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Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]

Le nom du couvent de Weidenbach (ruisseau des saules), qui figure dans l'épigraphe, n*a jamais été prononcé dans riiistoire de l'imprimerie, et cependant il n'en est guère qui le mérite davantage. Il y a déjà plusieurs années que mes recherches me l'ont fait trouver, et j'ai des preuves qu'on imprimait dans ce couvent, plus nombreuses et surtout plus fortes que celles que j'en donne aujourd'hui ; mais les trois exemplaires de la lettre de Pie II à Mahomet II, qui sont le sujet de ces lettres, étant les derniers incunables que j'aie étudiés, sont les plus présents à mon esprit et par conséquent les premiers dont je sois en mesure de parler.

La méthode que j'applique à la solution des problèmes bibliographiques est différente de celle en usage; LaSerna Santander, partisan le plus déclaré de cette dernière, repousse toute date qui n'est pas imprimée; en prétondant

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faire ainsi l'histoire de rétablissement de rimprimerie dans les différentes villes de TEurope, il n*eu fait que le roman, et encore le roman le moins poétique et le moins flatteur. C'est, en bibliographie, une espèce de matérialisme brutal, qui favorise la paresse, en faisant taire le raisonnement, et qui interdit les découvertes, en niant leur possibilité.

Il semble, suivant cette école, qu'il sulïise de rédiger de longues kyrielles, de courtes notes bibliographiques, sans lien, sans but, sans ensemble, pour mériter le titre de bibliographe: autant vaudrait rassembler en un môme lieu toutes les pierres qu'on a pu trouver pour pouvoir s'ériger en architecte.

Il est des dates qui ne sont pas imprimées et qui n'en sont pas moins certaines; il y a des données qui sans être des dates peuvent les faire connaître. Souvent même le rapport entre la date ou le nom que l'on cherche et certaines données authentiques est tellement éloigné, qu'il écliappe au regard inallenlif ou indifférent; plus souvent le bibliographe, n'élant pas même en possession de ces données, n'en saurait faire usage, ce qui ne l'empêche pas d'assigner une date ou un nom que rien ne justifie. Ainsi La Serna Sanlander dit : « on attribue à cet artiste (Caxton) une impression prétein- DUMENT faite à Cologne; mais cette prétention n'est pas fondée. » Sans parler de ce style barbare et baroque, que penseï* d'une méthode qui, appliquée à l'un des plus faciles problèmes de la bibliographie, en donne la solution la plus absurde qu'on puisse imaginer? Le livre dont parle La Serna n*a pas été imprimé par Caxton el l'a été à Cologne (et non à

Hruges, n'en déplaise à M. Blades !), ce double démenti résulte de l'examen sérieux des données du problème.

Quelle est donc la méthode, digne de ce nom, qu'il faut appliquer? Je n'en vois pas de meilleure que celle des géomètres, la déduction : partir de principes avoués par le sens commun, de faits certains, pour s'élever à leurs conséquences légitimes et trouver ainsi la vérité que l'on cherche. Il est vrai que ces faits certains semblent manquer souvent en bibliographie; mais cherchez et vous trouverez, pourvu qu'à la façon de La Serna, vous ne vous borniez pas à feuilleter un livre pour y lire la date de l'impression et le nom de l'imprimeur en toutes lettres, ce qui n'est pas chercher et ce qui n'exige par conséquent aucune méthode.

Pourquoi cette méthode, si féconde ailleurs, deviendraitelle stérile en bibliographie? Les auteurs, les imprimeurs, en un mot les hommes du xv'' siècle ne ressemblaient-ils pas par leur esprit, leurs passions, leurs besoins, à nos contemporains? Les différences dues à la distance des siècles ne nous sont-elles pas connues?

On peut donc s'élever de la connaissance du présent à celle du passé.

Seulement, comme la méthode des géomètres s'applique à des faits simples et par conséquent parfaitement connus, tandis que les fiiits qui s'accomplissent sous l'empire de la volonté peuvent parfois s'écarter des lois qui les régissent, il ne faudra pas se borner, en bibliographie, à une seule démonstration ; il faudra les multiplier autant que les données le pennollront, ei si plusieurs considérations d'un cararlèro

(lilTércnt vous amènent toutes à une même solution du problème, je ne vois pas quel motif de douter il vous resterait encore.

En adoptant la méthode des géomètres, j'en ai aussi parlé le langage : j'ai évité, le plus possible, les mots et les phrases superflus. La lecture de ces lettres exigera donc une attention soutenue; les lecteurs habitués à notre littérature facile ne s'engageront pas loin dans nos sentiers épineux; ceux qui, plus instruits, ont des idées arrêtées sur les questions que j'agite, apercevant le but où je les mène, se garderont de m'y suivre; je ne trouverai donc de lecteurs que chez les amis sévères et sincères de la vérité; puisse le nombre n'en être pas beaucoup moindre que celui de mes lettres elles-mêmes!

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