HUITIÈME LETTRE
Mon cnER Ami,
Je n'accepte pas le nom d'Ulric Zel comme celui de l'imprimeur de nos deux psautiers et de nos deux missels ; en voici les raisons : 1* les livres dont on lui attribue Tim. pressions forment deux classes très-différentes et trèsinégales numériquement. Dans Tune, la plus ancienne, je compte 75 ouvrages à 27 lignes par page et quelques volumes d'un très-petit format in-folio. Ce sont quelques ouvrages classiques, les Bucoliques, le de Officiis, le de Senectute, le de Amicitta, le de Fimbm, Paradoxa,,.. beaucoup de traités de Gerson. Ce sont surtout des livres à l'usage du clergé, mais point de livres liturgiques. Dans l'autre classe, celle des livres imprimés apud Lyskirchen, on ne voit guère que des ouvrages destinés aux élèves de l'Université, des traités de grammaire, de logique, de philosophie... Je n'y compte qu'une demi-douzaine d'in-folios.
Sur i32 ouvrages qu'on attribue à Zél, il n'y en a guère qu'un seul huitième formant cette seconde classe.
Dans ces deux classes on rencontre, ainsi qu'on peut s'y attendre, des caractères communs à l'une et à l'autre. Je citerai, par exemple, la lettre g qui a cette forme disgra-
ciease : 3; de plus, les accents sur les I dans notre psautier ont, comme je vous Tai dit dans la première lettre, la forme d'un esprit doux (') ou d*un esprit rude ('). Dcuis le titre du Commentaria Pétri Hispanty imprimé apud Lyskirchen^ ils ont aussi la forme d'une demi - circonférence , mais placée ainsi (^). Tous ces I ont, y compris Taccent, de 7 à 8 millimètres. L'imprimeur inconnu a donc gravé des poinçons dont pouvait se passer Ulric Zel.
2° En 4493, année pendant laquelle on imprimait Tune des deux éditions du Spéciale opus missarum, Ulric Zel imprimait un volume plus considérable que ce missel ; il a un titre dont voici le commencement :
Commentarii in omnes tractatus parvorum logicalium Pétri
Hispani.
J'y compte près de trois cents colonnes presque toutes de Gl lignes. Ce volume se terminait le 5 juin 1493 et le Spéciale opus le 13 novembre.
Ainsi l'impression du Spéciale opus aurait duré cinq mois. Cependant celle d'un ouvrage beaucoup plus considérable n'aurait duré qu'un peu plus de deux mois ; c'est celle du Commentaria in quatuor libros novae logicae^ terminée le 24 janvier 1494, bien qu'elle contienne plus de 1,200 colonnes de 61 lignes.
Zel terminait le 15 novembre de cette même année 1494 le Heparationes totius philosophiae naturalis, plus de 300 pages in-quai-to à 44 lignes, auquel il avait donc consacré près de dix mois ; mais admettez avec moi que Zel n'ait pas imprimé le Spéciale opusy et vous aurez alors cinq mois de plus, c'est-à-dire sept mois, au lieu de deux mois, pour l'impression terminée le 24 janvier 1494.
Ces longues durées s'accordent parfaitement avec le peu de livres qu'il a imprimés, une fois installé apud Lt/skirchen,
Voici un fait à l'appui de cette lenteur d'Ulric Zel :
Je viens de vous citer un ouvrage qu'il terminait le
5 juin 1493 {in profesto Corporis Christi), Cet ouvrage n'est que le septième (1) traité d'une série dont les six autres avaient été achevés d'imprimer le 1*^' décembre 1492. Il est donc probable que Zel avait mis six mois et quelques jours pour n'imprimer que ce septième traité. Ce n'est donc pas un ouvrage à part, comme Hain le suppose ; il est tellement la suite et la fm des six autres traités, que ses signatures commencent par Aa, Bb,.... au lieu d'être A, B^C... d'un autre côté, elles auraient dû être R, S, T.... puisque c'est par Q qu'est signature le dernier cahier de l'ouvrage qu'il s'agissait de compléter.
En réalité les signatures de la partie imprimée la première en 1492 sont a, b, c, d, e, f, g, h ; puis A, B, C, D, E, F, G, H, I, K, L, M, N, 0, P, Q. Ceci prouve que l'on imprimait en même temps les huit premiers cahiers et les seize derniers. Sans cela on aurait continué l'alphabet a, b, c, d,... comme on a continué Talphabet A^ B, G, D...
