‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden] (volume 2)Chapitre 33 sur 44 · VINGTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGTIÈME LETTRE

Le f 5 août 1873, je recevais le numéro de la Revue Bibliographique^ dans lequel on annonçait la découverte d'un exemplaire des Fpistolae àd familiares de Cicéron. On citait les quatre vers suivants imprimés à la fîn du volume :

Nicia quis Teslroà Polycleteque cantet honore?.

Si Tîdeat manibus praemia parla novis; Raras orat numéros libromm : inventa lîtura est

Quae queat aptemnm reddere laudis opus.

Puis on ajoutait : « A travers ce style alambiqué, on peut recueillir un curieux témoignage de l'étonnement et de Fadmiration qu'excitait déjà la grande découverte des temps modernes, dont le caractère le plus frappant et le plus nouveau était précisément, grâce aux caractères mobiles, cette possibilité de faire des Ratures — Liturae — et des corrections. » {Chronique des arts,)

J'adressai le même jour la lettre suivante à propos de cette interprétation inouïe du mot Litura, On m'en promit l-insertion que j'attends encore depuis plus de deux ans.

Versaillesi, ce 15 août 1873.

Monsieur le Directeur,

Je lis dans le numéro de la Revue Bibliographique d'aujourd'bui une note fort intéressante, sur une édition des

Lettres de Cicéron à ses amis, inconnue jusqu'à ce jour. L'auteur de la note reproche aux quatre vers qui la terminent leur style alambiqué; s'il eût bien voulu les traduire, je doute que le lecteur eût partagé son opinion. Voici la traduction que j'en propose : a Nicias et Polyclète, qui peut chanter encore votre gloire, quand on voit les récentes merveilles de nos artistes? Naguère les livres étaient rares : on vient d'inventer un art de peindre la parole qui ne laissera plus périr les œuvres du génie. »

De plus, Fauteur de la note prend le mot litura dans le sens de Rature ; telle n'est pas la signification de ce mot.

Litura outre le sens de rature a aussi celui de peindre avec des lames où sont découpées les lettres de l'alphabet. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire la citation de Ducange, au mot litura. En voici le texte et la traduction :

Walafrid Strabo de rébus ecclesiasticis : Videmus aliquando simplices et idiotas, qui verbis vix ad fidem gestorum possunt perduciy ex pictura Passionis Dominicae vel aliorum mirabilium ita compungi, ut lacrymis testentur exteriores figuras cordi suo quasi lituris impressas.

« Nous voyons quelquefois des personnes si simples et si niaises que la parole est impuissante à leur faire comprendre un récit ; mais montrez-leur le tableau de la Passion de Notre-Seigneur ou de quelque scène miraculeuse, vous les verrez émues jusqu'aux larmes; ce qui prouve que cette peinture a pénétré dans leur cœur et y a laissé son empreinte. »

Quant aux corrections typographiques, le mot litura, dans Tacception que lui donne le rédacteur, ne saurait les exprimer, et je ne sache pas qu'on l'ait jamais employé à cet usage.

J'abrège ces lignes et je vous prie. Monsieur le Directeur, d'accepter les salutations empressées de....

J'ajoute à l'appui de mon interprétation du mot litura les

deux distiques suivants ; ils font partie de six distiques imprimés à la fin du Lucain attribué par Haiu (10,227) à François Renner de Hailbnmn à Venise.

Forma dédit renovare manus : reperire colorem

Quo maneat libris pressa litara sais.

Qiiodqae dia calcabat opus noctesqae diesque

Dextera : SoU premat tincta tabella die.

ce C'est Tart d'imprimer qui procure le repos à la main du copiste. C'est à loi que Ton doit une encre conservatrice des lettres empreintes sur les livres. La tâche que jour et nuit la main devait lentement accomplir n'exige plus, grâce à la forme enduite de cette encre, qu'une seule journée. »

On voit encore par cette citation que liiura est loin de signifier RATURE.

Je profite de l'occasion pour redresser une autre erreur du même genre.

A la fin d*une édition d'un Commentaire sur le Code, imprimée en 1471, on lit ces distiques :

Quas cernis mira Sixtus Theotonicus arte Parthenope impressit composuitque notas.

Ut qae vel magnis numerosa vol u mina baberi Sumptibus baud poterant copia larga foret

Sixtus Ruessctger.

Voici comme je les traduis :

« Les caractères que tu vois, lecteur, sont l'œuvre merveilleuse de l'Allemand Sixtus. C'est à Naples qu'il a im . primé ces pages après les avoir composées. Même à prix d'or on ne pouvait plus avoir ce grand ouvrage; mais, grâce à lui, le voilà multiplié. »

Auguste Bernard prétend que le mot notas signifie ici les notes qu'avait ajoutées au texte Timprimeur du livre.

Est-il probable que le prêtre Sixtus Ruessinger, cet ancien ouvrier de Gutenberg, venu de Strasbourg à Naples

pour y établir rimprimerie, ait trouvé le temps de rédiger des notes, des commentaires sur le Code de Justinien ?

D*ailleurs que voit-on {qtias cemts)^ en lisant le livre dont il s'agit? On ne voit que les caractères qu'employa Timprimeur.

Quoi qu'il en soit, le mot notas fut supprimé par Timprimeur lui-même dans un ouvrage postérieur. Voici le second vers modifié sans doute à cause du sens vague de notas :

Impressit libros composuitque aovos.

(( Sextus a composé et imprimé d'autres nouveaux ouvrages. »

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