rutabaga en seconde récolte ? On pourrait ainsi augmenter notablement le gros bétail entretenu à l'étable, et par suite ' recueillir plus d'engrais et mieux fumer la terre. Le cultivateur italien n'est point du tout paresseux, comme on se le figure à l'étranger. Il travaille dur ■ et ne s'épargne pas; mais je doute qu'il tire du sol tout ce qu'il pourrait en obtenir ^vec des cultures plus variées et des méthodes plus scientifiques, La routine domine absolument dans ces campagnes où nulle lumière ne pénétrait.

C'est par le maître d'école qu'il faudrait faire connaître des procédés de culture plus perfectionnés,' et à cet effet les élèves des écoles normales devraient recevoir des notions d'agriculture simples et pratiques. Le moindre progrès agricole donnerait un produit équivalent à la moitié du budget.

— En 1471, le pape Sixte V, permit aux pauvres de cultiver les terrains laissés en friche par leurs propriétaires. Dans différents pays, et à différentes époques, on trouve des paiements semblables.

Us s'appuient sur cette idée, très jnste h mon avis, que la propriété a été établie pour le bien commun, et que le droit exclusif cesse, quand il ne répond plus au bnt qui l'a feit naître. La propriété existe, sans doute, pour garantir le libre développement de l'individu,

maifl dans la mesare où elle ne nuit pas au bien général.

Les Romains eux-mêmes, les inventeurs du domaine quiritaire, si dur et si absolu, y ont reconna cette limite. Ils ont défini la propriété, le dominiiim, le dfoit d'user et d'abuser de sa chose : Jtis lUenii et abuiendi re siia, mais en ajoutant : < pour autant que le permet la raison du droit, • qwUentts jvris ratio paiUwr. ' Il voua plaît de laisser votre terre en ftiche : Libre à vous, dit Sixte V, mais il ne feut pas que l'alimentation publique en souffre. Les pauvres auront le droit de cultiver en votre place et de se procurer, par leur travail, de quoi vivre là où vous les auriez laissé mourir de faim.

— Un trait particulier des campagnes italiennes, c'est le cochon femilîer. Quand le cultivateur va aux champs, un jeune porc, tout guilleret, le suit en trottinant sur ses talons comme un chien. Tandi^p que son maître travaille, il cherche sa nourriture aux alentours, et le soir, il revient au logis. On comprend ici le compagnon de saint Antoine. On a, dans les fermes, beaucoup lUoins souvent que chez nous, des chiens de garde. Je n'ai vu dans aucun pays aussi peu de chiens qu'en Italie. C'est de l'économie bien entendue. Mieux vaut le porc, qui rapporte, que le chieiï, qui coûte.

Je visite les écoles municipales d'Albano. Comme

ttHgoura, elles occupent des bâtiments de couvents supprimés. Dans les écoles de garçons, l'instruction est bien donnée. L'école de filles est tenue par des religieuses. Elles sont censées appliquer la clause de la laïcité. Les enfants sont proprement tenus. On en- .seigne même le piano. Le traitement des maîtres est bien minime.

Voici le tableau des dépenses pour l'enseignemeat primaire, que le syndic me fait remettre ;

A cinq instituteurs, y compris le directeur fr. 6,170

A six institutrices, j compris la directrice fr. 3,360

Locaux, mobilier scolaire, etc. . ■ 500

Fr. 10,030 Il s'est constitué ici une ligue de l'enseignement, Liga ïaziiaîe : c la ligue du Latium pour l'instruction du peuple». Un manifeste est affiché. 11 est signé du syndic Pietro Feoli. La ligue engage les parents à envoyer leurs enfants à l'école et aux classes du soir, ei elle promet de donner des plumes et des cahiers aux indigents.

A cdté, sur des bandes de papier, des inscriptions en énormes caractères ; Viva Umbbbto I, bè d'Italia ! — Viva Bbnbdbtto Caikoli !

n existe aussi un gymnase où l'on apprend les lan-

D,mi,.=db,Gooylc

gaes aaciennes. H est établi au séminaire, tenu par des prêtres et payé par la ville. Les cinq professeurs, y compris !e directeur, ne touchent que 6,300 francs, guère plus que les instituteurs primaires. L'exemple d'Albano montre que l'enseignement est encore en grande partie aux mains du clergé, sans que les libéraux s'en effrayent. Il n'y a pas lutte.

— D'Albano à Naples, la voie ferrée évite les marais pontins. Quel contraste entre l'aspect des campagnes au nord et au sud de Frosinone, entre les États de l'Église et le royaume de Naples ! Au nord, point d'habitations au milieu des champs. Toute la population est concentrée dans les bourgs, d'où elle descend pour travailler la terre. Aussi, la culture se fait sans fumier. Ces grandes plaines nues sont parfois cultivées à la bêche. Nous voyons de longues files d'hommes et de femmes, sous la surveillance d'un directeur à cheval, retourner le sol avec leur bêche triangulaire. On dirait des nègres sous le fouet du Feitor. Pas d'arbres. Les sombres maisons des bourgades sont accrochées aux pentes abruptes des rochers arides. Les montagnes au-dessussont ravinées, écorchées. L'homme a gâté la nature. Combien le salaire doit être réduit pour qu'il soit plus économique de fiiire de la grande culture de céréales à la bêche plutôt qu'à la charrue! {la terre ainsi traitée n'offre aucune variété ni aux regards ni à l'alimentation.

Le pays est triste et ceux qui rhabitect malheureux.

Après Frosinone, tout change : on se croirait en Toscane, sauf que les maisons sont moins bonnes. Elles sont également épargnées an milieu des champs. Dans ceux-ci sont plantés des arbres en ligne, et la vigne j suspend ses festons. A mesure qu'on approche de Naples, le travail, agricole est mieux entendu. On voit des cultures dérobées, beaucoup de lupins déjà grands, qu'on enterre comme fumure, et des navets pour le bétail. La végétation est en pleine activité, et cependant nous sommes en janvier.

Comme les paysans pourraient facilement améliorer leur alimentation, s'ils avaient près de leur demeure un petit potager, où, avec l'engrais de la maison, maintenant perdu, ils obtiendraient toute espèce de légumes : pois, haricots, salades, lentilles !

Le capital manque, dit-on, et l'on &it de beaux projeta pour organiser le crédit agricole. Non; ce qui fait défaut, c'est l'instruction ou de bonnes traditions. Le capital vient de la nature. Il suffit donc de diriger les forces naturelles de façon qu'elles donnent un surplus qui sera transformé en bétail, en outil, en fumier. Tout cela, on le créera sur place, quand on saurs comment il faut s'y prendre. Mais que peuvent &ire des malheureux qui logent dans un tandis, sur des rochers pelés, et qui doivent feire une lieue pour cultiver une terre appartenant à d'autres?

Quaod ils Boat sasâ cesse exposés anx attaques et aux rapioes, les hommes se cantonnent eur les points les moins accessibles, derrière des murailles. Lorsque plus tard la sécurité rè^e, ils descendent dans la campagne et s'y établissent au milieu de leurs cultures. Mais l'habitude prise persiste longtemps.

Les familles de cultivateurs, en occupant le sol, ae sont distribuées de deux façons diËFérentee. On elles se sont groupées en villages, ou bien elles se sont disséminées dans les camipagnes.

Nous trouvons les deux types Hen marqués en Belgique.

En Flandre, toutes les fermes Sont situées au milieu des champs qui en dépendent. En Ardennes, elles sont réunies dans l'a^lomératioa, sauf quelques grandes fermes d'origine récente oa fondées par des abbayes:

L'explcHtàtioD par Village {Durfmrthsckdft) est de beaucoup la plus répandue. On la trouve dans une ^ande partie de l'Allemagne, de la France, de l'Espagne, de l'Italie et presque partout en Hongrie, en Roumanie, en Turquie et en Rnsaie. En Angleterre domine le système des fermes éparpillées. Celui-ci est évidemment le plus favorable & la bonne cnlture. Mais primitivement, l'autre système existait seul pour deux motifs : d'abord, pour la focilité de la défense ; en second li?u, parce que tout le territoire de la com-

mtme était traité oomoifr \m ensemble et sooHiis tout entier h une même rotAtion. Bécemmeot, eo visitant l'Ëifel, j'y ai trouvé des types parfaits de cet anciea ordre de choses, □otamment à IfaDderscheid.UD tiers du territoire était en seigle, d'un seul twiant, sans interruption ; un second tiers, eu avoine ; un troisième tiers en racines et fourrages. L'assolement triennal est obligatoire pour tous.

Plus anciennement encore^ tout le territoire de la commune était périodiquement repartagé entre les familles, et les parts égales tirées au sort. Cela se fait encore en Bussie et h Java; en Suisse également pour les A Umends, et dans nos Àrdennes pour les bruyères h essarter. On ne peut, dans ce cas, construire des fermes au miliea des champs.

La cohabitation des cultivateurs en village est aussi plus agréable et plus favorable & la sociabilité. Les relations entre'voisins sont plus fWquentes.On se prêta mieux assistance et on se voit plus souvent. Il n'est donc pas fiicile de passer au système des fermes dis-

L'Italie, n'ayant ni houille ni fer, n'est pas destinée à devenir un pays industriel, et je l'en félicite. C'est donc à l'agriculture qu'elle doit demander un accroissement de richesse, que la nature tient à sa disposition.

Si toute l'Italie était cultivée comme la Lombardie,

la Toscane où les environs de Naplea, elle aurait quarante millions d'habitants vivant dans l'aisance. Que feut-il pour cela? Rien qu'une bonne direction donnée au travail. Quand l'Italien travaille pour lui-même, nul n'est plus -laborieux, plus sobre, plus économe. Diffusion de la propriété et de l'instruction, voilà le

' Castellamare (Hôtel (Juisisana). — Janvier.

Je suis ici dans un véritable paradis. L'hôtel domine la ville de Castellaiùare. On y arrive par une route en zigzag, soua un berceau de vieux chênes yeuses aux formes étranges. A travers leurs feuilles luisantes, d'un vert foncé, le ciel paraît plus bleu, et leurs ombres tracent, sur le gravier jaune, des dessins mouvants^ d'un gris cendré.

Au-dessus du jardin, rempli d'orangers, de citronniers et de mandariniers, deux gigantesques pins parasols étendent leurs ombelles ouvertes en éventail. Partout des fleurs ravissantes. Les cobéas couvrent les balustrades de leurs clochettes violettes ; des salvias, d'un rouge ardent, se mêlent aux marguerites arborescentes. Les violettes embaument l'air- Nulle part on ne voit mieux le Vésuve. Il s'élève en pente douce au-dessus du golfe. Le haut de la montagne est tout noir, et elle vomit un énorme panache de ftimée blanche que le vent emporte à quatre ou cinq lieues du cratère en cv-mvli si épais qu'ils .paraissent solidifiés. Le soir, de ma fenêtre, je vois la bouche du vol-

can toute rouge de la réverbération de la lave en fusion.

Immédiatement derrière l'hôtel, la montagne s'élève en pentes rapides, toutes couvertes de châtaigniers. On peut y faire des courses ravissantes. Au-dessous de nous, dans le port, on charge les voiliers qui vont apporter les oranges de Sorente à New-Tork. Dans l'aràeual, on aperçoit la coque noire et gigantesque de Vltalia, l'immeinse cuirassé en construction d(»it s'eno^^eillit la marine italienne.

Je trouve ici une cuisine exquise. Une ferme et un potager sont annexés h l'hôtel, et ainsi on a du beurre et des l%umes d'une fraîcheur parfaite. Nulle part je n'ai eu une nourriture aussi naturelle et luissi soignée en même temps. Mon estomac fatigué, qui s'y est remis, s'en souvient avec reconnaissance. J'ai ratifié le nom de la maison : Qui si semti t Ici on guérit, > et je la recommande à tous.

— Nous visitons Pompéi à plusieurs reprises. Je ne m'en laBse pas, et quoique je la revoie pour la troisième fois, mon impression est plus vive qu'il y a trente ans.

Ck>mbien la vie antique différait de la nôtre ! Elle était bien équilibrée et, par conséquent, joyeuse. Comme tout est gai dans cette ville charmante! Lee marbres et les stucs se détachent sur le ciel éclatant. Des arabesques aux vives couleurs ornent tous les

murs, et des peintures représentent les amours des dieux. Nulle trace de mélancolie. Jusqu'aux bas-reliefs des tombeaux noua montrent des chasses pleines d'entrain, des tritons amoureux enlaçant des néréides, ou les danses des fêtes de Bacchus. A-t-on voulu symboliser ainsi la vie persistante et l'éternelle jeunesse?

L'existence était eifnple, même chez les riches': voyez comme les chambres h coucher sont petites. Il y aà peine place pour un lit. C'est que le co^ume était peu compliqué : une tunique pour l'homme comme pour la. femme, et au-dessus un manteau ou une chlamyde de laine blanche. Ces sybarites étaient vêtus comme nos moines. Pas de changements de mode; peu d'armoires et de meubles pour serrer les effets. La salle à manger est grande, parce qu'on se couche pour causer plus à l'aise ; mais la cuisine est petite : quelques fourneaux à peine, parce que l'ordinaire n'est pas surchargé. Rappelez- vous le menu d'Horace. En somme, sauf les monstres dont Trimalchiou est le type, l'homme antique a peu de besoins et partant peu de soucis. Il lui est facile de dire : Omnia faecum porto. Le tonneau de poterie de Diogène est presque aussi grand qu'un cabinet pompéien.

Et comme l'éducation était admirablement comprise! Les anciens se gardaient bien de se crever les yeux et de s'appauvrir le sang jusqu'à l'anémie, pour apprendre des langues mortes. Fortifier le corps,

assouplir les muscles était pour eux la gràtiâe aË&ire. Ils j consacraient plusieurs heures par jour : bains, gymnastiques, courses, jteux athlétiques, et toujours le plein air ; jamais d'appartements renfermés et sans soleil où l'où s'étiole, comme maintenant. Dans toute la maison antique, même dans la chamtre à coucher, le soleil et l'air pénètrent librement. On s'instruisait par des entretiens, en se promenant sous les portiques. La mort même était sans tristesse. Kous, nous multiplions et varions sans cesse nos besoins. Nous devons ainsi multiplier à proportion les moyens d'y {lourvoir, et dans cette incessante poursuit* de la richesse", nous devenons incapables de jouir de ce qu'elle peut nous procurer : Si propter vîtam vitae perdere causas. -

A quoi bon l'opulence, à quoi bon les hauts emplois, à quoi bon les honneurs, si le corps est souffrant? La santé est la chose essentielle. Nous faisons tout pour la regagner quand nous l'avons perdue, mais rien pour la conserver.

N'est-il pas très étrange que ceux quiiious vantent sans cesse les Grecs et les Romains' nous imposent un plan d'éducations qui est complètement l'opposé de ce que faisaient les anciens?

A Pompéi, on n'a pas encore découvert de quartier pauvre semblable à ceux oii s'entassent les parias de nos cités actuelles. C'est que les esclaves étaient logés

pfer leiirs nlftitres et dôûs leurs maisons, comme nous -MsoDS poût nos àûiibaQx domestiques. L'esclavage empêchait le paupérisme. II était le fondement delà société. Le gros travail exécuté par dés êtres à forineg humaines, mais sans droits et considérés comme des bêtes de somme ; l'homme libre, sans soucis Vulgaires, â' occupant du dérèloppement de ses facultés et du gouvernement de l'État, voilà l'idée que l'dn se folsait de l'ordre rationnel.