On a choisi les signatures Aa, Bb,.... li pour constater que l'on imprimait une troisième division typographique du livre. Cette troisième division se compose de huit quaternions suivis d'un quintemion; ce qui fait 74 feuillets et non 73, comme le dit Hain.
3^ Voici une autre preuve que Zel n'a pas imprimé nos deux psautiers et nos deux missels; dans le tableau que je vous présente, j'indique par les numéros du catalogue de Hain les livres qu'imprimait Zel dans les années voisines de l'impression d'un des missels; j'indique aussi l'adresse de Zel telle qu'il la donne lui même.
*68i, 3 novembre 1491, Colonie, apud Lyskirchen. Circa Lyskirchen, per Ulricum de Hannaw.
*8361, 1" décembre 1492, Colonie, apud Lyskirchen. Per Ulricum Tzell, prope Lyskirchen.
(1) Septième, d*après le titre couraut; huitième, d'après le commencement du texte : Circa initium tractatus octnvi.
^359, 5 juin 1493, p^ Ulricum de Zel, propc Lyskirchen.
*8357, 24 janvier 1494, apud Lyskirchen.
Per Udalricum Zell, prope Lyskirchen.
*13872, 15 novembre 1494, apud Lyskirchen. per Ulricum Tzell.
L*un des missels a été imprimé le 13 novembre 1493. Il n'indique aucune adresse, et cependant, vous pouvez le constater vous-même, à Taide de ce tableau, deux ans avant et un an après la publication de ce missel, Ulric Zcl aimait à donner son adresse, et la donnait même plutôt deux fois qu'une. Ainsi dans cette circonstance nous ne reconnaissons pas du tout Tune des habitudes de Zel. Il n'est donc l'imprimeur ni des psautiers ni des missels.
J'ai épuisé la liste des imprimeurs de Cologne, sans y trouver celui de nos psautiers et missels.
Il est vrai cependant qu'il reste encore, d'après les bibliographes, un typographus ignotus.
Cet inconnu doit être notre imprimeur. Adressons-nous donc à cet A^vû^tû Oeù pour lui faire dire quel est son nom.
Vous saurez demain sa réponse.
Votre Ami.
NEUVIÈME LEITRE
Mon cher Ami,
Lorsque je cherchai, pour la preftiière fois, qui pouvait avoir imprimé mon psautier, je reconnus, en le feuilletant, que Tordre des hymnes des saints est le même que dans le calendrier, ainsi que cela devait être ; toutefois, a la suite de cette division de Touvrage, je rencontrai avec surprise saint Augustin qu'il aurait fallu placer au 28 août, entre saint Louis, évêque, 19 août, et la fête des saints Stigmates, 17 septembre, puis la mère d'Augustin, sainte Monique, écartée de sa place légitime qui se trouve au 4 mai, entre la Chaire de saint Pierre, 22 février, et saint Antoine de Padoue, 13 juin, enfin saint Nicolas de Tolentino, 10 septembre, qui devait venir immédiatement après saint Augustin.
Pourquoi se trouvaient-ils ainsi hors de leur place, au dernier rang, tristement relégués auprès des trépassés dont les vêpres terminent tout l'ouvrage?
Je remarquai de plus que les noms de sainte Monique et de saint Nicolas de Tolentino manquaient au calendrier.
Je savais d'ailleurs que mon psautier, étant destiné à l'usage des Franciscains, je n'y devais guère rencontrer que des saints de l'ordre séraphique.
Augustin, Monique et Nicolas s*étaient donc introduits à la dérobée, et même les deux derniers, plus humbles ou plus timides, n'avaient pas osé inscrire leurs noms au calendrier.
Vous savez avec quel ordre scrupuleux on distribue toutes les parties de ces ouvrages de liturgie ; souvent même les imprimeurs du xv^ siècle signalent avec complaisance les soins qu'ils ont pris à cet égard. C'est ainsi que Jean Hygman, dans son missel de Cambrai, imprimé à Paris, en 1495, ne manque pas de dire : "^ ^
Stngulis festivitatibus suum ad locum appositis. Y. Van Praet, 189.
