‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden] (volume 2)Chapitre 1 sur 44 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Cette quatrième série se compose, ainsi que la troisième, d'articles que la Typologie-Tucker a intitulés ; Études sur twu primeriey de vingt-deux lettres et de six articles.

Les dix premières sont le résumé de mes recherches bibliographiques à leur début. C*était en 1856; j'avais depuis peu d'années dans ma bibliothèque un vieux Psalterium que j'avais acheté à un libraire de notre ville, dont nos bibliophiles ont dû conserver le meilleur souvenir ; c'était le père de l'honorable colonel Robert.

Je dressais le catalogue de ma bibliothèque; il me fallait savoir de quelle imprimerie venait ce Psalterium. Voilà comment un article de catalogue me précipita dans la bibliographie à laquelle jusqu'à cette année -là j'étais toujours demeuré étranger, trop occupé de mes cours de préparation aux baccalauréats et aux écoles du gouvernement.

La solution du problème que m'imposait cet article de catalogue me fit faire une étude attentive de beaucoup d'in-

cunables de nos bibliothèques publiques et de celle du Stadl- Bibliothek de Cologne. Je ne ménageai ni les dépenses, ni les longues réflexions, afin d'atteindre au but que m'assignait la curiosité.

Si le lecteur instruit refuse à mes conclusions Tassentiment que je serais heureux d'obtenir de lui, les nombreux faits bibliographiques que j*ai signalés le premier mériteront du moins son entière confîance; ces faits, il n'est pas donné à tout le monde de les découvrir et de les constater ; car il ne suffit pas de consulter les incunables, quand cela se trouve possible; il faut, dans les recherches de cette nature, posséder ces rares ouvrages, et ce n est qu'à cette condition qu'il devient possible de leur arracher le secret qu'ils l'ccclent; dans les compilations de seconde main on trouve peu de renseignements et beaucoup d'erreurs, et je crois qu il est grand temps de commencer à s'en méfier.

De plus, ces compilateurs se bornent presque toujours à ramasser des faits qu'ils rangent tant bien que mal à la file ; mais il présentent ces faits isolés les uns des autres et là critique demeure absolument étrangère à leur travail; ils recueillent les matériaux de l'édifice sans s'aviser de les mettre en œuvre.

Je citerai, par exemple, La Sema Santander; ce bibliographe rapporte lui-même une note authentique, écrite en 1468, par Joseph de Vergers, prêtre de Téglise de Saint-Hilaire à Mayence, à la fin d'un exemplaire du Moraiia m Job. Ce livre est imprimé avec le caractère de Berthold Rodt; malgré le témoignage écrit de cet ecclésiastique, La Scrna,

qui n*accepte que les dates imprimées^ s*exprime ainsi :

« Nous ne pouvons accorder Vhonneur d'avoir introduit r imprimerie à Bftle qu*à Bernard Richel. » Or, la première impression de ce Bernard Richel n'est que de 1474; voilà comment Tentêtement d'un système ose braver la déduction judicieuse de la méthode.

Je reviens au Psalterium; je l'attribue, ainsi que trois autres ouvrages du même caractère, aux Clercs de la Vie Commune de Weidenbacb, à Cologne.

Quant aux lettres qui viennent après les dix que je viens de mentionner, la table qui suit cette préface en fait suffisamment connaître l'objet.

Je dois dire maintenant quelques mots des ornements ajoutés à cette quatrième série :

Le titre offre un pressoir gravé sur bois par M. Lacoste aîné, et encadré d'une vignette dessinée par un artiste de la maison Lemercier.

Le Clerc de la Vie Commune est la reproduction de la 57* planche de l'ouvrage de Philippe Bonnani, de la Société de Jésus, publié à Rome, en 1738, sous le titre de Ordinum religiosorum catalogus.