Le christianisme, eu apportant au monde la notion de la perfection et celle de l'^alit^, a répandu la semence de nos inquiétudes et de nos révolutions. Mais c'est là sa grandeur. La soif de la justice, la pourânitéde l'idé&lnotis tourmentent. Nous traveraons une période dé trânsitioii. Nous sqmmes en marche vens ce royaume de Dieu, annoncé par l'Évangile, où les derniers seront les premiers. Les joies fHciles de la bête heureuse et satisfaite ne nous suffisent pltis; comme au temps du planisme, et l'iniquité qui exifite encore au fond des relations sociales ne laisse en repos ni ceux qui en aoiiffrent, ni ceux qui en profitent. Ce n'est pas un habitant de Pompéi qui auniit dit avec Muaset :

Au fond des vains plaisirs qua j'appelle à mon aide, j'éprouve ud tel dégoût, qiie je me sens mourir.

Les populations des environs de Naples sont encore

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les plus heureuses et les plus gaies de l'Italie. Le climat est si doux, la terre est si fertile I Même dans les demeures ^pauvres, à la campagne, règne quelque propreté. Le lit en fer, avec une belle couverture blanche, est très soigné. On entend parfois rire et chanter. Cependant le peuple se plaint. Il regrette les • oignons d'Egypte » du temps des Bourbons. Les vivres ont doublé ou triplé, et le salaire n'a pas augmenté en proportion. Les moyens de s'employer ne se sont pas suffisamment multipliés. Il faudrait plus d'initiative, plus de génie d'entreprise chez ceux qui

" détiennent le capital.

vous qui gouvernez l'Italie, ayez pitié du pauvre peuple ! N'augmentez pas les impôts et diminuez les dépenses. L'attentat de Passanante est un avertissement. On entrevoit dans les réponses de son interrogatoire ce qui se passe dans le cerveau de ceux qu'irrite la gêue dont souffrent les classes inférieures. * Si j'ai frappé le roi Humbert, dit Passanante, c'est parce qu'il est né d'un père qui s'enrichissait par l'impôt sur la mouture. Je hais, ajoute-t^il, les tyrans et les misères qu'ils créent. Le Christ, avec sa barque et avec sa doctrine, sauvera le monde ; mais nous, nous

■ devons combattre avec les Armes et la révolution. » Le Parlement vote sans cesse de nouveaux millions pour des fortifications, pour des navires cuirassés, pour des uniformes, pour des fusils, pour des palais

et dea arcs de triomphe. II ne voit pas qu'il prépare le terrain des révolutions politiques et sociales.

Quand on songe que tout cet éàifice si coûteux, censément érigé pour maintenir l'ordre, n'a d'autre effet que de créer la misère de ceux qui travaillent, peut-OQ s'étonner que dans leurs cerveaux troubléssurgisse l'idée de détruire la machine qui les écrase? — Grâce aux recommandations du maire de Castellâmare, M. Scherillo, et du sous-préfet, comte Gabardî, on noue fait visiter dans tous ses détails l'arsenal et le colossal cuirassé qui y est en construction, Vltalia. Vltalia est plus grand que le , îa.msMX^Dmlio, dont on a tant parlé. Il portera des canons de cent et peut-être de cent vingt tonnes. Le navire est ai énorme, que pour les moindres manœuvres, il faudra l'emploi de la vapeur, et pour transjçettre des ordres, le télégraphe électrique. Il coûtera vingt-quatre millions, et le Lépante autant ; le Duilio et le Dandolo vingt-deux millions. Ces quatre navires, tout armés et équipés, reviendront donc h cent millions. Je n'hésite pas à dire, que c'est insensé.

On ne peut réprimer un sentiment d'indignation quand on voit la misère de la population rurale. Je crois, en outre, que des bàtimeuts du type de Vltalia ne rendront aucun service. Ils sont destinés à visiter le fond de la mer à la première rencontre. La tourelle pour les canons et la chambre des machines sont les

seules parjiea yraiment invuln^yw- Toute la coque du bâtiment est en tôle mioce, de deux ou trois centimètpes au plus. Elle est double, il est vrai, et l'intervalle'sera rempli de charbon. En outre, le bâtiment est divisé eu un grand nombre de compartiments étancbes, de sorte qu'il peut âtre atteint et transpercé par les boulets sens couler. M^s supposons deux ou trois dé ces compartiments percés, — et tout boulet y pénétrera, — aussitôt l'eau y entre, le bâtiment perd nécessairement une partie de aa vitesse et de sa < maniabilité > et, dès lors, il est pefdu. Un navirebélier, petit mais rapide, le coulera sans peine. C'est ainsi qu'à Lissa, Teg^etbof a coulé les cuirassés italiens avec ses navires de bois. Ces colossales constructions sont la proie désignée des bateaux-torpilles et des bateaux-espadons.

L'Italie possède douze cuirassés; mais il n'y en a jamais que quatre ou cinq qui sont en état de prendre la mer, et presque aucun ne fait de croisière effective. Ou donne aux officiers de marine une excellente, instruction théorique, mais la pratique leur fait défaut. Le pavillon italien ne se voit gnière sur les mers lointaines. Tout l'argent disponible est consacré à contruire des cuirassés gigantesques que nul ne saura manier. On prépare so^neusement les éléments d'un nouveau et colossal Lissa.

Ce n'est pas ainsi que font les États-Unis qui, eux,

pourtant, ne manquent p^ d't^rg^ot, puisque tous les ans ils remboursent trois ou quatre cents millions de leur dette. Ils gardent leurs anciens navires qu'ils envoient sur toutes les merâ, et ainsi ils forment de bons marins, ce qui est la chose essentielle. Les innovations sont si ft^uentes maintenant, qu'un bâtiment à peine achevé devient une non^vtCeur. On estime que l'Angleterre possède en tout trois navires sérieux.

L'Italie a voulu avoir des cuirassés plus puissants que ceux des autres Ëtats, mais elle ne forme pas les hommes qui devront les manœuvrer. On gaspille les millions pour exécuter les idées souvent chimériques des ministres qui s^ succèdent.

A quoi bon d'ailleurs toute cette flotté de cuirassés? Ce n'est point par mer que la France ou l'Autriche envahiront jamais l'Italie. L'ère des débarquements est passée, pour deux raisons. D'abord, les armées sont trop. nombreuses et ensuite, grâce aux chemins de £ér et aux télégraphes, tin peut amener aussitôt des forces supérieures au point où l'ennemi débarque. Croit-on qu'en 1854, les Anglais et les Français auraient pu se maintenir en Crimée, si la'Russie avait eu des chemins de fer? En 1870, la France dominait complètement la mer : à quoi cela lui a-t-il servi? C'est là ce qui fait aujourd'hui la faiblesse de l'Angleterre. Que sont les cinquante mille hommes qu'elle

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peut jeter but l'une ou l'autre côteî un peu plus qu'un corps d'armée et la Russie en a vingt, l'Allemagae seize et la France ou l'Autriche tout autant.

Pauvres cultivateurs italiens !Que de misères, que de souffranceg, que de larmes et aussi que de vices et de crimes représentent les cent millions que coûteront ces quatre cuirassés ! Colossale et coupable folie ' ! '

— Je m'entretiens avec l'officier qui nous guide de la marine marchande de l'Italie Depuis quelques années, elle souffire cruellement. Naguère encore on construisait cent mille tonnes de navires par an. En

1877, on est tombé à quarantâ-trois mille, en 1878 à trente-trois raille et eu ce moment les chantiers de la Ligurie sont déserts. Le tonnage total a diminué de dix mille tonnes en 2877 et de quarante mille en

1878. Le député Boselli et le professeur d'économie politique de Gênes, Vii^ilid, en ont indiqué les raisons. Les frets ont été coasidérablement réduits, de 15, 20 et 30 p. c. Pourquoi? D'abord, parce que la crise générale de l'industrie a réduit la quantité des marchandises k transporter : cause transitoire. En second lieu, à caupe de la concurrence des navires à vapeur. Les bâtiments italiens sont en bois, à voile et de petit tonnage. Le bon marché du fer et du charbon permet

' CueJquea officiers de la marine italienoe, entre aulres le comte Lovera di Maria, ool allaqué ce passage. Hais la presse m'a bien défendu.

de construire k bas . prix d'énormes bâtiments très longs et très rapides de 2,000 à 3,000 tonneaux. L'équîpag:e n'augmente pas à proportion du tonnage, et comme le bateau à vapeur fait trois ou quatre voyages pendant que le voilier en fait un, le capital ei le personnel donnent un effet utile triple ou quadruple ; d'où économie énorme. Avec les nouvelles chaudières on use trois fois moins de charbon. Au lieu -de trois kilogrammes par heure et par cheval, il n'en feut plus qu'un. Il résulte de là que les vapeurs tendent h remplacer les voiliers. C'est une révolutionn évitable. En 1873, le tonnage général du monde était estimé à 14 1/2 millions de tonnes à voile et à 3 1/2 millions de tonnes à vapeur. En 1879, on compte 14,300,000 tonnes à voile et 6 millions de tonnes à vapeur. Celles-ci ont donc presque doublé. Que peut faire la marine italienne? Acheter dés vapeurs en fer à l'Angleterre, Pour le matériel, le bon marché du fer et du charbon donne aux Anglais un avantage décidé; mais, sur des navires construits en Angleterre, les Italiens peuvent naviguer àmeilleur marché, parce que les matelots sont plus sobres et les officiers moins rétribués. Si, par les droits protecteurs, on forçait les armateurs à faire construire les navires en fer en Italie, le prix de revient serait trop élevé et la concurrence impossible à cause de l'intérêt et de l'amortissement d'un capital beaucoup plus grand.

— Nous causons de la Ptllagra avec ripg^qieur Franchiotti log;é à notre hôtel. C'est uine m^adie affi^use qui règne parmi les ouvriers agricoles de Ift Lombardie. Elle commence par dea douleurs ^ l'épine, dorsale. La vue et l'ouïe s'afF^blisaeat, le corps est agité par un tremblement convulsif. La nuladie len-: tement progresse et aboutit à la folie, h l'hébôtenient et enfin à la mort. Elle est héréditaire comme la lèpre et le crétinisme. Le nombre des « pellagreus > augmente régulièrement. En 1830, en Lombardie, on en comptait 20,000, en 1856, 38,000 et aujourd'hui 97,000. On trouve 11,76 pour cent de pellagreux en Lombardie et 1 1 ,08 dans la Vénétie, et ceux qui ne sont pas atteints par le fléau sont débilités par la mauvaise nourriture. La statistique dea levées de l'armée donn^ des résultats effrayants. En 1878,1e rapport du général Torre constate que le nombre des réformés pour infirmités et vices de constitution a été de 20,35 p. c. en Lombardie et de 18 p. c. en Vénétie. Dans le, Napolir tain, où cependant la misère est grande, H,86 p. c. seulement. Ainsi, dana le plus beau pays du monde, un cinquième de la population, à la fleur de- l'âge, est , incapable de servir par suite de l'extrême pauvreté.La cause de ce fléau est parfaitement connue. 11 n'atteint que les gens de la campagiie qui mangent exclusivement de la polenta de maïs. C'est, paraît-il, une eireur de croire que c'est la farine humide ou avariée qui

produit la pella^a. Elle règne dans les régions les plus sèches, où le loaia est parfaitement conservé. Il faut eu conclure que c'est sou usage exclusif qui en est la cause. ,

Les ouvriers agricoles qui ne sont pas attachés à une ferme, les dÀsdbli^cUi, obtiennent un salaire de 1 &anc à 1 fr. 30 c. Ils sont donc dans la misère, quoiqu'ils travaillent de douze à quatorze heures par jour. Leurs hahitations sont humides, sombres, malsaines : elles engendrent la ^èvre et l'appauvrissement du sang. L'introduction de la "pomme de terre et du mais, qu'on serait tenté de bénir, puisqu'ils livrent un très grand produit, a été, en dernier résultat, un malheur pour l'ouvrier." Il peut maintenant se nourrir d'aliments meilleur marché, mais de qualité très inférieure. Le salaire tendant à se réduire au qiinimum de ce qui est nécessaire pour subsister, l'ouvrier se nourrit de pommes de terre, de mais, ou ' . bien de riz, comme en Asie, Autrefois, il mangeait plus de pain et de viande, et il était plus robuste. J'attribue à l'abus de la pomme de terre le lymplaa^ tisme et les maladies de poitrine si communes en Hollande. Dans ces climat'^ humides et froids il filut unff nourriture animale.

La commission d'enquête, au sujet de la pellagra, dit très bien : < La cause dç cette maladie est l'extrême misère, de sorte 'que sous 1» question médicale

nous trouvons la question sociale. > Quel serait le remède? Évidemment une meilleure répartition de la propriété. C'est enLombardie qu'on regrette surtout la disparition des communaux et de VA llmend. Ck)mbien leaortde ces pauvres cultivateurs serait différent si, comme en Suisse, chaque famille avait droit \ la jouissance gratuite d'un demi-hectare de terre arable, d'un pâturage pour entrenir une vache et de bois pour le cbauffiige et les constructions ! Oh ! économistes, quand vous avez prêché partout la vente des communaux, voiia n'avez songé qu'à accroître la production ; vous avez oublié que la question de la répartition importe bien plus au bien-être du peuple.

— Nous comptons visiter Saleme et Pestura. Arrivés à la gare, le train est parti. Cinq ou six voitures se précipitent sur nous. Les cochers crient à tu,e-tête ; Andiamo eolîa vetlura. — Quindici franchi, — Doâici. — Dieci. — Otlo.

L'un s'empare de notre malle, un autre de nqtre sac, un troisième nous entraîne de force. C'est un combat en règle. La course est longue et le prix parait dérisoire. J'hésite : les habiles gens nous laisseront à moitié chemin, me disais-je. Mais leur plan était mieux conçu. A tout hasard j'en veux faire l'essai. Je choisis la meilleure calèche au prix fixé de dix francs. Nos coursiers ressemblent aux chevaux morts dont parie Alexandre Dumas dans le Corrkoh. L'un est un

grand blanc, un vrai squelette, les jambes arquées, blessées, complètement sur les boulets ; le second est un petit sarde qui ne va qu'au galop. Je m'attends à les voir tomber à chaque instant et cependant ils nous conduisent d'une haleine jusqu'à Salerne. Nous traversons ces riches villages de la plaine pompéienne, la Cava, si pittoresque avec ses ponts suspendus sur les ravins, le chemin de fer au sommet d'un rocher et la vue du golfe dans le fond.

A Salerne, très curieuse cathédrale avec le tombeau de Hildebrand. On a fait une belle promenade le long de la mer, mais les vagues démolissent déjà le mur d'eau qui la soutient et on ne lé répare pas. C'est trop souvent le cas ici. Ou se ruine pour bâtir, et il ne reste rien pour entretenir; souvent on ne peut achever. La ville s'est endettée pour construire un gigantesque théâtre.