Dans le bréviaire de Gap de 1499, je trouve ces mots, dans un long colophon, au sujet de certains offlces ajoutés : Atque m suispropriis locis inserti et hcati.
En dérogeant ainsi à un ordre si facile à suivre et si important à observer, Timprimeur inconnu devait avoir de trop graves motifs pour qu'il soit impossible de les découvrir.
En efTet, en voyant saint Augustin, sainte Monique, sa *
mère, saint Nicolas de Tolentino, ermite de Saint- Augustin, former un groupe à part et relégué au dernier rang, on ne peut s'empêcher de penser : h fecit oui prodest. C'est-à-dire l'imprimeur qui a ouvert la porte à ces intrus devait appartenir à quelque ordre d' Augustins. Il a voulu servir la cause de quelque monastère soumis à la règle de Saint-Augustin, monastère dont il faisait partie. En plaçant les hymnes des trois saints où elles auraient dû se trouver, il aursdt mécontenté les Franciscains pour qui il l'imprimait. En les rejetant à la dernière place, il ne pouvait faire accueillir son psautier des maisons qui suivent la règle de Saint- Augustin; mais du moins il rendait service au monastère auquel il appartenait.
Eh bien ! il y avait à Cologne, en 1482, sur le Weidenbach, le ruisseau des Saules, un monastère de Clercs et de
Frères delà Vie Commune. Ils suivaient précisément la règle de saint Augustin.
Avant rinvention de Timprimerle, ils gagnaient le pain quotidien, en multipliant les livres par récriture. Ils vécurent ainsi pendant un demi-siècle. A partir de la dispersion des compagnons de Gutenberg, en 1462, ils se mirent à imprimer et purent, grâce à leur nouveau procédé pour multiplier les livres, se bâtir une église en 1490.
Aucun livre imprimé ne porte le nom de ces humbles Frères. Est-ce une raison de les prendre, non pas au mot, mais à leur silence ? Pourquoi ne seraient-ils pas le typographus ignotus des bibliographes ?
Cette hypothèse jette sa lumière sur toutes les parties obscures de la question : Tavant-dernier cahier, moins deux feuillets, se terminait par les deux hymnes de la Dédicace. Le dernier cahier était réservé aux vêpres des morts. Il fallait donc utiliser les deux feuillets restants. On y imprima deux hymnes à ssdnt Augustin, une à sa «lère et trois à saint Nicolas de Tolentino, ordinis Sancti Augustini^ dit expressément la rubrique. Voici celle de saint Augustin chantée à vêpres. Elle exhale le plus suave parfum des charmes de la Vie Commune..
De sancto Augustino ad vesperas kymnus.
Magne paier Augusiine .
Preces nostras suscipe Et per eas conditori Nos transferre satage Âtque rege gregem tuum.
Summum decus prassalum.
Amatorem paapertatis Te collaudant pauperes ; Assertorem veritatis Amant veri j udices.
Frange nobis favos mellis De Scripturis disserens.
Qaœ obscara prius crant Nobis plana faciens.
Ta de verbis Salvatoris Dulcem paaem conûcis Et propinas potum vitœ De psalmorum nectare.
Tu de VITA CLKRICORUM
Sanctam scribis regulam Quam qui amant et seqauntur Viam tement regiam Atqac tuo sancto ductu Redeunt ad patriam.
Régi regum
Salas vita decas et imperinm Trinitati laus et honor Sit per omne sœculum Quœ concives nos ascribat Snpernoram civiam. Amen.
Hymne à saint Augustin^ à vêpres,
UÀf notre i)ère, grand Augastin, reçois nos prières et fais que par elles nous arrivions un jour auprès de notre Créateur. Nous sommes ton troupeau ; sois notre guide, ô toi le plus grand des ôvéques.
Tu aimas la pauvreté; aussi les pauvres s'unissent pour te louer. Tu affirmas la vérité; aussi les vrais juges te bénissent. Partagenous les rayons de ce miel que tu sus découvrir dans les Ecritures.
Ce que nous trouvions d'abord obscur, tu sais le rendre clair. Des paroles du Sauveur tu nous fais un pain de délices. Tu nous abreuves à la coupe divine que tu as remplie du nectar des psaumes.
