‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden] (volume 2)Chapitre 18 sur 44 · ONZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

ONZIÈME LETTRE

Mon cher Ami,

Je vous ai entretenu dans la seconde série des Lettres d'un Bibliographe (lettres 1, 2 et 3), des deux éditions de la Bible latine qu'on attribue, c'est le mot que j'employais, à Ulric Zel de Cologne ; je vous disais que l'exemplaire de la Bibliothèque du brasseur Perkins s'était vendu près de mille francs. C'était un exemplaire de l'édition à la lacune.

Quant à l'édition où cette lacune est comblée, j'en disais fort peu de mots, ne l'ayant jamais eue entre les mains; mais depuis (4), grâce à l'obligeance de M. Edwin Tross, le savant libraire, j'ai pu faire la comparaison de mon Nouveau Testament à la lacune avec celui de l'édition où ce vide est comblé. L'exemplaire que m'a confié M. Tross a fait partie de la célèbre bibliothèque du duc de Sussex.

(1) Voir la note à la fin du volume.

Avant de vous soumettre le résultat de cette comparaison, je dois vous faire part d'une énorme erreur des bibliographes qui, depuis plus d*un siècle, attribuent tous sans exception ces deux éditions de la Bible à Ulric Zel ; il est vrai que Ton compile trop pour avoir le temps de contrôler.

Un exemplaire d'une de ces éditions était à vendre à Leyde chez Charles Delfos, le 3 novembre 1761 ; on prétendait que c*était Fœuvre de Gutenberg. Il fut vendu 153 florins, environ 300 francs. Cependant il y avait loin des LETTRES DE MISSEL de la Bible de Gutenberg aux lettres énormément moindres de la Bible qu'on vendait.

Gérard Meerman reconnut Terreur, mais ce fut pour tomber dans une autre, à son tour, et qui devait durer longtemps^ Cette Bible, disait-il, n'est pas de Gutenberg, car elle est imprimée ipsissimo typoy îpsissimîs typis ZeUicmis. Meerman a beau affirmer en XbMh pédantesque que cette Bible est d'Ulric Zel, il se trompe et a trompé les compilateurs depuis 1761 jusqu'à ce jour.

On comprendra Tincroyable légèreté des bibliographes d'il y a cent ans quand je dirai que Delfos attribuait à Gutenberg la Bible que Meerman attribue à Zel et que Meer^ man attribuait à Zel la Bible de trente-six lignes, celle même de Gutenberg. Y. Meerman, pages 59 et 285.

Le savant bibliothécaire de la Haye, feu J.-G. Holtrop, fait aussi d'Ulric Zel l'imprimeur de la Bible qui nous occupe, et cependant il avait trouvé lui-même, le premier, un moyen de reconnaître cette erreur. En effet, il attribue avec raison à Conrad Winters de Homborch le Spéculum morale de 58 lignes et reproche à Panzer et au docteur Kloss de l'avoir attribué à Zel. V. Catologue de Holtrop, page 356.

Or, le caractère de ce Spéculum morale est identique à celui de la prétendue Bible de Zel. Mais Meerman a tellement décrédité les déclarations d'identité par ses ipsissimo et ses ipsissimis que je dois vous fournir des preuves posi-

tives que le caractère de la Bible n'est réellement p^ identique à celui d'Ulric Zel. J'avoue que la ressemblance est très-'grande, mais elle ne va pas jusqu'à .justifier Lasema Santander quand il nous affirme que a les caractères de la Bible de Zel sont absolument semblableis à ceux du De singularitate, » ni Meerman quand il forge ses ipsissîmis.

Si les faits ne se démontrent pas, il faut du moins les constater; voici par quelles remarques on peut constater ridentité de caractère du Spéculum morale de 58 lignes et du De morali lepra, dont le colophon nous apprend que Conrad Winters de Homborch en est Timprimeur : 1® la force de corps, mesurée pa^ le compas, est la même ; 2^ les initiales

„»Ju»u,.«,.. I., «ta»; rema^u» p„ «^.ple r Ç de forme singulière ; 3** parmi les lettres de bas de casse de forme originale, les d, les hj^les ^sont idfentiques ; il en est de même du p dont la queue est traversée par un trait horizontal et qui représente entre autres.«la syllabe per. Vous pouvez encore constater cette identité en comparant à ces ouvrages le recueil intitulé Aureî sermones de Jean Nider dont le colophon nous fait connaître que Conrad Winters de Homborch Ta imprimé en 1480. On y voit le

même ^ , p„ .xempl., à I. Ih d. .. fi.,.

Holtrop a donc raison de restituer à Conrad Winters de Homborch le Spéculum morale.

Ce que je viens de constater sur ces tro\; ouvrages (le Spéculum^ le De morali kpra et le Sermones) s'applique i ces mêmes ouvrages et à la prétendue Bible d'Ulric Zel, comparés ensemble.