Notre cocher propose de nous conduire le lendemain à Pestum. — € Impossible, lui dis-Jfe, vos chevaux sont à bout. » — « Laissez fiiire. Excellence, je vous y mènerai en trots heures, e — C'était là son idée, eu faisant la course de Salerne pour un prix si minime. J'accepte, ne fût-ce que pour voir ce miracle. Nous logeons à l'hôtel d'Angleterre, dont la salle à man- ,ger et la cuisine se trouvent au dernier éti^, sous les combles. Du balcon, vue sur le gotfe baigné des molles clartés de la lune, avec les noirs sommets du

tiant'Angelo, qui, à droite, se découpe sur le ciel clair et étoile. Les vagues se brisent sur les ruines du mur d'eau démoli, comme sue des écueils, et projettent des gerbes d'écume blanche jusqu'à la hauteur du second éta^.

Le lendemain matin, h Battipag'lia, station du chemin de fer qui se dirige vers les Calabres, nous trouvons notre calèche avec nos < chevaux morts > . Ils ont cheminé une partie de la nuit. Nous partons k 9 heui^s et à midi nous sommes h Pestum : ils ont fait leurs 30 kilomètres d'une trotte. Le fouet et la parole les excitent sans cesse. Car, si on les met au pas, ils s'arrêtent, et pour les remettre en mouvement il fiiut que le jeune fils du cocher qui nous sert de valet de pied, les tire par la bride, tandis que le père frappe h tour de bras. Une fois partis, ils vont toujours. Quand ils seront rentrés à Salerne, ce soir, ilâ auront fait 100 kilomètres.

Depuis que je suis venu ici, le pays est bien changé. La route est bonne. Un pont sur le Sélé, le Silapus des anciens, remplace le bac qu'on passait avec peine autrefois. Pendant deux à trois lieues, on voit des fermes et des champs régulièrement cultivés. Lêa grandes pâtures marécageuses, où errent les buffles, ont beaucoup diminué. La charrue les rogne chaque année. Les buffles cependa.nt n'ont pas disparu. Nous en traversons tout un troupeau. On les voit" plongés

dans la vase du marais. Leur aspect étrange est en harmonie avec le caraclère sauvage de la contrée.

A droite, au milieu d'un massif de sapins, s'élève une solide habitation badigeonnée en rose. C'est un pavillon de chasse du roi. Victor-Emmanuel y venait fehasser le sanglier. Sur la route on rencontre des gendarmes à cheval et beaucoup de charrettes ; on ne SB croirait pas dans le domaine des brigands. On prétend que les carabiniers les ont décidément finit disparaître. Les progrès de la culture montrent claîretnent ce que produit ici la sécurité. A Pestum même, on aperçoit une petite caserne ofi cinq gendarmes jouent au bouchon. C'est Iwn signe.

Les temples, surtout celui de Neptune, sont,'à mon avis, les plus beaux monuments de l'Italie. H n'y a que les temples du Nil qui m'aient fiiit plus d'impression. Au lieu d'être déshonorés par un entourage de constructions vulgaires, ils s'élèvent' isolés dans un désert. Ils sont intacts : il n'y manque que ' les toits qui, étant en bois, ont disparu. Ils ont été respectés par le moyen âge. Jamais ils n'ont été transformés en maisons, en église ou en château fort. C'est une rare exception. Après que la ville eut été ruinée par les Sarrasins au ix* siècle, elle ne s'est plus relevée. Les ' habitants se sont réfugiés sur les hauteurs de Capaccio, et la malçria a fait la solitude. On peut ainsi goûter sans mélange la beauté austéte de l'architecture '

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grecque. Entre les colonnes du plus beau ton jaunâtre, toutes dorées par le soleil, s'étend la ligne d'un bleu intense de la mer. Ces colonnes sont doriques et cannelées, sans soubassement ; elles sont gigantesques et soutiennent un entablement d'une puissance admirable, et, aux deux extrémités, les lourds frontons ' surbaissés. Elles s'amincissent en courbe vers le baut où s'étalent les cbapiteaux en forme de champignon. Les marches pour monter aux portiques y sont encore toutes. Elles ne sont pas enterrées sous la terre et les débris accumulés, comme le sont ordinairement les édiSces anciens situés dans les villes.

D'où vient que ces monuments me paraissent si beaux? Est-ce un préjugé? Peut-être. Je ne le crois pas cependant. Tout d'abord ils donnent l'idée d'une stabilité permanente et d'une durée éternelle. Des dés de marbre superposés forment les colonnes, et l'entablement se compose de pierres énormes, qui vont du milieu d'un chapiteau à l'autre; cela est solide comme une œuvre de la nature. Aussi, depuis plus de deux mille ans, rien n'a bougé. Ces constructions sans toiture résistent aux intempéries des saisons et aux tremblements de terre. Abandonnez ainsi, sans réparation, un de nos monuments modernes, dans un siècle qu'en restera-t-il? Voyez nos églises gothiques ; elles sont un défi aux lois de l'équilibre. Elles ne se tiennent debout que grâce aux tirants de fer, aux

çoatreforts, aux arca-boutants. Bappelez-vous la cathédi^le de Cologne, par exemple : on dirait que l'édifice est encore soutenu par ses échafaudages. Il est vrai que cela sert de prétexte à toute espèce de charmants motifs d'architecture. Dans le temple grec, au contraire, absence complète d'ornements. ^ Rien ne parle aux sens, rien ne t saute aux yeux >. La beauté résulte de l'harinonie des proportions ; elle est :doiic tout idéale et mathématique. Elle est basée, comme la bea\ité du Kosmos dans le système de ' Pythagore, sur la loi des nombres et sur le rappoi^ des formes géométriques.

Le charme délicat de la sobriété, voilà ce qu'oat admirablement compris les Grecs. L'esprit attiqne cousiate précisément dans cette finesse du style. Le trait est indiqué, non lourdement souligné. La clarté, le mot juste ; rien de trop, ne q%id nimis. Le Parthénon est plus riche que ;le temple de Neptune; cependant les statiies du fronton, les chevaux des nilétopee, iasm l'eDtableipeQt, et la fameuse frise, au haut du mur dw portique, n'empêchent pas l'impression d'une extrême simplicité. Des mi^rs unis de marbre blanc et de grandes lignes se profilant sur l'horizon, voilà ce que le regard aperçoit d'aboi;d. Les bas-reliefs .n'apparaissent que quand on examjae âe plus près. La profueion d'ornements .dds pagodes de l'Itlde^^.de.la renaissance -fiamande frappent (;t

étonnent, mais c'est d'un autre ordre et inférieur. C'est la déclamation, l'emphase, l'exagération de l'homme charnel, débordant de vie grossière. L'art grec, c'est l'exquise distinction des divinités de l'Olympe.

Les grands architectes italiens du xvi" siècle et quelques-uns de ceux de la France actuelle ont compris et atteint ce charme suprême de la simplicité et de la sobriété. En Belgique aujourd'hui, on abuse de l'ornement : on ne sait ptfe sacrifier les parties accessoires pour faire ressortir les principales. Ainsi, dans nos maisons de style classique, il faudrait que les fenêtres du second fussent très simples, afin de donner du relief à celles du premier.

Les monuments de la Grèce sont grands, mais non gigantesques. Ils- sont proportionnés à la stature humaine. L'Inde et l'Egypte ont visé au colossal et nous les imitons, au lieu de suivre le bon sensdesGrecs. Ces dimensions énormes ne répondent à aucun besoin. Est-ce plus beau? Certainement non. Cela coûte plus cher et étonne les gens de mauvais goût; voilà tout.

Je voudrais qu'on plaç&t dans nos athénées, dans nos université, dans nos écoles normales, partout ofi l'on parle de l'antiquité, de grandes photographies représentant les chefs-d'œuvre de la statuaire et de l'architecture de la Grèce. On se pénétrerait de la beauté de l'art ancien par les yeyx, au lieu d'y arriver

péniblement — si on y arrive — par le laborieux

effort d'une version à coups de dictionnaire. Introduisons c les leçons de choses > même dans l'enseignement des humanités, comme on l'a &it si pariaitement dans l'École modèle de Bruxelles.

— Connaissez-vous une route plus ravissante que celle de Salerne à Amalfi? Elle suit constamment le bord de la mer, mais tantôt elle est à pic, su sommet des rochers, tantôt elle descend dans uuç goi^ où s'est niché un village de pêcheurs et de fabricants de macaroni. Partout où on a pu construire.des gradins et amener un âlet d'eau, des jardins de citronniers font luire leurs beaux fruits d'or au milieu du vert éclatant du feuillage : im dunklett Laiiè die gold Oranjen gîûhen. Des châteaux forts ont été bâtis, au moyen âge, sur les points les plus escarpés pour défendre le pays contre les descentes des pirates barbaresques. Au delà du golfe, où dort la mer bleue, apparaissent les blanches constructions de Salerne et la silhouette presque effacée des temples de Pestum. La route de Castellamare à Sorente est bien belle aussi, et on y a la vue du Vésuve et de Naplea. Mais celle-ci est plus sauvage et plus « africaine »; on est ici en plein midi et protégé contre le vent du nord. C'est un autre climat. Ravello et son château moresquç habité par un Anglais, qui en a fait un paradis, tout cela aussi est incomparable. D'Amalfi une bafque nous conduit en cinq heures & Capri.

3lî —

Les bateliers sont gais, [le ébattent les chanioQfi Dapolitaines : Ci sm tre sarelle et Ptscalor delVonda. Pourtant ib se plaignent. La vie e£t deveoue si chère. Le pain b plus que doublé M prix, et le ealadre n'a pas suivi. Ils ne regrettent pas les BourtioQS, mais làen l'ancien temps d'il y a vingt ans. S'ils étaient électeurs ils voteraient ponr qai leur proaiettrait une smélioratioa, pour le prêtre, pour le républicain ou plutôt encore pour l'intraiiationale.

Oapri. — Je Vie connais pas en Europe de site plus extraordinaire et plus charmant. Cette lie n'eat qu'un immense roiher calcaire, dont lee parois inaccessibles . plongent partout k pic dans la mer, sauf en deux endroits, pti le terrain s'abaisse et descend en pentes douces vers le rivage. Ces plages étroite» forment la Tnariva grande et la piccoîa marina, où les barques viennent s'échouer, La piccola marina qui regarde la pleîne mer est abandonnée : on n'y aborde que quand du côté de Naples le vent, soufflant de l'est, pousse sur les galets des vagues trop fortes. La partie méri- ' dionate de l'Ile se relève en quatre sominets que couronnent.des raines. La pointe extrême vers le sud est le femeux Saut de Tibère. Des substructions romaines d'une villa y ont été déblayées. I>e là, en se penchant sur lé bord du rocher, on aperçoit, à une profondeur vertigineuse, la mer transparente. C'est de cette pointe de rocher que Tibère feisait, dit-on, saiitCT ses victimes. Vers le nord, l'ile forme un plateau trè3 élevé, à pic de tous les côtés, et où on ne montait autrefois

que parun escalier de 500 marches; c'est Anacapri. Maintenant on a construit une route qui s'élève en zigzags d'abord, et puis en écharpe du côté de la mer. La vues y est magnifique ; mais que l'ancien escalier était plus pittoresque !

Au haut du Monte Solaro, le sommet le plus élevé de l'île, se dressent des ruines qu'on appelle le château de Barbecousse. Naturellement on rencontre de tous côtés des restes de murs romains qu'on rattache d'une ou d'autre façon à Tibère, Tiînierio, on n'entend que ce nom. Les deux pointes de rocher qui dominent la petite ville de Capri, à l'est et à l'ouest, sont aussi couronnées de ruines de forts qui semblent dater du xiii* siècle.

Le climat est délicieux ; l'été, les chaleurs sont tempérées par la brise de mer, et l'hiver, il ne fait presque jamais froid. La race est très belle, très fine et très robuste. Sauf sur les côtes de l'Istrie, h Capo d'Isfcria, nulle part je n'ai vu autant de jolies femmes. C'est une des particularités de l'Ile, Aussi les artistes y viennent en grand nombre. - Comme elles sont, dit-on,aussi sages que belles, il arrive souvent que les peintres épousent leur modèle. Plusieurs Anglais se sont ainsi établis ici. Récemment le prince Carraciolo, qui s'occupait de peinture, a aussi épousé une Capriote, et il s'est fait bâtir une ravissante habitation, la villa Hortensia. Vous souvenez-vous du dramatique épisode que son nom rappelle ?

■,o;(lc

£n 1798, quand ]es Bourbons furent cbassés de ~ Naples par Champîounet, l'amiral Carraciolo se prononça pour la révolution. Mais bientôt les Français furent obligés de se replier vers le nord, et les Bourbons revinrent sur la flotte anglaise. Malgré la capitulation, il y eut des exécutions en masse. Le vieil amiral fut pendu à la vergue du navire de Nelson et son corps-jeté à l'eau. Deux jours après, au moment où le roi et la reine Caroline, invités à. dîner par Nelson, allaient aborder son. vaisâeau, le corps de Carraciolo reparut à la surface, et le roi jeta un cri d'horreur. Le fait est authentique. Le corps fut enterré dans une église de Santa-Lucia.

Nous sommes logés à l'hôtel Pagano, le rendezvous habituel des artistes. Unîramenae palmier domine tout le jardin, où le vent fait pleuvoir les oranges mûres. Toutes les portes des chambres sont îimées d'esquisses à l'huile, 'souvent d'une inspiration très heureuse. Hammon et Sain y ont peint des figures de jeunes filles qui ne seraient pas déplacées dans un bas-relief antique. Sur les panneaux du salon on a fait le portrait d'Hammon et de son chien. Un album renferme les chaînes des i^^istes et de leurg faits et gestes.C'est très réussi et très amusant. On viticiàhon ïnarché. Nous payons 5 francs par jour, tout compris, et nous avons trois repas excellents, avec du vin de Capri — qui est justement renommé — à discrétion.

Que Ae ravissantes promeflades nous faisons, toujours avec cette incomparable vue sur Naples, srtr le Vésuve et sur la côte de Sorrente, et à l'avant-plan la mer, dont les teintes varient avec l'heure du jour et l'aspect du ciel 1 On est ici complètemenf séparé du reste du monde, car ai le vent se lève et empêche les visites de la grotte d'azur, le bateau à: vapeur de Naples n'arrive pas. Le scirocco a soufflé en tempête, et nous sommes prisonniers dans l'tle; On voudrait vivre ici, < oubliant, oublié, • loin des soucis de notre existence dévorante, passer les heures à regarder les flota bleus, et revenir ainsi à la vie c élémentaire » des temps primitife. C'est ici qu'il &udrait lire les idylles de Théocrite. f Laisse la mer azurée se briser contre le rivage. Là croissent le laurier et le cyprès, le lierre noirâtre et une vigne chargée des raisins les plus doux. >

Je voudrais, sur les flancs en pente de ces montagnes, la bâche à la main, me faire un jardin, planter des palmiers, des araucarias, des dracenas, toutes les plantes rares et belles que comporte la douceur du climat. Nous, hommes d'étude, nous devrions ainsi consacrer certaines heures du jour au travail manuel. Un secret instinct noue pousse à tirer de la nature de quoi satisfaire à nos besoins; nous avons des bras, n'est-ce pas pour fournir à la bouche ce qu'il faut pour vivre? La division du travail fiiit que d'autres labou-

rent pour nous, tandis que nous pensons et dierchona pour eux. Mais ce partagée des occupations est poussé trop loin, et la naiture, dont nous violons les lois, se TffDge en noos firappaiit de surexcitation cérébrale et d'anétoie : over-foorking ûf the iraîn. Cest le mal dont il fairt se garer.

