PREMIÈRE LETTRE
Mon cuer ami ,
J'ai trois exiemplaires imprimés do la lettre de Pie II à Mahomet II, dont l'étude, au point do vue de la bibliographie, vous offrira quelque intérêt.
Je vous rappellerai d'abord quel est l'objet de cette lettre de Pie II et quelle en est la substance; nous aurons besoin de CCS renseignements.
Pie II, dont le pontificat commence en août 1458 et finit en août 1464 , s'occupa surtout d'organiser une croisade contre les Turcs ; mais avant de lancer la bulle du 22 octobre 1463, par laquelle il appelait les chrétiens à la guerre sainte, il adressa une longue épître à Mahomet qu'il espérait convertir.
Le jeune et terrible sultan venait, en 1461, d'égorger rcmpereur de Trébizonde et sa famille ; Sinopc, Cérasus.
Trébizonde s'étaient rendues sans combat ; « hoc anno Sinopem cepisti, » dit le pape au conquérant; or, la prise de Sinope est de 1462. Plus loin il ajoute : « ponticas gentes tu hac œstate superasti; » et c'était encore en 1462 que s'étaient soumis à Mahomet les états chrétiens des bords de la mer Noire; ensuite était venu le tour de la Yalachie; ainsi Pie II a dû adresser sa lettre à Mahomet pendant ou peu après l'été de 1462.
Remarquons, en passant, que le pape n'était pas seul à vouloir la conversion du chef des infidèles. L'héroïque prince d'Albanie, Scanderbeg, répondait, le 26 mai 1463, au sultan qui lui demandait la paix :
« Je veux bien traiter avec toi ; mais commence par renoncer à ton faux prophète. »
Ce fut après l'insuccès infaillible de cette épître que le souverain pontife, le 22 octobre 1463, publia la bulle de la croisade. Il avait rédigé, la même année 1463, le 26 avril, une bulle célèbre en bibliographie : la bulle des rétractations ; il l'adresse au recteur et aux membres de l'université de Cologne. Enfin, le 18 juin 1464, le saint Père dit à Rome un adieu qui devait être le dernier, et partit pour Ancône où il mourut, le 14 août 1464, victime d'un zèle sublime que trahirent les princes sur lesquels il avait trop compté.
Revenons à l'épître à Mahomet : le souverain pontife, pour engager le sultan à se laisser baptiser, lui représente d'abord la difficulté de vaincre les chrétiens, ensuite la facilité de soumettre la terre à son empire, en embrassant le christianisme : « erit tuuni regnum super omnia quœ sunt in orbe et uomen tuum nulla silebit œtas. »
Il s'applique alors à lui démontrer que le bonheur dans l'autre vie ne s'obtient qu'à la condition de vivre et de mourir dans la religion du Christ. Il commence la démonstration en remontant, non-seulement au déluge, mais h la création; ])i(Mi créa, au commencement, dit-il, le ciel, la terre, les mers, la lumière, le soleil, la lune et les autres astres, les
plantes, les herbes, les oiseaux, les poissons, les quadrupèdes, les reptiles et le reste ; alors il créa Adam. Il arrive, à travers de longs détails, à la naissance du Christ dont il esquisse la divine mission. 11 cherche alors à faire comprendre à Mahomet le mystère de la Trinité à l'aide de passages qu'il emprunte h l'Ancien et au Nouveau Testament et même à Platon; il raisonne tour à tour en théologien, en philosophe et en rhéteur. 11 lui trace le tableau de la béatitude céleste qu'il oppose aux jouissances matérielles que promet le faux prophète aux musulmans ; il conclut, en invitant Mahomet à embrasser la foi chrétienne. Il lui cite les noms de Constantin et d'autres empereurs chrétiens, de Charlemagne et de ses successeurs, des trois Othons, empereurs d'Allemagne, et d'autres encore. Voilà de grands noms, lui dit-il, et je vous appelle dans une glorieuse compagnie. 11 lui cite alors de longs passages du Koran pour en signaler l'absurdité et l'imposture; telle est, par exemple, Tascension de Mahomet jusqu'au 7*^ ciel, sur le Borack, et son entrevue avec Allah.. 11 fait ensuite une énumération des grands hommes du christianisme et termine en disant : « Sors des ténèbres et marche dans la lumière. Tu comprends maintenant la Trinité dans l'unité et l'unité dans la Trinité. Tu comprends que la gloire et l'empire du monde ne se rencontreront pour toi que dans la foi au Christ. Reçois donc le baptême et embrasse l'Evangile. Nous t'aiderons à la conquête des nations, et nous t'en établirons le prince légitime. Si tu dédaignes nos conseils, ta gloire s'envolera en fumée, et toi-même, devenu poussière comme les autres mortels, tu mourras tout entier. »
Cette longue lettre, qui forme un volume de plus do iOO pages, en fournirait au moins 200, si on l'imprimait aujourd'hui dans le même format.
Pie Tl y paraît plutôt s'adresser à des chrétiens indifférents qu'au chef de l'islam, et il y prodiquc des fleurs do rhétorique flétries et triviales. Il aime, ainsi qu'Ovide et Se-
nèque, à présenter la même idée sous plusieurs faces ; il sème à pleines mains les lieux communs d'un bout à l'autre, et si Mahomet se fit traduire cette épître, il risquait beaucoup plus de s'endormir que de se convertir. Je voulais vous citer un passage où Pie II juge à propos de parler de la brièveté de la vie; mais il y a si peu de brièveté dans le style que j'y renonce, me bornant à dire que cette amplification de rhéteur occupe une page, qu'on y rencontre les noms de Mathusalem et de Nestor, et qu'on y apprend que peu d'hommes atteignent l'âge de 100, de 80 ou même de 70 ans !
Je vous recommanderai cependant le passage dans lequel Pie II démontre à Mahomet le mystère de la Trinité; en s'adressant à un musulman pour qui l'unité divine est la base de la religion, il fallait beaucoup d'art, il fallait des connaissances profondes en théologie et en métaphysique pour rendre ce mystère intelligible et vraisemblable ; Pie II me semble y avoir réussi ; mais les raisonnements du père des fidèles pouvaient-ils convertir le père des croyants?