J'ai emprunté le plan de la partie de Cologne où se trouvent l'abbaye de Saint-Pantaléon et le couvent de Weidenbacb à l'ouvrage rare intitulé : Theatrum urbiumpraecipuarum mundi\ de Georges Braun ouBruin, avec la collaboration des graveurs François Hogenberg et Simon van den Noevel, dont le premier volume parut à Cologne en 157i. Comme le vieux plan qui m'a servi de modèle n'est pas oriente selon

Tusage moderne, mon gendre, M. Robert (de la Marche), a bien voulu le restituer selon les règles de la topographie actuelle.

C'est encore à lui que je suis redevable des calques fidèles qu'il a tracés de Talphabet des lettres majuscules et du titre du PsALTERiuH. Je Ten remercie ainsi que de maints autres services qu'il m'a rendus pour la préparation de cette quatrième série.

C'est à M"' veuve Gillot et fils que je dois le plus grand nombre des fac-similé, La paniconographie ne dégénère pas entre les mains du jeune héritier et successeur du regretté inventeur.

M. Edwin Tross, l'éditeur de mes ouvrages, allait annoncer cette suite de mes lettres, dans un prochain catalogue, quand une mort imprévue est venue l'enlever à ses amis et à sa famille (1).

Les appréciateurs bienveillants de mes deux premières séries ont bien voulu accorder à la troisième les mêmes encouragements; je les prie de croire à toute ma gratitude.

Je n'acquitterais pas ici toutes mes dettes de reconnaissance si j'oubliais les trois ou quatre hauts personnages à qui j'ai envoyé mes ouvrages et qui, tout en les gardant, ont aussi gardé le silence. Ce silence m'a surpris, mais je n'en ai pas moins poursuivi mes recherches; l'espérance n'estelle pas toujours blottie au fond de la boîte de Pandore? Au

(1) Voir une note sur M. Tross à la iiu du volume.

reste, j'ai trop conscience de la sincérité des efforts que je tente afin de lancer la bibliographie dans sa véritable voie, pour douter qu'un jour, mais u:i jour que je ne verrai pas, il ne se rencontre un plus grand nombre d'approbateurs de mon sérieux travail; je retrempe mon courage dans cet espoir, et je me dis à moi-même, comme Méris à Daphnis :

Campent tua poma tiepotes.

Non, je ne saurais jamais croire qu'un arbre greffé avec tant de soin, arrosé de tant de sueur, ne laisse tomber, quand on le secoue, que des feuilles jaunes et sèches, sans un seul fruit savoureux, à moins que cet arbre ne soit ce figuier planté au bord de la route de Béthanie à Jérusalem ; un matin Jésus ayant faim s'en approcha pour y cueillir un fruit; mais n'y trouvant que des feuilles, il le maudit. L'arbre que je cultive depuis près de vingt ans s'élève trop près des jardins et des vergers du Paradis pour ne pas se ressentir un peu des ondées et des brises qui les fécondent.

Pour parler sans image, les premiers livres imprimés, ceux dont je m'occupe surtout, sont les livres saints, les ouvrages des saints Pères, les sermonnaires, des ouvrages ascétiques, tels que l'Imitation deJ.-C.; quand on ne se borne pas à lire l'étiquette collée au dos d'un livre, l'esprit, sans cesse en présence de la vérité, l'admire, l'aime et s'applique à parler comme elle.

Le résultat le plus important des quatre séries de mes Lettf^es d'un Bibliographe est de mettre dans tout son jour le

rôle méconnu jusqu'à présent qu'a joué Cologne, d'abord en donnant une généreuse hospitalité à la typographie fugitive de Mayence en 1462, lors de la guerre des deux archevêques, ensuite en favorisant l'art nouveau dont elle multiplia les progrès et les produits, enfm en lançant dans une douzaine de villes d'Europe des essaims de jeunes vulgarisateurs qu'elle venait de préparer à ce noble apostolat.

J'ai refu à propos de la troisième série de mes lettres quelques précieux témoignages de savants distingués; je ne citerai que le vénérable doyen de la typographie française, sinon européenne, l'intéressant biographe d'Aide l'Ancien, M. Ambroise-Firmin Didot. Ses lignes bienveillantes m'ont dédommagé du silence dont je me plaignais tout à l'heure et je me suis dit, non sans quelque fierté :

Principibusplacuisse vtrts non ultima latis est.