Toute l'île est merreilleusement cultivée partont o^ le rocker n'est pas à nu. Surles pentes on a construit des gradins de pierres sèches; derrière ces gtadins on a accumulé la terre v%étale, et sar ces terrasses superposées on a planté des oliviers et des vignes, sous lesquels on cultive du blé et du lupin. Pas un pouce de terrain n'est perdu. Là même où manque la tejje, on a mis des figuiers et des cactus qui s'accrochent dans les fentes du rocher. Ces cactus ont led formes les plus étranges ; sur leur tronc ligneux se dressent en tous sens d'énormes raquettes. Il y pousse un fruit rosé, d'une s«veur douce et fade, la figue d'Inde, couverte de poils, acérés comme les plus fines aiguilles et qui ^ fixent dans la peau. Dans les jardins croissent des orangers et surtout des citronniers qui exigent moins d'àrroseraents. A Anacapri il y a des bois d'oliviers magnifiques. Les nïaisoQS sont bien entretenues et soigneusement blanchies. Le mobilier est suffisant. Chose rare, les gens ont l'air heureux. Cependant ces belles jeunes filles, qui semblent détachées d'un vase antique, exécutent

les plus durs travaux. Près de notre hôtel on b&tit une maison. L^ pierres sont apportées à la < marine > dans des barques, et une file non interrompue de petites fiUea et de femmes montent,- pieds nus, l'escalier qui va de la plage à la bourg^ade, chacune portant un ou deux moellons sur la tête; mais elles rient en passant, et ce travail paraît un plaisir. La race est si belle parce que l'élégance native du eang italien n'est pas gâtée par la misère, comme sur le continent.

Je ne connais (lia de plus frappante leçon d'économie politique qutCapri. D'où viennent la perfection de la culture et l'aisance de la population? Certainement pas de la fertilité de' la terre qui n'est qu'un rocher stérile. Avant d'obtenir des produits il faut pour ainsi dire créer le sol. C'est lapetite propriété qui a opéré ce prodige. Arthur Joung, ce partisan des grands domaines, frappé d'admiration à la vue des résultats obtenus par les petits cultivateurs de la Catalogne, s'écrie : Donnez à un propriétaire un roc nu et il le transformera en jardin. Rien n'est plus vrai. Je le vois ici sous nies yeux. En allant visiter Varco naturale, cette magnifique arcade de rochers à travers laquelle on aperçoit la mer irisée, je passe par un jardin d'oliviers de création récente. L'homme qui l'exploite m'explique comment il l'agrandit chaque année. Sur la pente rapide, en ramassant les pierres, il construit un mur transversal, puis, de

toutes parts, dans les creux des rochers, il ramasse, à la hotte, le peu de terre végétale que la décomposition du calcaire y a formé. Dana ce terrain ainsi créé à la sueur de son front, il plante la vigne, l'olivier et sème un peu, de froment. Il paye une redevance minime et fixe, à la commune à ijui appartiennent les espaces vagues. Il ne recule devant aucun sacrifice, parce qu'il sait qu'il jouira pleinement de toutes les améliorations qu'il aura faites. S'il avait fallu payer les journées employées à faire ces terrasses, le produit n'apporterait au capital qu'un intérêt illusoire; mais le propriétaire jouit de sa création. Voilà sa rémunération.

Supposons que Capri appartienne à un riche selgneur : il résiderait à Naples, et c'est là qu'il consommerait tout le produit net de l'île. Les habitants, au lieu de garder pour eux leur vin et leur huile, ce qui Tait leur aisance, devraient tout vendre pour payer la yente. Ils seraient dans la misère comme leurs frères du continent. Dans les îles de la Manche, Jersey et Guernesey, ceux qui cultivent la terre sont hien plus heureux que la population agricole des comtés anglais. La terre leur appartient. Ils en consomment les fruits, au lieu de les livrer à un lord résidant en Angleterre.

Les directeurs de la Rassegna settimanale, MM. Sidney Sonnino et Leopoldo Franchetti, ont hlen montré

les causes de la misère qui afflige les cacffpagnea italiennes. C'est la garnie propriété, l'absentéisme et la façon dont s'exécutent les travaux apicoles. Le lUal' est à son combI« dans le centre de l'Italie méridiomale et de la Sicile. Les granda propriétaires résident dans les villes. Comment aongeraient-ils à aller habiter ces grandes plaines pelées, nues comme la main, ou ces montagnes désolées, sans arbres, écorchées, ravinées par les pluies et infestées par les brigands. Tout leur ferait défaut, l'ombre, fe fraîcheur, la société et même la sécurité. Ils n'y troaveraieùl pas de quoi vivre. Ils louent leurs terres à un * fermier s qui ne réside pas non plus. Celui-ci fait faire les travaux par les ouvriers qui vivent accumulés dans de tristes bourgades et qui ont des distances énormes à franchir pour se rendre à l'ouvrage.

Personne n'habitant la campagne, nul ne pense à la fertilisep ou à l'embellir. Ob en tire ce qu'on peut sans rien restituer. C'est de la Maubkultar, comme a dît si énergiquement Liebig, de la culture de pirate qui appauvrit et- ruine la terre. Les ouvriers agricoles ne sont pas régulièrement occupés. A l'époque du labourage, des semailles et de la moisson, ils sont accablés : le reste du temps, ils n'ont presque rien à faire. D'où oisiveté et misère.

La ëituation agricole dans l'Italie m^dionale ressemble à celle de l'Irlande avec ses middle-meny mais

elle est bien pire. Le propriétffire italien, moins riche que le lord anglais, preâse plus à fond Is vis de la rente. C'est lecomblç du rack-reTU. Les petits feriiii«^ en Iriande ont su moins leurs champs de pommes de terre autour de leur habitation. Ici les ouvriers agricoles, «nlassée dans les maisons sordides des bourgades, n'ont souB leurs yeux que des pierres qui suintent et des immondicea qui empestent. Comme la misérable cultnre qu'on pratique exige peu de main-r d'œuvre, l'offre des braa est toujours en excès, et le salaire se réduit à oe qui est strictement nécessaire pour ne pas mourir de fiiim, et encore 1

Le gouvernement italien, en mettant la main sur les biens ecclésiastiques, a eu l'oocaeion de créer partout une foule de petits propriétaires, ^ais le but principal était de feire le plus d'arç;ent possible. On a donc vendu au plus offrant par grands lots. Les gens aisés ont seuls pu acheter. Les riches se sont Mioore enrichis, car ils ont obtenu les biens. ecclésiastiques 6 -très bas prix. Les pauvres, n'ayant rien, sont restée misérables.

En Sicile on a essayé d'un système qui semblait plus fevorable à la classe rurale. On a cédé la jouissance eu bail emphytéotique. L'État avait à sa disposition 238,000 hectares, c'est-à-dire environ le dixième de la surface productive de l'île. Cette étendue provenantde 6,137 fonds différente -a été partagée «n

20,300 Iota. Chaque lot était en moyenne de 10 hectares. Quand l'opération a été terminée et qu'on a examiné tous les chiffires, on a vu que cette colossale mutation avait créé en tout 1,942 nouveaux propriétaires. Dans les adjudications les riches ont tout accaparé, parfois à force d'écus, plus souvent par intimidation et camorra.

Aujourd'hui quel remède î Celui que j'ai indiqué en parlant de la pellag^a. Le seul que j'entrevoie serait de reconstituer, au moyen d'un impôt spécial sur les successions, un territoire communal, une Alîmend comme en Suisse, où chaque &mille obtiendrait la jouissance viagère d'une parcelle suffisante pour y récolter des légumes. L'ouvrier agricole ou sa femme y travaillerait à ses moments perdus et y transporterait les engrais et les immondices qui empestent maintenant les maisons et les rues. Les. seigneurs devraient se faire un point d'honneur et un devoir patriotique d'améliorer leurs terres, d'y créer des bois, des parcs, d'y bâtir, non des palais, mais des maisons de plaisance, simples et confortables, entourées de bonnes demeures d'ouvriers, de façon à embellir le pays et'à le rendre habitable.

Quand je parcours les plaines de l'Italie centrale, si vides, si tristes et si fertiles pourtant, je pense souvent aux campagnes de la Suisse. Quel ^contraste ! Voua rappelez-vous, par exemple, les environs de

Liathal, près de Bàlel Quel ravissant paysage,! Quelle délicieuse idylle ! Le cultivateur habite un vaste chalet, où chacun a sa chambre garnie de bons meubles. Aux fenêtres, des géraniums, des œillets, des fuchsias. Tout autour, des provisions de bo^ it de foin. Devant, un jardinet où les légumes se mêlent aux fleurs. Puis le verger, où, sous l'ombre des arbres fruitiers, paissent les vaches laitières. Plus loin, les champs où le travail, varié et par suite incessant, récolte quatre ou cinq produits différents. Sur la colline, la forêt de hêtres et de sapins, quifoumit le chauSage et le bois de construction. Tous les chemins macadamisés, tous les ruisseaux barrés pour les arrosages. Ni ornières, ni mauvaises herbes. La nature domestiquée et parée de &çon h satisfaire les besoins de l'homme en charmant ses regards, le rêve de la vie rurale réalisé sous la forme la plus attrayante, voilà ce qu'a fait la propriété démocratique. Des plaines nues, désolées, où le cultivateur meurt de faim sous le plus beau climat et sur le sol le plus fertile, voilà le résultat des Laiifundia. économistes partisans dé la grande propriété, visitez l'intérieur de la Basilicate ou de la Sicile, vous verrez le degré de misère où elle réduit la terre et la population.

— II faut faire le tour de Capri en barque. On pénètre d'abord dans la grotte bleue. Une merveille : naviguer, nager dans l'intérieur d'un saphir.- On

visite etiBuite les grottes verte,' rou^ et blanche, gelvemes profondes, creusées par les vagues et éclairées par la lumière oblique qui traverse l'eau trftqspareate ; on passe sous des arcades, puis entre les FaragUoM, deux rochers aîg^us qui s'élèvent du sein de la mor. Les parois à pic, qui forment partout le contour de l'île, sont étran^menï découpées, et la couleur en est forte et chaude. En beaucoup d'endroits, la roche est formée d'un carbouate de chaus, de texture saccharine, dont les strates sont transparentes et alternativement jaunes, aventurines et d'un blanc laiteux, comme l'alb&tre oriental; on voudrait remplir sfi malle d'échantillons. Cette ooche ne présente pas des surfaces lisses comme, par exemple, les calcaires de l'Oberland. L'efifritement y creuse partout des fissures, des trous, des anfractuoaités qui urâtent la lumière ou projettent des ombres. La photofçra,phie rend cela admirablement.

— Le scirocco soulève les vagues qui vi^nent du lai^e se briser sur les écueils de la picçola marina. Entre les pierres, dans l'eau transparente^ jious cherchons des aaimaux marins. Nous n'en trouvons pas comme sur nos plages; pas même des a%ue3. Très peu de mouettes ou d'autres oiseaux .marins. Ou dirait que cette mer est trop claire, teop pure pour nourrir des plantes ou des êtres vivants. Je suis aussi étonné de la rareté du poisson. A l'hdtel ici et à Gflstellamare,

on nous en sert tous les joura, mais ce sont toujours de petits rougets, des orphies aux aiguilles verdâtres ou de très petites soles. Ou ne voit pas ici, sur le marché, cette variété de gros poissons qui abondent chez nous. Mon éminent collègue et ami Van Beneden, qui est à Ischia, confirme cette observation.

— Jadis, les femmes de Capri avaient un joli costume qu'ont peint les artistes. Maintenant, les voilà jusqu'au cou dans la cotonnade violette. Quand je suis venu ici, il y a vingt ans, elles portaient encore extérieurement le corset aux vives couleurs, qui soutenait la chemise bouffante. Depuis lors, les prêtres se sont émus de cette indécence, et ils ont imposé un vêtement qui couvre le haut du corps. Comme partout, c'est une laide jaquette en coton qui remplace le gracieux costume d'autrefois.

— Adieu Capri, la plus charmante des lies; je te quitte à regret. Ici, du moins, j'ai pu jouir dea beautés de la nature sans être attristé par la vue de la misère et des souffrances humaioes. Nous profitons d'une grande barque qui va chercher de la farine à Torre del Greco et qui nous déposera à Castellamare. La mer est lourde. Le ciel est sans nuages, mais voilé d'une brume cendrée. Sur l'eau flottent des pierres ponces blanch&tres, que la tempête récente a arrachées aux cendres volcaniques d'Ischia.

Le Vésuve envoie jtisque bien au delà de Naples sou

panache de fumée. Le scirocco souffle toujours, mais sana violence.

En traversant la place de Caatellaniare, je note, à la porte d'une baraque, les affiches d'une représentation de foire. Les voici :

iSi Tappres&nta la QV parte di Orlando intitolato :

L'arrivo di Rinaldo e Tsoîiere aile èocche délia iSenna, ossia l'.indorato Carro di GaUrana, Clarice e la gmn htta sostetmto âa Rinaldo.

Orlando fmiosQ e Afttiforte di Barrosîa. '

Ainsi, l'Arioste sert encore de nourriture intellectuelle au petit peuple, aux matelots et aux ouvriers du port.

Les cloches sonnent à toute volée. Dans les églises, on met aux saints et à la Viei^e leurs plus heaux habits et on revêt les colonnes d'une gaine de coton rouge. C'est demain dimanche.

Les cérémonies du culte catholique sont presque l'unique distraction des peuples du Midi. Elles occupent l'imagination et charment les yeux. Elles remplacent les fêtes du paganisme. C'est grâce à elles que le peuple reste attaché au catholicisme. La foi n'est plus cependant ce qu'elle était jadis. On commence à se moquer des superstitions anciennes, mais on ne renonce pas à l'excitation- des" fêtes religieuses. On est incrédule, mais on pare l'autel du saint de la paroisse.

— A cotre retour de Capri, je m'aprôte encore quelques jours dans notre éden de Castellamare, pour prendre connaissance des livres que je reçois de tous les côtés. Le ministre de ■ l'ag^ficulturé» Majorant Calatabiano, a bien voulu m'envoyer les rapporta officiels sur les cultures en Italie et sur l'amélioration de la campagne romaine, ainsi qu'un atlas agricole très intéressant. Une carte spéciale de l'Italie est consacrée à chaque produit, et d'après l'intensité de la couleur, on voit quelle étendue proportionnelle il ' occupe dans chaque province. Il manque & cet atlas

. des planches indiquant les altitudes, la nature des terrains, la constitution géologique, la densité de la population et la répartition des animaux domestiques. Ceci a été fait en Prusse. Je voudi^is qu'en Belgique on publiât un atlas du même genre. Comme base, nous avons l'excellente carte de nos riions agricoles par M. le professeur Malaise et la carte géologique de mon colique Dewalque.

