ONZIÈME LETTRE
Mon cher ami,
Il y a près de 112,000 lettres dans chaque exemplaire de l'épître de Pie II à Mahomet II ; il y en a donc 8,528 par cahier; à ce taux, il en a fallu près de 26,000 pour la composition simultanée de trois cahiers. Ce nombre 26,000 est évidemment un minimum; quelque petit qu'il soit, Zel pouvait-il en faire la dépense, lui simple employé de l'avide Fust et de SchœfFer? lui échappé à l'incendie de la maison de ses maîtres?
Cet emploi extraordinaire de trois compositeurs simultanés, quand un seul aurait suffi, est-il compatible avec les moyens dont il pouvait disposer en 1463? Ce lecteur, qui dictait le même texte, au lieu d'en dicter trois différents aux trois compositeurs, selon l'usage, est-ce le fait d'un établisment naissant, d'un chef économe et prudent?
Les fautes énormes et unanimes des trois exemplaires prouvent l'absence du correcteur; était-ce le moyen de recommander ses livres aux acheteurs?
Zel lui-même, dans les deux colophons de 1466 et de 1467, semble repousser le titre de chef d'imprimerie; il se présente au lecteur comme « clerc du diocèse de Mayence. » Ce mot (( clerc » signifie, comme on doit le savoir depuis que Schœpflin l'a fait remarquer (Mém. des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XVll), « copiste, écrivain, et non « homme d'église. ))
Nous le voyons, au contraire, s'appeler « artis impressoriœ magistruin, » dans le colophon de i n3 ; « protocharag-
iiiaticum,)) dans c(3lui de 1492, et « artis im pressoriaî prolomagistrum, » dans celui de 1494.
Ce légitime orgueil du fondateur de l'imprimerie dans une grande ville ne devait-il pas se montrer avec plus d'empressement quand Ulric Zel, plus jeune, devait être plus fier de son rôle important?
Lui qui prend plus tard le soin d'indiquer sa demeure, l'aurait-il négligé à son début? ,
Enfin Zel qui, dans le colophon de 1466, rend à Dieu et à la Vierge des grâces infinies pour la fm d'un travail qui n'est qu'une petite partie d'un petit traité, aurait - il manqué d'exprimer la joie d'un travail complet plus long et l'un des premiers produits de ses presses, car il est de 1463?
Il est donc contraire à la vraisemblance de dire que nos trois exemplaires de la lettre de Pie II ont été imprimés chez Ulric Zel; mais, comme ils l'ont été quelque part, il s'agit maintenant de découvrir cette imprimerie pour achever de vous convaincre.
Un lecteur a dicté le manuscrit à trois compositeurs à la fois! Je vous l'ai démontré. Peut-on ne pas reconnaître, à ce procédé extraordinaire, qu'il ne s'agissait pas d'une impression destinée à la vente, mais d'un exercice d'apprentis en typographie? ou plutôt qu'il s'agissait d'initier à l'art nouveau ceux qui allaient en devenir les vulgarisateurs? Non ! en imprimant notre triple édition, on ne se proposait pas exclusivement de donner une édition correcte, elle fourmille de fautes; ni à bon marché, elle coûtait trois fois plus qu'une autre. On voulait même plus qu'initier à Timprime* rie : tout me porte à penser que ces trois éditions sont le travail respectif des trois concurrents dans l'art de la composition; en effet, j'y reconnais à chaque page des efTorls plus ou moins heure'ix pour atteindre un but commun. J'y reconnais des difficultés proposées aux rivaux et qu'ils ont résolues avec plus ou moins de bonheur; c'est ainsi que le
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compositeur de l'exemplaire S laisse des traces visibles de son découragement, et celui de M de son talent et de son ardeur.
D'un autre côté, la simplicité et l'uniformité du travail typographique des trois exemplaires semblent avoir pour objet de donner à des novices un exercice proportionné à leur inexpérience.
Enfin cette composition, dont les lignes et les pages sont, à peu d'exception près, identiques, rendait le travail facile à contrôler et à comparer afin d'en apprécier le mérite respectif.
Un pareil établissement typographique était nécessaire à Cologne en 1462 ; pour imprimer les livres qu'on attribue à Zel, ceux des imprimeries de cette ville, assez nombreuses dès 1475, et ceux d'une douzaine d'imprimeurs qui en sortirent pour aller s'établir dans plusieurs villes d'Europe, il fallait dresser d'abord un certain nombre d'adeptes ; dans ces premiers temps, l'âge héroïque de la typographie, ce n*était pas seulement des enfants qu'on initiait, mais encore des hommes faits, destinés à fonder eux-mêmes de nouvelles imprimeries dans le reste de l'Europe. C'est dans de tels établissements qu'ont appris leur profession les Jenson, les Caxton, etc. (i). Nous savons par Caxton lui-même qu'il fallait donner beaucoup d'argent pour cette initiation.
Ainsi s'explique le procédé dispendieux qu'on employa pour dicter nos trois éditions contemporaines; renseignement était cher, mais les disciples payaient cher.
11 ne me reste plus qu'à Vous ftiire connaître le nom do rétablissement typographique dont je viens de vous prouver l'existence.
11 y avait à Cologne, depuis 14i7, au plus tard, en face de l'abbaye de Saint-Pantaléon, une maison religieuse connue sous le nom de Weidenbach (le Ruisseau des Saules). Les
(1) Dans une autre st^rie de IcUres, nous verrons que N. Jenson et W. Caxlon ont appris rimprinicric à Cologne.
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hôtes de cette maison étaient des frères de la vie commune* Leur principale occupation était de copiei* les livres et de les relier, pour subvenir à leurs besoins. Quand la typographie vint chercher un asile à Cologne, elle le trouva dans leur maison ; ainsi c'est à Weidenbach que Ulric Zel établit rimprimerie ; c'est donc à Weidenbach que Ton imprima les livres qu'on attribue à Zel qui n'était qu'un des membres de la communauté typographique.
Voilà une assertion que je devrais vous démontrer ici ; mais comme j'en ai puisé les meilleures preuves dans d'autres ouvrages que la lettre de Pie à Mahomet, ce n'est ' qu'après vous avoir fait connaître ces ouvrages que je pourrai vous offrir ces preuves ; ce sera le sujet d'une autre série de ces lettres. Je ne saurais mieux terminer la première qu'en vous disant que c'est au couvent de Weidenbach qu'on a imprimé, non-seulement les livres attribués à Ulric Zel, mais encore beaucoup d'autres, ceux, par exemple, où l'on voit la lettre R d'une forme bizarre. Le nom de Weidenbach apparaît ainsi sous mes auspices, pour la première fois, dans l'histoire de l'imprimerie ; je ne doute pas qu'il n'y brille un jour, si les ténèbres de l'ignorance et le faux jour de la routine peuvent disparaître devant la lumière du sens commun.