Je terminerai cette préface en plaçant sous les yeux du

lecteur un article que je traduis du n' 5 du Theologisckes Literaturblatt, publié à Bonn, le 28 février 1875; l'auteur, le savant archiviste de la ville de Cologne, M. L. Ennen, placé à la tête du riche dépôt des archives de l'antique cité, est plus à même que tout autre érudit d'apprécier la valeur de mes recherches.

Je me suis décidé à citer cette critique bienveillante en pensant que, rédigée par un des plus savants historiens de l'Allemagne, elle pourrait compenser l'indifférence avec la-

quelle plusieurs de me? savants compatriotes ont accueilli mes trois premières séries de lettres.

« Quand je rendis compte de la deuxième série des Lettrès d'un Bibliographe^ je déclarai que ce savant et profond investigateur, en avançant que vers la fin du xv* siècle il avait existé une imprimerie dans le monastère de Weidenbach à Cologne, avait donné à cette assertion le plus haut degré de vraisemblance, sans cependant s'être élevé jusqu'à

la certitude absolue.

a Madden, en conséquence, a senti la nécessité de poursuivre ses précédentes recherches et d'en publier le résultat dans une nouvelle série de lettres.

M C'est en vérité avec toute l'ardeur d'une abeille qu'il a recueilli les plus précieux matériaux, parfaitement appropriés à son but, et s'il n'a pas dissipé tous les doutes qu'on pourrait opposer aux arguments dont il appuie sa thèse, il les a du moins fortement ébranlés.

« Il emprunte ses plus frappants arguments à des notes manuscrites qu'il a découvertes dans certcdns incunables venant de la bibliothèque de Weidenbach et imprimés avec les caractères d'Ulric Zel et de Jean GuldenschafT.

c( La plupart de ces notes sont d'un Frère de la Vie Commune de Weidenbach, Jean de Alen. Ce Jean était originaire de Alen en Westphalie et non de Alen près de Stuttgard, comme le croit Madden. Weidenbach avait maintes relations avec la Westphalie et les Pays-Bas, mais aucune ni avec l'Allemagne du Centre, ni avec l'Allemagne du Sud.

« Madden invoque surtout îi l'appui de su théorie les expressions qu'employait J. de Alen, disposuit et procuravit qu'il interprète ainsi : « Etre compositeur, correcteur et « faire tout ce que réclame l'édition d'un ouvrage. »

« De prime-abord on croirait cette interprétation un peu aventurée; mais on est porté h la partager quand on considère les différentes citations analogues qu'il allègue h l'appui. Ces exemples ne permettent pas de donner aux verbes disponere eiprocurare d'autre signification que eclle de donner des soins à l'édition d'un livre imprimé.

« D'après cette interprétation, le frère J. de Alen aurait rempli les fonctions de prote et de correcteur, tandis que Zel et Guldenschaff auraient été les imprimeurs dans le sens rigoureux du mot.

« Dans cette citation de Madden : Colomae apud Eucharmm procurante M, Godefrido Hittorpio, procurare n'exprime pas les fonctions de prote, mais celles d'éditeur.

« Hittorf était un libraire honorable, érudit et instruit, en correspondance avec un grand nombre de savants ses contemporains. Il se chargeait de publier les savants écrits de ses doctes amis. Il n'avait pas d'imprimerie à lui, mais occupait plusieurs presses en Allemagne et à l'étranger, par exemple, à Paris, celles de Jean Philippi et de Wolfgang Hopyl, à Bâle celles d'Adam Pétri et, dans Cologne sa ville natale, celles de Soter, d'Allectorius Caesarius et de Cervicornus (Hirtzhom) pour son propre compte. Il était l'éditeur et ces derniers les imprimeurs.

« La citation ci-dessus : Colomae apud Eucharmm, procu-

vante M. Godtffrido I/iUorpw, signifie donc (jue Eucluiiïus était riinprimeur, Uittorp réditeur.