— Je reçois de M. G. Colucci, préfet h Catanzaro en Calabre, un ouvrage très intéressant eu deux gros volumes. Ce sont les rapports des envoyés de la République de Gènes à Londres sur la guerre de l'Indépendance des États-Unis, avec une préface très étendue, qui donne, d'une façon complète, l'histoire des treize colonies anglaises. Ce n'est point partout que les préfets occupent leurs loidrs k publier dea

livres comme celuinîi, qui est un vrai mouument historique. Sauf l'Allemagne, il n'est pas de pays où l'on travaille autant qu'en Italie. Pour m'en tenir à ma partie, il parait trois ou quatre fois plus de livres d'économie politique ici qu'en Angleterre ou en France. C'est un effet de la décentralisation de la vie intellectuelle, qui est entretenue dans toutes les provinces, par les vingt universités qui y sont fixées. En France, il n'y a guère que Paria, centre très lumineux, mais unique. En Italie, de Turin à Palerme, il y a trente ou quarante villes où l'on s'occupe de science. Aussi n'y a-t-il pas une question importante qui ne soit traitée à fond.

Pendant que j'étais à Bologne, le député Mangilli et le comte Philippo Bianconcini m'avaient reproché de ne pas avoir parlé dans mon livre sur les Formes primitives de la propriété, des Partecipanee et des Convwnanu existant en Italie. Les documents et les communications que je reçois me prouvent qu'il y a en effet une lacune importante à combler dans mon ouvrage; ce sera, j'espère, pour la troisième édition. Au nord de Bologne, deux, communes très peuplées, Cento et Pieve, possèdent chacune une propriété collective de plus de 1,000 hectares de terre de première qualité qui,depuis le moyen âge, a été régulièrement repartagée, tous les vingt ans, entre les habitants-usagers . Carlo de Stefani a montré que dans

les Âpenniiis du Nord, vers Modène, il existe encore beaucoup de restes de la collectivité primitive ' .

M. Ghino Valenfi a trouvé dans les villages des montt^es des Marches des propriétés, collectives comprenant bois, terres et p&tures, exactement comme VAUmeTid suisse. Les règles de l'usage sont aussi les mêmes. M. Valent! et Achille Loria, auteur d'un très important ouvrage, Y&'Renditd fondaria, me promettent de faire des recherches sur ce chapitre si curieux de l'histoire économique. J'avais déjà engagé mon savant collègue Messedaglia à diriger les investigations de l'un ou l'autre de ses élèves de ce côté.

— Parmi les livres qu'on veut bien m'envoyer, je remarque celui de Pietro EUero : Riforma civile. Les idées sont élevées et touchent aus grands problèmes de notre époque. Le style me parait admirable. On dirait du Tacite. Il est étonnant de voir, dans ce livre, combien le génie de l'italien est resté incomparablement plus latin que le français.

Dans deux ouvrages antérieurs : la Tiran/nide borgkese et la Questione sociale, Ellero avait décrit d'une main ferme les vices de la société actuelle." Dans celui-ci, il indique les remèdes.

— Je reçois de l'éminent professeur de l'université de Padoue, Tonzig, quatre ouvr^;«s importants sur

' Délie propriété comuni in aicane parti dell' A^nino, (RivUta Europea 1878. Vol. IX, p. liB.)

réeonomie politique, le eommerce et la comptabilité . La scuolaperfetta dei mereanti, — Scient délia contaiiUtà commerciale — et Scieneia delîa contabUità civile. Ces livres, fruits d'une profonde érudition, épuisent la matière, et les lecteura ne manquent pas, car ils en sont & leur seconde édition. Ou n'a rien fait de plus complet en Allemagne. Les Slemenli (Twonomiapolitica sont un excellent manuel élémentaire.

J'ai aussi à remercier mon savant collègue de l'univepsité de Pavie, Cossa, pour sesenvois : Sagffi di eeonomia poUtica, — Ouida allô slvdia delV eeenomia pvhlica, — et Primi elementidi eeonomia poliiica.Ges livres, très bien faits, prouvent l'étonnante érudition de leur auteur, qui n'a pas hésité à apprendre le hollandais pour lire les écrits économiques en cette langue.

— Les impôts qui pèsent sur la propriété foncière sont si lourds en Italie, parce que la commune et la province abusent des centimes additionnels. La loi défend que ceux-ci dépassent les cent pour cent du principal, mais la loi est violée dans plus de 5,000 communes. En 1871, les additionnels au profit de la province et de la commune montaient à 128 millions ; aujourd'hui ils s'élèvent à 172 millions, dépassant de-13 p. c. le principal de l'impAt foncier. C'est écrasant et inquiétant. Aussi il arrive souvent que le pro- - priétaire se laisse exproprier pour ne pas payer

l'impôt : chose effrayante. Eu six ans, de 1873 à 187H, 35,074 immeubles ont été ainsi abandonnés à l'État, 27,077 dans l'ile de Sardaigne et 6,392 en Sicile. Les communes veulent avoir leurs théâtres, leurs boulevards, leurs laides rues, leurs statues, leurs fêtes. Elles dépensent et s'endettent. Le crédit et les emprunts sont pour elles un vrai fléau. Les dettes des provinces de 56 millions ont monté à. 90 millions en 1877, et les dettes des communes approchent de 800 millions.

En Toscane, la dette communale s'élève à 100 fr, par habitant; à Florence, à 800 francs; à Naples, à 300 francs; dans la plupart des grandes villes, à ■ 200 francs. Si cela continue, on aboutira à la banqueroute universelle.

On me rapporte que l'empereur d'Autriche François, voyageant en Lombardie, demanda au maître d'école d'un village où il s'était arrêté ce que voulaient dire ces trois lettres D. 0. M. gravées an fronton de l'église. Le magister répondit hardiment : Cela signifie Domanium Omihia Mandvcavii : Le fisc a tout dévoré. Combien cela est plus vrai maintenant !

Le crédit que nous apprenons à bénir, comme une fée bienfaisante qui multiplie les biens de l'humanité, est devenu pour ces populations un fléaU pire que la peste et la famine au moyen âge, car celles-ci étaient passagères et l'autre est permanent. C'est

l'abus du crédit qui a ruiué la Turquie, VÉgypte, ritalie, l'Autriche, la Russie, tous les pays dout les moyens de production ne soat pas en rapport avec les dépenses exagérées faites par ceux qui les gouvernent. Le crédit est l'agent de * paupérisation > le plus actif qui soit en œuvre aujourd'hui. Il crée des classes entières de rentiers qui vivent dans l'oisiveté et, pour les payer, l'impôt arrache aux malheureux cultivateurs le trait de leur travail. Ajoutez les commissions et les primes, au moment où les emprunts se concluent.

C'est en , Egypte qu'on peut le mieux étudier ce lamentable phénomène. L'exploitation, ou, pour mieux dire, l'écorchement des fellahs, est oi^nisée par une commission, anglo-française et pratiquée avec une dureté impitoyable. C'est un des spectacles les plus odieux que présente notre globe, en proie à tant d'iniquités. L'esclavage des noirs était la félicité en comparaison, car on épargnait le nègre qui représentait uu capital. Mais le fellah, qu'il meure de faim ou sous le bâton, qu'importe aux porteurs de la dette ^yptîenne.

Quels profits l'Egypte a-^elle tirés de tous ces millions gaspillés par le Khédive? Les ouvriers agricoles en Italie ne sont guère moins malheureux que les fellahs. Le crédit, les emprunts affligent aujourd'hui les populations bien plus durement que le servage jadis. Prenons garde au jour où elles le satiront.

Napics, février.

— Je trouve ici deux guides aussi distingués qu'obligeants, M. Alberto Errera et M. Sbarbaro, tous deux professeurs à l'Université.

Comme vous le savez, M. Sbarbaro expose et défend avec une ardeur infatigable des idées très semblables aux nôtres, sur la nécessité d'uue réforme religieuse. M. Errera a publié déjà un grand nombre de travaux ^onomiques, principalement au point de vue bisto- • rique et statistique. Je citerai seulement son étude sur les petites et les grandes industries, son histoire de la grande crise commerciale de Vienne en 1873, le Krach, ses nouvelles recherches sur Beccaria et son histoire de l'économie politique dans les États de la république de .Venise. M. Errera pense, et avec raison, que les jeunes économistes en Italie devraient s'attacher à-y étudier l'histoire du travail industriel et agricole. C'est un desideratum que j'ai souvent signalé aussi chez nous. Il nous manque, par exemple, une histoire de nos classes rurales et industrielles j La nouvelle école économique estime que, pour résoudra

les grandes questions sociales qui s'imposent h notre époque, il feut le secours de l'histoire. Les historiens, jusqu'à présent,-ont entassé les innactavo pour nous raconter les feits et gestes des batailleurs, d'où il n'j s aucune conclusion k tirer, sauf qu'ils ont en général fait beaucoup de mal et peu de bien. Mais de la condition des hommes d'autrefois, que savons-nous?

Sbarbaro se dévoue corps et àme à trois grandes idées : la question religieuse, le désarmement simultané et l'amélioratioii du sort des classes inférieures par les réformes politiques. Il y apporte une ardeur, un excès d'activité, qui pourra lui coûter la santé et son talent, s'il ne se modère pas. Il écrit à la fois dans dix ou douze journaux, à Gènes, à Milan, à Bologne, à Florence, à Borne, à Nfiples, et je ne sais où encore. Il vit dans un état de fièvre permanente. Le jour, il prépare ses cours à l'Univepsité; la nuit, il réd^e ses articles et ses lettres, besogne écrasante. Quand on veut se faire apôtre, il faut se contenter de l'être d'une seule cause ; sinon l'on se tue et on n'aboutit à rien.

— Je visite l'université de Naples. Elle occupe un immense bâtiment avec une cour carrée, entourée de deux étages, de galeries et d'arcades, comme les grands couvents de ce pays. Les auditoires s'ouvrent sur ces galeries. Elles n'en sont séparées que par une portière. Les leçons sont publiques. Pendant que le pro-

fesseur est en chaire, entre et sort qui veut, le chapeau sur la tête comme dans la rue. Cela rappelle les leçons dee péripatéticîens sous les portiques de l'Académie. Certaines salles sont complètement remplies d'auditedre debout, qui se pressent jusque tout contre le professeur. Ceux qui prennent des notes se placent au premier rang et aup les marches de la chaire.

J'assiste à une leçon d'esthétique du professeur Tari. C'est inouï de verve ; il est très érudit et rempli d'humour; il cite du grec, du latin, de l'anglais^ de l'allemand, puis tout à coup éclatent des lazzis en patois napolitain. II touche à toutes les idées, en parlant de leur représentation symbolique. Il a ce qu'on appelle des tendances i avancées > ou même socialistes. Il est très aimé et très populaire parmi la jeunesse. Dans l'intervalle de deux leçons, les élèves de médecine ou de sciences entrent dans l'auditoire et écoutent. C'est là le grand avantage de cette large publicité. Tous peuvent profiter des cours; seulement il faut que le professeur s'habitue à ces entrées et sorties continuelles. Il doit supposer qu'il parle en public, tout en conservant k son enseignement le caracftre scientifique.

Les galeries et les'corriâors regoi^ent d'étudiants : c'est une fourmilière. Plusieurs font leur déjeuner debout, en achetant, là; sur place, des petits pains, des gâteaux, quelques fruits. Leur &ugalité est pro-

, D,mi,.=db,Gooylc

verbiale. La plupart sont très pauvres et vivent de peu. Autrefois il n'y avait pas d'inscription ; on estimait le nombre. des élèves à 10,000; aujourd'hui il y a plus de 3,000 inscriptions, mais près de 7,000 examens. Ces jeunes compatriotes àe Pytliag'ok'e,«de Vico et de Campanella adorent les idées abstraites et les théories générales. Hegel, interprété par Vera et Spaventa, règne encore dans les chaires, mais dans la jeunesse s'infiltrent le positivisme et le matérialisme.

Je cause avec un étudiantdes opinions qui dominent à l'Université. Nous sommes presque tous, me dit-il, - anticléricaux; les apirîtualistes sont en minorité, il y a peu de républicains, mais plus de socialistes, — D'après ce que me disent les professeurs, les jeunes gens travaillent et aiment à s'instruire, même saris avoir en vue une carrière. Chez noua, trop souvent on ne suit les cours que pour obtenir le diplôme qui mène à une position lucrative.

Je rencontre Palmieri, pour qui M. Minghetti m'a donné une lettre d'introduction. L'illustre physicien qui dirige l'observatoire du Vésuve est encore très vert et très vif. Nous parlons naturellement de la montagne dont il est le grand poutife. Il ausculte les-pulsations du volcan comme un médecin celles du pouls humain.

J'entre au cours d'économie politique de M.Antonio Ciccone. Exposition claire, vivante. Beaucoup d'au-

diteura. L'économie politique, science d'origine italienne, est plus cultivée ici que partout ailleurs; elle est enseignée à l'Université, outre le cours principal, ip&r hnit primiii'nseffnanti. N'est-ce -pas extraordinaire ? Il n'y a pas autant de chaires d'économie politique dans toute la France. Voici les noms de ces huit privatiinsegnanli : A. Betocchi, A. Errera,R.Scliiat^ tarella, F. Tomasicchio, baron F. d'Ippolito, S. Francone, A. Salandra et Lioy.

L'institution des < professeurs privés avec effets légaux ■ a parfaitemenl; réussi à Naples. Leurs leçons comptent comme préparation aux examens et ils peuvent être appelés à faire partie des jurys qui les font shbir aux élÈ^es. En 1878, il y avait, attachés à la feculté de philosophie, 9 privati insegnanfi ; à, la &culté de droit, 32; à la faculté des mathématiques, 17; à la faculté des sciences naturelles, 12, et & la faculté demédecine, 63; total, 133. Ajoutez 73 professeurs. Le personnel enseignant est donc de 206. Aucune université allemande, même celle de Berlin, n'en compte autant.

Je trouve ici une nouvelle preuve de la prédilection des Italiens du Midi pour les sciences spéculatives. Il y a à Naples une faculté spéciale des mathématiques, avec neuf professeurs ordinaires, deux professeurs extraordinaires, deux chaînés de cours et wsoSpiitaii rnsegiianti^

Parmi les professeurs de la faculté de droit, je citerai l'illustre criminaliste Pessina, — Francesco Pepere, philosophe spiritualisfe, dei Maeatri di cotor che santio, qui fait l'histoire du droit de la &çoq la plus distingTiée et qui est un des chefs du parti libéral, — le romaniste Polignani, dont les travaux sont très appréciés en Allemagne, — de Luca, qui ensei^e la statistique. — Je n'ose m'aventurer dans les autres &cultés où il y a aussi beaucoup de savants éminents et connus.

— Les femmes étudiantes commencent à paraître dans les universités italiennes. Déjà, l'année dernière on constatait l'inscription de cinq jeunes filles aux cours des différentes villes universitaires. Cette année, on eu compte neuf: trois à Turin, deux à Rome, deux à Bologne, une à Naples et une à Padoue.

