‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden] (volume 2)Chapitre 17 sur 44 · FRERE DE LA VIE COMMUNE · texte numérisé non relu

FRERE DE LA VIE COMMUNE

rite : Entia non sunt multipUcanda praeter necessitatem; frustra fit per plura quod fieri potest per pauciora.

En vertu de cet axiome, dicté par la raison elle-même, nous devons y regarder à deux fois, avant de supposer Texistence d*une autre imprimerie inconnue à Cologne. Il n'est pas donné à tout le monde de se passer d'enseigne ; les Frères de la Vie Commune, en possession depuis 1417 d'écrire des livres de liturgie que Ton admire encore de nos jours, élevés en 1475 à la dignité de chapelains et de vicaires de l'Empereur, ne devaient-ils pas jouir de la plus honorable notoriété?

N'avaient-ils pas d'ailleurs l'immense avantage d'être, depuis près d'un demi-siècle, en relation d'affaires avec les églises, les abbayes et les couvents pour la vente des livres liturgiques qu'écrivaient leurs calligraphes? Ils n'ont donc pu manquer de continuer avec succès, par la voie de l'imprimerie, les travaux et les afTaires qu'ils avaient si bien commencés par la plume du calligraphe et par le pinceau du miniateur.

Les papes, l'enîpereur Frédéric III, l'abbé de Saint-Pantnléon, l'Université de Cologne, les magistrats de la cité avaient, en comblant les Frères de Weidenbach de leurs faveurs, rendu parfaitement superflue toute réclame de la part de ces humbles Clercs.

Qu'on ne vienne pas dire ici que les imprimeurs avaient à cette époque l'habitude de cacher leur nom ; rien ne serait plus faux et, pour ne citer qu'un seul exemple, l'édition du Spéciale opus missarum de 1498 parut le 15 octobre ; seulement douze jours plus tard, parut précisément un autre Mtssale Coloniense; impressum^ dit le colophon, expensis Uermanni Bumgart de Kettwych.

L'usage était plutôt alors de faire connaître le nom de l'imprimeur et, pour dédaigner de s'en prévaloir, il fallait une association d'une date déjà ancienne et d'une réputation solidement établie.

La maison de Weidenbach jouissait seule à Cologne de pareils avantages.

Voici du reste un fait qui nous laisse entrevoir une lacune d'un siècle dans les travaux calligraphiques des Clercs de Weidenbach, lacune causée sans aucun doute par leurs travaux typographiques.

On conserve encore dans une des vieilles églises de Cologne, Saint - Cunibert, un Antiphonaire dont la belle écriture et les initiales peintes en plusieurs couleurs assignent pour date à ce manuscrit le milieu du xv® siècle. Il ne fut achevé qu'en 1553, ainsi que nous Vapprend une note manuscrite dont voici la traduction :

« C'est afin- de louer Dieu, la Vierge Marie, Kunibert et les autres patrons de cette église que les Frères de Weidenbach ont autrefois {olim) entrepris cet Antiphonaire. Grâce aux grandes sommés d'argent données par diverses personnes généreuses, il a été achevé en 1553, et placé de- . vant les stalles de messieurs les vicaires, du côté do M. le doyen. Il doit rester à leur usage à perpétuité. »

C'est un volume énorme et lourd écrit sur vélin, offrant à l'intérieur un admirable monument de l'art du calligraphe et du miniaturiste, à l'extérieur une reliure ornée et protégée de pièces de cuivre fondu d'un dessin et d'un travail accomplis. Consulter pour plus de détails : Das heilige Koeln von Franz Bock.

Malgré l'importance du travail, on n'accordera jamais qu'il ait fallu un siècle entier pour achever ce bel Antiphonaire. On l'a commencé vers 1450, et en 1462 on le continuait encore. Survient alors la guerre des archevêques de Mayence; Ulric Zel arrive à Weidenbach et les calligraphes, grâce à lui, devenus imprimeurs, laissent de côté l'Antiphonaire inachevé. Vers 1S80, ils reprennent ce travail qui sans doute était fort avancé, car on n'aurait pas gardé soigneusement pendant cent ans quelques feuillets écrits, et le livre était fini en 1553.