Sont synonymes h procurare les expressions : impendio et aère, impensis, edente, prostat apud, tandis (jue le simple petit mot : ajjud désigne rimprimôur ainsi que : in aedibus,

a On peut donc accorder que les clercs de Weidenbach se chargeaient de publier et de vendre les livres qu'imprimait Ulric Zel. S'étant, jusqu'à cette époque, occupés de la transcription des manuscrits, qui pouvait mieux savoir que les clercs de Weidenbach où il fallait placer les ouvrages de science? Et ce n'était pas pour un imprimeur une mauvaise spéculation que celle de s'associer aux clercs de Weidenbach et de les charger de la vente des livres qu'il imprimait.

u La preuve que Zel ne s'était occupé que d'imprimerie se lit dans ces mots : Anno Domini 1472 fuit liber iste tmpressus et totaliterpraeparatus, utceniitur. Impressus vero ab honorabili viro magistro Ulrico natione Magantineiuii, quaestu Coloniensi,

« Madden a rencontré la vérité quand il dit que par le mot quaestu il faut entendre que Zel avait acheté le droit de cité h Cologne. Le fait est qu'un étranger ne pouvait jouir à Cologne de la plénitude de ce droit qu'après l'avoir acheté en déposant une somme déterminée soit dans le Weineschule, soit dans le Mittwodisrenthammer (I).

(1) Le Weineschule était au moyen âge une commission de huit membres chargée de régler certaines affaires judiciaires et administratives.

Le Mittwoehsre^iikanvner était Tun des trois bureaux de

« Peut-on s'intéresser à rhistoire de rimprimerîc et ne pas faire aux lettres de Madden le plus bienveillant accueil et ne pas en féliciter Tauteur qui enrichit ainsi la littérature de la typographie ?

II ne mérite pas moins de gratitude pour les précieuses notices biographiques qu*il a consacrées à Gutenberg et h SchoifTer.

« Le zèle avec lequel il a rassemblé tant d'intéressants détails biographiques et la critique pénétrante avec laquelle

recettes des finances de Cologne ; son nom (bureau du Trésor du mercredi) fait allusion au jour de la semaine qu'on l'ouvrait au public. Voyez à ce sujet le troisième volume intitulé : Geschichte der Stadt Koeln, meist aus deti Quellen des koelner Stadt-Archivs.

Le lecteur trouvera dans cette très -savante histoire d'innombrables et précieux détails sur la plus antique et la plus intéressante des cités rhénanes. Le troisième volume, le seul que j'aie encore rapporté de Cologne, est un grand in-8** de plus de mille pages. Le docteur Ennen en est l'auteur. Il ne pouvait pas choisir un sujet plus digne de montrer sa vaste érudition et qui lui permît mieux de mettre en œuvre les précieux trésors dont il garde le dépôt que l'histoire de Cologne, cette cité qui, fondée Tannée même de la naissance de la vierge Marie, compte par conséquent aujourd'hui près de dix-neuf siècles d'existence (a) et qui, assise au bord du plus beau fleuve de l'Allemagne, en est le plus noble ornement.

(a) J'admets que la naissance du Sauveur précède de cinq ans Tère chrétienne et que la Vierge naquit quinze ans avant son divin fils.

il découvre et signale les rapport^ entre des faits isolés ne méritent pas moins notre reconnaissance.

c( Il ne nous reste qu'un vœu à former : « c'est que « Madden ne renonce pas à ses recherches dans ce terrain « du premier âge de la typographie et qu'il nous fasse le « plaisir de nous donner bientôt une nouvelle série de ses a lettres. Nous les recevrons avec reconnaissance. »

M. Henri Tucker, en accordant une bienveillante hospitalité à quelques-unes de mes pages dans sa Typologie, m'a procuré des lecteur^ dont j'ai lieu d'être fier. L'exécution typographiquAi^e sa publication est au-dessus de mes éloges; elle me dirait :

my beauty

Needs not the painted flourish ofyour praise.

Ce sont les paroles que fait dire à la princesse de France, dans Lo})e% labour 's lost, le poète de Stratford-sur-Avon, ville natale de M. Tucker.

VersailleB, ce 8 octobre 1875.

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