— Nous inontons au Vésuve par une tempête de neige qui nous surprend au sortir de l'hermitaje. De là au sommet, il nous faut, à ma fille et & moi, environ une heure. Les premières dix minutes dans les cendres, qui cèdent sous les pieds, sont pénibles comme une ascension dans la neige fraîche. Plus haut les scories résistent mieux. Pendant que nous descendons dans le grand cratère, les vapeurs sulfureuses, rabattues par le vent, nous aveuglent et nous suffoquent. Du milieu des laves brûlantes et encore rouges de la dernière éruption, s'élève un petit cône haut de

30 mètres environ. 11 est formé par des scories légères que projette la bouche du volcan. Toutes les deux ou trois minutes, on entend un bruit semblable à une locomotive qui se met en mouvement. C'est comme la toux de la fournaiee souterraine. L'orifice du cône est eu communication directe avec le feu central; c'est de là que s' échappe l'immense panache de fumée qui couronne la montagne. Plus récemment, mon fils a pu monter jusqu'au sommet môme de ce cône d'éruption et jeter un regard dans l'abîme incandescent. Quand j'w visité le Vésuve, en 1842, le cratère présentait à peu près le même aspect que maintenant. £a 1854, je ne vis plus aucune ouverture, mais seulement un grand creux, semblable à une carrière de sable, de 20 à 30 mètres de profondeur, d'où sortaient des vapeurs sulfureuses, comme d'une solfatare. Au moyen d'une échelle on pouvait y descendre. Peu d'excursions sont aussi intéressantes que celle-ci, parce qu'il n'en est guère, en Europe du moins, qui font voir d'aussi prèç les forces incalculables que recèle le sein de notre globe. C'est comme un regard jeté dans sa constitution intérieure. D'un bond l'imagination remonte à l'époque de son origine ignée.

— Je ne vous parlerai pas du musée, dont rien n'égale l'intérêt, ni des aspects de Naples, qye vous connaissez aussi bien que moi. Je dirai seulement que chaque visite ici me confirme dans l'idée qu'il n*est

pas de lieux plus eochaDteurs que cette baie. Quelle harmonie de lignes et de couleurs ! Comme le profil de ces montagnes se marie bien aux contours de ces rivages. Quel régal pour les yeux 1 La peinture ne peut même essayer de rendre ces splendeurs.

— On a construit un très bel aquarium, près de la mer, au milieu des palmiers et des araucarias de la promenade enchanteresse de Villa-Reale. Pour voua décrire les hôtes qui l'habitent,' il me faudrait la plume d'Edouard Van Benedeu. Je note seulement, qu'on y a établi un institut d'études, en réservant une table pour chacune des nations étrangères qui veulent y envoyer un étudiant. Grâce ii l'insistance de M. Van Beneden, nous y aurons bientôt aussi un jeune physiologiste belge.

— A Naples, quand on veut acheter, chacun vous demande deux ou trois fois le prix réel. Quel contraste avec la Suède ! Ne sachant pas le suédois, j'offrais en payement une poignée de monnaie et on ne me prenait jamais plus que ce qui était db. Sur les bateaux à vapeur, le voyageur consomme ce qui lui convient, fait lui-même le compte et paye. Aux stations de chemins de fer on donne un prix fixé, souvent une couronne (1 fr. 45), et on a le droit de ' prendre ce que l'on veut parmi les innombrables mets qui couvrent les tables. Cette honnêteté générale inspire le respect de la nation.

— J'aurais voulu étudier de près la misère de Naples, maia le temps me fait défaut. Elle a été décrite par Villari, de &çon à arracher à toute l'Italie un cri d'horreur, et Marc Monnier en a fait des tableaux effrayants et malheureusement vrais.

La duchesse Theresa Kavaschieri a écrit aussi un très boo livre sur la misère à Naples ; Storia delîa cariiet napoîetana.

En pénétrant dans les étroites ruelles qui débouchent sur le quai de Santa-Lucia, je vois ces caves sombres, où sur un sol humide et infect croupissent des familles entières, entassées et disputant au^ rats leur paillasse pourrie. A Londres même, dit Villari, rien n'est plus horrible. C'est exact; mais il faut dire qu'à Naples on peut vivre presque toujours en plein air et que les enfants vont jouer sur la quai et sur le sable, au bord de la mer. Ils ont le soleil et la fête perpétuelle de cette belle nature, tandis qu'à Londres on apresquetoujours de la pluie, un brouillard opaque, des rues affi*euses et nul horizon. Le dénuement de l'Indien dans les prairies n'est pas de la misère, et telle est à peu près la condition des pauvres à Naples.

On a ouvert un dortoir public, sous le nom de Victor- Emmanuel, pour recueillir les malheureux sans asile, et pendant les dix premiers mois on y a reçu 404 personnes dont 3 notaires, 22 avocats, 20 maîtres d'école, 23 ex-employés, 13 pensionnés, 2 pharmaciens,

8 commis d'huissier, 10 prêtres, etc. Connaissezvous rien de plus poîg:naiit que cette statistique? Les vrais pauvres, eux, couchent à la belle étoile.

N'est-il pas désolant que partout, du Nord au Midi, au milieu des richesses de l'univers entassées aux bords de la Tamise, comme ici, parmi les splendeurs de ce golfe incomparable, on retrouve cette plaie hideuse du paupérisme? La faute en est-elle aux pauvres eux-mêmes ou à l'imperfection des lois humaines? En Italie, on en aperçoit bien les causes.

— Une grande partie de la reqte italienne et des obligations et actions des chemins de fer se trouvent encore aux mains des étrangers; c'est un mal. Il en résulte que les travailleurs italiens peinent et meurent de faim au profit des rentiers de Paris, de Bruxelles et de Londres. Voilà le triste résultat de tous ces gros emprunts. Les pauvres cultivateurs du monde entier, l'Indou de Calcatta à l'Himalaja, le Fellah aux bords du Nil, le Brésilien, le Russe, l'Italien, tous sont privés du fruit de leur dur labeur, qui va subvenir aux &ntaisies du divitisme dans nos grandes villes de l'Occident. A mesure que les dettes des États, des villes etdes provinces augmentent, — etcelaalieu partout dans une progression effrayante, — on voit s'accroître le nombre des oisifs vivant aux dé^wns des travailleurs. L'Italie paye tribut à l'étranger, comme si elle était un paya conquis. Si des Italiens rache-

taient toutes les rentes et les titrea émis par leur

pays, le mal existerait encore, mais il serait moindre.

— J'apprends qu'en Italie on a beaucoup de peine

à trouver des instituteurs, tandis que les écoles normales d'institutrices sont partout insuffisantes pour recevoir les élèves qui se présentent. En voici la raison. Les jeunes filles, quand elles sortent de l'école primaire, ne trouvent, pour continuer leur éducation, pas d'autres établissements que les écoles normales. En outre, ce n'est que comme maîtresse d'école que les filles de la petite bourgeoisie peuvent obtenir un gagne-pain.

Dans les écoles que j'ai visitées, j'ai trouvé ces institutrices ordinairement jeunes, intelligentes, mais souffreteuses, évidemment mal nourries et étiolées par le mauvais air. Elles sont trop peu payées par les communes. Beaucoup meurent étiques, et certes ce n'est pas le climat qui en est la cause. A Florence, récemment, 75 sur 147 ont été reconnues incapables de faire les petits exercices de gymnastique de chambre qu'exige le règlement. D'où vient le mal? De la pauvreté générale. Les communes sont pauvres et cherchent à payer le moins possible. Les institutrices sont pauvres et elles s'offrent au rabais.

En Italie, comme dans tous les pays catholiques, on n'a presque rien fait pour l'enseignement moyen et supérieur des jeunes filles. Les congrégations sont

là qui s'en chargent. Qu'en résulte-t-it? Que les mères de &imlle sont presque tout^ dévouées su clergé, qui ainsi, quand il le voudra, ressaisira les fils. La lutte du libéralisme contre la théocratie doit aboutir k un échec final, si l'on continue à abandonner l'éducation des filles aux congrégations.

Le ministre de l'instruction publique, Coppino, a voulu créer danstoutes les grandes villes, des collèges ou gymnases de filles pour la classe aisée; mais, faute d'argent, ce beau projet n'a pas été mis à exécution. Il existe à Naples trois educatorii, qui portent le nom des trois princesses Marie-Clotilde, Maria-Pia et Marguerite. On y paye 750 et 500 francs.L'enseignement y est bon. Toutes les maîtresses sont laïques et ont le brevet supérieur de capacité. Mais le régime ne diffère guère de celui des couvents.

Au fond, la difficulté est grande. Pour les soustraire à l'inâuence cléricale, enlevez-vousaux femmes tout sentiment religieux, c'eat une entreprise détestable et dont on verrait bientôt les mauvais fruits. D'autre part, si elles sont pieuses, comment le confessionnal n'en ferait-il pas les instruments des con- ' fesseurs? C'est évidemment une impasse, dont on ne peut sortir que par l'adoption d'un culte qui ne connaît pas la confession ; mais l'Italie y est^-elle préparée? Les libéraux les plus avancés ne comprennent même pas les termes du problème. La gauche ne se

de la droite, sous ce rapport, que parce qu'elle crie plus fort contre les prêtres; mais quant à des mesures efficaces pour diminuer leur inôuenee, elle n'en a cure; au contraire, elle se montre aouveat plus favorable au clergé que la droite.

Il y a aussi en Italie ce qu'on appelle en France les petits séminaires. Ce sont des établissements d'enseignement moyeu destinés h préparer les jeunes genâ qui se destinent à la prêtrise; mais ils reçoivent aussi les élèves qui veulent seulement faire leurs humanités. Il en existe 284, qui comptent 17,478 élèves, dont 3,547 font de la théologie. Ils ont plus d'élèves que les gymnases et les lycées de l'État. La majorité des enfants de la bourgeoisie est donc encore aux mains du clergé. D'après le rapport sur ces « séminaires » que le ministre de l'ipstruction publique vient de publier (février 1879), l'enseignement y est très mauvais. Le grec presque nul ; le latin et l'italien € laissent beaucoup k désirer • ; pour les sciences, * insuffisance complète » .

L'enseignement continue dans ces conditions, en > violation de la loi, qui exige que les professeurs soient diplômés et que les élèves, pour être admis aux exa-

mens, passent au moi publique. Aucun mini ni Goppino, ni Bonghi

année dans une école

istre de l'instruction publique, ni De Sanctis, n'a osé faire

respecter la loi. Les professeurs enseignent sans

diplôme, et les élèves se présentent aux examens, en disant qu'ils ont reçu l'instruction dans leur famille.

Eien n'est d'un plus mauvais exemple que des lois sans cesse violées par ceux-là mêmes qui sont chargés de les mettre à exécution; et c'est ce qui arrive trop fréquemment en Italie. Le manque de respect pour la loi est un des plus grands vices de ce pays-ci. Ce vice profond et qui date de loin se rencontre dans toutes les classes. Deux causes opposées ont agi dans le même sens. Autrefois'Ies lois édictées par des gouvernements tyranniques blessaient les droits . et les intérêts des sujets qui tâchaient de s'y dérober de toutes façons. Depuis que l'Italie est libre, beaucoup de lois ont été votées qui étaient trop en avance de l'état social, et elles sont également éludées. On violait les premières parce qu'elles étaient mauvaises, et maintenant on viole les secondes parce qu'elles sont trop bonnes. Dans les pays qui se gouvernent euxmêmesdepuis longtemps, le peuple a le sentiment que les lois sont faites par lui et pour lui, et par conséquent il est porté à les respecter. Ce n'est que peu à peu que l'Italie en arrivera là.- Malheureusementil est trop évident que l'impôt l'accable et que les avantages qu'il en retire ne sont pas en proportion de tout l'aident dépensé.

— Un autre fléau de l'Italie, c'est l'abus des iufluences parlementaires. Nous en souffrons déjà

beaucoup en Belgique et nul pays coastitutionnel n'en est exempt; mais le mal est plus grand ici, parce qu'à défaut de partis nettement tranchés sur lesquels Us s'appuient, 'le ministère et les admloistratioiis ne peuvent résister. Le député doit se faire le serviteur des solliciteurs qui l'assiègent, sous peine de perdre leur voix, et le ministre doit donner satisfaction aux députés pour conserver ou pour former une majorité. Dans les nominations on tient moins compte des exigences du service que des recommandations des membres de la Chambre. Devant eux, à Kome comme en province, chacun tremble et tous cèdent. Les lois, les règlements, l'équité, l'intérêt public, pour leur complaire, tout est sacrifié. C'est une source permanente de désordres, de dilapidations, de favoritisme et de mauvaise gestion. Que la gauche, ou la droite soient au pouvoir, le mat est le même, parce qu'il tient à l'ensemble de la situation politique.

Acemal, qui sévit dans tous les pays à régime parle- , mentaire du continent, quel remède? Imiter l'Angleterre d'où noua vient le gouvernement représentatif. Là, plus encore qu'en Amérique, on trouve une double décentralisation. Décentralisation territoriale : chaque Ëtat, chaque comté, chaque commune jouit d'une grande autonomie et r^Ie ses affaires propres. Décentralisation des grands services qui ont une vie indépendîinte ; exemple, l'instruction publique, dont

lechef, le surinteadaDt, ne dépend pas des Chambres.

Ce qu'il faut sur le continent, pour noua g^uérir

de l'intervention abusive des influences politiques,

c'est :

1' Enlever au centre le plus d'attributions qu'il se peut, pour les confier aux provinces ou aux régions. M. Jacini a parfaitement développé cetteidée dans son livre ; Sulle condùione dell^ cosa publiea in Italia, dopo il 1866;

2' Constituer l'indépendance des grands services. Des chefs nommés à vie, en dehors des influences parlementaires et nommant à leur tour leurs subordonnés sous leur responsabilité. Exemple : le service de la sûreté publique à Londres. J'ai exposé ce point dans mon Sssai sur les/ormes de gouvernement.

Pour introduire une réforme, une amélioration dans l'armée ou dans l'enseignement, il faut beaucoup de temps et des vues suivies, appliquées par celui qui lésa conçues. En Italie, on change de ministres plusieurs fois dans l'année. Chacun apporte successivement ses idées, ses plans et son caractère. Quels résultats espérer avec ces "changements pei^étuels? Un souverain autocratique conservant ses ministres est, sous ce rapport, un meilleur instrument de gouvernement et de progrès. Voyez ce qui s'est fait autrefois en Prusse.

— Le ministre Majorana Calatabiano vient de feire

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voter une loi forestière qui renfermede bonnes dispositions; mais l'exécution en est confiée à des comités provinciaux; cela eat très mauvais. Le Piémont irat-il s'imposer des sacrifices pour empêcher le Pô d'inonder la Xombardie? Il s'agit ici d'un intérêt national, et l'énergie de tout le pays est à peine suffisante pour réparer le mal. L'unite administrative pour une loi forestière doit être le bassin d'un coups d'eau, et non la province.

Il y a deux siècles, lepoète Tassoni pouvait encore dire : .

L'Apennin la cui selva ombrosa e foUa Servi di tcopa oiia steliata voila.