C'est toi qui traças la règle sainte de la vie commune. Aimer et suivre cette règle, c'est marcher dans la voie du vrai bonheur ; couduit par toi, ou remonte à la céleste patrie.
Au roi des rois appartiennent la vie, Thonnenr et Tempire, à la trinité la lonange et l'honneur, dans les siècles des siècles. trinité sainte, ouvre-nous les portes de la céleste Jérusalem!
Ainsi soit-il.
On aurait pu insérer au calendrier les noms de scdnte Monique et de saint Nicolas de Tolentino ; on ne Ta pas fait, parce que ce calendrier, espèce de table des matières du livre, aurait laissé voir aux Frères mineurs deux noms de saints étrangers à leur ordre. Au reste, il paraît que ce psautier des Franciscains servit également aux congrégations de Saint-Augustin; car mon exemplaire offre des traces écrites d*un pareil emploi.
On peut encore reconnaître la main des Frères de la Vie Commune du couvent de Weidenbach à la place qulls ont assignée, dans les litanies du psautier que je leur attribue, à sainte Agnès; elle occupe le second rang parmi les saintes. Mais dans le psautier à Tusage des Dominicains, sorti assurément des mêmes presses, Agnès n'occupe que le septième rang aux litanies. La pauvre enfant, martyrisée au commencement du iv° siècle, n'avait, rien de commun avec les deux ordres que fondèrent au moins huit siècles plus tard François et Dominique. Peu leur importait à.quel rang on invoquait sainte Agnès. Il n'en était pas de même des Frères de Weidenbach. Heureux et fiers de posséder un bras (1) de la jeune et chaste martyre, sa fête au 21 janvier
(1) Voici comment ils devinrent possesseurs de cette précieuse re- Rfiue, d'après iEgidius Gelenius {De admiranda,,. magnitudine Colo-
« Au début de leur établissement canonial de Weidenbach (vers 1417), tes ClcBcs de la Vie Commune, ainsi qu'on les appelle, recevaient souvent leurs botes avec une généreuse bienveillance.
« Un prêtre qui se rendait d'Utrecbt à la cour de Rome se vit refuser rhospitalité partout à Cologne, excepté par les Frères de cette maison naissante et dans tout répauouissemeut de la ferveur. On fit au voyageur le plus hospitalier des accueils. Ce prêtre portait, dans une enveloppe de soie, un bras de sainte Agnès.
« Quand [larut Taube, il se remit ei| marche, emportant la sainte
était du petit nombre de celles qu'ils célébraient avec le plus de solennité. Alors ne peut-on pas avec quelque raison leur attribuer Tinsertion du nom d'Agnès au second rang des litanies des saintes?
L'insertion du nom d'Agnès au deuxième rang aurait beaucoup moins d'importance si ce nom n'occupait pas un rang fort inférieur, le septième, dans le Psautier dominicain. Sortis des mêmes presses, ces deux livres devaient se ressembler dans l'insertion de ce nom, puisque aucun des deux ordres ne j)ouvait revendiquer Agnès. Le rang élevé qu'on lui voit occuper dans le Psautier franciscain Ife lui a donc pas été attribué par les Franciscains eux-mêmes, mais plutôt par les imprimeurs chez qui Ton conservait avec orgueil de précieuses reliques de la jeune martyre.
Les six hymnes et le nom de sainte Agnès qu'on no devait nullement s'attendre à rencontrer à la place qu'ils occupent dans notre Psautier vous ont, je l'espère, rendu vraisemblable l'attribution que je fais de cet ouvrage aux Frères de la Vie Commune de Weidenbach. D'autres considérations dans la lettre suivante achèveront de vous convaincre.
Votre Ami.
relique ; mais en vain parcourut-il tout le contour intérieur des murailles; il n'y vit plus de portes. Etonné, effrayé même des suites de cette erreur, sentant le besoin de se reposer, il regagna la demeure hospitalière vers midi. Il fait part de son erreur, de son anxiété, cft de son illusion. Alors il confie les reliques à la garde des Frères; aussitôt d'un cœur et d'un pied légers il se remet en marche, et rien n'arrête plus ses pas.
« Le gage sacré qu'il laissa fut la magnifique récompense que méritait bien l'hospitalité qu'il avait reçue, n