‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden] (volume 2)Chapitre 30 sur 44 · DIX-HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME LETTRE

A Monsfeftr le Dirertpvr dp la Tt/palogte.

Mari 1875.

Monsieur le Directeur,

Permettez-moi de signaler aux lecteurs de la Typologie une petite erreur que je viens de découvrir à la fois dans deux catalogues que le printemps dernier a vus paraître. Aux n** 2457 et 026 (1), ils annoncent chacun un exemplaire d*un très-court roman intitulé : l'Homme au latin, Genève 1769. L'ouvrage est anonyme. Ces deux exemplaires ornés d'une belle reliure sont offerts à un prix bien au-dessus de la valeur intrinsèque du livre. D'abord, il n'est pas de Voltaire, ainsi que le croit le rédacteur d'un des catalogues. Ensuite, tout mince qu'est le volume, il est farci de plagiats.

(1) P. Roiiquette, libmire, 83, 87, passage Choiseal Ernest Gouin, libraire, 25, quai de* Augustins.

hauteur est L.-P. Siret bien connu pour sa grammaire anglaise, qui depuis un siècle a eu environ cent éditions. Jeune encore, il passa plusieurs années en Angleterre, afin d'en étudier la langue et la littérature.

Voltaire venait de publier en 1767 son roman de l*Hommë AUX QUARANTE ECUS. Siret imita ce titre, et, comme Voltaire, il garda l'anonyme. Son livre parut sous la rubrique de Genève dans les deux exemplaires dont nous parlons, sous celle de Londres, chez John Nourse, dans notre exemplaire. Par là il espérait sans doute que le public pourrait attribuer son triste ouvrage à Tauteur de Candide^ et qu'il trouverait ainsi quelques lecteurs.

Malheureusement pour Siret il était plus facile d'affriander le lecteur par un titre à la Voltaire, que de satisfaire sa curiosité par de l'esprit de son propre cru. Voici donc comme il se tira d'affaire : Olivier Goldsmith avait publié vers 1766 son charmant roman, le Ministre de Wa- KEFiELD. Siret y prit à pleines mains tous les morceaux à sa convenance et en bourra son Homme au latin. Il ne paraît pas même avoir toujours compris tous les passages qu'il emprunte. Traducteur de Goldsmith, il l'enlaidit; imitateur de Voltaire, il n'en est que la caricature.

Au reste, afin de mettre le lecteur à même d'en juger, voici, pris au hasard, un morceau de Goldsmith que j'ai traduit avec soin. Ce morceau appartient au chapitre XX du Ministre de Wakefield,

Par ce seul échantillon du style de l'Homme au latin, on reconnaît sans peine que Voltaire n'en fut jamais l'auteur:

(( Mon premier projet fut de me faire maître d'étude dans quelque pension. Ce fut avec un vrai rire sardonique que notre cousin accueillit cette idée.

(( — Ahl vraiment, me dit*il, voilà une très-jolie carrière tracée exprès poTjftm)us. Et moi aussi, j'ai été mwitre d étude dans une pension ; mais je veux bien que Uon me

pende, si je ne préfère pas être sous-giiichetier à Newgate.

« J'étais debout le premier, debout le dernier, regardé de travers par le maître, haï de la midtresse pour ma laide figure, martyr des élèves dans la maison, n'en pouvant jamais sortir pour trouver des gens polis. Mais êtes-vous bien sûr de réussir dans une pension? Voyons, je vais un peu vous examiner. Avez-vous fait Tapprentissage du métier ?

« — Non !

u — Alors vous ne réussirez pas dans une pension.

a — Savez-vous arranger les cheveux des élèves?

« — Non!

« — Alors vous ne réussirez pas dans une pension.

« — Avez-vous eu la petite vérole?

« — Non !

(I — Alors vous ne réussirez pas dans une pension.

<c — Pouvez-vous coucher trois dans un lit?

« — Non !

« — Alors vous ne réussirez jamais dans une pension.

« — Avez-vous bon appétit?

« — Ouil

« — Alors vous ne pouvez nullement réussir dans une pension.

tt Tenez, monsieur, s*il vous faut une profession honorable, facile, faites-vous pour sept ans apprenti d'un coutelier; tournez la roue^ mais fuyez, fuyaz une pension. »

.• Plagiat de Siret :

« Je cherche à me placer en qualité d'écuyer dans une Académie.

« — Parbleu, me répondit-il en faisant un éclat de rire, voilà une belle carrière à courir. Je Tai courue autrefois pendant deux ans dans une école de pension ; je veux être étranglé, si je n'eusse préféré d'être enfermé à Bicêtre.

Regardé de travers par le maître, avec hauteur par sa femme, moqué des élèves, et par-dessus tout esclave au point de ne pouvoir sortir une minute pour trouver une figure humaine, voilà en vérité des objets bien tentants ; mais ce n*est pas tout; avez- vous les talents nécessaires pour être un écuyer? Savez-vous la chicane? savez-vousbien friser? avez-vous eu trois fois la petite vérole? êtes- vous accoutumé à coucher cinq dans un lit de deux pieds? avez-vous un mauvais estomac ? etc.

«Allez, mon ami, vous n'êtes pas fait pour ce métier-là. Si vous voulez parvenir à quelque état dans le monde, engagez-vous apprenti pour sept ans à tourner la meule d*un coutelier : au moins au bout de ce temps, avec de Fargent et des protections, vous pourrez espérer de devenir maître ; mais gardez-vous de Técole. »

L'Homme au latin s*était vêtu de la peau du lion et paré des plumes du paon; pour le reconnaître, il suffisait de Fentendre.

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