Aujourd'hui, les montagnes sont nues et la malaria désole les plaines. Il faut à tout prix reboiser les hautours, comme l'a fait le marquis Ginori sur ses propriétés. L'État doit agir ici haut la main et imposer ce qui est nécessaire.

— Le nombre des émigrants qui quittent t la belle Italie » va sans cesse croissant. MM. Minghetti et Luzzatti ont même déposé, l'été dernier, un projet de loi pout- les prot^er contre les fraudes de toute espèce dont ils sont les victimes. Et cependant que de terres fertiles encore vagues, où des millions de familles pourraient vivre ! Pour que l'Italien émigré, il laut qu'il soit bien malheureux. Il l'est vraiment, et la cause en est la distribution vicieuse de la pro-

juiété. LeUi/'undiaperdidere Italiam.he mot est encore aussi vrai de nos jours que du temps de Pline. Comprend-on qu'on déserte le plus beau pays du monde, où la place ne manque point? Voilà l'œuvre du crédit

et de l'impôt.

Les paysans de la Lombardie, qu'une circulaire ministérielle récente détournait de l'émigration, ont répondu par un manifeste où je note le passage suivant; « Qu'entendez vous par nation, monsieur le ministre? Est-ce la foule des malheureus ? Oui, alors nous sommes vraiment la nation. Eegardez nos visages pâles et amaigris, nos corps épuisés par un travail excessif et une nourriture insuffisante. Nous semons et nous récoltons du froment, et jamais nous ue mangeons de pain blanc. Nous cultivons la vigne, et nous ne buvons pas de vin. Nous élevons du bétail et nous ne consommons pas de viande. Nous sommes vêtus de haillons, nous habitons des trous infects; l'hiver nous souffrons du froid et l'été de la faim. Notre seule nourriture sur la terre italienne est un peu de maïs renchéri par l'impôt. Il s'ensuit que nous sommes dévorés dans les districts secs par la fièvre chaude et dans les régions humides par la fièvre des marais. La fin est une mort prématurée & l'hôpital ou dans nos tristes chaumières, Et,malgré tout cela, vous nous conseillez, monsieur le ministre, de ne pas nous expatrier. Mais la terre où l'on ne peut trouver de quoi vivre en travaillant est-elle une patrie! »

Le journal socialiste de Milan, Ld Pleie, disait récemment au parti radical de Vlialia irreienta : * Comment, vous voulez faire la guerre à l'Autriche pour aSF&Dchirha* terre irredenle • duTyrol? Est-ce donc pour , leur faire partager le sort des « terre redente > de la Lombardie? Coupable folie, guerre deux fois stupide et idiote. »

— Le nombre des délite augmente en Italie d'une &çon inquiétante. Ainsi le chiffre des gens incarcérés, qui en 1873 était de 43,753, s'est élevé en 1878 à 48,037. Il se commet seize fois plus d'homicides qu'en Angleterre. Fait curieux, c'est Jiome, la ville des papes, qui l'emporte sous ce rapport. On y compte 1 homicide sur 19,458 habitants; dans la Vénétie, 1 sur 225,519 seulement. Les différences de ville à ville sont très marquées. A Catanzaro, en Calabre, il y a par 100,000 habitants, environ 7 homicides, à Florence 0,8 et à Turin 0,5. Pour les vols, c'est encore Kome qui a la palme, 49 par 100,000 habitants, et à Florence 2 seulement.

Je lis à ce sujet un bon livre du professeur Lombroso : Swir incremento del delitto m Italia e ~sui mezîiper arresiarlo.

Quelles sont les causes de ce fait affligeant, l'accroissement de la criminalité? D'abord et, avant tout, l'extrême itaisëre d'une grande partie de la population. Pourquoi craindrait-il la prison, celui

dont le BOrt est moins pénible quand il y entre? En ontre, l'impunité est très fréquente. La policé eet mal faite. On abuse de la liberté provisoire. Les instructions jndicaires durent des mois et des années. Quand la peine arrive, le délit est déjà oublié. Puis Tiennent les amnisties et les mises en liberté. Les délinquants ont bien des chances d'échapper.

Un autre mal généralement reconnu, c'est que la magistrature n'est pas ce qu'elle devrait être. Elle est trop maigrement payée.Elle manque d'indépendance. Eecrutée par les influences politiques, elle s'en fait trop souvent l'instrument. Elle craint telle coterie, tel parti, tel personnage qui exerce une sorte de terreur. Toujours de la eamorra.

Comme le nombre est grand des gens mal famés et de ceux qui devraient être en prison et qui n'y sont pas, on a eu .recours à une mesure qui est la violation du principe tutélaire de la liberté individuelle. La police a le droit d'imposer un lieu de résidence à des individus qu'elle considère comme dangereux, mais sans qu'aucune poursuite ou aucun jugement soient intervenus. Ce domicile imposé, domdciliti coaito, est, comme on le répète ici, une véritable loi des suspects, une arme empruntée à l'ancien arsenal du despotisme. — ^C'est une nécessité, dit-on.Tant pis; il feut faire en sorte qu'une mesure aussi injustifiable ne soit pas nécessaire. D'ailleurs, les effets en sont

détestables. Les individus soumis au domtcilio coatto perdent tout respect humain et deviennent des scélérats. Ils vont peupler la prison et le ba^e.

Une répression prompte, des lois sévères mais justes, des juges énergiques et actifs, voilà les remèdes. Mais ce qu'il faut surtout, c'est une meilleure répartition de la richesse et uae réduction de l'impôt, qui aujourd'hui, engendrant l'excès de la misère, est la cause la plus énergique des délits et des crimes.

L'Italie se trouve engagée dans un cercle vicieux. Le mécanisme de l'État est si coûteux qu'il provoque les crimes eu créant la misère, et plus il y a de délits, plus la répression coûte cher.

10 février.

En quittant Naples, nous remontons vers le nord par le chemin de fer qui longe la côte, de Rome k Pise- ©n traverse les maremmes, plaines marécageuses parsemées de buissons et où règne la malaria. A Pise, après avoir joui de la beauté sans pareille de la place où sont réunis la cathédrale, le baptistère, le campanile et le Oampo-Sancto, nous faisons une promenade dans la forêt du Gombo. C'est une magnifique pinète de pins parasols plantée, au siècle dernier, par le grand-duc. Que de régions entièrement improductives on pourrait convertir ainsi en massife forestiers! Le chameau est ici complètement acclimaté; il se reproduit et fait l'office de bête de somme. On l'emploie à rapporter le bois abattu des endroits de la forêt où une charrette ne pourrait pénétrer. Nous en rencontrons trente à la file. On se croirait en Afrique.

Que je voudrais être peintre pour reproduire certains coins du paysage 1 Voici une petite mare entourée de bruyères rousses. Les ntif^es empourprés par le soleil couchant s'y reflètent à travers les fûts bruns

des grands pins qui étendent au-dessus de nous leurs voùtessombres.Lesdaims fuient àtravers les clairières. Ou aperçoit au bout de la grande avenue les dunes de la mer dont on enteud le ressac. Aspects très particuliers, dont rien ne donne l'idée chez nous, sauf peut-être certains sites.de la Campine. Mais ici les arbres sont plus puissants, l'inlpression .plus solennelle, les tons bien plus fortement colorés.

— Nous passons un jour à Gênes. Le port est reftipH de navires et la ville semble prospérer. C'est ici le centre du parti républicain. Dans ces anciennes républiques qui ont duré jusqu'à la fin du siècle dernier et qui ont eu une si glorieuse histoire, les souvenirs du passé lui apportent une certaine fOTce, Voici une annonce que je note en passant :

H-giornale quotidiano II Popolo, orgam repvbhlicano che dal anni si puèilica in Genova, annunzia e1i$ çuanto prijua portera il suo formato eguale a queïlo deî Secolo di Milano. Né è direttore il signor Achille

On laissa toute liberté aux publications républicaines, même affichées comme telles. A Bergame, paraît La rimsta repvhlicana, sous la direction de M. Arcangelo Ghialeri. Cette revue mensuelle est dans sa troisième année.

Autre fait curieux d'un ordre différent mais qui prouve une grande activité intellectuelle et l'intérêt

porté aux questions de réforme sociale : à Bologne, la signera Baccari dirige le jouinal La Donna {la Femme) qui paraîtdeux fois par mois depuis onze ans.

— Nous noua arrêtons à Menton pour voir la famille Puaux et lord Acton. Nous l(^eons à la pension Santa- Maria, sur la route d'Italie, élégante résidence tout au bord de la mer, où l'on a tout le confort d'un bon hfitel suisse. Le climat de Menton est bien préférable à celui de Nice. Pas de venta du nord; les hautes montagnes qui s'élèvent immédiatement derrière la ville les arrêtent.

Noua sommes au 15 février et les petits pois sont mûrs. Sous les grands palmiers, les roses, les géraniums, les héliotropes fleurissent. Pour trouver une station au^ chaude, il feut descendre cent lieues plus au midi, jusqu'à ÂmaI6, dont l'exposition est la même.

Nous avons l'extrême plaisir de retrouver ici les Minghetti qui sont venus voir leur cousin lord Âcton. Nous allons ensemble dire adieu à Herbert Spencer, qui retourne en Angleterre. Je lui avais été présenté, il y a trois ans, à l'Atheuîeum, ce fameux club de Londres, où sont inscrits les membres les plus éminents du Parlement, de la Chambre des lords et les principaux savants et hommes de lettres. II parait très fatigué de travail. II est grand, maigre, les cheveux encore noirs, mfiisles ;eux afhiblis parHlec-

. fore. Il peut h praoe soutenir son long buste qui B'afiaisse. Il s'inquiète des difficultés du régime parlementaire en Italie et recommande h Minghetti l'amélioration des conditions d'existence des classes inférieures.

« Que pensez-vous de Herbert Spencer? dit M"* Minghetti à lord Acton.» — a Demandez cela plutôt & M. de Laveleye, répond-il avec son fin sourire. » — c Quant k moi, dis-je, je serais très disposé à me récuser. Pour la seule science où j'ai quelque compétence, la sociologie, il n'en est encore qu'aux prolégomènes. Il en a montré toutes les difficultés ; mais cela suffit-il 7 Je crois que Spencer a abordé une entreprise qui est aujourd'hui au-dessus des forces humaines. 'Quels que soient son ardeur au travail, sa puissance de lecture et son génie, il ne parviendra pas à achever cette encyclopédie des sciences sociales qu'il .avait rêvée. -Ainsi, quand il arrivera à l'économie politique, je doute qu'il y apporte beaucoup de vues nouvelles. Je ne pense pas qu'il lègue quelquesunes de ces vérités fécondes comme on en trouve dans Mill et dans Tocqueville. C'est sans doute un effet de la faiblesse de mon eSprit, mais je place ces deux écrivains très au-dessus de lui. Tocqueville est le Montesquieu du XIX* siècle et Mill mérite d'être le guide des amis éclairés de la liberté et de la'' justice. La science sociale est si vaste, qu'on ne peut en cultiver aa

qu'un petit coin, armé, bien entendu, de grandes vues générales.*

— «Je ne puis m'en défendre, reprend M— Minghetti, la suppression de tout idéal me donne froid. Lorsque mesamis positivistes, les uaturalistesetles physiciens, veulent m' enfermer dans ce qu'ils appellent les lois naturelles, je me dis : Mais la plus grande force au sein de l'humanité, n'est-ce pas la foi en l'invisible, l'aspiration vers l'au-delà? N'estrce pas cette foi qui fait les héros, les sainta, les réformateurs, qui bouleverse, transforme et améliore sans cesse les

— Lord Acton est un catholique dévoué à la liberté et anti-infaillibiliste. II a l'attitude de Moutalembert vers la fin de sa vie, mais avec tout autrement de logique dans les idées et de constance dans la conduite. C'est certainement l'un des hommes les plus instruits de l'Angleterre. Il ^'occupe principalement d'histoire et spécialement d'histoire ecclésiastique. Néanmoins il me montre les livres d'économie politique les plus récents qui ont paru dans les diverses langues. Il les a lus et annotés. Ce qu'il lit - est prodigieux et cependant sa sauté est excellente. Il parait n'avoir que quarante ans. Il a les épaules larges, le front carré, la démarche vive et un peu raide du vrai Anglo-Breton, Quel est son secret pour tant travailler, sans se fatiguer comme Spencer? Il

se lève très tôt, et pendant la journée, quand il a un instaat, il l'utilise. Il consacre l'après-midi à la promenade, mais jamais il ne ââne et ne perd Bon temps : voilà le grand point. I! habite avec sa famille une belle villa au milieu des roses et des héliotropes en fleurs. Il a épousé uqe comtesse Arco, de Bavière. Je me rappelle avoir vu au musée d'Inspruck un tableau représentant un Arco qui se jette au devant de l'empereur Maximilien, pour le sauves d'une arquebusade qu'il reçoit, lui, en plein dans le côté.

Diner chez lord Acton avec les Puaux père et fils, tous deux pasteurs. Puaux le père est un de ceux qui ont le mieux fait l'histoire de la Béforme. C'est un ap6tre. Le fils, Frank Puaux, est un jeune étirivain d'avenir. Il prépare une histoire de Jurieu, qui défendit avec tant de vigueur et de profondeur le principe de la liberté et de la souveraineté du pe,uple contre les doctrines d'autorité de Bossuet. C'est dans la pensée protestante qu'on trouve l'origine des théories du gouvernement libre, de môme que c'est chez les peuples protestants qu'on en voit la pratique.

Lord Acton a publié une admirable esquisse de l'histoire de la liberté dont la traduction, faite par mon ami Louis Bonnet, a été publiée par nette éditeur M. Merzbach. Dans la pré&ce que j'y ai ajoutée, j'ai cm pouvoir réclamer une plus large part d'influence pour la Kéforme et po.ur la Révolution fran-

çaise. Cependant lord Actoa a un respect trop scrupuleux de la vérité historique pour dénaturer les faits au profit des dogmes catholiques. Ainsi, dans la réponse qu'il a faite au femeux écrit de Gladstone sur le Vaticanisme, il n'a pas hésité à démontrer que c'est, d'après les conseils du pape, que Marie Stuart a organisé le complot, qui avait pour hut d'aset^siner Elisabeth.

On cause longuement de la question religieuse qui nous occupe tous également, quoique à des points de vue très différents.,

Lord Acton est sombre; il par^t désespérer de voir janiais Rome se réconcilier avec/la liberté et l'esprit moderne, Il parle non sans une grande amertume de lafeiblessede caractère de MontalembertetdeDupanloup, avec qui il a essayé de défendre l'ancienne foi. Il ne paraît même pas mettre grand espoir dans les tendances libérales de Léon XIII.

Minghetti pense que les luttes actuelles entre le catholicisme et le libéralisme s'amortiront, quand le trône pontifical sera occupé par un pape qui comprendra qu'il a liout à gagner à défendre la liberté illimitée. La solution prochaine serait la séparation complète de l'^^lise et de l'État, Ainsi la plupart des causes de conflit disparaîtraient. Les forces en présence Styant/air play, ia vérité finirait par triompher. Mais, dit-il, un choc plus redoutable encore nous menace, ^

c'est Celui entre la science et l'idée religieuse'elleliôme. Le choc est ïnévitaBle. Toute religion, môme réduite au déisme, n'y périra-t-elle pas?