Seulement j'ai trouvé 1' Ç> de forme singulière dans l'édition de la Bible de Zel qu'on appelle la seconde ; mais malgré mes recherches, patiemment multipliées, je n'ai pu rencontrer cette majuscule dans la prétendue première édition.

Voilà donc quatre impressions faites avec les mêmes caractères ; or, deux d'entre elles portent le nom de Conrad Winters de Homborch ; tirez vous-même la conclusion.

Il me reste maintenant à vous signaler les différences que j'ai découvertes entre les caractères de ces trois ouvrages' et ceux qui appartiennent incontestablement à Ulric Zel, Comparez les d, les h et les s et vous les trouverez absolument différents dans les ouvrages en question. Or, vous savez le rang élevé de ces lettres, de Ts surtout dans une police. Ainsi ces lettres si souvent employées constituent une différence réellement importante. Je ne parle pas de différences moins frappantes, mais auss^ réelles, dans d'auti*es lettres.

Je le redis : les caractères de Zel et de Homborch ont la plus grande ressemblance, mais la ressemblance n'est pas l'identité ; il faut donc le reconnaître : le caractère de la prétendue Bible de Zel n'est pas autre que celui de Conrad Winters de Homborch, identité qu'on n'avait jamais signalée jusqu'à ce jour.

C'est surtout en comparant le Sermones ain^^i de Nider à la Bible prétendue de Zel que l'identité devient frappante, parce que ces deux ouvrages sont imprimés sur deux colonnes d'un nombre de lignes presque égal, 41 et 42.

Venons à la comparaison des deux éditions de cette Bible de 42 lignes, ou, pour être plus exact, du Nouveau Testament de cette Bible.

Sur 548 colonnes dont le texte se compose, dans les deux éditions, il y en a près de 500 qui commencent par les mêmes syllabes.

Dans ce compte n'entrent pas les 14 feuillets remaniés, selon moi, dans la seconde édition. C'est, en effet, 14 et non 15 feuillets qu'on a remaniés, ainsi que j'ai pu le constater.

La plus grande différence entre ces deux éditions consiste dans la lacune de l'une qu'on ne trouve point dans l'autre. Cette lacune est au verso du 42® feuillet. Ainsi que je viens

de le rappeler, 14 feuillets à partir de celui de la lacune, diflièrent dans Tune et l'autre édition. Celle sans lacune offre une circonstance importante à remarquer : c'est qu'elle contient presque l'équivalent de cette lacune, non pas dans une seule et même page, mais disséminée çk et là sur les 14 feuillets dont nous parlons. Au chapitre XIX de saint Luc, une ligne qui commence par ces trois mots : tactierint^ lapides clamabunt, au lieu de finir par la suite du texte, est restée en blanc et le texte ne reprend qu'à la ligne suivante. Il en est de même de la ligne commençant par ces mots : dentés et ementes dicunt illis^ même colonne. Pareil espace blanc fmal au chapitre XXI. Or, ces espaces blancs no se montrent jamais dans le texte qui se développe toujours sans solution de continuité.

C'est surtout en tête des chapitres et dans les explkit que ces espaces blancs se font remarquer. Ces mots : capitulum XVnQ forment qu'une seule ligne, sans la remplir. Les mots : capitulum XVI II forment une seule ligne à part, précédée et suivie d'une ligne blanche.

Les mots capitulum XIX pouvaient occuper la dernière ligne d'une colonne qui n'en a que 4i ; au lieu de les y placer, on les a mis en têt« de la colonne suivante. On peut voir des espaces vides du même genre aux feuillets 44 v (v = verso), 48 v, 52, 54 v.

Le but qu'on se proposait d'atteindre, à l'aide de ces espaces vides, était, vous vous le rappelez, de combler la lacune de deux fois 30 lignes. Outre ce moyen, on eut aussi recours à celui de remplacer d'innombrables abréviations par des mots composés avec peu ou point de ces abrévia* tions.

Signalons maintenant d'autres différences beaucoup moins considérables. Les chiffres de la liste qui suit indiquent le feuillet recto du Nouveau Testament; le v indique qu'il s'agit du verso du feuillet. A indique la première édition, B la deuxième.

16 K Me non semper habetis,

— B Me non semper habebitis.

37 V A Vulpes voveas habent.

— B Vulpes foveas habent, 41 V A Penitentiam agents.

— B Potenttam agente, 41 V A Non poteritis.

— B Non poterie, 92 A Quasi initium.

— B Quasiinimicum.

124 A Amorem fratemitatem.

— B Amorem fratemitatis, 132 v.A Fulgura,

— B Vulgura.

Outre ces différences on peut en constater dans la manière de composer les mots presque à toutes les lignes des deux éditions.

Voici une liste de fautes communes à ces deux mêmes éditions :'

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