Si la logique n^est pas un vain nom, cette lacune séculaire démontre que les Frères de Weidenbach ont imprimé après avoir écrit, puis écrit de nouveau après avoir imprimé. Mais quels ouvrages écrivaient-ils? Nous le voyons ici, c'étaient, entre autres, des ouvrages liturgiques. N'est-il donc pas infiniment probable que, pendant les années correspondant à la lacune, c'étaient aussi des livres liturgiques qu'ils devaient parfois imprimer ?

J'espère, mon cher ami, que ce siècle qui sépare l'écriture des premières feuilles de cet antiphonaire de celle des dernières est pour vous comme pour moi une lumineuse révélation. Si les Frères de Weidenbach n'avaient pas imprimé pendant la plus grande partie de ce long intervalle, ils n'auraient pas suspendu le travail important de leur antiphonaire, car ils vivaient du travail de leurs mains, et s'ils n'eussent imprimé, ils auraient du moins écrit, mais écrit surtout la suite et la fin d'un livre que devaient leur payer si cher les pieux personnages dont parle l'inscription.

Cette interprétation que je vous offre de cette lacune d'un siècle me paraît si claire que je la remets avec joie entre vos mains, bien persuadé d'avance que vous y verrez la preuve que les Frères de Weidenbach ont dû imprimer des livres liturgiques, de même qu'ils en ont réellement écrit, soit quand ils n'étaient pas encore, soit quand ils n'étaient plus imprimeurs.

Je remercie la Providence de m' avoir réservé la connaissance de cet antiphonaire, entrepris, puis achevé, aux deux extrémités d'un siècle; depuis 1553 que les Clercs de Weidenbach ont inscrit leur note sur ce livre, elle est restée lettre morte pour tous les lecteurs et cependant, interprétée par le sens commun, elle nous révèle ce fait important que les Frères de la Vie Commune de Cologne ont renoncé à écrire des livres liturgiques vers 1463, et qu'après de longues années ils ont repris leur plume délaissée, car s'ils ont pu cesser d'écrire, ik n*ont pas cessé de vivre ; quel était donc

leur gagne-pain pendant ces longues années qu*ils avaient laissé la plume de côté? C'était tout naturellement la merveilleuse et nouvelle manière d'écrire dont Gutenberg venait de doter Thumanité. On Taccueillit partout comme un don du ciel; les copistes eux-mêmes unirent par Taccepter avec reconnaissance.

Je vous traduirai ici un passage du bréviaire de Ratisbonne, imprimé en 1495 par maître'Jean Pfeyl de Bamberg :

(( Autrefois les forces d'un seul homme, ses années, sa vie, son activité, son travail et sa diligence suffisaient à peine à mener à bonne fin un seul volume. Beaucoup de copistes, tout le monde le sait, pour avoir transcrit un seul volume, perdirent l'usage de la raison et tombèrent dans une déplorable démence; mais aujourd'hui nous pouvons, l'âme contente et joyeuse, grâce à l'art d'imprimer, multiplier en peu de temps les exemplaires d'un ouvrage ; aussi peutron douter qu'un si grand bienfait, accordé lorsque les forces de l'homme déclinaient, ne provienne des entrailles de la divine miséricorde? Il faut donc en rendre tous les jours davantage gloire et grâces au Dieu très-haut. »

Vous le voyez par ce seul échantillon, les copistes euxmêmes trouvèrent dans la presse le remède à d'énormes fatigues; à ce seul titre pouvait-on faire à Weidenbach autrement que dans une multitude d'autres couvents et monastères? c'est-à-dire, pouvait-on n'y pas imprimer?

Il est vrai qu'ils quittèrent la presse pour reprendre la plume ; on conserve encore dans la sacristie de SainfrCunibeil un second ouvrage écrit de leurs mains en 1533; c'est un Graduel aussi volumineux que l'antiphonaire et que firent écrire par eux les exécuteurs testamentaires d'un chanoine de cette église.