Lee Puaux et moi nous défendons la solution par le protestantisme. Nous sommes bravement soutenus par une amie de M""^ Ming:lietti, calviniste convaincue, la comtesse de Nadaillac née Delessert. Saiia doute, disons-nous, un pape politique et habile peut momentanément amener un apaisement. Prêtrç et Italien, il ne manquera pas de biais pour établir un modus Vivendi. Mais cela n'empêche pas la contradiction absolue des doctrines. Les hommes Sont ' inconséquents, mais les doctrines finissent toujours par pousser k bout leurs conséquences logiques, leurs déductions rigoureuses. Le catholicisme, tel qu'il est défini dogmatiquement parles conciles et par les papes, est une doctrine de despotisme et d'intolérance. Or, notre époque a soif de liberté.

Les peuples catholiques peuvent-ils vivre en insurrection permanente contre leur propre culte? Si ce culte conserve son empire sur les âmes, ses ministres deviendront les maîtres. S'il périt, quel fondement restera-t-il à la morale et à l,a civilisation?

La séparation de l'Église et de l'Ëtat n'est paa une solution. Comme l'Église catholique ne l'accepte pas, si ses adhérents arrivent au- pouvoir, soit par des élections, soit par un coup d'État et par l'entremise

d'un souverain, il est certain que l'Église imposera ses lois à l'État. Voyez ce qui se passe en Belgique. Bien n'est plus instructif. Nulle part sur le continent l'Église n'est aussi complètement séparée de l'État, et nulle part les luttes politiques ne sont plus mêlées ' de religion. La séparation devait apporter la paix, et elle a provoqué la guerre. Nous avons voulu baunir la théologie, et c'est la théologie qui nous divise. Si les peuples veulent vivre libres, il faut qu'ils adoptent un culte qui ne condamne pas la liberté. Pour l'Italie la question présente un danger particulier, car là le triomphe de l'Église aboutit, non, comme ailleurs, à l'asservissement, mais au démembrement de l'État,

— Les promenades dans la montagne, aux environs de Menton, sont délicieuses. Dans les goi^s étroites on capte les eaux des ruisseaux pour arroser les jardins de citronniers qui couvrent les premières pentes. Plus haut, des oliviers protègent de leur ombrage léger une terre où fleurissent des milliers de violettes et des anémones, les unes d'un beau violet, les autres d'un rouge vif. Puis viennent des pins et enfin des . rocs nus etabruptesquis'élèventàplusde 1,500 pieds. A la descente, on a sans cesse devant soi le spectacle de cette belle Méditerranée dont on ne se lasse pas.

Toute cette côte enchantée est devenue le jardin d'hiver des oisife opulents. Combien l'accroissement des fortunes et la facilité de la locomotion ont embelli

la vie des gens de loisir! Ils ne connaissent plus les excès des climats. L'hiver, ils vont chercher le printemps près des flots d'azur de ce beau golfe, et pendant la canicule, ils trouvent la fraîcheur dans l'Engadine, à Zermatt ou à Mii^ren.

Riches de la terre.

Pour vous vivre est doux.

Ces deux petits vers, de je ne sais quel auteur du xvin' siècle, me reviennent sans cesse h la mémoire. Je ne les ai jamais trouvés si vrais qu'en déjeunant à Nice, quelques jours plus tard, dans l'éden de ce charmant mécène, Gambart, sous ses portiques de marbre blanc, 'parmi tant d' œuvres de grands maîtres et en visitant ces jardins enchantés, où la flore de ces latitudes favorisées déploie toutes ses merveilles.

— Je résumerai, pour finir mes impressions sur la situation actuelle de l'Italie, en m'appuyiuit sur les observations émises- par M. S. Jacini dans un livre paru récemment : / Conservatori e Veiiolmione naiîirale dei partiti politici in Italia. Il est si délicat de juger un pays étranger, qu'on-aime bien à pouvoir invoquer le témoignage d'un de ses citoyens connu par la haute impartialité de ses vues.

Vdici d'abord les côtés favorables de la situation . de l'Italie : Des frontières naturelles parfaitement délimitées. Pas d'ennemis extérieurs à craindre, nul

Toisin convoitant ses provinces. Une dynastie nationale dévouée au pays et à la liberté, très populaire dans tout le pays et dans toutes les classes. Une armée inetruite, non divisée par les- opinions politiques. Une noblesse plus amie que nulle autre du progrès sous toutes ses formes, de la science, des arts et des lettres. Une grande activité intellectuelle partout répandue, et dans la jeunesse un très vif désir de s'instruire. De nombreux foyers de culture scientifique. Une population très intelligente et, quoi' qu'on en dise, très laborieuse quand elle recueille les fruits de son travail. Nul fanatisme religieux, pas même chez le clergé. Point de grande industrie ni de grande capitale accumulant sur un point des masses d'ouvriers.

Voici' maintenant les mauvais câtés : Le pire selon moi et la source de tous les maux, c'est la trop iné- 1 gale répartition des biens, d'où résulte que la plus grande partie de la population doit vivre d'un salaire insuffisant et intermittent; surtout extrême misère des classes rurales. Impôts accablante, l'Ëtat, les provinces et les communes abusant du crédit pour des dépenses improductives. Beaucoup de particuliers dépensant plus que leurs revenus; par suite, formation très lente du capital. Les crimes et les délits plus fréquente que partout ailleurs et augmentant encore dans une proportion inquiétante. Dans tout le

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Mali, 1b sécurité moinâre que dans tout autre pays civilisé. La justice lente et impuiseaDte. Les verdicts du jury souvent un véritable «caudale. La police insuffisante. Des associations malfaigantes comme la Oam/orra et la Mafia, faisant r^^ner dans quelques villes une sorte de terreur. Des sectes révolutionnaires persistant dans certaines provinces. Abus des influences politiques. Le régime parlemeatsi^ fonctionnant déteatablement, faute de partis bien constitués. Les crises ministérielles incessantes, ôtant au gouvernement toute autorité et tout pouvoir pour feire le bien. La presse active mais se faisant trop souvent l'organe de certains intérêts personnels ou de coteries ambitieuses. Beaucoup de mécontenta, à savoir : dans les petites villes, les demi-bou^eois déclassés, 4 politiquant > dans les cafés et sur les places publi' ques, et dans les campagnes, les paysans, écorcbés par la rente et par l'impdt, prêts à accepter les solutions les plus violentes du socialisme. L'ambition déplorable de jouer un rôle dans les complications de la politique européenne, et chez un parti peu nombreux mais remuant, la funeste visée d'eu profiter pour enlever aux voisins quelques lambeaux de territoire, tandis qu'il ne faudrait songer qu'à rendre la vie plus supportable.

En somme, il me semble apercevoir en Italie beaucoup d'éléments inquiétants, mais sans le levier

qui fait les révolutions, une capitale révolutionnaire.

Les souverains qui créent une grande capitale aux dépens de la vie provinciale préparent la chute de la royauté.

Un centre où tout convei^ et où tout se décide est aussi un écueil pour uue république. Le retour des Chambres à Paris est une grande faute. J'aurais conçu que les ennemis de la république l'eussent demandé, mais un vrai républicain n'aurait jamais dû y consentir.

Si l'on met fin à la malu^a. Borne deviendra un second Paris et la royauté sera menacée.

La situation impose à l'Italie de rester fermement attachée à la paix. En tempe ordinaire, le gouvernement sera toujours assez fort pour maintenir l'ordre et pour réprimer les agitations ou môme les insun^ctions locales. Mais supposez une grande commotion, une guerre et quelque défaites ; les républicains et les socialistes pourraient renverser momentanément l'ordre établi et s'emparer du pouvoir.

La question de la papauté reste toujours attachée aux flancs de l'Italie. Son unité a pour ennemi irréconciliable le chef suprême de son culte, qui est en môme temps le souverain pontife des deux cents millions de catholiques qui se trouvent hors de l'Italie. Son existence comme nation peut donc être mise en danger de deux façons : premièrement, & l'intérieur,

par le triomphe du parti clérical s'emparant du pouvoir au moyen des élections et des rouages du gouvernement représentatif; secondement, de l'extérieur, par une croisade d'un ou de plusieurs États catholiques où le parti clérical viendrait à dominer complètement. Qui oserait dire que ces dangers soient complètement chimériques? Pour y parer, M. Jacini propose de convertir la * loi des garanties » émanée de l'Italie seule, en un traité international qui râlerait d'une façon définitive la situation de la papauté. Ce serait le comble de l'imprudence, car on accorderait ainsi h tous les États intervenant au traité un droit d'ingérence dans les affaires italiennes. L'Italie perdrait son indépendance. Elle serait h la merci des autres puissances.

Il n'est qu'une seule solution définitive, c'est que les Italiens abandonnent un culte qui a pour but avoué de leur enlever non seulement leurs libertés, mais m'êtae leur nationalité. En dehors de ce remède, le seul radical, il faut attendre le salut d'une extrême prudence et d'une grande prévoyance. A l'intérieur il feut empêcher que le cle^é ne s'empare des générations nouvelles par l'enseignement. A l'extérieur il faut se faire des alliés, surtout en évitant d'inquiéter les autres puissances. La tâche n'est pas aisée, et il ne me semble pas que les hommes d'État italiens en voient bien toutes les difficultés.

J'éprouverais certaines craintes pour l'avenir, si je ne voyais pas en action des forces puissantes qui vont à 1» constitution des grandes nationalités et qui détruisent eucceesivement les principautés ecclésiastiques. 11 y a là, une loi historique dont j'ai itidiqué ailleurs les causes profondes. Le rétablissement du pouvoir temporel du pape serait une violation de cette loi. Elle n'est donc pas probable.

Léon XIII est-il pour l'avenir de l'Italie et poiir la cause de la liberté en Europe un adversaire plus à craindre que Pie IX? Voici la conclusion de tout ce , que j'ai entendu à ce sujet. Pie IX était un inspiré, un saint, d'autrea diront un fanatique- Il prociamttit hardiment les dogmes et les prétentions de l'i^lise, et il attaquait en face les gouvernements, et les partis qui se refusaient à les admettre. Il avait ainsi provoqué une résistance décidée et môme, dans plusieurs États, des mesures violentes de défense et de représailles. Mais, d'autre part, en portantauplns haut degré l'enthousiasme, l'ardeur et la fçi des catholiques, il avait immensément augmenté leur puissance d'action et de propagande. Je ne crois pas que sous aucun pape le catholicisme, tout aumoinscomme parti catholique, ait fait autant de progrès que soiis Pie IX. Les lois de répression, loin de les arrêter, les favorisaient singulièrement.

En Allemagne, autrefois, il n'y avait pas de parti

catholique. Aujourd'hui il s'en est constitué un, qui s'étend partout, et qui eat si puissant, que M. de Bismarck 36 croit obligé de s'entendre avec lui. En France, c'est le seul parti < conservateur » resté debout, et telle est son influence, que par le 3énat il' tient les niiaistres en échec. En Belgique, en Hollande, en Angleterre, aux États-Unis, !a puissance et les exigences de l'ultramontanisnie ©nt-elles jamais été aussi grandes?

f Les violents ravissent le ciel • f Je vomirai les tièdes, » voilà des paroles de l'Écriture dont chaque jour montre la vérité.

Pour arriver au même but — la domination de l'Église — Léon XITI croit devoir employer de tout autres moyens. Il ne peut ni ne veut abandonne!: les dogmes et les prétentions proclamés par Pie IX, mais il n'en parlera pas, "afin d'évitar les résistances. C'est avant tout un diplomate et un politique.il tâchera donc de se réconcilier avec les gouvernements et les classes dirigeantes. Pour l'Italie il paraît àv6ir adopté le plan de campagne du père Curci, qui consiste en ceci : renoncer k la lutte ouverte, mais reconquérir le pouvoir en usant de tous les moyens que la liberté ' met aux mains du clei^ et des catholiques, comme l'épiscopat l'a fait en Belgique. ' ■

Pour amener les souverains et lea^ classes dirigeantes k se réconcilier avec l'Église, dans "une de

ses premières communicstions au monde, il a tracé un tableau eflfrayant du socialisme et de ses dangers. II oubliait toutes les traditions du christianisme primitif. Il foulait aux pieds Lazare et exaltait Dives. Evoquer les terreurs du spectre rouge parait un moyen bien » usé, mais il peut encore être efficace, d'autant plus qu'à vrai dire, le fantôme, loin de s'évanouir k la lumibre du jour, prend corps, développe ses muscles et aiguise ses dents.

Léon XIII négocie avec M. de Bismarck, avec le ministère belge, avec le ministère français, avec l'empereur de Russie. En Irlande, en France, en Belgique, en Allemagne, il recommande au clergé la modération et la prudence,. Pourquoi les gouvernements feraient-ils la guerre au catholicisme? N'est-ce pas la meilleure écoïe de respect et d'obéissance passive, le plus sûr allié du pouvoir ? Léon XIII espère ainsi désarmer toute opposition et môme obtenir l'appui de ses anciens adversaires. De cette façon, le clergé pourrait poursuivre en paix ses conquêtes et s'emparer sous main dé tojites les positions. — La tactique est habile. Seulement n'aura-t-elle pas pour effet de refroidir singulièrement le zèle des croyants? Il s'agit de mettre en mouvement des forces spirituelles: c'est ce que font la foi et l'enthousiasme bien plus efficacement que l'habileté et la ruse.

Pie IX était un apôtre, Léon XIII est un diplomate.

Pour entraîner l'Église à la conquête du monde, un apôtre vaut mieux qu'un diplomate.

Cependant, il est certain qu'en se mettant franchement à la tête de la réaction, la papauté ralliera les classes riches; l'évolution est déjà faite pour la noblesse, sauf en Italie. Le Christ a apporté au monde la doctine de l'égralité. L'Évangile, Éuoyy^^^^''' *^'®s* la « bonne nouvelle » apportée aux pauvres et aux opprimés que le royaume de justice est proche. C'est cette idée qui fermente dans les veines du corps social et qui en prépare la transformation.

Le pape est l'héritier de la Rome impériale et il se fait le défenseur de l'inégalité intique. En ce sens, il est vraiment l'anti-christ. Voyez, d'un côté, Jésus, les pieds nus, revêtu de sa robe de pauvre, et, d'autre part, le pape au Vatican ou à Saint-Pierre, sur son trône resplendissant de pierreries, la tiare à la txiple couronne sur la tête. N'y a-t-il pas là une opposition absolue? Léon XIII se feît donc l'ennemi du christianisme de Jésus et le protecteur de tous les

L'idéal du Christ est-il destiné à être définitivement vaincu et à s'évanouir, comme l'utopie de Platon ou de Boudha? La théocratie, et le despotisme qu'elle enfante logiquement, seront-ils définitivement vainqueurs? En tout cas, dans la période de réaction qui se prépare, la papauté verra grandir sa puissance,

et beaucoup de. ceux qui l'attaquent aujourd'hui se jetteront à ses genoux pour qu'elle les défende. C'est ce grand revirement que prépare et qu'espère Léon XIII. Pour faire le siège de l'Italie et reprendre Rome, c'est du fond de l'Europe qu'il ou\Te ses parallèles.

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