DIX-SEPTIÈME LETTRE
Mon cher Ami,
La patrie d'Albert le Grand, Lauingen, sur la rive gauche du Danube, à quatre ou cinq lieues d*Ulm, n'est représentée dans les fastes de la typographie au xv* siècle que par un seul ouvrage : c'est la Concordance {Consensus) des évangélistes par saint Augustin. La date de cette impression est l'an 4473, le 12 avril.
Qui en est l'imprimeur? Pauzer répond (I, 470) :
Est forte opus transeuntts cujiisdam opificis,
« C'est peut-être l'ouvrage d'un imprimeur ambulant. »
Dibdin demande avec raison si cet imprimeur portait sur le dos tout le lourd matériel de son imprimerie? Cette question ironique fait justice de ces prétendus colporteurs d'imprimerie; mais alors que répondre à cette demande? Qui a imprimé l'unique livre portant le nom de Lauingen au XV' siècle?
Je crois pouvoir, sinon découvrir, du moins conjecturer le nom de cet imprimeur; c'est Jean Zeiner qui imprimait à Ulm en 1474 le traité d'Albert le Grand de Eucharistia,
Remarquez d'abord la proximité des deux villes, Ulm -el
Lauingen. Ensuite il est à remarquer que dans les deux ouvrages que je viens de mentionner, au lieu de laisser vide la place des initiales, on lésa toutes imprimées dans le livre de Zeiner et presque toutes dans celui de Timprimeur inconnu ; en effet, il fallait au conunencement de chacun des quatre livres une initiale majuscule; ce sont les seules qu*on ait laissées à peindre aux calligraphes.
De plus, ces initiales ont la plus grande ressemblance entre elles ; elles sont toutes gravées sur bois au simple trait. M. Pierre Deschamps dit qu'elles sont d'un style exceptionnel, particulièrement le N, dans le livre imprimé à Lauingen. Ces paroles sont également applicables aux initiales du de Eueharistia. Le F présente encore plus que le N une forme singulière et du même style dans les deux ouvrages.
Voici le F et le N de J. Zeiner :
Voici les mêmes lettres chez l'imprimeur inconnu de Lauingen :
Enfin remarquez que l'un des ouvrages est daté de 1473, l'autre de 1474.
Toutes ces circonstances semblent nous indiquer que l'imprimeur de Lauingen n'est autre que Jean Zeiner. Sans doute l'abbé de quelque couvent, enthousiasmé ainsi que tant d'autres des merveilles de la typographie, invita Zeiner à venir imprimer ce traité de saint Augustin, puis effrayé
des dépenses de temps, de travail et d'argent, renonça à l'entreprise d^autres impressions.
L'ouvrage de Letugmgen^ pour nommer la ville comme la nomme le colophon, se compose de dix quintemions suivis d'un quatemion ; ce qui fait 108 feuillets, quoi qu'en disent les bibliographes. Le premier et le dernier sont blancs.
Le de Eucharùtia de Jean Zeiner est aussi composé de quintemions, il en contient seize; le premier cahier qui contient le commencement de la table n'a que quatre feuillets, et l'avant-demier huit. Le huitième cahier a onze feuillets; voici pourquoi: entre les feuillets numérotés 59 et 60 ou a intercalé un carton qui n'est imprimé que d'un côté. Cette page ajoutée et non numérotée réparait un oubli. Elle contient la suite du texte du recto 60 et le texte est continué par le verso 60. Ainsi cette page manquait entre les deux pages d'un même feuillet. Au bas du recto 60 on lit cet avis imprimé :
Hic vide transpositianem in cedula prœcedenti, ibi Tertio cabre.
On voit que le mot cedula est employé ici dans le sens de CARTON. Ne fût-ce qu'un seul mot de la langue des premiers imprimeurs, vous en accueillez toujours l'interprétation avec plaisir.
Mais revenons à l'imprimeur de Lauingen ; le caractère qu'il emploie ressemble à celui de J. Zeiner dans le de Eucharistia; c'est dans les deux ouvrages un caractère tenant du gothique et du romain. De plus, je vous ai signalé plusieurs autres ressemblances ; enfin la proximité de lieu et de temps, tout en un mot ne justiâe-Ml pas ma conjecture que c'est Jean Zeiner qui est l'imprimeur de l'unique livre de Lauingen ?
VoTBE Ami.