De plus, j'ai lu, au Stadt-Bibliothek de Cologne, dans un manuscrit de C. P. R. Forst, contenant des annotations sur le Sacrarium Agrippinœ de Winheim, à la page 182, le passage que je traduis ici :

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a Dans le livre de chœur de Saint-Georges, on lit que Gérard Orrede de Lys de Déventer, lequel mourut le 7 mars, chanoine de Saint-Georges et pasteur de Saint- Jacques, voulut que ses exécuteurs testamentaires fissent écrire un livre par les Frères de Weidenbach, en 1556. »

Mais remarquons ici que Paris leur fit, vers le commencement du xvi' siècle, une concurrence ruineuse; en 1506, 1514 (1) et 1520 Wolffgang Hopyl y imprimait trois éditions du Missale Coloniense en très-beaux caractères et orné de nombreuses gravures. Le livre se vendait chez François Byrckman, à renseigne de la Poule-Grasse, près du dôme.

Il est probable que l'impi ession des livres de liturgie était la source principale de leurs profits; soutenir la lutte avec un jouteur tel que Paris, c'est à quoi ne songèrent même pas les humbles Frères de Weidenbach, et quand ils n'eurent plus de livres de liturgie à imprimer, ils se remirent à en écrire, comme dans leurs premières années. Ils avaient ainsi moins de rivaux à vaincre, mais aussi moins d'argent H gagner. Heureusement ils avaient bâti leur église en 1490.

Les Psautiers franciscain et dominicain ont trois alphabets imprimés de majuscules initiales, de formes, de grandeurs et de couleurs différentes. Je place ici, sous vos regards, seulement le plus grand des trois; on Ta tiré en noir dans les Psautiers. Il est évident que ces grandes lettres sont l'œuvre de calligraphes expérimentés et habiles ; elles viennent donc aussi à leur tour rendre témoignage en faveur des Frères de Weidenbach qui, devenus imprimeurs, durent appliquer à leur nouvelle profession les talents qu'ils avaient acquis dans l'exercice de la première.

Ces lettres gravées sur bois l'ont été sans doute par eux-

(1) La Bibliothèque nationale possède un exemplaire de cette édition de 1514. On y apprend par une note de Van Praet, sans doute, que « ce livre provient du couvent Zum LAemmchen^ rue Burgniauer, h Cologne, où il a été saisi le 1 thermidor an X de la République française. » C'est un volume admirable.

mêmes ; vous vous rappelez qu'il se trouvait parmi eux des graveurs, d'après le témoignage du savant archiviste de Cologne, M. le docteur L. Ennen.

Yoilà déjà dix longues lettres que je vous adresse, mon cher ami, au sujet de ces deux Psautiers et de ces deux Missels; je pourrais encore, grâce à mes matériaux et à mes réflexions, vous en adresser davantage ; mais je n'oublie pas que

Le secret d*eDnuyer est celui de toat dire.

Puisqu'il est temps de me résumer et d'en finir, je le ferai en vous racontant ce qui m'est arrivé pendant l'une de mes pérégrinations dans la vieille et vénérable cité d'Agrippine (i). J'y rencontrai un jour quatre enfants égarés dans les rues tortueuses de la vaste ville. Us pleuraient à chaudes larmes en demandant leur mère. Un prêtre et un lévite qui les entendirent les regardèrent en continuant leur chemin. Quant à moi, je m'approchai d'eux, et les voyant abandonnés je fus émus de leyr douleur et je résolus de retrouver la mère qu'ils demandaient aux passants. Quelques instants plus tard, le hasard ou plutôt la Providence me mena sur les bords du Weidenbach; là, j'aperçus^ assise et cachée au milieu des saules qui bordent l'humble rivière, une femme, une mère que rien ne pouvait consoler; elle demandait au ciel de lui ramener ses enfants qui avaient disparu.

Vous devinez ma joie; je dis à cette mère : ne pleurez plus, vous allez les revoir. En effet, m'était-il permis d'en

(l) La ville dont je parle ici fat d'abord appelée Ubiorum oppidum, du nom des Ubiens qui, grâce à Agrippa, passèrent de la rive germanique du Rhin à la rive romaine, l'an XIV avant la naissance de Jésus-Cbrist Cette ville des Ubiens fut donc fondée la même année que naquit la Vierge Marie.

La seconde Àgrippine, la mère de Néron, y naquit, et la cité reçut le nom de Colonia Agrippina, en allemand Koeln, en français Cologne.

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douter? N*avais-je pas trouvé des enfants demandant leur mère et une mère demandant ses enfants? Et quand la mère les revit ne dut-elle pas reconnaître ceux qu'elle croyait perdus?

Vous partagerez, j*ose Tespérer, la croyance de

Votre Ami.

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