‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden] (volume 3)Chapitre 12 sur 12 · DOUZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DOUZIÈME LETTRE

Mon cher ami,

Outre les conséquences que je viens de tirer de mes observations sur les trois exemplaires de la lettre de Pie II, en voici une relative à la prétendue importance de certains incunables.

On les regarde comme ayant la même autorité que les manuscrits; cependant un texte manuscrit vaut mieux, pourvu qu'il ne soit pas la copie d'un texte imprimé; il suffît pour s'en convaincre, dans le cas de nos trois exemplaires, de remarquer les fautes suivantes :

Page 3i V, l'auteur dit, en parlant de la béatitude céleste : « Summa félicitas erit haerere Deo et Deum cognoscere. )) « Le comble du bonheur sera l'union avec Dieu et la connaissance de Dieu. »

Les exemplaires S et K ont : a habere Deo, » solécisme et non-sens.

M, voulant corriger ce solécisme, dit : « Summa félicitas erit habere Deum et e}im cognoscere. » Ce n'est plus la pensée de l'auteur ; c'en est encore moins le style.

Page 18, l'auteur dit : « Petro sibi successorc delecto. » « S'étant choisi Pierre pour successeur. » M, au lieu de ces mots si clairs, dit : « in Petro vi2 sibi successore delecto. » Ces mots parasites in et viz rendent la phrase inintelligible.

Page 46, l'auteur dit du faux prophète : « Diabolus eum sibi ministrum elegit, hominem ritu prius idolatram (pour idololatram), fortuna paupercm, mente superbum, natione

Arabem. » « Satan voulut avoir pour ministre un homme qui avait pour religion l'idolâtrie, pour condition la pauvreté, pour sentiments l'orgueil, pour nation l'Arabie. »

Au lieu de cette phrase, que sa symétrie rendait si facile à déchiffrer, S dit :

« hominom vitimi prius idolatram, fertur paupe-

rem »

Galimatias inouï I

L'auteur cite, page 51, ces mots de Ju vénal, v 23 :

(( se

frigida circumagunt pigri sarraca bootœ. » « Le bouvier engourdi fait tourner lentement son char glacé. »

Voici ce que S, K et M en ont fait : « pigri circa Sarraca. Boete. » ^

Amas de mots incohérents, citation tronquée et trompeuse, ponctuation absurde , barbarisme, et tout cela en quatre mots I

11 cite encore deux vers de Juvénal (xv, 1 et 2), où se trouvent ces deux mots : « Volusi Bithynice. » u Volusius le Bithynien. » Il y a dans mes trois exemplaires : « Volusi bithume. »

11 y a des vers de Virgile et d'Ovide également défigurés. Dans les vers de la page dos bucoliques, au recto du premier feuillet, le mot « hinc » « (fugite hinc) » est passé; il y a (( exitum » pour « exitium, )> « fastinat » pour « fascinât, » « nos )) pour « vos, » « es » pour « et, » et ce n'est pas tout I

Enfin, je n'ai pas oublié :

juvare pour amare, 22 v

christiani sino — christianismo

fontes est — fomes est

Etc.

Je pourrais multiplier ces tristes citations ; mais en voilà sans doute assez pour vous convaincre que le manuscrit va-

lait mieux que le texte imprimé. En efl'ct, si j'avais eu sous les yeux le raaimscrit d'après lequel on a si mal dicté, j'aurais pu, avec quelque attention sans doute, le déchiffrer et lire, par exemple, « hœrere Deo » dans les mots que le lecteur lisait « habere Deo », et que l'un des compositeurs remplace par (( habere Deum », et ainsi du reste.

Il faut le reconnaître : aux fautes du manuscrit, le texte imprimé ajoute celles d'un lecteur ignorant et celles d'un compositeur malavisé. Il devient ainsi la sentine dans laquelle s'écoulent trois sources d'erreurs et dans laquelle, grâce à la franchise de l'imprimerie, ces erreurs peuvent étaler leur laideur effrontée.

Il est donc évident que le manuscrit me permettait du moins d'avoir recours à quelque sagacité pour le déchiffrer, tandis qu'en présence d'un texte imprimé je ne puis plus douter de lettres trop lisibles et qui me dérobent le texte véritable sous leur infidèle traduction.

Ces reproches s'adressent à nos trois exemplaires de la lettre à Mahomet; mais je le sais, pour l'avoir observé, il y a beaucoup d'incunables qui les méritent aussi, quoique à un moindre degré, je l'avoue : tous les anagnostes ne pouvaient pas rivaliser avec le nôtre dans la lecture des manuscrits !

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